LIVRE TROISIÈME
Là nous passâmes dans les bois
Une nuit qui passa pour trois.
Tant elle nous fut ennuyeuse :
Une tempête furieuse
Faisait la forêt retentir,
Et tous nos vieillards émeutir.
Aux hurlements que nous ouïmes
Qu'Etna poussait de ces abîmes,
Nous nous crûmes tous pris sans vert.
Pas un volet n'était ouvert
Dans le ciel, et pas une étoile
N'était cette nuit-là sans voile;
Pas la moindre lune dans l'air,
Au ciel tout obscur, et rien clair.
Cependant, malgré la nuit sombre,
De gros brandons qui perçaient l'ombre
Nous faisaient voir clair à "minuit.
Je ne vous dirai rien du bruit.
Mais bien que jamais en ma vie
De dormir je n'eus moins envie.
L'aurore vint le lendemain.
Et rendit le temps plus humain,
Couvrant la terre de ses larmes
(Pour parler lang-ag-e de carmes);
Lors sortit d'un bois éloigné
Un portrait fort mal desseigné
Et d'une méchante manière,
Epouvantail de chenevière.
Et qui n'avait rien sur sa peau,
Qu'en quelques endroits un lambeau^
Ou mainte épine était tissue ;
La peau contre les os cousue,
Pâle, sec et déjQguré,
Comme un corps de terre tiré.
Par ses longs cheveux et sa barbe,
Et par le reste de son garbe,
Il fut de nous Grec reconnu,
Jadis avec les siens venu
A la destruction des nôtres.
Voyant qu'il nous prenait pour d'autres^
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Et que nous étions Phrygiens, Il s'écria ; « J'en tiens, j'en tiens, » St voulut retourner arrière ; Mais, suivant sa route première, Il vint eu tremblant devant nous, Et, se mettant à deux genoux, Il nous dit d'une voix cassée, D'un lébile estomac poussée.
Ces t^ stes mots en son patois :
« 0 Tr(vyens nobles et courtois, Par les ^")uissances souveraines, Par vos parrains, par vos marraines, Par ce que vous avez de cher, Epargnez, de grâce, ma chair.
Il est vrai, ma race est Grégeoise ; Si c'est assez pour avoir noise Avec vous, aux Grecs courroucés.
Dépecez mon corps, dépecez; De bon cœur je vous l'abandonne.
Et veux que Dieu vous le pardonne.
Je vous serai trop obligé De n'être pas tout vif mangé, Car, hélas! en cette île étrange, Même sans sel les gens on mange. »
Il nous dit ces mots en pleurant.
Serrant mes genoux, m'adorant.
Je lui dis qu'il eût bon courage, Qu'il nous déclarât son village, Son nom, sa fortune, et par où, Pour faire ainsi le loup-garou.
Il se trouvait dans la Sicile.
Mon père, dont Tàme est civile Autant que celle d'un trompeur, L'exhorta de n'avoir point peur.
Et dit qu'on lui donnât à boire, Du pain, du fromage, une poire.
A ces mots, le pauvre étranger Fut vu visiblement changer.
Et reprendre un peu son visage.
Et puis il nous tint ce langage,
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Sar son chapeau jouant des doigts :
« C'est bien là ce que j'attendois De nation si généreuse, Qui devrait être plus heureuse, Or, messieurs, pour vous obéir, Je ne veux mon pays trahir, Ni mon nom, ni mon origine, M'en dussiez-vous faire la mine.
Je suis d'Ithaque en Ithaç^uois, Sujet d'Ulysse le Narquois, Un des chefs du peuple d'Aulide.
Pour mon nom, c'est Achéménide; Mon père Adamaste, un vieillard Qui n'eut jamais vaillant unliard, Et pourtant est bien gentilhomme. Je ne pus pas me sauver, comme Mes compagnons plus fins que moi, Qui me laissèrent, plein d'émoi, Chez le Cyclope anthropophage, Un grand"^ vilain pour tout potage, Qui d'un homme fait un morceau, Et s'enivre comme un pourceau.
Il était ivre quand mon maître, Qui tient toujours un peu du traître, Lui fit un assez mauvais tour.
Le privant pour jamais du jour.
Or, pour revenir à ce diable.
En son manoir épouvantable On ne voit que sang répandu.
Il n'avait qu'un œil, le pendu, Mais cet œil n'est plus dans sa tête, Dont jour et nuit il se tempête.
C'est un barbare sans pitié.
Qui ne sait ce qu'est amitié :
oaoiqu'il ait bien longue la face, "Jont il fait très-laide grimace, -]lie tient de celle d'un ours; il ne rit point, gronde toujours.
Ce désolateur de campagne Est aussi grand qu'une montagne,
Gourmand, si jamais il en fut, A qui toujours l'haleine put, Je l'ai vu, cet épouvantable, Prendre un mien ami par le râble, Et le croquer comme un lardon, Et puis. Dieu me fasse pardon !
Prendre un autre sien camarade, Et, lui donnant une froissade Contre le roc du sang enduit, Comme l'autre sans être cuit Le gober, en huître à l'écaillé, Os, chair, tripes, boudins, entraille.
J'ai vu le sang se répandant, A ce grand diable à la grand'dent.
Le long de sa sale mâchoire, De sang figé rougeâtre et noire ; J'ai vu des membres palpiter, Et dans sa bouche s'agiter Tandis qu'il les mangeait encore :
Il ne mange pas, il dévore, Et le fait tant avidement, Qu'il s'engoue ordinairement.
Ulysse, affligé du carnage Que faisait cet anthropophage, Ce maître avaleur de pois gris, Reprend à la tin ses esprits :
Il fait si bien, qu'il apprivoise Cette nature rabajoise, Lui fait boire du vin sans eau, Non pas pour un simple tonneau, Mais le second et le troisième, Si feien que le grand Polyphème, Buvant a tire-larigot, Après maint hoquet et main rot, Se mit tant de vin dans la tète, Qu'à la lin cette grosse bète S'endormit qui n'en pouvait plus.
Lors il fut de son œil perclus, Aussi grand qu'une table ronde, Au bonheur de tout notre monde,