‹ Le visage émerveilléChapitre 2 sur 3 · PRIERE A L AMOUR · texte numérisé non relu

PRIERE A L AMOUR

« Je ne sais rien voir dans le vaste univers qui ne vous soit de tout temps consacré, antique Éros, jeune Amour!

» Mais, par ce matin d'été, debout au cœur du jardin du monde, je veux prendre dans mes mains, pour vous les redonner, toutes les douceurs de la Nature.

» Je vous consacre d'abord le Temps, immortel, et les plus beaux âges de la vie, depuis l'enfance, qui, sous son chapeau penché, flottant, semblable à un léger toit de paille, essaye dans les jardins, sur les tendres framboises, le futur baiser.

» Je vous consacre aussi les beaux

midi d'été, l'air bleu compact et doux, l'azur traversé par l'azur.

» Je vous donne le monde, et les endroits du monde si beaux, que les imaginer rend oisif pour toujours.

» Je vous donne aussi, antique Amour, jeune Eros, toutes les villes de la terre et toutes les maisons de ces villes, depuis le temple formidable que Samson ébranla par amour de vous, Amour.

» Je vous donne le feu et toute l'eau, celle où mourut Léandre, celle où glissèrent les larmes d'Ariane, de Galypso, et le sang de Tristan qui mourut au bord de la mer.

» Je vous donne aussi tous les ruisseaux d'argent vif, par lesquels la terre en été semble rire et se mouvoir.

» Je VOUS consacre les yeux de tous les visages, tous les regards, — les regards obliques, bombés, couchés, fuyants, — ceux qui descendent derrière les paupières comme le soleil du soir dans les vagues chantantes ; yeux vaincus comme un héros dont les épaules d'argent touchent terre, et yeux triomphants comme deux torches portées au bout de deux bras puissants.

» Je vous donne aussi toutes les violences, les crimes et les colères : les dagues teintes de sang, le flacon de jusquiame, le gant et la rose empoisonnés, le mouchoir qui perdit Desdémone, l'épée qu'Hippolyte laissa dans la main de Phèdre, et, en témoignage du temps de la chevalerie, ce cœur chaud de l'amant qu'on fit manger à l'amante.

» Et je vous offre, Amour, comme rose dernière et plus belle, et pour que soient éternellement charmées vos sensibles oreilles, le son le plus brûlant, le plus voluptueux, qui n'est pas la voix de Juliette à son balcon, ni la tendre plainte d'Iphigénie, mais le divin éclat d'or que fit, en se brisant, la chaîne étroite des pieds de Salambô... »

15 août.

L'Assomption. L'encens, les lumières, les chants... Pendant la cérémonie, mon âme enivrée s'arrache de moi.

J'ai la main sur mon cœur, je pense m'évanouir et je dis à Dieu :

— L'air et la vie, mon amour, peuventils encore passer entre des dents si serrées?...

16 août.

La sœur Saint-Louis qui vit très retirée, toujours silencieuse, ne parle que pour dire qu'elle a beaucoup été dans le monde autrefois, qu'elle a beaucoup dansé.

Moi aussi, j'ai été dans le monde...

C'étaient des matinées chez ma tante, à Bayonne. Le salon de ma tante sentait le parquet et l'andrinople; un piano mécanique répandait, non pas de la musique, mais des notes courtes et longues qui se précipitaient avec un bruit de baguettes

de bois. Des jeunes gens qui avaient très chaud dansaient avec des jeunes filles ; mes sœurs, plus âgées que moi, étaient entourées, elles semblaient étourdies et très intéressées. J'avais quatorze ans, on ne s'occupait pas de moi, je m'ennuyais. Un jour un monsieur âgé m'a dit :

— Gomme c'est joli, autour de votre tête, les petits bouquets de boucles de vos cheveux I

Et il m'a emmenée goûter.

Quand on avait fini de danser et que tout le monde était parti, des bouts de robes, des petits bibelots en papier, des fleurs déchirées traînaient par terre. Ma tante s'asseyait dans un coin de son salon et s'éventait en soupirant. On était fatigué. On ouvrait les fenêtres. J'enten-

dais les cloches des vaches qui paissaient sur la pelouse. On dînait comme tous les soirs; il faisait clair encore. J'étais triste, j'avais envie de pleurer. Je n'ai plus voulu aller dans le monde.

17 août.

Julien est venu. Il y a des choses qu'on ne peut pas écrire, mais je sais que le péché terrible, je l'éviterai toujours; je le devine, il me terrifie, il n'est pas possible, la mort me semble plus aisée...

19 août.

Je prie au pied de votre croix, mon Dieu. Pourquoi ne me protégez- vous pas;

voyez comme je me prosterne, j'attends ; parlez.

Vous ne parlez pas.

Lui me parle. Je le crois, comme je vous croyais, quand vous me parliez autrefois, dans mon cœur.

Lui, c'est vous, vivant. Je l'écoute.

Pourquoi est-ce que je l'écoute?

Ah I j'aurais dû fermer mes oreilles, tenir mes mains contre mes oreilles, pour que ce fleuve de délices ne descendît point jusque dans mon cœur.

21 août.

Il m'apporte des livres que je ne devrais pas lire, mais je les lis lorsque j'ai

86 LE VISAOE ÉMERVEILLÉ

commencé, parce que, quand il fait chaud, et qu'on boit, quand on a la bouche sur le verre plein de belle eau, et qu'on meurt de soif, on ne s'arrête point, on boit, encore une gorgée, encore une gorgée...

24 aoùt-

Je ne voulais pas cela, ces enlacements où je perds la tête, mais vous voyez bien, mon Dieu, qu'il est plus fort que moi...

25 août.

Mon Dieu, s'il n'était pas plus fort que moi, s'il ne voulait pas ces enlacements, ces baisers plus que moi, ne serait-ce pas

moi qui les voudrais, qui attendrais, qui serais pleine de désirs, d'angoisses, d'étouffements ?

29 août.

On ne sait pas comment cela arrive.

30 août.

Je pense aux femmes, à toutes les femmes, aux reines, aux épouses qui ont déjà plusieurs petits enfants, aux jeunes filles, à nous qui sommes vos fiancées, Seigneur.

Un homme vient qui leur tient les cheveux, la tête, la bouche renversés.

Je pense à toutes qui étaient libres, orgueilleuses, qui marchaient sur les routes ou dans un petit jardin.

Un homme vient qui les respecte, et puis qui les aime et les désire.

Elles étaient libres.

Il y en avait de hautaines qui disaient :

— Moi, je n'ai jamais rien demandé à personne.

Un homme est là qui a sa bouche toute collée contre leur oreille; il les interroge :

— N'est-ce pas, vous voulez bien que je vous aime, que je m'étende près de vous, que je me penche sur votre cœur?...

Et elles disent : « oui », doucement, mais c'est plus fort qu'elles, elles disent « oui »...

31 août.

M. raumônier l'a répété ce matin, le plus grand péché, celui qu'il faut exécrer, redouter, c'est l'orgueil.

Mon Dieu I je suis moins orgueilleuse.

2 septembre.

Ce n'est pas un très grand tourment,

un souci qui déchire, qui dévore. C'est

sur mon cœur une nappe de tristesse, de

silence et de fatigue ; je ne suis plus, ici,

pareille aux autres, je suis différente de

mes sœurs. C'est cela qui me donne cet

accablement, cette lente et calme folie. Je m'approche de la sœur Jean, vieille, usée, sourde; mais avant d'entrer ici elle a été mariée dans le monde, il y a de cela plus de quarante ans; nous la méprisions un peu parce que nous la sentions différente. Je ne puis m'approcher que de la sœur Jean.

0 ma sœur Catherine, intacte, solitaire comme un vase fermé, comme le calice, lorsque le prêtre l'a recouvert de soie blanche et d'or, je ne suis plus digne de marcher auprès de votre cœur, de m'approcher de vos mains que j'ai méprisées, qui m'ont humiliée pour vous, lorsqu'elles versaient, par amour, le sang de vos veines adorables, pures...

4 septembre.

M. raumônier l'a dit encore : « La contrition c'est une fleur agréable, où les regards de Dieu pénètrent comme des abeilles. »

7 septembre.

Julien est revenu; je suis heureuse, ah I qu'importe tout l'univers, tout le péché ! 11 y a cette flamme, cette ivresse, cet enivrement !

Au fond de l'être une divine perle s'émeut I et la sensation même c'est cette

perle, limpide, nacrée, et d'un éblouissant éclat.

Julien dit : la volupté...

10 septembre.

La volupté I tout est volupté.

Il vient, je le connais, je ne le connais pas. Etre toujours une timidité, une surprise l'un pour l'autre !

Il veut, je ne veux pas, je veux.

Il a peur de moi, j'ai peur de lui, nous n'avons plus peur l'un de l'autre.

Nous connaissons notre cœur.

Il est mon frère, mais, ah ! quelle volupté I mon frère est un étranger...

18 septembre.

C'est la fête de sainte Sophie, c'est ma fête, je m'appelle sœur Sainte- Sophie.

Julien, cette nuit, m'a apporté une petite bague avec une pierre rouge, pour ma fête ; il avait attaché à cette bague une feuille de papier où il avait écrit ces mots : « 0 ma chère petite Sainte-Sophie, qui êtes comme la belle église de Gonstantinople, qui êtes une douce mosaïque dorée, une chère église infidèle, un temple plein de musc et de pastilles de roses, qui êtes comme une nonne caressée par un sultan, toute pareille à ma chère sainte Sophie, voluptueuse, sous lé soleil, près du Bosphore... »

19 septembre.

Mon couvent, vous me fendez le cœur d'amour ; vous êtes, ce matin, comme une belle turquoise douce. Septembre est encore plus tendre qu'août.

Le jardin, quand j'y suis descendue avant l'aurore, car je ne peux plus dormir, était une âme en petits cailloux, en buis vert, en pétales, qui cause avec soimême.

Il est un peu plus long que large et bordé sur trois côtés par les arcades blanches du couvent. Je suis restée là, j'ai marché, il montait des petites fraîcheurs de chaque touffe de bégonias, et

puis le soleil est venu. J'ai vu arriver le jardinier, qui est un garçon de quatorze ans, il m'a saluée et s'est mis tout de suite à soigner les fleurs, les genoux dans la terre, au bord d'un massif. Une de nos sœurs, la sœur Colette, dont je ne parle pas souvent tant elle est effacée, a traversé le jardin.

Elle était coiffée, par-dessus son béguin et son voile de religieuse, d'un chapeau de paille en forme d'entonnoir renversé, et tressé grossièrement comme une hotte, comme un tapis de jonc. Elle craint le soleil.

Je suis restée là, tout était délicieux ; le silence est un voile fin qui se balance. Et puis la cloche de la chapelle a sonné pour la messe, dans le léger clocher. Les

sons suaves, transparents, se répandaient sur le jardin. Il ne semblait point qu'une de nos sœurs fût occupée à tirer cette cloche par une corde, mais que cette cloche s'était mise à sonner d'elle-même, comme un oiseau chante, comme une fleur éclôt, à cause des douces conditions de l'air...

20 septembre.

J'ai pris froid, je suis un peu malade. Yous m'avez envoyé cette fatigue pour me sanctifier, Seigneur. Je vous remercie, vous me sauvez. Mon âme n'a plus son profane emportement, je me guéris de ma violence, de ma folie ; j'ai beaucoup

souffert et toussé toute la nuit, mais je me sentais purifiée, libre, innocente.

Si on m'avait apporté des jouets sur mon lit, comme quand j'étais petite, j'aurais joué.

23 septembre.

Je suis encore souffrante.

Julien est venu me voir, il vient maintenant par la porte du couvent, il a une clef; sa présence m'a fait beaucoup de peine, j'étais gênée, confuse. Une religieuse qui est malade ne peut avoir auprès de son lit que son aumônier, son médecin, ses sœurs

Je lui ai dit qu'il ne fallait plus que

nous fussions ensemble ce que nous avions été.

Il a ri, comme quelqu'un qui dit : « Il faut attendre ».

Mais ensuite il a senti que j'étais sincère, que c'était vrai tout ce que je lui avouais, mon goût pour la douceur, pour la paix que j'éprouvais.

Cet emportement, cette folie de la dernière semaine, ce n'est pas dans mon caractère. . .

On ne sait pas comme les choses les plus saintes deviennent vite ordinaires au couvent. Les blessures de la sœur Catherine, on ne s'en occupe plus beaucoup.

On lui dit le vendredi, par curiosité, parce qu'elle les ressent davantage le

vendredi, et qu'on veut savoir si cela dure encore : « Eh bien, ma sœur? »

Mais il semble que la mère abbesse, avec un peu d'humeur, pense en regardant la sœur Catherine : « Si vous vous dominiez, ma sœur I »

Julien m'a montré de petits dessins qu'il a faits de moi, j'ai été offensée. On ne fait pas de portraits d'une religieuse.

24 septembre.

C'était vrai, je vous jure que c'était vrai, mon Dieu, le repentir, la grande fatigue, le grand dégoût que j'avais, quand j'étais malade ces jours-ci, de ma vie passée. J'étais faible, sans nourriture.

VOUS me souteniez, je priais avec force, j'étais heureuse; je suis guérie, mais vous êtes reparti, et me voici toute livrée encore à ce désir que vous avez mis en nous, mon Dieu !

On est sage, raisonnable, on a la face toute tournée vers vous, on goûte la blancheur qui est une chère volupté que vous nous avez permise, et puis toute notre âme nous emporte vers un péché qui ne semble pas un péché.

Je vais vous dire, mon Dieu, ce n'est pas de notre faute. C'est comme cela que vous nous avez faites.

L'amour, c'est un doux, involontaire mécanisme du cœur, comme la foi plus vive, comme l'extase que les saintes nous souhaitent. Il y a des choses où l'on ne

peut rien. Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons ; et si la mère abbesse nous dit : « Je suis satisfaite de vous, ma fille », nous nous tenons plus droite, nous sommes plus courageuses ; et si une de nos sœurs nous donne un bouquet à respirer, nous respirons fort d'abord, et nous soupirons après; et si notre ami met son cœur près de notre cœur, nous ne savons plus rien que son désir, et notre désir plus tendre encore que le sien.

Toutes ces choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose...

25 septembre.

Il y a une sainte dans le Paradis qui me ressemble, c'est la sainte Thérèse, ainsi que l'a représentée un sculpteur napolitain qu'on appelait le Bernin, et telle que je la vois sur une photographie que Julien m'a donnée.

Sa robe est bouleversée comme un grand voilier dans un naufrage, et la petite tête dure, nette, arrêtée, défaille comme un oiseau qui mourrait de son propre chant.

Bouche de sainte Thérèse, ouverte et pleine de grâces, que buvez-vous dont vous ayez ainsi la figure parfaite, morte et noyée I Que vous êtes silencieuse! votre

cri, VOUS ne le jetez pas, vous l'aspirez et il vous perce les poumons et le cœur.

Votre corps, ô sainte, vous est léger, il ne se tient pas lui-même, l'invisible force de votre ami céleste vous porte, et vous, reine enflammée, vous ne craignez plus de le fatiguer, vous glissez et vous entrez dans ses bras.

Ah! vous le sentez bien, vous êtes légère et soulevée et il semble que tout le poids de la vie descende dans votre pied qui pend, si abandonné, si confiant en Dieu, si lourd et véritable, et plus que votre âme pareil à votre âme...

Je vous vois, je m'approche tout près de cette image et je vous vois : il n'y a plus rien en vous où la satisfaction n'habite et adhère.

0 ma sainte, comblée d'extase autant qu'une morte est comblée de paix, et que la faim peut être pleine de douce nourriture, dans lequel des sept châteaux de l'âme que vous méditâtes, avez-vous goûté cette collation et ce sommeil?...

26 septembre.

Il y a certaines paroles qui pourraient me causer de grandes angoisses, me rendre douloureuse, susceptible.

Julien les évite, il ne parle jamais de la veille, nous oublions toujours. Et chaque jour, pour quelques heures, mon cœur redevient pur.

J'essaye d'imaginer ce qui se passerait

si la mère abbesse se doutait de ma vie actuelle, si elle me disait brusquement :

— Je sais que vous recevez un jeune homme la nuit, dans votre chambre. »

Toute ma force bondirait, se tasserait en moi comme une bête qui va égratigner. Je haïrais la mère abbesse, je souhaiterais sa mort ; si je le pouvais, j'essayerais de la repousser jusque je ne sais dans quel coin obscur, perdu, de la maison. Je lui dirais peut-être :

— Et vous, est-ce qu^e je sais, ma mère, à quoi vous pensez?

Ah I mon Dieu î voilà où nous mènent nos crimes!

Pourtant, ma mère, je vous aime tant, j'aime tant vos mains qui n'ont pas d'ardeur, vos pieds qui touchent fortement

au sol, et ce qui reste encore de vous dans une pièce où vous venez de passer, que j'ai vécu deux ans à vous suivre, à jouer, à rire, à chanter dans les chambres, dans les parloirs, dans les couloirs où l'on avait vu votre robe remuer. Si vous m'aviez donné une de vos larmes à boire, si vous m'aviez invitée dans votre cœur, si vous m'aviez, un jour de chagrin, pressée contre vous de telle sorte que j'eusse été désormais votre petite fille secrète, ma vie serait encore éblouie de pureté, et la porte de votre chambre me troublerait comme si elle était toute en bois de santal, si odorant, que, lorsque j'étais petite, il me faisait m'évanouir...

27 septembre.

0 ma sœur Catherine qui avez dans les mains de chères blessures, comprenezmoi, il y a des plaisirs du cœur que l'on ne peut pas dire ; des plaisirs du cœur qui ressemblent justement à vos mains : à vos mains de chère esclave de Dieu...

septembre.

Ce qu'il y a de curieux dans l'amour c'est l'orgueil. Mon cœur éclate d'orgueil...

Je suis seule. Il est onze heures. Tout dort dans le couvent.

J'ouvre ma fenêtre pour rêver. Nuit d'automne si aérée 1 Mille petites sources d'air bondissent dans l'ombre agitée, mille vents légers soufflent, toutes les feuilles remuent. On respire bien cet air romanesque, noir et limpide.

Je pense. Pourquoi Julien m'aime-t-il?

Parce que mon âme a plus de manières et de mouvements qu'un lis du matin sous le vent bleu, parce que je suis forte et faible et toute mêlée ; parce que, quand Julien dit : « Je sais à quoi vous pensez » , je réponds : « Oh I non, ce n'est plus cela, c'est déjà autre chose », et parce que ma voix, la nuit, est mystérieuse comme les étoiles de la nuit...

29 septembre.

Julien m'apporte des livres, il y en a de jolis et d'autres qui me déplaisent, que je lui rends tout de suite sans achever de les feuilleter. Je lui en ai rendu un qui s'appelait les Fleurs du Mal.

Il me faisait peur. Les soleils, les beaux pays, la tendresse, les parfums, tous les désirs ressemblent, dans ce livre, à de grandes blessures, et l'amour c'est la torture, le supplice, dans des chambres plus lourdes et plus chaudes que la chapelle.

On ne peut pas tout sentir quand on vit dans un couvent; je ne sens pas comme

Baudelaire qui est l'auteur de ce livre. Julien l'adore, mais il s'exprime plus doucement que lui ; il m'a dit hier en m'embrassant :

Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous mon ange et ma passion !

Ce qui me plaît beaucoup, ce sont les œuvres poétiques d'un écrivain du XVI® siècle, je crois, né dans le Limousin, un élève de Ronsard. Ces poèmes sont si charmants que je les apprends par cœur.

Nos saints, je me rappelle leurs prières et leurs méditations, ont quelquefois parlé une langue aussi douce, une langue de pèlerin, qui a un bourdon, un chapeau orné de coquillages, et d'anciennes cour-

toises manières avec la nature, le soleil, l'eau, les oiseaux.

Julien dit :

— Il faut croire les poètes, ils savent toutes choses mieux que nous : la poésie, c'est la vérité du monde.

Voici des stances que j'aime jjeaucoup :

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