‹ Le Virgile travestiChapitre 9 sur 218 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

La jnstice que vous savez

Pardonner aux gens dépraves.

Anténor, sans tirer l'épée,

Après lavoir belle échappée,

Aussi bien que mon pauvre m:,

Suivi de ses gens déconâts,

A traversé l'Esclavonie,

Et son heureuse colonie,

Près du pays où TEridan

Paye son tribut à TOcéan,

A bien et beau fondé Padoue,

A tous ses voisins fait la moue,

Et leur montre fort bien les dents

Alors qu'ils font trop les fendants.

Il est là qui rogne et qui taille.

Qui chasse, qui boit et qui raïUe,

Enfin qui fait ce qu'il lui plaît ;

On sait pourtant bien ce qu'il est,

On sait bien que ce n'est qivun traitro.

Et mon fils, avant l'honneur d'être

Parent de la plupart des dieux,

Mon fils, qu'on nomme le pieux,

A perdu vaisseaux et bagage,

A mis tous ses habits en gage,

Se voit des uns vilipendé,

Des autres grondé, gourmande.

Tout cela par je ne sais quelle,

Qui, parce qu'on me trouve belle.

Dit partout que je ne vaux rien ;

Grâce à Dieu, l'on me connaît biei-.

Si ce n'est qu'il y va du vôtre.

Et qui toque l'un, toque l'autre,

Je dirais tout ce que je sais ; ^

Mais pour mieux faire ie me tais. •-»

Elle en eût bien dit davantage ; Mais la bonne dame de rage Se mit tellement à pleurer, A sangloter, à soupirer, Elle fit tant de l'enragée, Qu'il eut peur, la voyant changée,

Qu'elle n'eût quelque diable au corps.

Tout autre que lui Teût cru lors ; Mais il se connaît trop en diable.

Or, comme il est très-pitoyable, Et quand il voit souffrir autrui Qu'il souffre presque autant que lai, Ce grand Dieu se mit à sourire :

Il me semble avoir ouï dire, * Que, quand il rit, tout en va mieux Sur mer, sur terre et dans les cieux.

Ce dieu donc des dieux le plus sage, Se radoucissant le visage, Et la prenant sous le menton.

Lui dit : « Bon dieu, que dirait-on, Si l'on vous voyait ainsi faire?

N'avez-vous point honte de braire Ainsi que la femme d'un veau?

Ah ! vraiment, cela n'est pas beau.

Ne pleurez plus, la Cythérée, Et tenez pour chose assurée Tout ce qu'a prédit le destin • D'Enée et du pays latin.

Vous le verrez bâtir muraille De brique et de pierre de taille, Et faire une Lavinium Qui vaudra bien son Ilium, Et peut-être sera plus belle ; Puis vous le verrez sans échelle.

Un beau matin, monter aux cieux Pour être un de nos demi-dieux.

Mais sachez, s'il vous faut tout dire.

Que pour établir son empire 11 aura bien à dégainer.

Et bien des combats à donner Contre un peuple fier et barbare.

Et qui frappe sans dire gare; Mais si bien il escrimera, Que de toujb à bout il viendra, Et, de farouches comme bêtes, En fera des gens fort honnêtes,

LITJIE PREMIER 25

Qui sauront faire compliments, Et bien jouer des instruments.

Trois fois les prés auront des herbes, Et les jaunes guérets des gerbes, Et trois fois, durant trois hivers, Ils seront de neige couverts (Cela veut dire trois années), Que, toutes guerres terminées, Et tous ses ennemis vaincus Par le tranchant de soh Malchus, Il régnera roi pacifique ; Et pour monsieur son fils unique, Ascagne, qu'on noinme lulus, Qu'on nommait autrefois Ilus, Devant qu'Ilium la superbe Devînt un champ brûle sans herbe, Trente ans entiers il régira Lavinium, qu'il quittera Pour faire une ville nouvelle Appelée Albe, sur laquelle D'Hector les généreux enfants Régneront pendant trois cents ans, Jusqu'à tant qu'une reine nonne Mette au jour sa race bessonne Dont Mars, le dieu gladiateur, Passera pour fabricateur.

Et puis après, son fils Romule, A l'imitation d'Hercule, Portant au lieu de justaucorps Peau de louve, poil en dehors, Ramassera par les villages Tous les faiseurs de brigandages.

Tous gens de dangereuses mains.

Desquels il fera les Romains; Leur ville s'appellera Rome^, Du nom de ce tant honnête homme.

Je ne donne aucun temps préflx A ces enfants de votre fils.

Pour le terme de leur empire U durera sans qu'il empire,

26 LE VIRGILE TEAVESTI

Jusqu'à tant que tout prenne fin.

— Amen, » dit Vénus ; et Jupin

Reprit aussitôt la parole :

« Et pour Junoa qui fait la folle,

Et se fait à quatre tenir,

Vous la verrez bien revenir;

Après avoir bien fait la guerre,

Kemué le ciel et la terre,

Et fait tous ses efforts en vain,

Mettant de l'eau dedans son vin,

De ces peuples qu'elle tourruente

Elle se dira la servante.

D'elle chéris d'autant et plus

Qu'ils auront été mal voulus.

Dans peu de temps Phtie et MycèuOf

Aujourd'hui si flère et si vainej'

Verra ses habitants vaincus

Par les enfants d'Assaracus,

Aura même destin que Troie,

Et des Romains sera la proie.

Puis sur la terre reluira

César, qui L'assujettira;

L'Océan souffrira ses voiles,

Sa gloire ira jusqu'aux étoiles

Et lui-même enfin y viendra^

Lors, son illustre nom sera

Colloque dans la Litanie ;

La discorde sera bannie ;

Plus de guerre en l'Univers,

Sinon en prose ou bien en vers,

Quand auteurs aux têtes mal faites,

Comme par exemple poètes,

A grands coups de vers outrageants^

Apprêteront à rire aux gens.

En ferre la foi retournée.

Et Vesta qui l'a ramenée,

Rème, et son grand frère Quirin,

C'est-à-dire en français Guérin^

Donneront partout un tel ordre.

Que personne n'y pourra mordre.

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