RUE AUBER
LE
20 mai.
Ce qui plaît le plus au Seigneur, c'est la pureté.
J'ai communié ce matin comme je le voulais, sans désir ; je me suis appliquée ; j'avais fait beaucoup de vide dans ma tête, dans mon cœur, un vide blanc et doux, et je répétais : « Seigneur, je n'ai pas de bouche, pas de mains, pas de regard, pas de chaleur ; voyez, je suis
devant vous comme une fumée légère qui monte, comme une flamme transparente et droite. »
C'est cela la pureté. Je vous remercie, Seigneur.
La sœur Catherine avait un tendre profil oblique, tout couché sur le linge, sur le drap et la dentelle de la sainte table. Elle mourait; Seigneur, elle vous attendait tant, qu'elle serait morte, qu'elle aurait crié si vous n'étiez pas venu.
Les bouts de ses doigts, sa bouche, la toile délicieuse et votre corps divin faisaient un groupe admirable, petit et tout serré.
Mais ce n'est pas cela, la pureté, Seigneur?...
LE VISAGE l^MERVEILLE
22 mai.
Il fait si doux dehors que toute la nature est claire comme le parloir à onze heures.
Le jardin joue avec du soleil.
Le soleil par les vitraux de la chapelle inondait de rayons ma joue et ma manche. On voyait voler de petites mouches dans l'église ; et le silence tout autour de nous criait : Joie I Joie I
J'ai été contente d'être jeune, d'être très jeune ; je ne sais pas pourquoi cela me cause tant de plaisir. Tout d'un coup il a fait si beau dans l'église que je crois que j'ai dû rire.
Au moment de rélévalion toutes les religieuses, comme chaque jour, ont baissé la tête. Mais moi, je n'ai pas baissé la tête. J'ai dit : « Seigneur, voyez mon visage... »
Je sentais que mon visage était ovale et clair comme un petit miroir entouré d'argent que j'avais à quinze ans, et sur lequel venait le soleil.
23 mai.
La sœur Catherine est belle quand elle prie. Je la respecte, je ne la regarde pas quand elle prie ainsi ; mais ce matin je n'ai pu m'empêcher de la voir. Elle avait les yeux profondément fermés ; ses mains
jointes comprimaient son cœur, s'appuyaient sur son cœur, et puis sur son chapelet, sur sa ceinture.
J'ai eu envie de lui crier, avec beaucoup de tendresse, beaucoup de peur :
— Sœur Catherine, vous avez mal!...
Gomme elle a mal quand elle prie si fort.
24 mai.
Le matin, le soir, j'entends de ma chambre, passer le train qui va de Laruns à Bayonne; chaque fois que ce train siffle, mon âme s'élance. Ce bruit du train est beau comme un parfum traîné vite sur beaucoup d'espace, le parfum de la tubéreuse et de la jacinthe rouge.
Je tends les bras.
Qu'est-ce qu'il y a au bout des trains qui courent, qui fuient? Des pays? quels pays? Quels visages dans ces pays...
Seigneur, nous ne prenons pas les trains qui passent; leur fumée, leur vapeur, leurs cris ébranlent jusqu'à la vie de la vie, c'est pourquoi j'élève vers vous, au-dessus de ma tête, des bras qui se tendent, qui s'allongent. Seigneur, comme je suis haute, comme je suis étroite, comme je monte vers vous...
27 mai.
Je regarde par ma fenêtre. Le printemps, on ne peut pas dire ce que c'est
si léger, si fin, si vert ! C'est une allégresse et une odeur. Tout le petit jardin fleurit. La terre des plates-bandes est fraîche et bouleversée. Il y a un rang de tulipes, un rang de pâquerettes triples, touffues, gonflées, semblables à des camomilles, et un rang de pensées dont les têtes se tournent de côtés difi^érents. Sur les pétales de velours violet une tache d'un beau jaune lisse est vive et luisante, comme si, tombé de l'arbre, un œuf de roitelet se fût cassé là.
Le train passe.
Les trains font penser à des villes roses, à d'autres jardins, à des orangers...
30 mai.
Il y a aujourd'hui deux années que je suis entrée au couvent. Le petit jardin, la mère abbesse, l'église, les beaux chants, en faisaient pour moi un endroit doux et royal.
Je suis venue ici parce que j'aimais Dieu, la mère abbesse, le silence.
La sécheresse de la vie, chez mes parents me rendait malade. Mon père, quoiqu'il fût riche, se préoccupait de sa fabrique de dentelle. Il essayait d'y intéresser ma mère, qui, comme aujourd'hui, préférait les soins qu'elle donne à sa maison. Une de mes sœurs est mariée à
un avocat, une autre à un of licier de marine. Personne ne parlait de la paix, de la méditation, des jardins, de l'amour; seulement mes livres, et la mère abbesse quand je venais la voir.
Ici, je mène une vie douce et royale.
J'ai une robe qui est blanche et bleue. Je suis délicate, on est bon pour moi, on me soigne. J'habite au premier étage du couvent, à l'écart des autres religieuses, une chambre plus large, qui est au midi. Je ne fais rien que rêver et prier. Mes doigts joints, pointus, sont inactifs et doux comme de petits cierges qui brûlent.
J'aime le jardin et la maison. Hier, je caressais de beaux glaïeuls, frais et pressés dans leur haute cosse luisante. Il faisait
beau. L'air avait l'odeur des petits pois verts.
La sœur Catherine m'a dit :
— Ma sœur, comme vous aimez les choses de notre jardin ! vous prenez trop de plaisir à des fleurs ; moi je ne vois rien que mon cœur qui est torride, qui est comme un charbon parfumé. . .
Elle a ajouté en soupirant :
— Souffrez-vous beaucoup de scrupules, ma sœur?
Ah I comme j'ai vu qu'elle en souffrait !
J'ai répondu :
— Non, je ne suis pas très scrupuleuse; voyez-vous, sœur Catherine, j'ai en moi, — je ne sais comment dire — une sorte de douceur. J'accepte ce que je suis. Ma
mère, quand j'étais petite, acceptait comme cela le caractère de mon père, qui était avec elle tantôt très tendre, et tantôt violent. Nous avons de la douceur. Je me tolère, comme je tolérerais vos défauts si vous en aviez, sœur Catherine. J'ai de l'humeur, des caprices, de l'exaltation; j'aime rire, pleurer, faire claquer les boutons des fuchsias et, quand il fait très chaud, boire à petites gorgées l'eau de la fontaine à l'ombre, qui est comme de l'argent glacé. Je me supporte, ma sœur, et par moments, je regarde vers le ciel bleu, et j'imagine que le Seigneur me dit:
» — Petite fille, je vous aime comme vous êtes...
2 juin.
Il y avait un jeune homme à la chapelle ce matin.
Il n'était pas venu pour la messe; il riait doucement tout le temps; il était venu voir un tableau qui est dans notre chapelle et qui a beaucoup de valeur pour des peintres...
La sœur Marthe, vraiment, a une âme de servante. Tout à l'heure, comme je me fâchais d'une observation qu'elle me faisait sur ma broderie, elle m'a dit :
— Vous n'avez pas d'humilité, ma sœur.
Elle parle toujours de l'humilité, elle est
humble, elle a un corps inquiet, un regard qui se retire, des mains qui s'excusent d'être des mains.
J'ai de l'orgueil.
Quand il fait beau et parce que je suis jeune, j'ai de l'orgueil.
Si je me rends aux repas avec toutes les religieuses, ou à l'église, ou au promenoir, je me dis : « Moi, c'est moi , et les autres sœurs sont les autres sœurs. »
Lorsque la sœur Marthe, qui souffle fort quand elle se recueille, se recueille à mon côté dans le banc, je pense : « Ma sœur, ne soufflez pas si fort ; je vous vois et vous me faites vous mépriser. »
J'aime la mère abbesse parce qu'elle est orgueilleuse. Elle retire son manteau
doucement lorsque l'une de nous marche trop près d'elle.
J'ai de l'orgueil.
Mais pour vous, Seigneur, je suis comme la plante du fraisier qui est par terre ; je suis le lierre rampant des dalles de votre église, je suis le soupir de votre soupir, la soif de votre côté ouvert, et sur vos pieds les cheveux de la sainte Madeleine...
4 juin.
J'écris dans le jardin, assise sur le banc à l'ombre, en tenant mon cahier sur mes genoux.
Tout l'air est tapissé de petites odeurs. Le velours du gazon et des feuilles du-
LF. VISAGE ÉMERVEILLÉ 15
vetées de la giroflée s'évapore dans l'azur. Il y a deux petits sapins dans des pots, qui répandent une odeur vive et grésillante quand le soleil de midi fait bouillir leur résine.
Ah ! que l'air est brûlant !
Je crois que je m'assoupis , étouffée par les flocons bleus de la chaleur...
o juin.
Le jeune homme qui assistait à notre messe l'autre matin est revenu ce matin.
Il m'a regardée et je l'ai regardé. Il a le visage doux, aimable, comme le visage d'un frère qu'on reconnaît. Il ne m'a pas étonnée.
Et puis j'ai pensé à Dieu, à Sainte Valérie dont nous célébrons la fête aujourd'hui. Le jeune homme m'a encore regardée pendant le dernier Évangile ; j'ai bien vu qu'il avait des yeux clairs et tristes, et une barbe blonde, des cheveux blonds. Il me regardait comme s'il me parlait, mais j'ai détourné toute la tête.
— Vous êtes plus beau que lui , Seigneur !...
6 juin.
La mère abbesse a causé avec moi aujourd'hui.
Elle ne parle pas beaucoup de Dieu ni
des choses de l'Église ou du couvent ; elle parle de l'énergie, de la volonté.
Elle regarde par-dessus les moments et les êtres, on ne sait pas où elle regarde ; sans doute dans les beaux pays où vont tous les trains du monde, le train qui passe sur la route de Bayonne...
Je la respecte et je l'adore.
7 juin.
Je pense à la mère abbesse.
Elle est belle, elle est jeune encore, elle est ce qu'on peut le plus respecter au monde.
Elle s'estime beaucoup mais elle ne s'aime pas.
C'est cela le plus beau caractère...
Quel parfum entre ici par ma fenêtre ouverte? Ahl c'est l'odeur du magnolia qui fleurit dans le jardin.
Le crépuscule, violet et doux, descend comme une pluie d'anémones renversées.
Il est six heures et demie, il y a dans l'air quelque chose d'immobile ; il semble que ce soit une heure qui s'arrête de marcher. La lune commence à luire et elle a autour d'elle deux étoiles.
Une allée du jardin paraît rose ; un peu de vent passe, agite un petit arbre brun qui est sous ma fenêtre et qui se met à remuer toutes ses légères feuilles couleur de tabac.
8 juin.
Tout amuse la sœur Marthe qui a de riuimilité.
Aujourd'hui elle fait des compotes. Je sens que la mère abbesse la méprise. Elle lui dit avec un rire très bon :
— C'est bien, sœur Marthe, faites-nous des compotes.
Mais elle dit cela comme elle dirait : « Mon âne, portez toLit ce bois au marché, vous qui ne rêvez pas... »
11 juin.
Le jeune homme est revenu à la chapelle ce matin.
Je l'ai regardé, il m'a regardée. Il a laissé tomber un petit papier plié, et son regard disait comme une voix forte :
« C'est pour vous, ma sœur, ce papier. »
J'ai pensé : « Je ne prendrai pas le billet de ce jeune homme », et puis j'ai pensé : « Il faut que je prenne ce billet afin que les autres sœurs ne le trouvent pas, il ne faut pas faire de tort à ce jeune homme. »
Après la messe j'ai ramassé le billet, il contenait ces mots :
« Je voudrais faire un sacrifice pour vous. »
Je pense beaucoup à tout cela ce soir. J'entends, en ce moment, de ma chambre, par ma fenêtre ouverte, le bruit léger
du vent qui s'embarque, semble-t-il, dans chaque feuille, et, venant de la cuisine, le tintement des assiettes que l'on range.
La nuit, avec ses étoiles qui sont au milieu de la chaleur comme de petits puits d'eau froide, scintille...
Tout scintille. La porcelaine des assiettes heurtées dans la cuisine fait aussi un bruit doux qui scintille.
Je veux dormir.
12 juin.
Je n'ai pensé à rien, j'étais heureuse.
13 juin.
Être heureuse, c'est avoir le cœur, l'esprit, les mains vides.
14 juin.
Je n'ai pas revu le jeune homme, il n'est pas revenu à la chapelle...
Aujourd'hui, tout est trop beau dans l'air, et léger, jeune, joyeux, tintant, enivré, comme serait une cloche d'argent couronnée de roses et reluisante de rosée.
Quelquefois la douce odeur de l'été matinal et du jardin me rend triste, parce qu'elle m'enchante, et qu'elle est partout flottante et que je ne peux pas la respirer jusqu'au fond de ma vie.
Quand je me promène sur les graviers il me semble qu'on m'environne, qu'on chu-
chote autour de ma tête, je me retourne, et c'est l'été qui est de tous les côtés...
La sœur Marthe a laissé sur le banc un bol de porcelaine.
Dans le jardin, ce bol blanc, oublié, est simple, tranquille, comme un cœur innocent.
15 juin.
La sœur Catherine a un cahier où elle écrit des prières, qu'elle invente, je crois. Ce matin, j'ai ouvert ce cahier, j'ai lu sur une page :
« Jésus divin que j'adore, et qui me faites pitié parce que vous êtes maigre, saignant et blond... »
16 juin.
Le jeune homme n'est pas revenu...
Il y a des jours où la mère abbesse n'a pas de douceur. Elle dirige le couvent comme mon père dirigeait la fabrique de dentelle, avec beaucoup de dureté.
Elle ne s'intéresse pas à ce que nous disons, à ce que nous voulons, ni à notre vie ; elle s'intéresse à la machine même, qui est l'ordre, la règle, l'économie de ce couvent.
Elle est d'une bonté auguste, mais il y a des jours où elle marcherait sur nos larmes. A la chapelle elle ne se tient pas comme les autres religieuses. Elle se
tient debout, droite ; elle est une supérieure qui parle à son supérieur, et qui n'est point intimidée. Tous les deux font leur affaire comme ils doivent.
Dix heures du soir.
Ce soir j'ai vu pleurer la mère abbesse; elle ne pleurait pas tout à fait, mais ses yeux étaient mouillés magnifiquement le reste de sa douleur elle le retenait.
J'étais entrée chez elle pour lui parler de moi, je voulais lui dire : « Je suis contrariée, ma mère, voyez ce que j'ai en moi, je suis heureuse... »
Mais je l'ai vue, et j'ai dit d'une voix très basse :
— Ma mère !
Et je me tenais les cheveux et je ne savais plus par où partir.
Elle m'a dit :
— Restez.
Elle a refermé sans hâte, nettement, une cassette qu'elle portait sur ses genoux, et puis elle m'a regardée avec bonté. C'était comme si ses larmes fondaient dans ma bouche. Et mes yeux étaient sur elle comme des mains appuyées, et mon silence disait seulement comme pour consoler, pour endormir :
« Oui, ma mère, oui, ma mère... »
17 juin.
Le jeune homme était à la chapelle ce matin. J'ai souri en le revoyant parce
que nous étions contents de nous revoir. La chapelle est comme un bateau blanc, refermé. Les vitraux sont bleus, jaunes, et violets. Je sais que, quand ce jeune homme est là, il oublie la ville qui est dehors, et les gens de la ville ; il voit l'univers comme je le vois, bleu, jaune et violet.
Il n'a pas laissé tomber comme l'autre fois un billet.
J'aime mieux cela...
J'ai deux roses sur ma table dans un verre de cristal ; les roses du rosier rouge semblent enduites de la plus délicieuse pommade. Elles me font soupirer.
Une rose dont chaque pétale est pénétré d'une douce confiture d'odeur, le
silence d'une cellule blanche, et, dans le lointain, l'été lourd et gonflé qui respire comme une colombe, tout cela fait un infini qui alanguit, qui étourdit...
Pourquoi, quand nous ne pouvons rien saisir de ce qui nous enivre dans l'espace, portons-nous notre main à notre cœur?
C'est peut-être que tout notre désir est en nolis-même.
La sœur Marthe et la sœur Colette ont ri ce matin lorsqu'elles m'ont trouvée arrêtée devant ce rosier et absorbée comme si j'entendais des voix.
— Vous avez l'air inspirée, ma sœur, a dit la sœur Marthe avec une voix allègre et légère.
Et la jeune sœur Colette riait bêtement.
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Elle est d'une laideur champêtre.
Elle a le visage un peu de travers, mince, sombre, sournois, et fait penser à ces oiseaux de l 'arrière-saison qui sentent l'épine-vinette et le genièvre.
La sœur Catherine maigrit affreusement. Elle est très belle. Quand elle communie elle s'éteint, et, quand notre aumônier communie, elle se tient le cœur comme s'il allait se briser. Il semble qu'elle aide le prêtre, l'assiste, le secoure, lui dise: « Mon père, mon père, vous et moi aurons-nous la force, à nous deux du moins, de porter un tel bonheur?... »
J'ai dit à la mère abbesse que le jeune homme occupait mon esprit, que malgré moi je revoyais sans cesse son visage ; je m'en suis confessée aussi.
La mère abbesse et raumônier ont ri, m'ont dit de n'y plus penser.
18 juin.
Le jeune homme revient, il me laisse des billets ; je lui ai répondu en secret par le jardinier...
Comme ma vie se trouble. J'ai peur de communier.
Jésus a dit : « Mangez, buvez, voici ma chair et mon sang. »
Votre chair et votre sang, Seigneur !
Pourquoi y a-t-il des hommes qui vous ressemblent... j'ai peur.
19 juin.
Sans rien révéler de mes secrets, j'ai dit à la mère abbesse que j'avais de l'inquiétude, des scrupules.
Elle comprend, elle me dit de ne pas m'effrayer et d'attendre.
Je ne fais rien de mal. Je sais qui est ce jeune homme, c'est un peintre ; il est venu dans cette ville se reposer ; il s'appelle Julien Viollette. Je le vois à la chapelle. Je pense à lui, il m'écrit ; je ne pense rien de mal ; je puis communier. Je ne dis pas à l'aumônier que je reçois ces lettres. Mais en m'approchant de la sainte table, je pense : « Seigneur, JB vous
ouvre à vous ma conscience, voyez, et venez dans ma bouche qui n'a pas de force. . . »
20 juin.
Je me suis promenée le long des bordures de buis avec la sœur Catherine, je lui ai demandé ce qu'elle sentait en pensant à Dieu, quand on ne dort pas la nuit. Elle m'a dit :
— Une grande douleur, à cause de son crucifiement.
Et j'ai demandé encore :
— Est-ce que vous entendez qu'il vous parle, qu'il met la main sur votre front, qu'il vous préfère ?
Elle m'a répondu :
— J'entends qu'il souffre à cause des péchés des hommes...
Et elle a soupiré profondément.
La sœur Catherine n'aime pas Dieu autant que je le pensais.
21 juin.
Le jardin est beau, les petits graviers sont aussi gais que l'eau du bassin ou de la fontaine. Il y a un massif de géraniums si lisse, qu'on semble l'avoir caressé avec la main. Le silence parle aux fleurs, et les fleurs silencieuses répondent.
La sœur Marthe marche dans le jardin, elle dit qu'il n'y aura pas beaucoup de prunes cette année.
— Mais il y a, ma sœur, le doux cou-
cher du soleil ce soir, sur les prairies de Gélos. Voyez-vous cette ligne jaune?
Elle est un petit couteau d'or contre mon cœur...
30 juin.
Personne, ni la mère abbesse, ni M. l'aumônier, ne se doute de mes agissements, je suis la seule qui sais ce que je fais. J'ai écrit à Julien Viollette que je me pencherais à ma fenêtre comme il veut que je le fasse, ce soir à minuit. J'ai encore le temps de ne pas le faire... Je n'ai pas l'envie de ne pas le faire... Mon Dieu, j'ai en moi quelque chose qui accepte ce que veulent les hommes, les hommes, qui ne sont pas des prêtres. Quand le médecin qui vient
ici me dit de faire telle chose, je la fais. Mon Dieu, obtenez que je laisse tout à l'heure la fenêtre fermée...
Ah ! est-ce qu'il est plus de minuit ? est-ce que je n'ai pas encore ouvert ma fenêtre...
Deux heures du matin.
J'ai ouvert ma fenêtre pour voir s'il était venu. Il était là, je me suis sentie offensée par sa présence. J'ai dit vite, avec colère :
— Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez.
Mais il a parlé, et quand je lui ai répondu pour le supplier de partir, la douce nuit est entrée dans ma gorge, j'ai pleuré, j'ai dit :
— Allez-vous-en, allez-vous-en, c'est mal que vous soyez là...
Il m'a dit :
— Ce n'est pas mal, je vous jure que ce n'est pas mal.
Je le crois.
J'ai dit :
— Vous ne me direz rien, j'ai si peur. 11 a dit :
— N'ayez pas peur.
J'ai une très grande confiance en lui.
Il était beau sur les cailloux du jardin, dans la nuit toute claire. Lui, le petit mur, le camélia qui monte contre ma fenêtre étaient argentés par la lune.
Je suis restée longtemps ; je me suis penchée à un moment pour mieux l'entendre ; il m'a dit avec terreur :
— Ne soyez pas imprudente, ma sœur I
Ahl toute ma vie descendait, comme des cheveux défaits, comme un ruisseau en pente droite...
J'étais loin de lui, mais quand il parlait, mon visage était en face de son visage.
Je suis heureuse, je me sens bien, je suis tranquille.
Ce que j'ai fait n'est pas mal.
2 juillet.
Hier, je ne pensais pas à lui, j'étais trop
emplie delui, je n'avais pas une place en
moi pour penser. J'avais envie de rire, de
faire des compotes avec la sœur Marthe,
d'aider, si on voulait, à la lingerie. J'étais
comme quand j'étais une petite fille.
J'ai embrassé la mère abbesse et elle m'a embrassée.
Aujourd'hui, je suis fatiguée, troublée.
Je me souviens, je repense; il était là, près de ce mur, sur les cailloux du jardin...
Il reviendra dans trois jours.
Je ne veux plus penser à cela...
Je n'aime pas M. l'aumônier. Il est dans sa soutane une fois pour toutes, cela ne lui inspire plus ni dignité, ni gratitude, ni réserve. Il se mouche avec force. Le bas de sa soutane, quand il marche, frappe contre ses bottes. Le bas même d'une soutane devrait être quelque chose de doux, de pieux.
Je ne me confesse pas à lui d'avoir parlé à mon ami ; je me confesse seulement
d'avoir eu de la curiosité, de l'em portement; c'est la môme chose; et je dis en mon ame, à Dieu : « Vous voyez... »
Ah ! comme je serais inquiète et troublée si j'avais, pour réfléchir, les longues soirées de l'hiver ! Mais l'été est une route d'or qui marche et nous entraîne ; c'est une voix hors d'elle qui crie : « Venez I venez î . . . »
Voici le soleil sur mes mains. 0 soleil I qui entrez dans les yeux des oiseaux, dans le cœur confit de la pervenche, dans les mille petites fenêtres du bonheur...
3 juillet.
Je sais que je suis jolie, que je suis jeune, je le sens. Je sens ma vie et ma
jeunesse à chaque minute; je sais que j'ai, sous ma robe droite, mon corps qui est doux, mes jambes qui ont des mouvements. Je n'y avais jamais pensé. Je croyais que des religieuses ne sont toujours que des religieuses; mais maintenant je sais que, quand elles n'ont plus leur robe, ni leur linge, elles sont nues. M. l'aumônier ne le sait pas ; s'il le savait il ne nous traiterait pas durement, il ne nous imposerait pas de longues pénitences, il ne se moucherait pas si fort en passant près de nous, il nous regarderait quelquefois en souriant, et il serait bon.
La sœur Marthe est la plus heureuse ici, elle s'assoit le soir au jardin, et elle souffle.
Elle est comme un train qui s'arrête. Elle jette au dehors d'elle ce qui lui reste de vapeur, de force, et puis elle est contente. Le soupir du lis, du lis qui est semblable à une petite cloche fendue sur quatre côtés et renversée, n'entre pas en elle, ni le chant du rossignol ; si la rêverie du soir venait, elle la chasserait comme une mouche qui tournerait autour de son nez...
4 juillet.
Il est revenu cette nuit.
Toute la douce nuit, toute la lune délicieuse, et mon cœur, nous coulions vers
lui...
Je ne sais plus rien, je ne sais plus ce que nous avons dit. J'étais penchée à la fenêtre. Je crois que j'ai demandé à un moment :
— Cela ne vous éloigne pas que je sois une religieuse?
Je ne sais pas pourquoi j'ai demandé cela. Il m'aime, il veut me voir et m'entendre souvent. Il est mon ami, il m'aime comme sa sœur, comme sa véritable sœur.
5 juillet.
Seigneur, avec quelle confusion je lève les yeux vers vous, voyez comme je suis malade. Quand je vous reçois dans mon cœur je n'ai plus l'allégresse d'autrefois, ni le respect grave, sacré; je n'ai rien
LE VISAGK ÉMERVEILLÉ 43
que de rindifTérence ; et quand M. l'aumônier communie, je le regarde avec curiosité et netteté, je pense : « Comme il est gauche! »
Cette froideur de mon cœur pour vous c'est le démon; je suis malade, j'ai peur.
Mon ami qui vient le soir dans le jardin a pris toute ma flamme; il est bon, et je le crois, parce qu'il parle.
Parlez aussi, Seigneur.
Ah ! je sais que c'est mal tout ce que je fais, ces lettres, ces rencontres, mais je ne peux pas ne pas avoir ce bonheur. Je pense que le temps est court, que le temps passera, je serai un jour comme la sœur Jean, qui est vieille et dont je ne parle jamais parce qu'elle est vieille.
Même une religieuse, quand elle est
vieille, cela ne compte plus, cela n'a même plus de péché, on la dispense de conscience; si elle s'accusait, on rirait, on lui dirait : « Ma sœur, regardez- vous, vous êtes pure, vous êtes pure comme un enfant I »
Je ne veux pas être pure. Seigneur; je ne suis pas pure, je sens tout le temps l'âme de mon corps et toutes les parois brûlantes de mon âme.
C'est cela le désir.
La nuit, même en dormant, j'ai un cœur amolli qui s'abandonne, j'ai les mains ouvertes.
Je suis étendue comme vous. Seigneur, sur votre croix.
Je suis une vallée étroite oij un immense soupir est entré...
8 juillet.
Je ne sais pas comment cela s'est fait, il m'a jeté une corde, je l'ai prise et attachée à la grille basse qui est devant ma fenêtre.
Il est monté, il est entré dans ma chambre, j'ai reculé jusqu'à la muraille. Je voulais m'enfoncer dans le mur ; j'ai dit que j'allais appeler, me tuer, que je le haïssais, que je devenais folle ; il a dit tristement :
— Je ne vous comprends pas, vous avez peur de moi.
Il m'a regardée avec reproche.
Je lui ai dit :
— Je vous demande pardon.
Je ne sais pas pourquoi j'avais peur.
Nous sommes restés assis l'un près de l'autre. Il est très bon, il ne m'a pas embrassé la main en partant, j'avais peur qu'il embrassât ma main.
Je sais tout sur sa famille, sur lui, il m'aime, il voudrait se sacrifier pour moi.
10 juillet.
Il est revenu cette nuit, il a été comme l'autre fois, mais il m'a demandé de tenir ma main avant de s'en aller. Je n'ai pas dit « oui », c'était mieux; mais j'ai donné ma main. Nous n'avons pas parlé, nos mains avaient chaud et collaient tout à fait l'une à l'autre,
Est-ce que c'est mal?
J'ai eu peur après, j'ai mis mes mains dans l'eau.
... Il était là, je tenais sa main, j'étais contente, et maintenant ma conscience s'inquiète.
La conscience, c'est une tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on referait encore...
11 juillet.
Je ne suis pas contente.
Hier, il est revenu, il m'a saisie et serrée contre lui tout d'un coup ; je n'ai pas été contente, cela m'a causé un grand déplaisir. Après, j'ai eu des étouffe-
ments ; je n'ai pas dormi tout le reste de la nuit.
Je me tourmente.
Il faut que je parle à quelqu'un. J'ai peur de mourir à cause de ces étoulîements. J'irai voir la supérieure.
12 juillet.
J'ai parlé à la mère abbesse, j'ai dit :
— J'ai peur, ma mère, j'ai eu des étouffements cette nuit, est-ce que vais mourir?
— Elle m'a demandé :
— Gomment avez -vous eu cela, mon enfant?
J'ai répondu :
— Voilà, je rangeais cette nuit mes
livres ; un livre, le plus lourd, est tombé sur ma gorge, je me suis sentie oppressée; j'ai peur de mourir.
Elle m'a répondu en riant :
— On ne meurt de rien à votre âge, petite fille...
15 juillet.
Il revient, il ne m'embrasse plus, je suis tranquille.
Il m'a dit, à un moment de notre entretien
— Comme c'est gentil, vous, vous croyez en Dieul
Lui ne croit pas en Dieu.
Je ne comprends pas.
17 juillet, quatre heures du matin.
Il ne croit pas en Dieu. Je ne puis toujours pas comprendre; je lui ai dit :
— Mais puisqu'il y a tout l'Univers que Dieu a créé, et le sacrifice de Notre - Seigneur, et les Évangiles, et tous les miracles, et les saints, et notre chapelle, et notre règle, et les prêtres, et la mère abbesse, et nous?
Il a encore ri, mais gentiment. Je ne comprends pas ; pourtant cela ne m'a pas fâchée, je sens bien que les hommes peuvent être comme cela. Le docteur qui vient nous soigner quand l'une de nous est malade n'a pas non plus peur de
LE VISAGE ÉMERVEILLÉ Ti 1
Dieu ; et il est plus intelligent et meilleur que M. l'aumônier. Julien ne croit pas en Dieu mais il croit à d'autres choses incompréhensibles : il dit qu'il est panthéiste, qu'il y a des petits dieux partout.
La nuit était brûlante, nous avons eu très chaud, et puis une douce brise est venue par la fenêtre, et, comme nous avions soif aussi, nous avons bu un peu de l'eau qui est toute froide dans ma cruche de grès.
Julien buvait avec un grand plaisir, un grand plaisir, et il a dit :
— Voyez-vous, ma petite sœur, la fraîcheur aussi est une petite divinité...
20 juillet.
Je me tourmente ; mon ami m'a encore embrassée. C'est plus mal que la dernière fois, il m'a embrassée sur le visage, tout à fait sur le visage, sa bouche sur ma bouche.
Mais ma mère, chez nous, quand j'étais petite, embrassait ainsi mon frère Pierre, l'aîné, qui était celui de nous qu'elle préférait. Il est mort. Il était infirme, il avait une jambe atrophiée et il boitait un peu en marchant.
Ce baiser de Julien, c'est de la grande affection, une très grande amitié, ce n'est pas mal.
Je crois que la sœur Marthe est folle.
L'humilité lui tourne l'esprit. Ce matin je l'ai rencontrée, qui traversait le jardi n avec, au bras, un panier plein de grains de maïs; elle m'a dit :
— Ma sœur, vous pourriez vraiment aussi vous occuper quelquefois de nos poules.
Elle est folle ; pourquoi me parle- t-el le ainsi? Elle est une pauvre religieuse que personne n'aime. Qu'est-ce qu'elle sait, elle? Est-ce qu'un jeune homme vient la nuit pour la voir? est-ce qu'on voudrait se sacrifier pour elle, est-ce qu'elle est jolie, elle? est-ce qu'on l'embrasse?...
Je me souviens que cette nuit Julien m'a appelée « Mon amour. »
Cela m'a fait peur.
Mais je rechercherai le livre où la sœur
Catherine écrit les prières qu'elle invente. Je crois me souvenir qu'à la fin d'une de ces prières à Notre- Seigneur, il y avait : « Amour, amour, vous êtes mon amour » .
Ce mot de Julien pour moi, c'est beaucoup de respect, beaucoup de pureté, d'obéissance.
Il a promis de ne plus m'embrasser.
Et puis je lui ai demandé de ne pas venir avant la nuit de jeudi. Je suis fatiguée, je ne peux pas causer toujours, même quand je suis si heureuse. Je veux dormir.
25 juillet.
Mon ami est drôle.
Il dit les paroles les plus simples avec d'étranges regards.
Cette nuit il m'a dit :
— Ah I ma chère petite sœur, comme votre chère main est moite!
Et il haletait beaucoup.
26 juillet.
Notre jardin est beau, au moment de l'aurore, il a froid et chaud en même temps. M. l'aumônier parle toujours de ce qui est vertueux et de ce qui n'est pas vertueux.
Je sens bien les différences.
Un train qui passe très vite, qui siffle, qui se dépêche, qui disparaît, ce n'est pas vertueux ; c'est brûlant, cela fait tourner la tête, regarder avec chagrin par-dessus
les coteaux violets, cela rappelle une poésie que récite Julien :
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble...
Mais notre jardin, à l'aurore, c'est vertueux, le petit cœur de chaque fleur est frais, tout est content d'être là, à sa place, immobile, de fleurir, de servir.
Les œillets d'Inde pensent : « Ah I quelle surprise ! le soleil est chaque matin plus beau qu'on ne pensait ; d'un jour à l'autre on oublie comme il est beau, oh qu'il est beau ! . . . »
Et les gros choux verts pleins de rosée me disent: « Ma sœur, nous serons doux et tendres pour votre beau déjeuner, à
onze heures, dans la salle blanche où entre toute la lumière de l'air, et où vous riez avec toutes nos sœurs... »
27 juillet.
Je réfléchis à un sermon de M. l'aumônier. Il dit que les fautes et les péchés sont horribles. Moi je trouve qu'il est difficile de se représenter avec colère les péchés, les fautes; tout cela a un visage humain qui ne nous effraye pas, qui fait affreusement pitié. Quand j'étais petite, un soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit : « Vois,
c'est sans doute un voleur. » Ah I le mot voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est redoutable ! — et j'ai regardé. C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air fatigué.
28 juillet.
J'aime mon couvent. Il est frais, il est beau, il est comme en porcelaine, et la chapelle seule est toute lourde, à cause de l'autel, des vases, des chandeliers, à cause du tapis, de l'encens, des chants, des prières. J'aime notre chapelle, je l'adore, mais elle pèse quelquefois sur mon cœur, tandis que dans notre couvent le soleil entre par de claires vitres blanches,
et de tant de côtés, qu'on penserait qu'il y a dans l'air quinze petits soleils qui viennent, les uns et les autres, se mettre à chaque fenêtre...
29 juillet.
Mon ami m'a embrassée comme il m'avait embrassée une fois déjà, de la manière qui m'a fait peur. Mais ce n'est pas plus mal cette fois -ci que ce n'était mal l'autre fois, c'est la même chose. Je ne me tourmenterai pas.
Je remarque que la mère abbesse ne prie jamais plus qu'il ne faut. En dehors de ce que la règle nous ordonne on ne la trouve point agenouillée à la chapelle ou dans son oratoire.
Elle n'a pas d'exaltation pour Dieu comme la sœur Catherine, comme j'ai eu quelquefois. Elle prie de la même manière qu'elle tient notre couvent, avec plénitude et mesure. Je me figure, depuis quelque temps, qu'elle a dû avoir dans son cœur quelque chose de plus fort que tout cela, quelque chose qui est mort.
Je crois que je la connais beaucoup.
Je sais ce qu'elle dirait si je lui exposais mon âme en ce moment. Je la vois; si je disais: « Ma mère, la nuit quand vous dormez toutes, un jeune homme qui est très bon, qui est mon ami, vient parler avec moi, reste dans ma chambre quelques heures, il m'aime. » Elle, de son regard que j'ai quelquefois vu, un regard qui est dur comme deux poings tendus, me
repousserait, me retiendrait loin d'elle. Ce regard exprimerait ceci : « Ma sœur, voyez mon mépris, vous êtes une mauvaise religieuse, comme on est un mauvais soldat, un mauvais berger, un mauvais intendant, un mauvais serviteur.
Notre honneur est de tenir notre engagement. Si nous nous étions engagées à ne point haïr Judas lorsqu'il eut vendu Notre- Seigneur, il faudrait que nous nous tenions à cela... Pour moi, vous n'avez plus votre honneur. »
Mais je sens que la mère abbesse, ensuite, penserait en son cœur.
« Ma fille, ma petite fille, la vie est
désespérante; moi aussi je suis désespérée
sous mon grand courage ; allez en paix,
je vous aime encore, vous qui avez une
âme qu'il faut qu'on caresse, vous qui êtes ce que vous êtes, naturellement, comme la sœur Catherine est sèche et brûlante, comme la sœur Marthe est humble , comme moi je suis forte, économe. »
30 juillet.
J'ai pleuré toute la nuit, c'est justement cela qui me torture, la certitude que la mère abbesse me pardonnerait,
Ma mère, je vous remercie de cacher presque toujours votre cœur, de ne pas me laisser savoir comme vous êtes profonde et bonne.
Je vous ai vue ce matin à l'église; vous aviez l'air dur, distrait, vous sembliez
indifférente à nous toutes. On n'ose pas vous approcher, on vous respecte, on vous adore, on ne sait pas toujours que vous êtes bonne. On vous craint, on vous en veut quelquefois. C'est pourquoi on peut faire ce que je fais...
31 juillet.
Ah I mon Dieu I comme j'ai encore pleuré cette nuit! comme je souffre encore. Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment il n'aurait pas fait ce qu'il a fait.
Ce n'est pas ma faute, mais je suis très malheureuse; comment dire ce qu'il a fait?
Quelle colère j'ai eue, avec quelle force je l'ai repoussé; je ne l'aime plus.
Voilà ce qu'il a fait :
Il m'a prise dans ses bras, il a mis la main sur mon épaule, il a dit d'une voix de fou, mais toute basse :
— Ma sœur bien-aimée, laissez que je vous caresse...
Je le déteste, je ne le reverrai pas. Comme je suis malheureuse!
4 août.
Je l'ai laissé venir hier pour lui dire ce que je pensais de lui; mais il est plus malheureux que moi, plus désolé, nous sommes tous les deux très malheureux.
J'ai pitié de lui. Je lui ai tenu longtemps les deux mains pour le consoler.
Je me sentais très forte et lui était très faible. Je disais des choses très bien, très raisonnables, j'étais fière. Je me sentais généreuse, bonne. Je lui ai pardonné. Il comprenait qu'il avait eu tort, très gravement tort, il était confus, accablé, mais il répétait :
— Vous ne savez pas comme c'est difficile, quand on aime comme je vous aime, d'être raisonnable...
Je ne comprends pas, mais je suis contente de cet entretien. C'est très bon de se sentir comme je me suis sentie, calme, dominatrice, supérieure.
Je l'influençais.
5 août.
Il fait chaud. Sont -ce les mouches ou le silence qui bourdonnent?
Je pense à autrefois.
Quand j'étais petite, à la maison, nous nous tenions, en été, après le déjeuner, dans une véranda. Ma mère s'éventait avec un grand éventail de papier colorié où l'on voyait des joueurs de mandoline, des barques, l'eau bleue et le rivage. Sur le bois d'ébène de cet éventail il y avait écrit, en lettres dorées : Ricordo del lago di Como.
Je me souviens ; il faisait très chaud , l'air lourd étouffait la véranda, la poussière dansait au-dessus des coussins de
laine, nous nous taisions et cet éventail remuait...
Ricordo del lago di Como ! Ces mots ont empli de surprise mes oreilles.
J'imaginais un espace d'azur, un amollissement, une longue enfance, une eau calme et glissante, enfin tout un pays qui est comme un oreiller du soir où l'on pleure, où l'on chuchote mystérieusement.
J'essaye de me rappeler... C'était une tristesse — je ne sais comment dire -^ mélodieuse.
7 août.
Mon Dieu, vous qui nous voyez, pourquoi ne sommes -nous pas pareilles un
jour et l'autre jour. En ce moment, je suis troublée, torturée, misérable.
L'étreinte que j'avais repoussée, Seigneur, que j'avais détestée, je la retrouve dans mon esprit, je l'attends, je la désire.
Près de mon ami scrupuleux, qui ne me touche plus, je me sens inquiète, irritée et pleine d'une grande langueur. Je ne vois plus quel sens ont ses visites sans cette étreinte que j'appelle. On ne revient point en arrière, Seigneur!
Ah! les roses soupirantes de juillet et d'août qui s'ouvrent la nuit dans les jardins, qu'attendent-elles?
Mon cœur est épanoui comme une de ces roses...
8 août.
Je sais bien, je devrais réfléchir, méditer la nuit dans mon lit, prendre une sage résolution, m'inquiéter; je ne peux pas penser. La joie tient éveillé; mais quand je me tourmente, je m'endors...
Le crépuscule est doux, j'ouvre ma fenêtre. Dans une allée du jardin, trois oies blanches vont Tune devant l'autre, comme sur un vase de porcelaine danoise.
Aucune brise dehors ; quel silence I Faiblesse des soirs d'été, délicieuse consomption de l'air...
9 août.
J'ai dit que je ne pouvais pas communier en ce moment, que la pensée de la commvmion me rendait inquiète, troublée.
Autrefois, une religieuse qu'on ne voulait pas écouter a eu ainsi une véritable maladie nerveuse. On voit que je tombe malade, on me dispense; c'est le médecin qui l'a demandé.
Le jour baisse; un oiseau chante, il chante dans une touffe de bambous. Le soleil de six heures du soir ressemble à la lune qui serait chaude et rayonnante. Il est si beau que je le regarde en souriant, et il me semble que lui, maintenant, m'aperçoit et me dit :
— Vous aussi, vous êtes charmante et lumineuse...
Comme la beauté de l'air m'environne et m'accable I Je ne puis rien saisir.
N'y a-t-il pas quelque part, dans l'univers, une petite géante, pour qui toutes ces choses sont faites, pour qui le soleil est une boule légère en or; — qui, en respirant, met dans ses poumons tout l'azur, et en été, quand il fait chaud, appuie ses mains contre les beaux nuages pleins de pluie...
10 août.
La supérieure m'a interrogée ce matin : — Mon enfant, ne seriez -vous point occupée du jeune homme?...
Je l'ai interrompue avec vivacité :
— Oh! ma mère, quelle idéel mais vous voyez bien qu'il ne vient même plus à la chapelle...
Je n'ai pas dit cela pour dissimuler, mais parce que je me suis sentie offensée dans quelque chose qui est, — je ne sais pas, — la pureté, la pudeur.
Et j'ai toute la journée repoussé Julien en pensée, je sentais bien que ce qu'il m'apporte, c'est le déshonneur.
11 août.
Il y a des histoires dans notre couvent.
La sœur Catherine s'est aperçue ce
matin, pendant ses prières, qu'elle avait
dans chaque main une tache rouge et un peu de sang; ce sont les stigmates, comme Notre- Seigneur. La sœur Catherine pleurait de reconnaissance, d'émotion ; elle répétait :
— Je vous l'ai tant demandé, mon Dieu ! La mère abbesse n'a point paru très
touchée de cet événement ; mais la sœur Marthe regardait la sœur Catherine avec vénération, elle lui baisait le bas de sa robe, elle disait :
— Ma sœur, vous êtes comme une sainte. Le dirai-je, mon Dieu? les stigmates de
la sœur Catherine m'ont été pénibles , désagréables, ne m'ont point sanctifié le cœur ; j'ai regardé ma sœur avec surprise, avec un peu d'éloignement : ces signes douloureux , ce sang dans ses mains
m'ont attristée , m'ont humiliée pour elle, cela m'apparaissait comme une marque trop forte, comme une servitude d'amour. M. l'aumônier en est très fier ; il a dit au médecin qui vient souvent me voir :
— Eh bien, docteur, notre couvent a sa petite sainte I
J'ai entendu que le docteur répondait :
— Nous avons à l'asile d'Orthez une jeune fille un peu exaltée, qui a cela aussi, comme votre sainte. On la soigne, elle guérira.
12 août.
J'ai parlé de la sœur Catherine à Julien. Il n'a pas ri. Il ne rit plus depuis l'autre
fois. Il est très bon pour moi, comme un frère. Je lui ai dit que la sœur Catherine écrivait de belles prières, cela Fa intéressé. Il fait de la peinture, mais il veut écrire des livres aussi.
Il m'a dit qu'il m'enverrait demain une prière qu'il a composée; le jardinier, à qui il donne un peu d'argent, la mettra pour moi dans le jardin, comme les lettres.
Julien a beaucoup voyagé. Il a visité l'Italie, l'Espagne, l'Egypte, Gonstantinople. Quand il fait très chaud, nous nous mettons à la fenêtre, et il me dit :
— Regardez, c'est de ce côté-là qu'on peut respirer l'Espagne.
Il me décrit tous ces pays : c'est très beau.
Cela doit être comme un jardin qu'une
de mes tantes a près de Bayonne, mais plus doux, plus mystérieux, avec des coins qu'on ne connaît jamais, avec un ciel plus bleu, et des musiques de tambourins et de flûtes, telles que j'en ai entendu un jour de fête, quand j'étais petite, ici, sur la grande place.
Julien m'a dit :
— Je voudrais vous emmener dans la ville d'Italie que je préfère, et où il y a des peintures si divines que nous pleurerons tous les jours, et tout autour de la ville, la nature est un tendre jardin plein d'orangers, d'oliviers...
Je me réjouissais de l'entendre parler, mais, ah ! Seigneur, quelle confusion ! quelle douleur ! n'avez-vous point connu un jardin plein d'olives I...
13 août.
Julien m'a laissé des aquarelles qu'il a rapportées d'Italie; un vertige me fait chanceler quand je les regarde I
Villes bleues, jardins suspendus, terrasses qui avancez dans mon cœur I Églises et couvents de là-bas, où des pigeons s'abattent et que hantent à l'aube, j'imagine, des anges mièvres et longs, qui ont un sourire effdé comme le silence d'été, et qui écoutent la douceur de l'air avec un doigt levé...
Voici la prière que Julien m'avait promise.
Elle est païenne, je ne la comprends pas tout entière.