‹ Le Virgile travestiChapitre 50 sur 218 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Voir ce jeu de gladiateurs Si ma] plaisant aux spectateurs.' Cette tour, lors mal assurée Par secousse réitérée, Pouvait fort bien prendre le saut Et gâter ces donneurs d'assaut.

Elle fut bientôt ébranlée, Et, tôt après, prit sa volée Ainsi que tout corps pesant doit, Vers son centre, où pas n'attendoit Le soldat si grosse grenade, Qui troubla toute l'escalade.

Votre serviteur ne compta Combien elle en escravanta; Je ne vous le dirai donc mie.

Mais bien que plus d'un Jérémie Fit grande lamentation Sur une si noire action.

La chute de cette tourelle A plusieurs Grégeois fut mortelle; L'assaut pourtant point ne cessa, Mais de plus beau recommença.

Pyrrhus paraît entre les autres Apre à la ruine des nôtres, Et ce dangereux cavalier Fait tout seul autant qu'un bélier.

Il tâche d'enfoncer la porte, Et la bat d'une étrange sorte.

Un harnois luisant et poli Le rend plus affreux que joli-, Le fer tranchant en sa main brille ; Bref, ce déterminé soudrille Ne représente pas trop mal Le serpent, vilain animal.

Quand, la froidure étant passée, Ayant peau nouvelle endossée, Et repris nouvelle vigueur, Son corps n'est plus dans la langueur Que la mauvaise nourriture Et la rigueur de la froidure

Lui causaient, tandis que l'hiver

Dépouillait les champs de leur vert :

Paré dune nouvelle écaille

Qui lui sert de jaque de maille,

Le compagnon s'en va rampant,

Port satisfait d'être serpent.

Il se raccourcit, il s'allonge,

Sort de soi-même, et s'y replonge,

Restauré du soleil nouveau,

Et défait de sa vieille peau.

Sa langue à trois pointes il darde :

Homme ou femme qui le regarde

Et l'oit horriblement siffler

De peur n'ose quasi souffler.

Ce jeune Pyrrhus tout de même

(Pyrrhus, si l'on veut Neptolème),

Suivi du puissant Périphas

Aussi membru qu'un éléphas,

D'Automédon, piqueur d'Achille,

A dompter chevaux très-habile,

Et qui, dans la selle à piquer,

Soûlait d'un cheval se moquer,

Lui fît-il le saut de la carpe.

De plus gentil sonneur de harpe

(Sans cette harpe à point nommé

J'eusse malaisément rimé.)

Item, l'escadre scyrienne

Redoutable à la gent troyenne,

Tous ces gens-là sur la maison

Décochaient tison sur tison.

Pyrrhus d'une hache tranchante

Sur la porte à grands coups charpente;

Ce maître faiseur de coupeaux

En tranche bientôt les poteaux,

Tout ainsi qu'il eût fait des raves.

Son père, le patron des braves.

En bonne foi n'eût pas fait plus.

Priam, et son monde reclus,

A chaque coup que sa main donne,

Dont le vaste palais résonne.

LIVSE DEUXIÈME 127

Fait de pitoyables hélas, Priant Dieu "qu'il soit bientôt las, Et n'achève point la besog-ne.

Lui, si bien taille et si bien rogne.

Qu'à la tin dans le royal huis Il fait un grand vilain periuis, Ou grande vilaine fenêtre.

Par là commença de paraître, Au lieu dun visage de bois, La demeure de tant de rois Jusqu'à ce temps inviolable.

Par là le Grec impitoyable Put pénétrer dans ces saints lieux.

Et porta ses profanes yeux Au travers des longues allées, Jusqu'aux cours les plus reculées.

Par là quelques Troyens armés, Du seul désespoir animés, Pour la plupart soldats des gardes, Furent vus avec hallebardes, Espadons, mousquets et fusils.

Les pauvres gens, que feront-ils, Que se faire couper les gorges, Quoique armés comme des saints Georges?

Pleurs, soupirs, lamentations, Cris, sanglots, exclamations, Au palais se firent entendre.

Il ne faut être guère tendre Pour n'avoir pas le cœur serré De ce pauvre peuple effaré.

Les femmes, plus mortes que vives.

De crainte de se voir captives, Et de quelque chose de pis, pe la main se battent le pis.

Et courent comme écerv&lées Par le palais échevelées, Se regardent d'un œil mourant, Et s'entr'embrassent en pleurant.

Pyrrhus, digne âJs de son père, Par ses grands coups si bien opère.

128 LE VIEGILE TRAVESTI

Qu'enfin par la brèche il entra,

Et défit ceux qu'il rencontra

A la défense de la porte.

Peu lui servit d'être si forte

Et d'être faite de merrain

Tout parsemé de clous d'airain :

Les poteaux hors des gonds tombèrent

A la foule les Grecs entrèrent ;

Tous ceux quïls trouvèrent armés

Furent bientôt d'eux assommés.

Les soldats, maudite canaille,

Ebaudis comme rats en paille,

Troublèrent toute la maison,

Sans qu'on en pût avoir raison.

Ainsi la rivière de Loire,

Qui donne à tant de gens à boire

Quand elle sort hors de son lit,

Bouleverse, à ce qu'on m'a dit.

Ce qu'on appelle la levée.

Et par cette digue crevée

S'épand dans les champs labourés.

Entraîne les bœufs eflarés

Pêle-mêle avec les étables,

Et fait force gens misérables.

Qu'elle force ainsi sans bateau

D'aller à l'hôpital par eau.

L'application est facile :

Tout de même, en ce saint asile,

Je vis entrer tous ces méchants

Comme un fleuve fait dans les champs.

Je vis le cruel Neptolème,

De rage le visage blême.

Et les Atrides carnassiers,

Ensanglantant leurs bras d'aciers,

Et ce que je n'approuvai guères,

Je vis donner les étrivières

A Priam par Agam^emnon :

On a voulu dire que non ;

Mais c'est une chose certaine,

Qu'il en eut une cinquantaine,

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