‹ Le Virgile travestiChapitre 70 sur 218 · LIVRE TROISIÈ-ME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈ-ME

Pas plus tard que le lendemain, Au départ chacun mit la main, Et notre ville commencée Sans regret d'aucuns tut laissée; Nous y laissâmes néanmoins Ceux de nous qui valaient le moins, Et qui n'étaient parmi les nôtres Que l'incommodité des autres.

Nous voilà donc encore en mer Derechef réduits à ramer.

Quand nous fûmes loin du rivage, Sans plus voir ville ni village.

Mais seulement le ciel et l'eau, Logés en un frêle vaisseau, Chacim de nous, en sa pensée, Regretta la terre laissée, Car la mer ordinairement Est un dangereux élément.

Qu'ainsi ne soit, sur notre tête Je vis grand signe de tempêe, Un air épais qui s'amassait, Et notre flotte menaçait.

La menace ne fut point vaine r En un mstant l'humide plaine, De pacifique qu'elle était, Par un grand vent ^ui l'agitait, Vit changer ses vagues enflées En plusieurs montagnes salées.

Le jour tout à coap devint nuit Le tonnerre nt un beau bruit; Nos pauvres vaisseaux en déroute, Sans pouvoir connaître leur route, Furent jetés qui ça, qui là.

L'onde avec le ciel se mêla.

Le bon pilote Palinure, Comme un chartier embourbé, jure Qu'il est au bout de son latin.

Trois jours cet orage mutin.

Et trois nuits, berna nos navires :

Je n'en ai point passé de pires,

172 LE VIEGILE TRAVESTI

Et nous eussions passé le pas, Car les vents ne se jouaient pas; Mais par bonheur ils se brouillèrent.

Et l'un l'autre se querellèrent, Tellement que ces maîtres fous, Sans penser davantage à nous, Mais bien à se faire la guerre, Nous poussèrent devers la terre.

Tout aussitôt qu'elle parut, Tout le monde aux rames courut, Et les voiles furent calées ; Puis, fendant les ondes salées, A grands coups de nos avirons, Nos vaisseaux, autant plats que ronds, Gagnèrent le prochain rivage.

Chacun priant de bon courage.

Cette île où le vent nous poussa.

Est, depuis quelque temps en çà.

D'un nom grec, Strophade nommée.

En cette mer fort diffamée ; Car trois monstres, d'enfer sortis, En ont chassé grands et petits.

Depuis que, chez le roi Phinée, Rude chasse leur fat donnée Par deux Argonautes ailés, Adroits en pareils démêlés.

Ce sont les maudites harpies, Aussi larronnesses que pies.

Dont l'aînée a nom Celsenon, Un vrai visage de guenon :

Ses deux sœurs sont autres guenuches.

Toutes trois estomacs d'autruches, Et cui n'ont pas plus tôt mangé, Que'leur appétit enragé.

Tout autre que la faim canine.

Leur livre ime guerre intestine.

Elles ont toutes le museaa De la femme d'un damoiseau.

C'est-à-dire une demoiselle; Chacune au dos sa paire d'aile^

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