‹ Le Virgile travestiChapitre 8 sur 218 · LIVRE PREMIER l · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER l

« Nous en avons eu dans le eu.

Les vents à ce coup ont vaincu.

Mais nous devons bien nous attendre

Que nous affliger et nous rendre

Toutes sortes de déplaisirs

Est le plus grand de leurs désirs.

Peu de maux sont pareils aux nôtres,

Mais nous en avons bien eu d'autres,

Et peut-être qu'ils finiront

Quand les dieux se raviseront.

Nous sommes, sortant de Sicile,

De Carybde tombés en Scylle :

C'est tomber de fièvre en chaud mal.

Polyphème, étrange animal,

Nous fit tous avoir la fièvre :

Il me fit courir comme un lièvre,

Et bien souvent de pur effroi

Il me semble que je le voi.

Mais l'homme de cœur tout surmonte.

Un jour nue nous ferons le conte

De tant de beaux combats rendus,

Nous rirons comme des perdus.

Le sort promet qu'en Italie,

Terre, à ce qu'on dit, fort jolie.

Nous aurons un jour du repos.

Il ne saurait plus à propos

Ce signalé plaisir nous faire ;

La mer commence à nous déplaire.

Nous avons trop fait les plongeons

Il vaut mieux bâtir des donjons,

Et faire une nouvelle Troie

Qui sur mer enfin ne se noie.

A moins que d'être un cormoran,

Je gage que le Juif errant

N'a pas fait un plus long voyage;

Mais il faut avoir bon courage.

Cà, buvons donc, et nous gardons

Pour les biens que nous attendons. »

Il leur. fit ce discours de bouche, Mais, comme on dit, le cœur n'y touche-

11 ne rit que du bout des dents Et tout de bon pleure au dedans.

Lors chacun se met en besogne, Chacun quelque instrument empoigne Pour travailler pour le festin.

Tous réjouis de leur butin.

Lés uns de leur peau les dépouillent Et les autres dans leur corps fouillent. En tirent tripes et boyaux.

Les lavent dans deux ou trois eaux, Puis en font de grosses saucisses :

S ils avaient jusqu'à des épices, Puisque Virgile n'en dit i2iot, Qui, comme on sait, n'est pas un sot.

Noble et discret lecteur, vous plaise Permettre aussi que je m'en taise.

Retournons à nos cuisiniers.

Après avoir mis par quartiers, Par aloyaux et charbonuées, Ces sept bêtes assassinées.

Ils mirent la viande au feu.

Puis l'un trop cuit, l'autre trop peu.

Couchés sur la gaie verdure Us en firent déconfiture, Et se remplirent à foison De vin vieil et de venaison.

Si bien burent, si bien mangèrent, Que la plupart s'en dévoyèrent; Enfin, après avoir dîné Jusqu'à ventre déboutonné, Ils se mirent à tue-tête A discourir de la tempête :

L'un pleure Cloanthe et Lycus, L'autre Gyas, .l'autre Amiens, L'autre à son compagnon raconte Comme quoi se perdit Oronte.

« Ils auront gagné quelques ports, Ils ne sont pas encore morts » , Disent quelques-uns ; quelques autres Disent pour eux leurs patenôtres.

LIVEE PREMIER

On n'eût pas ouï Dieu tonner, A répondre et questionner, Tant ils faisaient de bruit ensemble.

Cependant le Dieu sous qui tremble La voûte du haut firmament, Comme il agit incessamment, Au travers d'un cb assis de verre, Jetait ses veux dessus la terre.

Regardant si tout allait bien En son rovaume terrien. Comme il" visitait la Lybie, La mère d'^Eueas le pie, Ou pour mieux dire le pieux, Le cœur triste et la larme aux yeux, Lui tint à peu près ce langage, Après avoir, comme tres-sage, Avec grande crainte et respect, Dit par trois fois salamalec :

(c Grand roi qui faites sur la terre Tant de si beaux coups de tonnerre, Et qui tenez dedans vos mains Le bien et le mal des humains, Qua fait à Votre Seigneurie Le pauvre yEneas, je vous prie?

Quont fait les pauvres Phrygiens Que vous traitez comme des chiens?

Errer de contrée en contrée.

N'avoir en nulle part entrée.

Souffrir partout mille travaux, Etre poursuivis des prévôts Comme s'ils étaient des Bonemes, Sont-ce là ces bonheurs extrêmes, Et les biens qu'on leur a promis?

Est-ce là les traiter d'amis ?

D'yEneas. de ce galant homme, Devait tant venir cette Rome, Dont le destin a fait partout Cent contes à dormir debout.

A ces pauvres bannis de Troie (Dieu que j'en ai pleuré de joiei

Mais maintenant pour un petit J en pleurerais bien de dépit) Vous aviez promis un asile Si sûr, que leur superbe ville, Qu a mise en feu le Grec vainqueur.

Ne leur devait tenir au cœur.

Des descendants du jeune Iule Devait venir ce grand Romule Tous ces benoîts pères conscrits, A la barbe longue, au poil gris, La nation porte-soutane, Inventrice du veau Mongane Qui devait établir ses lois ' Sur l'Indien et sur l'Anglois, Et se rendre enfin par la guerre Maîtresse de toute la teri^ Mais c'est autant pour le brodeur • Le destin n'est qu'un vrai menteur.

Lt vous, mon très-révérend père.

En qui mon fils en vain espère Je VOIS bien que le plus souvent Vous ne promettez que du vent, gui n eût cru sur votre parole, A moins que de passer pour folle.

Que, suivant l'arrêt du destin.

Il aurait le pajs latin!

Mais cette région promise, Après remise sur remise, A la fin du compte sera Le diable qui l'emportera.

Au heu de ces belles conquêtes.

Sur mer, il aura des tempêtes.

Sur terre, il n'aura que des coups.

A tout cela que ferions-nous Sinon le prendre en patience, Qui, comme on dit, passe science, Puisque gens à mal faire nés Vous mènent ainsi par le nez !

Vous devriez les faire pendre, Si vous saviez aussi bien rendre

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