‹ Le Virgile travestiChapitre 45 sur 218 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Et vrai discours d'un furieux, Je m'en allai, roulant les yeux, Et me rongeant les doigts de rage.

Chercher où faire du carnage.

Le grand bruit me mena tout droit Où l'on ne mourrait pas de froid, A cause des maisons brûlantes, Mais de plusieurs morts violentes.

Il ne fut jamais un tel bruit :

Ici le glaive tout détruit:

Là le feu fait le diable à quatre.

On ne voit partout que combattre.

Toute la ville résonnait Des rudes coups que l'on donnait.

Je ne respirais que -zongeance Contre cette maudite engeance, Laquelle si mal à propos Venait troubler notre repos.

Enfilant une grande rue, Notre brigade fut accrue D'Hypanis, Dymas, Rypheus, Et du bon vieillard Iphitus.

Chorébus aussi s'y vint rendre »

Il était féru de Cassandre, Et pour elle ramour charmé, Il avait fait maint bout rimé. S'il eût ouï sa prophétie, Sa flamme eût été ralentie Et s'il eût été bien sensé, Il ne se fût pas tant pressé De venir faire des fleurettes.

Je crois que de ses amourettes Il s'est depuis bien repenti, Et que si l'on l'eût averti Qu'en venant faire le bon gendre Et les doux yeux à sa Cassandre, On eût dû lui casser le cou, Il n'eût .jamais été si fou Que de venir parler de noce, Eu un pays de plaie et bosse,

Îi2 LE VIRGILE TRAVESTI

Au iDon seigneur messer Priam.

Mais qui n'est pas fier à son dam I

Le bon Dieu veuille avoir son âme,

Et me garde de tant de flamme!

Voyant tant de gens amassés,

Je leur dis : ce Nous sommes assez

Pour, avant que mourir, apprendre

Que nous savons notre peau vendre

A ces larrons de notre bien,

Qui la voudraient avoir pour rien.

Assurément nos adversaires

Ont gagné nos dieux tutélaires,

Qui, corrompus à beaux deniers,

Ont gagné les champs des premiers :

Ils ont notre ville laissée.

Allons-nous-en, tète baissée,

Leur montrer que nous sommes gêna

A les manger à belles dents.

Je pétille que je ne fasse

Sur quelque belle et large face

Des balafres de ma façon.

Sans faire le mauvais "garçon,

Je ferai voir à ces maroufles

Que l'on ne me prend point sans moufles.

Notre salut et notre espoir

Est certes de n'en point avoir :

Ne nous attendons qu'à nous-mêmes»

Et faisons des efî'orts extrêmes,

Puisque dans cette extrémité

Tout autre espoir nous est ôté. »

Puis je dis : « Qui m'aime me suive! »

Ils s'écrièrent : « Vive, vive

Le bon seigneur maître yEneas;

Et quiconque ne voudra pas

Le suivre en quelque part qu'il aille.

Meure, et soit réputé canaille ! »

Cela dit, sans plus difterer, Ni plus longtemps délibérer, Nous allâmes, pleins de courage.

Et de désespoir, et de rage,

Page 1