LIVRE TROISIÈME
Excepté de moi malheureux,
Qui ne pus me sauver comme eux.
Mais qu'attendez-vous davantage?
Quittez ce dangereux rivage ;
Si vous aimez bien votre peau,
Cherchez votre salut dans Teau.
Ce vilain a plus de cent frères,
Qui certes ne lui cèdent guères,
Tous bien buvants et bien mangeans,
Comme lui dévorants les gens ;
S'il faut qu'ils sentent la chair fraîche,
Il n'est homme qui vous empêche
D'être croqués en un clin d'oeil,
Dont certes ;,e mourrais de deuil.
Par trois fois la lune cornue
Sur notre horizon est venue
Depuis que je suis dans ces bois,
Où je me cache en tapinois.
Je vois tous les jours ces grands hommes
(La peste du siècle où nous sommes),
Qui gardent leurs boucs et brebis.
Couverts de peaux au lieu d'habits :
Lors mon sang de frayeur se glace,
Et je sens allonger ma face,
Sans hyperbole, d'un empan.
Mon vivre n'est qu'un peu de gland,
Et quelquefois du fruit sauvage;
Grâce à monsieur l'anthropophage,
Je meurs de faim le plus souvent.
Le moindre bruit que fait le vent,
Je pense que c'est Polyphème.
Certes, ma misère est "^extrême,
Et jamais on ne pâtit tant,
Et vous-même, en m'écoutant.
Vous faites aussi triste mine
Que moi sur qui la peur domine.
Depuis ce temps-là, dans ce bord
Aucun navire n'a pris port.
Lorsque j'ai vu vos banderoles.
J'ai fait quatre ou cinq caprioles,
Et puis à pas de pantalon,
Me frappant le cul du talon,
Je suis venu vers vous, mes braves.
Faites de moi des choux, des rares,
Tuez-moi, ne me tuez pas :
Dans la vie et dans le trépas
Je trouTsrai mon avantage, .
Pourvu qu'en ce maudit rivage, 1
Je ne serve point d'aliment '
A ce détestable gourmand. »
Comme il contait son aventure, Cette effroyable créature, Ce prodigieux animal, Dont il avait dit tant de mal, Parut au haut d'une colline Avec sa taille gig lutine :
Chacun de nous crut voir marchei* Quelque mont ou quelque rocher.
Il s"en venait vers le rivage, Le très-mal plaisant personnage, Gros, mal bâti, sale, velu.
Et navait qu'un œil, le goulu, Et duquel il ne voyait goutte.
Ce qui le fâchait bien sans doute.
Un grand pin servait de bâton A ce Polyphème glouton, Et pourtant il pliait encore, Tant pesante était la pécore.
Et portait pendu, le grand fou.
Un grand jeu d'orgues à son cou, Qui lui servait de cornemuse.
Une grande troupe camuse De brebis venait après lui, Dont il soulageait son ennui.
Depuis qu'Uiysse d'une pique Avait éventé son optique.
Ce loup, plutôt que ce berger, Qui savait les hommes manger.
Bien mieux qu'aucun qui fut au monde, Entra jusqu'aux genoux dans l'onde,