STANCES
De quoy avez-vous peur ? Qu'est-ce qui vous retient? La parfaite amitié à l'autre s'entretient, Et la crainte jamais n'y peult prendre naissance, Banissez cest erreur oii i'àme va resvant. C'est un souverain bien de se rendre vivant Au Paradis d'Amour qu'on nomme Jouissance.
Fuyez-vous ce bonheur ? où. avez-vous les yeux ? N'ymaginez-vous point le plaisir gratieux, Qui des effets d'amour enseigne l'excellence. Vous tenez du Rocher et perdez jugement, Si vous ne désirez vivre éternellement Au Paradis d'Amour qu'on nomme Jouissance.
Dames qui de rigueur payez l'humilité Des amants languissans pleins de fidélité, Et donnez pour loyer de leur persévérance Mille morts tout à coup et mille cruautez, Vous n'entrerez jamais par vos desloyautez Au Paradis d'Amour qu'on nomme Jouissance.
L'enfer sera pour vous, et la peine et les feux Puniront justement vos dédains, vos reffeus, Le Ciel vous dardera les traitz de sa vengeance. Vous péchez contre un Dieu qui pourroit sans torment Vous donner du plaisir et du contentement Au Paradis d'Amour qu'on nomme Jouissance.
30 septembre.
Je voudrais dire à toutes les religieuses, à la sœur Catherine que je préfère :
— Ma sœur, je vous jure que c'est le seul bonheur du monde I Que faites vous I que faites-vous, ma sœur 1 votre
temps passe! et c'est le seul bonheur du monde; ensuite il y a la mort qui doit être quelque chose d'aussi beau que l'amour, un plaisir qui a juste la forme de tout notre être.
» Mes sœurs, vous ne savez pas ce que vous faites; quoi que vous fassiez, vous ne faites rien du matin au soir.
» Boire, manger, être paisible, respirer l'air, prier, étendre des feuilles de verveine entre les nappes de l'autel, se troubler un peu aux souflles du soir et glisser par mélancolie ses mains sur son front penché, ce n'est pas vivre.
» 0 ma sœur Catherine, il faut que vous connaissiez cette tendre tempête, je vous en supplie. Pourquoi n'allez-vous pas une nuit dans ma chambre, à ma place, quand
vient mon ami. Je suis plus jolie que vous, je ne serai pas jalouse. Je resterai, moi, dans votre cellule, au pied de votre croix, et vous, ma sœur, vous serez une reine belle et frissonnante, vous serez un miracle brûlant, 'une chaude nuit de Pâques en septembre, vous serez ressuscitée...
Vous n'aurez point de terreurs, point d'objections. Vous verrez, on ne pense à rien, on ne se tourmente de rien; vous aurez tant de petites flammes rouges dans votre tête, que ce sera plus beau que le soleil sur des vitraux rouges, et vous sourirez avec votre main devant vos yeux ; et après, ma sœur, on ne se tourmente pas non plus, parce que c'est fini, et qu'on voit bien que tout, autour de nous, est resté pareil... »
2 octobre.
Je me suis promenée dans le jardin avec toutes les autres religieuses. Nous avons ri. La ration de poires pour notre goûter ayant manqué aujourd'hui, j'ai proposé à mes sœurs de parler, chacune à son tour, en mangeant notre pain, des fruits que nous préférions, afin que ce fût devant nous commue un verger qui donnerait soif, et qui, aussi, rassasierait. Nous nous sommes disputées. Il y en a qui aiment surtout la pomme, odorante et gelée, ou les poires que l'on dévore si vite le matin sur l'arbre, qu'on ne sait pas si elles se précipitent en nous ou nous
en elles ; et la sœur Catherine n'aime que la pêche jaune et la petite fraise des bois qui semble déjà écrasée de peur.
Mais moi, je les aime tous, tous ceux-là, et aussi le raisin, qui a le goût de musc et de cassis, l'abricot, qu'on imagine complètement avant d'y mordre, et qu'on mange avec une telle douceur et tant de perfection, que ce sont, dès que mes lèvres le touchent, de beaux baisers et de beaux soupirs dans un fruit ; la prune verte, fendillée, décollée, crevée, qui est si petite qu'on ne goûte ni la première ni la seconde; les cerises, toujours trompeuses, qui ne sont jamais comme on les croit — ni sucrées, ni tendres, ni gonflées, ni juteuses, ni pleines — mais qu'on adore parce qu'elles sont le mois de mai, le
pauvre, le clair, le cher mois de mai sur les ramures...
Et je vous aime, vous aussi, petite nèfle déjà morte, morceau d'automne qui tient dans le creux de la main, petit cadavre de fruit qu'on a composé en pilant les feuilles moisies de la terre, et qui avez cinq beaux noyaux, ronds, lisses, vernis, luisants, joyeux, comme de beaux hannetons vivants, qui ont des ailes...
3 octobre.
C'est drôle, il y a des pays lointains, qui, pour nous, quand nous sommes des petites filles et que nous apprenons la géographie n'ont pas de réalité, ne semblent
que des taches vertes ou rouges sur les cartes; nous les considérons comme de méchantes contrées sauvages, abandonnées de Dieu, punies, repoussées trop près du soleil.
Et maintenant, j'ai une grande tristesse douce, heureuse, et de belles images vagues, et une vision de tout petits oiseaux, de feuillages énormes et parfumés, quand Julien parle de la Plata, de la Cordillère des Andes...
4 octobre.
Julien pense curieusement.
Il a quelquefois une imagination qui n'est pas pure et qui m'effraie. Il disait ;
— Écoutez, je songe indéfiniment à ceci : vous êtes cloîtrée, vous êtes cachée, vous êtes la prisonnière, l'esclave, la reine, l'odalisque du Dieu éternel. Vous êtes une chose sacrée, privilégiée, retenue : vous êtes, entre tous vos murs blancs, une goutte de rosée enfermée dans une goutte de rosée; moi seul je vous vois, je vous parle, je vous goûte, je vous connais; je serre contre moi et je caresse votre chère tiédeur, mes mains sont toujours chaudes de \ous ; et je vous quitte, je rentre chez moi ; je ne dors point, je travaille ; le matin vient, des amis arrivent, j'embrasse ma petite sœur Marguerite et une jeune cousine qui habite aussi avec nous; je presse les mains qu'on me tend avec mes mains qui vous
ont tenue, et ainsi je répands, dans le monde que vous ignorez, qui ne doit point vous connaître, ô ma sœur divine, l'essence de votre douce douceur...
5 octobre.
Rien ne fait peur, ni l'idée du châtiment, de la mort et de la mort éternelle.
La volupté, c'est un moment silencieux et haut comme une voûte infinie. C'est un moment où, alangui, l'être est une volonté pareille à la guerre, pareille au coureur de Lacédémone qui ne s'arrêta qu'en mourant.
Toute l'âme se porte d'un côté et de l'autre côté du plaisir comme un vent
LE VISAGE ÉMEIIVEILLÉ 121
soyeux qui se balance entre deux rangées d'œillets.
0 douce indignité I
Quelle paix I On ne craint plus la mort, et si le couvent, le monde entier, tout le plafond de la chambre s'effondraient, on penserait: Qu'importe I comment le saurais-je, mon âme ne peut rien percevoir que ce qui lui vient de soi-même...
6 octobre.
C'est incroyable et j'en suis encore tout
étourdie. La sœur Colette à laquelle je ne
pense jamais, et que je n'aime pas à cause
de son visage de grive, un visage des
vignes ou des buissons, la pauvre sœur Go-
lette a éprouvé aujourd'hui de la tendresse pour moi, et je ne sais pourquoi elle s'est mise à me faire des confidences.
Elle parlait devant elle avec de la rancune, mais le fond de son cœur est tout résigné. Elle avait besoin d'expansion et de parler, voilà. Alors, je sais l'aventure de sa vie et pourquoi elle est venue ici. Elle m'a raconté cette histoire en se promenant près de moi sous les arcades blanches. On n'entendait que le bruit de nos pas, le balancement de nos longs rosaires et la voix de la sœur Colette, de la sœur Colette jeune et laide, toute rose, toute échauffée, qui sentait bien qu'elle goûtait là un des seuls moments importants de sa vie, puisqu'elle parlait d'elle et qu'on l'écoutait.
Par instants, le chat angora de notre couvent passait, venait près de moi, et la pauvre sœur mourait de peur que je ne fusse intéressée par lui et distraite.
Voici l'histoire. Pendant quelques instants de son existence, la sœur Colette a été aimée. Sa sœur aînée qui était très jolie, très gâtée, très méchante, assuret-elle, avait épousé un jeune homme de Tarbes, beau et riche, le fds d'un député, et la sœur Colette qui était déjà toute dévote, ne pensait à rien, ni à sa sœur, ni à son beau-frère, ni à la petite fille qui était née de ce mariage; elle pensait à Dieu. Et puis elle alla passer un été avec eux, chez eux. Sa sœur la taquinait, son beau-frère était gentil pour elle, elle aimait la petite fille, à qui elle chantait
des chansons, parce que, c'est vrai, la sœur Colette a une jolie voix.
— Alors, nri'a raconté la sœur Colette, alors, un jour que je me promenais au coucher du soleil dans leur beau jardin, mon beau-frère qui s'appelle Jean m'a fait signe par la fenêtre de sa chambre; il m'a dit : « Louise, — c'était mon nom avant d'être religieuse, — Louise,viens,j'ai quelque chose à te raconter. » Je suis montée; il n'avait rien à dire, il a dit : « C'est parce que tu te fatigues ; tu marches toujours en te taisant, en rêvant à je ne sais quoi; reste tranquille, assiedstoi là...» J'étais étonnée; je me suis assise, il faisait froid dans la chambre de Jean, qui est au nord, et tout semblait triste. Je lui demandais :« Qu'est-ce que
LE VTSAGE EMERVEILLE 125
tu veux? » Il répondit avee douceur:
« Rien, je suis content que tu sois là. Reste tranquille. Tu te donnes toujours du mal pour ta sœur. Repose-toi; es-tu contente? »
J'étais étonnée et je répondais : « Oui ». Il a dit: « Tu crois toujours que personne ne t'aime; qu'il faut que tu sois bien sage, bien polie pour tout le monde ; mais, tu sais, moi je t'aime beaucoup. » J'ai dit : « Oui, Jean. » Il a continué: « Je te trouve très gentille. L'autre jour quand tu chantais au piano cette barcarolle, j'ai eu envie de t'embrasser. » J'ai dit: « Oh I Jean I » Il arepris : « Je sais bien, tu ne me crois pas, tu ne crois pas à mon amitié, mais regarde, voilà un ruban que tu avais dans
les cheveux un soir que lu courais autour de la table pour amuser la petite, il est tombé de tes cheveux et je l'ai gardé.» Alors, je me suis sentie toute contente et rassurée, et jamais je n'avais senti ce contentement, et je pensais seulement, je ne sais pourquoi : « Est-ce que Marie va rentrer; Marie va rentrer... »
» Jean a allumé une bougie parce qu'il commençait à faire noir dans la chambre. Cette chambre que je connaissais bien me semblait toute neuve, et belle comme un jour de fête, comme la date d'un bonheur qui commence, et je me disais : « Il faudra toujours que je me rappelle cet instant, cette chambre. » Jean avait l'air embarrassé et très bon ; et je pensais : « Qu'est-ce que cela fait que Marie soit
LK VISAGK ÉMERVEILLÉ 127
plus jolie que moi, plus gâtée, plus riche. C'est moi qui peux me moquer d'elle, et elle, elle ne sait rien, rien. Elle bavarde chez des amis en ce moment, et moi j'ai l'amitié de Jean. » Mais j'étais tourmentée parce que cette chambre m'intimidait ; je voyais une armoire ouverte avec le linge de Jean, et le lit de cuivre qui me gênait, et j'avais envie de pleurer, de m'en aller, de dire à Jean : « Vois, Jean, comme tu me taquines et comme tu es méchant », et j'avais envie de lui dire : « J'ai bien confiance en toi ; adieu, Jean ; je n'aurai plus jamais de chagrin puisque tu as de l'amitié pour moi ; je vais partir, mais d'abord, d'abord rapproche- moi le plus près possible de toi, Jean, le plus près possible... »
» Et je ne sais plus ; Jean m'a embrassée, et je l'ai embrassé. Je le détestais de faire cela, je voulais fuir, mais je me pressais contre lui en disant : « Jean, sauve-moi, sauve-moi. j> Et puis je sentais que je n'étais pas jolie, et que, quand on n'est pas jolie, on ne peut pas bien se défendre, parce qu'on veut surtout cacher son visage et embrasser les mains de celui qui nous aime ; et puis Jean est devenu fou, il m'a dit : « Tu me plais plus que ta sœur, tu es timide, tu es silencieuse, tu n'as pas de joie... » Et il me pressait contre lui, il m'a dit des choses qui m'ont fait peur ; j'ai crié, crié comme si on me tuait, et je suis partie. J'ai voulu entrer ici. Depuis j'ai été bien ici; je ne peux pas me plaindre... »
La sœur Colette se calme , elle semble réfléchir, se ressouvenir. Elle dit avec apaisement et indifl'érence :
— N'est-ce pas, vous comprenez, il y a des mots de tendresse qu'on peut écouter, et puis des mots qui révoltent...
Et j'ai dit étourdiment :
— Oui, des mots qui révoltent, qui font un douloureux et profond plaisir, des mots contre lesquels on ne peut rien, qui écartent nos deux bras et qui entrent de toute leur force dans notre cœur...
La sœur Colette, heureusement, ne faisait pas attention à mes paroles ; elle pensait à elle. Ensuite elle m'a demandé :
— Et vous, vous n'avez rien eu jamais dans votre vie?
Et j'ai répondu tranquillement :
— Non, ma sœur, moi, rien.
Et maintenant, je repense à cette aventure de la sœur Colette. Je me sens mal à l'aise et jalouse, jalouse de votre pauvre histoire, ma sœur qui n'êtes pas belle et qui fûtes aimée. Jalouse, parce que tout l'amour c'est à moi, c'est pour moi...
Parce queje ne veux pas savoir qu'à toute heure, dans tout l'univers, il y a des hommes désespérés de désir, et des femmes autant que moi passionnées. Il ne faut pas me le dire.
Ma sœur, vous n'étiez pas jolie; cachée dans l'ombre et la paix de ce cloître vous êtes heureuse. Peut-être dans le monde eussiez-vous été heureuse aussi. Vous êtes laide ; l'homme que vous auriez aimé vous l'auriez aimé avec passion et humi-
lité, comme une servante; vous ne lui auriez rien demandé d'autre que d'être lui. Vous l'auriez regardé, désiré, attendu. Quand on est jolie , on n'est jamais tranquille, parce qu'on pense: « J'aime mon ami; mais puisque je suis jolie je pourrais aussi être aimée par un poète qui chante jusqu'aux nues, par un musicien, par un guerrier, par un jeune roi qui a une couronne d'or et d'émeraudes... »
7 octobre.
J'ouvre ma fenêtre sur un vent vif.
Vous êtes déjà fini, été qui vîtes naître et croître mon bonheur.
Il a plu, mais l'azur lentement revient. La colline que j'adore, le cher coteau
de Gélos est humide, luisant, bien net, bien assoupi, comme un oiseau qui a ses plumes mouillées.
Je regarde ma colline, fine, verle, violette. Quelques lignes sur l'horizon, comme vous attendrissez le cœur î
0 ciel de Tété, qui fûtes au-dessus de mon couvent la chair délicieuse d'un fruit inimaginable, blanc et bleu, je jure de ne vous regarder que par les fenêtres innocentes de cette demeure, que par-dessus le mur tranquille du jardin.
Je ne pourrais, mon couvent, vivre sans vous.
Le bonheur, la passion tendre et vénéneuse, les belles voluptés, c'est vous qui les avez faites pour moi si précieuses et si abondantes, solitude I
LE VISAGE ÉMEllVEILLÉ 133
Les caresses reluisantes comme l'argent et l'or et plus mélodieuses que toutes les harpes, c'est vous qui les polissiez pour moi, qui les accordiez pour moi dans l'ombre, ô contrainte I ô pureté de l'air de ma maison !
Moi seule ici je suis la reine, je suis oisive et langoureuse et les autres sont des esclaves qui travaillent. Quand Julien m'a demandé si je ne le suivrais pas un jour, si je n'irais pas vivre avec lui pour toute la vie dans le plus doux pays de la terre, je lui en ai voulu ; comment a-t-il supposé qu'on pouvait accomplir un sacrifice aussi grand, aussi impossible?
0 mon couvent I enduit de chaux et de soleil...
8 octobre.
La sœur Marthe a perdu sa mère. Elle tenait la lettre à la main et elle pleurait en regardant devant soi avec des yeux doux et déserts.
La sœur Marthe, qui est une jeune femme ordinaire et robuste, prend, quand elle pleure ainsi, un charme délicat.
Je l'ai bien regardée.
Je sais maintenant pourquoi l'expression de la douleur, sur un visage, est si touchante et troublante ; c'est parce qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle.
Une âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la volupté.
9 octobre.
Je me réveille toute engourdie d'un rêve que j'ai eu cette nuit. Ce n'était rien, mais c'était plus jeune que la jeunesse. Il y avait dans ce rêve Julien, et c'était un été tout petit, et rose et enfantin...
Le réveil m'oppresse et me déçoit.
... Et c'était mieux que la vie, plus petit, plus étroit, plus clair. Il y avait dans ce rêve Julien, un coin du jardin de Bayonne qui se déformait, mon enfance, et une félicité inouïe faisait l'atmosphère. La vraie vie est trop large, elle a trop de degrés. Ce petit rêve, c'était l'essentiel.
12 octobre.
C'est étrange, pour la colère pour l'honneur, la surprise, le dégoût, nous avons une âme qui s'irrite ou s'élance, — mais dans la volupté, combien d'âmes avonsnous qui meurent en nous?..,
13 octobre.
Quelle émotion ! J'ai trouvé dans le jardin, sur la petite table cachée par les charmilles, un livre lourd, à fermoirs dorés, que j'ai ouvert, et c'est le livre où la mère abbesse écrit ses souvenirs, ses méditations.
J'ai lu les dernières pages ; avec un
crayon je les ai recopiées ; elles m'attendrissent, m'émeuvent, comme le visage de la mère abbesse; — les voilà:
« Elles étaient mes petites cousines, - » plus jeunes que moi, — et m'aimaient.
Nous jouions ensemble dans ma maison. Déjà résolue à entrer en religion, je leur semblais forte, paisible.
» Elles avaient quinze ans, seize ans, dix-sept ans ; elles m'aimaient.
» Je me souviens de Madeleine, dont l'amitié était semblable à une fleur en prière, et dont le regard fervent me disait avec douceur : « C'est vous, vous, vous I » Je revois Suzanne, qui avait la tète un peu tirée en arrière par la masse énorme de ses cheveux roux, — et elle marchait toujours seule, mais si pleine, si contente,
qu'il semblait qu'elle goûtât l'amour sans l'amour ; — je revois Elisabeth qui avait toujours peur et qui faisait semblant d'avoir peur, parce qu'elle aimait sa faiblesse; Simonne, qui était jolie, et si heureuse, si soucieuse d'être jolie qu'elle ne riait pas, et ne pleurait pas, et vivait en été sous une grande ombrelle, mais quelquefois elle avait une passion d'amour qui décomposait tout son beau visage et le rendait pareil à la faim et à la mort. Je me souviens de Marie, qui venait de se marier et qui avait un petit enfant qu'elle endormait sur ses genoux, et elle se retenait de respirer et ne pensait jamais plus à elle.
» Et toutes elles s'appuyaient sur moi, elles mettaient leur peine, leur plaisir,
leur âme sur moi, parce que j'étais forte et tranquille.
» Aujourd'hui, en revoyant dans mon cœur leurs tendres figures, je pense à ce que sera leur mort, si elles meurent jeunes.
» Jeunes femmes de vingt-cinq et de vingt-six ans, toujours petites filles, je pense à votre agonie encore inconnue.
» Du fond de votre lit, réveillées au milieu de la nuit par un désespérant étouftement, et sentant que c'est votre fin, accrocherez-vous, à ceux qui vous entourent, des mains épouvantées, des regards qui se cramponnent, des yeux affreusement pressés et rapides qui crient : « Inventez encore quelque chose, je vous supplie, je vous supplie. »
» Ou bien, épuisées par la maladie, vous coucherez- vous sur le bras de votre mari qui parle à voix basse, — aussi résignées que le premier soir de votre mariage, quand après la longue cérémonie vous aviez les pieds tordus par la fatigue et l'âme déjà toute déçue ?
» Souhaiterez-vous de voir votre petit enfant, qu'on fera venir et qui, tandis que vous poserez sur lui des regards que l'amour brise, se mettra à jouer activement avec la petite boîte qui contient un léger cachet de pharmacie? — ou bien, les doigts assoupis sur le poignet de votre sœur préférée, penserez- vous avec reproche: « Je m'en vais, et toi tu restes, toi qui es née avec moi, qui as joué, grandi, travaillé, dormi avec moi » ?
» Ou bien encore, la bouche fermée et les yeux pleins de folie, jetterez- vous des bras plus pathétiques que des clameurs, vers celui que vous ne devez point nommer, qui est dans la même ville que vous, mais que vous ne pouvez point appeler, qui est la force et la honte de votre cœur, l'ami, le frère et véritable époux?
» A l'ombre des rideaux silencieux, et dans l'odeur de la veilleuse, de la poudre de lin et de la tisane, imaginerez- vous le beau juin dernier, débordé de soleil, quand ivres, ivres d'été, vos veines chantaient en vous comme les ruisseaux dans la prairie.
» Et si c'est un soir à la campagne et que par la chaude fenêtre vous voyiez res-
pirer tout le doux jardin et une hirondelle passer, peut-être penserez-vous, l'agonie ayant diminué votre révolte :
« Ce soir, petit oiseau, je serai avec vous dans les ci eux... »
» Trompées par le vertige et les bourdonnements d'oreilles, croirez-vous en tendre les cloches du petit village d'été, les cloches du soir qui font pleurer le cœur de la colline et de la plaine...?
» 0 petites fdles que j'ai aimées, connaîtrez-vous, à la minute de mourir, la mélancolie, — une mélancolie plus épuisante que ne serait, par une blessure affreuse, la perte de tout votre sang?... »
14 octobre.
Je respire Fautomne avec tant de tendresse que je n'ai rien à dire.
Automne I ô douceur I ô goutte de miel rose!
16 octobre.
Ma mère et ma sœur, installées à Dax maintenant, viennent comme de coutume me faire visite le 15 de chaque mois.
Leurs chapeaux sont d'abord ce qui me frappe. De curieux chapeaux qu'elles
varient. Gela leur change le visage, l'àme; ma sœur Jeanne est tantôt un page, tantôt une niçoise, tantôt un marin, tantôt une bergère. On ne la connaît jamais, et je regarde son vêtement avant de voir sa figure.
Ma mère et elle ont toujours l'air d'arriver au parloir le temps seulement de s'asseoir, de se reposer, de repartir; je ne suis plus dans leur vie, elles ne sont plus dans la mienne. Nous jugeons nos costumes réciproques et nous ne les trouvons pas beaux, chacune est fière du sien. Ma sœur Jeanne est toujours distraite et pressée, mais quelquefois ma mère rit, et cela, alors, m'attendrit infiniment.
Elle a été petite et jeune, j'ai été son enfant...
C'est amusant de parler de soi, mais Julien, je crois, n'est pas attentif.
Par moments je lui explique tout ce que j'ai dans le cœur, dans la pensée, puis, quand c'est fmi, enivrée d'un si grand plaisir, je le regarde pour voir ce qu'il pense, ce qu'il va répondre; mais il prend ma main, et la baise doucement, et dit :
— Je ne sais pas ce que vous racontiez, j'ai entendu le son de votre voix...
17 octobre.
Une petite fille noire d'Haïti est arrivée
au couvent. Elle est recommandée par des
religieuses de là- bas ; on la garde ici
aujourd'hui et puis on la dirige sur un
pensionnat de Nîmes. Nous nous empressons au tour d'elle. Elle est tout à fait noire. Elle a treize ans ; elle est vêtue d'une robe foncée, d'une petite pèlerine, d'un chapeau de feutre orné de nœuds lilas.
Une médaille en argent pend autour de son cou, à un ruban de laine bleu de ciel. Son nom est Bénédicta. Elle parle très doucement le français ; le son de chaque mot est une sorte de supplication lente, d'adjuration. C'est comme si elle parlait à genoux avec la tête levée.
Elle est très douce et elle paraît engourdie ; il semble que notre religion si vive ait paralysé toute sa force. C'est comme si on l'avait battue pour lui enseigner Dieu, et maintenant elle est plus sage que nous toutes. Elle me fait de la peine ; elle
parle de son pays et d'autrefois ; elle dit : « le maître, l'esclave, les noirs ».
Elle est très touchée, très honorée d'être une jeune fille catholique.
Elle est douce, patiente, et elle a un visage de méchant singe féroce; jamais cela ne s'arrangera. Ses cheveux sont une petite laine épaisse, les espaces larges de ses joues sont des terres qui reluisent et ses deux yeux sont bons et pourtant pareils à la langue du tigre.
Elle est soumise et extrêmement attentive à l'être parfaitement.
Gomme vous êtes consciencieuse, Bénédicta! Vous vous surveillez tout le temps, vous n'avez pas de révolte — mais c'est une honte je crois, — et j'ai rougi de vous voir ce matin goûter comme nous à de
petits haricots cuits dans Peau, avec vos lèvres énormes qui ont mangé des mangues, la mangue que vous préférez, dont vous m'avez parlé, la mangue muscat qui est verte, qui, vous l'avez dit, se déroule jusqu'au noyau dans la bouche.
0 beau pays nègre ! pays vingt fois plus chaud que moi-même; pays de la force brûlante, qui avez deux torrents, le soleil et l'amour 1
Affreuse petite Bénédicta, vous ne pouvez pas être une bienheureuse, parce qu'il faut pour cela des yeux bleus comme la molle écharpe de sainte Marie de Lourdes ; que vous seriez belle encore si vous étiez sauvage, si vous nous faisiez peur, si vous étiez, sur les murs laiteux de ce couvent, une petite figure de Satan femelle, qui
rit, qui s'agite, qui n'en peut plus de sentir frémir les grains du poivrier sous sa peau, et qui, la nuit, pleure d'être comme la terre de la noire Haïti, pleine d'un parium animal qui monte...
19 octobre.
Quel vent ! sur le toit la girouette se lamente comme un petit hibou.
L'aumônier est enrhumé. Je les trouve
révoltants les rhumes de notre aumônier.
Il est contrarié de son malaise et se traite
avec hâte et fureur; on l'entend tousser
et se moucher fort, sans complaisance
pour lui-même. C'est un bruit comique
et en colère comme lorsque la sœur
tourière pour être libre plus tôt fait le ménage vite et sans ordre dans la cuisine.
Ensuite, elle a tout à recommencer.
L'automne est la délicieuse saison des couvents.
Le bois qu'on vient déjà d'apporter à la cave pour l'hiver répand une odeur de résine. On rit sans raison. Le ciel est bleu, il fait frais et chaud.
Il y a des moments où tant d'allégresse repose partout, sur toutes les choses, que je m'arrête et que je les écoute.
Les armoires dans le couvent disent :
« Je suis pleine de linge et de thym, et je suis là aussi pour qu'on empile du silence et du bonheur... »
Le puits du jardin dit : « Je suis là,
rond et creusé, pour accueillir du bonheur ».
Les petites portes qui grincent et qui sont toutes vernies, et l'escalier blanc, et les fenêtres couleur de rosée, et la clématite pensent : « Nous sommes là pour que la paix circule, aille et vienne, monte et descende ».
Et il semble que le moindre clou de la maison reluise de soleil et dise : « C'est pour accrocher du bonheur, du bonheur... »
20 octobre.
La mère abbesse m'a interrogée :
— Ma fille, ne pourriez-vous point à présent, avec un cœur pur, vous appro-
cher de la sainte table? Je ne vous en parlais pas, je voulais laisser à votre conscience et à votre imagination le temps de se reposer, mais maintenant vous semblez bien...
J'ai dit :
— Oui, ma mère.
Que pouvais-je dire d'autre?
Voilà où nous mènent nos fautes...
0 mon Dieu, je m'accuse de tout devant vous, si je ne dis point à notre aumônier mes péchés, c'est qu'il y aurait à les dire beaucoup d'impudeur, mais je m'accuse devant vous humblement, comme le font les religieuses protestantes qui sont aussi chrétiennes, qui sont aussi vos filles.
Mon Dieu, pécher c'est avoir le sentiment du péché. Mais moi, est-ce que je
pèche? Je me sens enfantine et faible, et le soir je ferme les yeux entre les bras de mon ami qui me protège.
C'est drôle, on nous parle de la méditation, d'une méthode pour diriger nos pensées, et les moindres souffles de l'air les emportent.
Aujourd'hui, les feuilles d'eucalyptus que M. l'aumônier fait bouillir au fond d'une petite casserole dans la sacristie, pour guérir son rhume, en embaumant le couvent m'emplissent de rêve, me font imaginer le vent froissé des collines de Provence dont parle la sœur Marthe, ou les pelouses orientales qui ont des fontaines aromatiques...
22 octobre.
Ce n'est plus, la nuit, au travers des murs et des fenêtres, la molle pénétration des soirs d'été. Il fait froid; dehors il gèle; mais de quelle force l'âme s'élance au devant du plaisir.
Mon ami me tient entre ses bras.
0 plaisir, douleur éclatante et susceptible!
Ma chambre rayonne comme une perle et la lampe est douce et paisible comme un soleil domestique.
Vivre I Éveiller de la volupté I Ne bouger ses pieds, ses mains, son regard, n'avoir d'haleine, de voix, de sourires
qu'à la manière d'une fleur qui déverse un parfum.
Toute vivante, sur des coussins, être endormie et dorée comme une momie délicieuse, que presse, qu'enroule, que fatigue le désir, le cher désir...
Je pardonne à Julien d'être depuis quelques jours irritable et jaloux; il hait mon couvent, il me reproche mes loisirs, ma paix, l'église, les prêtres, Dieu même. C'est une singulière colère, mais qui nous enivre d'une merveilleuse vanité. Ahl savoir que notre cœur profond, que les nuées de nos pensées, notre indolence et les rêves de nos sommeils, ils les veulent conquérir.
Leur impatience alors les rend cruels, indélicats.
Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants de la volupté, nous n'avons que de la volupté. . .
Hier, Julien, dans un mouvement de colère, a brisé le rosaire que je porte chaque jour à ma ceinture.
— Je hais, disait-il, ces colliers que votre Dieu attache autour de vous...
Il a fallu ensuite chercher et ramasser toutes les petites boules de bois roulées à terre, et j'ai dû patiemment, jusqu'à ce matin, glisser sur un fil ces grains ronds et polis qui sentent la violette et l'encens, et qui m'ont laissé les doigts tout parfumés...
24 octobre.
Julien boude, il a l'air triste, c'est ennuyeux. Je ris parce que je ris, et cela le fâche.
25 octobre.
Il y a des moments où Julien ne sait plus ce qu'il dit. Il ne veut pas que je reste dans mon couvent. Il me parle avec agitation, avec un effort et une invention douloureuse. Il me supplie. Il me dit :
— Venez, ne restez pas ici; vous ne pouvez pas rester ici; vous êtes orgueilleuse et ivre, venez ; et puisque ma vie un jour
ne VOUS suffira pas, ce que ma passion vous a appris, ce merveilleux jardin de l'amour mental, d'autres esprits ne le respireront-ils pas sur votre âme? Et plus tard, quand vous ne serez plus si jeune, quand la grâce et le plaisir ne seront plus cette faiblesse enfantine que vous exagérez, ni ce regard qui fond comme une tiède neige étoilée, ne verrezvous pas des jeunes hommes, dont vous serez l'idole et la douloureuse science, se traîner vers votre cœur plus robuste, se passionner sur votre visage, se griser d'imaginer tout ce que vous aurez avant eux connu?... Vous aurez, en effet, connu avant eux beaucoup de choses.
» Des couchers de soleil sont entrés dans vos jeux qui laissent à jamais votre
cœur irradiant. Ils se brûleront à ces profondes lumières.
» Quand ils auront visité les plus doux endroits de la terre, bu l'amertume des oranges, de la solitude exaltée et des malaguenas sous les cieux langoureux, ils reviendront, toujours insatisfaits, se pencher sur vos 3^eux où le regard est attirant et sourd comme une salle basse au fond d'un éclatant palais...
» Vous avez dans votre imagination ce que nulle autre n'a, — des coursiers frémissants, harnachés d'or, toujours prêts à bondir dans la bruyère matinale et le divin soleil.
» A votre insu vous nous tourmenterez parce que vous mentez, c'est ce qui fait votre infini.
» Un soir, nous pourrons croire être rassasiés de vous, car d'autres femmes ont aussi les cheveux fins et chauds et les mains petites, mais nous reviendrons ne serait-ce que pour savoir à quel moment de la vie vous pouvez dire la vérité.
» Nous reviendrons, parce que plus que toutes les autres vous savez à quel degré la volupté est grave et glorieuse, et qu'elle est toute la vie.
» Et tant d'amour même ne vous suffira pas I
» Ah I que ne pouvez-vous, dans le passé divin, arriver à Sparte au moment où Hélène troublait le cœur de Paris, et, repoussant de vos deux mains fermées cette jeune femme orgueilleuse, mettre
LE VISAGK ÉMERVEILLÉ 161
entre elle et son étincelant berger le rire de votre singulière victoire.
» 0 Paris, la petite Troie n'aurait pas eu, dans sa ceinture de feu, autant d'éclat que la pâleur de mon amie I C'est pendant un soir chaud, sur l'herbe courte et parfumée, près de la chèvre moqueuse, et quand une buée légère baigne les cytises jaunes, que vous eussiez goûté à son cœur délicieux... »
27 octobre.
On ne pense pas à l'avenir, il arrive. On ne comprend plus rien, et c'est comme si tout l'univers avait été différent de ce qu'il est maintenant.
D'abord on se retient pour ne pas devenir fou, et puis vient la fatigue, on a une tête et une âme qui s'assoupissent, qui acceptent le malheur doucement.
28 octobre.
C'est entre ses baisers et ses larmes que Julien m'a dit l'autre jour ce qu'il m'a dit, qu'il devait s'en aller, qu'il avait sa famille dont il est le seul protecteur. Il faut qu'il travaille. Il m'a parlé d'une Académie, d'un concours, et puis il m'a dit qu'il ne pouvait plus supporter ma vie paisible dans ce couvent, ma vie qui n'est pas toute à lui.
Il a dit que je partirai avec lui.
29 octobre.
Je veux penser, je ne peux pas ; je suis fatiguée et pleine d'ombre ; la douleur c'est une grande lassitude... Je ne sais rien. Je voudrais que quelqu'un d'indifférent vienne et dise : « Voilà, faites ceci, et faites ceci... »
30 octobre.
Non, Julien, je ne partirai pas avec vous. C'est mort, mon bonheur, ma vie; ce serait mort, votre amour.
Sous le solci], errante, libre, logée chez vous, une religieuse c'est un fantôme qui
disparaît. Une religieuse, mon ami, cela se prend dans une cellule, une nuit de mai, au pied d'un crucifix, sous un rameau de buis, près du bénitier, près du petit paroissien ouvert.
Cela se prend la nuit, dans une cellule blanche, carrelée, paisible, lorsque la cloche immobile rêve, lorsque la paix de la chapelle, par les fentes des portes, monte jusque dans les couloirs...
Une religieuse, on la désire, parce que, chaque fois, elle dit : « On ne peut pas s'habituer, c'est trop mal. »
Mais vous savez comment on n'écoute pas.
Une religieuse qui n'a plus un visage ovale, étroit, pareil à un miroir entouré d'argent, et qui aurait, comme Jeanne,
un chapeau de bergère, un petit renard do la forêt autour de son cou; une religieuse qui se promène dans Pau, dans Tarbes, dans Bayonne, qui va dans vos théâtres, qui dit : « Quand j'étais religieuse », on la méprise, on n'y fait pas attention, cela n'a pas de goût, c'est mort.
Partir? Partir?
Comment partirais-je? 0 train noir qui vous dépêchez tant, que vous étiez beau quand vous passiez sur la colline I que vous êtes beau pour les cœurs immobiles, pour la haie, pour le petit talus, pour le tournesol qui est dans le jardin du garde -barri ère...
Julien ne reviendra pas me voir avant huit jours. J'ai obtenu cela de lui.
Il y a des moments où on veut être seule, où on a un dégoût qui est au-dessous de la mort.
1" novembre.
Je ne veux rien. Je veux du silence et rien. J'aurais envie de dire au bonheur comme au malheur: « Laissez-moi, attendez, ne venez pas encore... »
novembre.
Je ne pouvais plus toujours mentir. Ce | matin, comme la mère abbesse faisant un reproche à la sœur Catherine, ajoutait, en me désignant: « Soyez donc comme
votre sœur », j'ai senti que je mourais, et avec une rapide violence, j'ai dit :
— Ma mère, je voudrais vous parler, puis-je venir chez vous tout à l'heure?
Elle a répondu :
— A dix heures venez.
Il était dix heures, j'ai frappé à la porte de la mère abbesse, je suis entrée, elle s'est levée avec bonté et contentement.
Son regard exprimait: « C'est vous, ma petite fille, ma petite fille bonne et incompréhensible. »
Je me suis penché contre elle et j'ai commencé à pleurer.
Pendant que je pleurais ainsi, près de son épaule, je pensais :
« Je suis jeune et faible, je vous aime, ma mère, je porte en moi le désir, qui
est aussi la poésie infinie ô mon Dieu ! ne suis -je pas la plus intéressante de vos créatures?... »
Elle ne pouvait pas comprendre ce que j'avais. Elle me pressait contre elle avec tranquillité comme si cette étreinte forte et douce était assurée de sécher toute ma peine.
Et j'ai eu pitié de nous, pitié de ce moment de confiance et de paix, j'ai soupiré :
— Je n'avais rien à vous dire, je voulais seulement vous voir, savez-vous combien je vous aime?
Et elle a souri ; alors j'ai senti que je n'avais plus de courage pour la tromper encore, j'ai senti confusément que celui qui sait, qui a un secret, un mystère, fût-ce un crime, est toujours plus fort
que celui qui ne sait pas, qui est plein de confiance, et qui sourit.
Tromper un être, mentir, c'est avoir sur lui une supériorité, c'est se moquer ; je ne voulais pas avoir sur elle, que j'adore, mon Dieu, cette supériorité sournoise et lâche.
Avec une force désespérée, et je ne sais quels silences, quels mots, quels soupirs, je lui ai raconté, expliqué, avoué, tout dit. Et j'ai vu que lentement, lentement, avec une difficulté, un effort, une peine épouvantables, elle arrivait, elle arrivait à savoir.
Ma mère, vous le savez.
Il y a une heure vous ne le saviez pas, vous ne saviez rien. Maintenant votre visage est décomposé.
Elle a marché dans la chambre, je me suis levée; je devais être très pâle; elle a dit durement :
— Ne restez pas debout.
Elle a poussé près de moi une chaise.
Elle aussi s'est assise, elle a réfléchi.
Ma mère, j'ai vu le mal que je vous faisais, je vous ai pris un peu de votre vie.
Elle a fait mine de vouloir parler et puis elle s'est tue, avec un air trop découragé. Elle et moi n'avions plus de force. J'ai dit je ne sais plus quoi, et finalement j'ai affirmé :
— C'est fini, je ne le verrai plus qu'une fois, pour lui dire adieu, si vous le permettez, dans le parloir, près de vous...
Mais, alors, elle a dit ; « Non, » nettement, et chaque fois que je suppliais,
que je répétais la même phrase, elle disait non, et c'était une conversation qui titubait, qui se heurtait, qui jetait des larmes. Elle s'est mise ensuite à parler violemment ; elle avait dans les yeux de la colère et du mépris, et moi aussi de la colère et du mépris, et elle m'a dit des choses vives, aiguës, blessantes, et je trouvais que son visage devenait laid, et je la haïssais, et nous nous sommes quittées brusquement, comme on s'arrache, par dégoût...
Mais je pense à elle ce soir ; elle est làbas dans sa chambre : elle est dans le silence et la solitude, nul ne la touche, nul ne la porte sur soi.
Elle est sous sa lampe. Si son travail ordinaire la rebute, si elle s'effraye d'être si découragée, personne ne le sait. Peut-
être elle a mal à la tête. Si elle pleure, si elle a la main contre son front, et qu'elle dise tout bas : « Je n'en peux plus... », personne ne la voit. Elle est sous sa lampe, sa robe rôde sur le parquet ciré; elle est là comme si elle était oubliée du monde entier. Elle doit avoir le visage un peu rouge, à cause de cette discussion qui l'a agitée. Quand elle est agitée, sa figure a quelque chose de confus et de faible. Peut-être qu'elle pense à elle, une fois. Elle se dit : « Qu'est-ce que j'ai eu de bonheur?... » L'expression de son regard devient douce, amère, étonnée, et telle que le regard qu'elle a dû avoir quand elle était petite fille. Elle est toute seule dans sa chambre ; si elle marche, elle entend le parquet craquer et
son cœur qui bat, et puis rien. Elle est peut-être désespérée. Si un ami qu'elle a aimé entrait maintenant et disait: « Je vous adore », peut-être elle s'appuierait contre lui en mourant de larmes. 0 ma mère I ma mère I . . .
Minuit.
Je commençais à m'endormir, la supérieure est entrée, s'est assise auprès de mon lit, elle me regardait ; hélas I comme elle est bonne I Je me suis éveillée.
Alors d'une voix lente, rompue et toute courbée elle m'a dit :
— Je m'épuise à penser à vous; que faire? il n'y a rien à faire... moi, dès votre âge, j'ai eu de la force, mais je suis
la.
rude. Quand vous me voyez aller dans la maison, agir, commander, faire le maître, le tapissier et le maçon, je ne suis plus malheureuse, je suis dure. Les êtres que j'ai beaucoup chéris je les ai tant mêlés à moi-même que j'ai été dure pour eux comme pour moi ; aujourd'hui, ce que je puis contenir d'émotion terrible ne fait de bien et de mal qu'à moi. Je marche maintenant vers la tombe, je m'étonne qu'une flèche nouvelle puisse percer un cœur qui est tout entier brisé...
J'étais si touchée que je ne pouvais pas répondre ; je tenais embrassées les mains de la supérieure et je songeais qu'en effet elle était auguste et dissimulée comme les saintes poupées espagnoles qui ont une couronne de pierreries, des robes de soie.
un mouchoir en dentelle, un air d'apparat, et les bouches les plus désolées.
Je ne pouvais rien lui répondre, je sentais mes lèvres scellées par un fermoir d'or et d'amour.
Elle a continué de parler :
— Dois-je, disait-elle, vous retenir ici ou vous éloigner? Le Dieu que je sers ne donne de joie véritable qu'à moi qui suis déjà morte, et à notre sœur Catherine.
Vous ne pourriez que languir près de nous; je ne veux pas que vous mouriez. Allez-vous-en. Si vous restez, je ne vous épargnerai ni ma vigilance, ni ma méfiance, ni ma sévérité. Allez- vous-en...
Je la voyais. Elle se faisait du mal à elle-même.
Sa bouche semblait goûter la ciguë.
Elle, que j'ai connue si forte, elle était comme un roi qui pense: « Je ne peux plus... Qu'est-ce que cela fait qu'on me prenne tout mon royaume?... »
J'étais étranglée d'émotion. Son visage, ses mains, un cercle d'argent dur qu'elle a autour du poignet gauche et la place de son cœur que je voyais rouge et consumé, m'enivraient comme le plus auguste encens.
La tristesse et l'amour où sont- ils plus abondants que sur vos genoux? et cet air de passion qu'on respire autour des objets précieux que la poussière écrase, autour des profonds tapis de l'Asie amoureuse, et d'un peigne parfumé du Japon, où est-il plus fort que sur votre épaule recouverte du lourd manteau?
Ma mère, vous rêvez tout le temps. Vous êtes active, mais votre esprit ne fait pas attention ; il ne fait attention qu'au rêve et au voluptueux plaisir.
J'ai vu vos yeux lorsque vous écoutez la musique et que vous regardez la lumière. C'est votre regard, désespéré mais toujours enchanté, qui est la baie délicieuse des ports de Chine, où entrent, par un jour de soleil, toutes les jonques dorées.
J'ai pris votre main et je vous ai dit :
— Je reste...
8 novembre.
Ma vie se purifie et s'apaise. Voici mon dernier secret. Julien viendra demain soir. La mère abbesse ne le sait pas.
Julien, ne vous fâchez pas si je vous parle avec une voix faible et basse comme en ont les enfants qui ont dans la journée beaucoup crié.
Je n'ai plus de force.
Vous me demanderez encore de vous suivre ; je dirai oui, mais je ne le pourrais pas. Mes pieds ne me porteraient pas hors d'ici.
C'était un matin en mai : tout était si beau que les arbres chantaient. Mon couvent était frais, doux, parfumé comme l'intérieur d'un melon blanc.
Vous êtes venu. Il y avait dans la chapelle un tableau calme qui est là, qui ne regarde rien, la Vierge avec un petit enfant endormi.
C'est pour cela que vous êtes venu.
J'étais près de vous avec mes sœurs, je priais, vous m'avez vue.
Et maintenant je suis comme je suis au fond de l'abîme du monde...
Il faut que je vous explique ; comprenez-moi.
Avant de vous connaître je me réveillais le matin lentement, et c'était si délicieux autour de moi que j'écoutais d'où venait cette joie, et il me semblait qu'une voix légère répondait : « Ce n'est rien, c'est la jeunesse et la solitude. . . »
Alors, je croisais les mains, et je regardais l'air et la vie, et c'était divin.
Et puis je me levais, j'errais dans le couvent, sous les voûtes des corridors où l'air est pur et un peu froid comme dans les gorges des montagnes ; je m'amusais
de voir le parquet qu'on cire, qui luit et qui sent Fabeille.
A midi, un fleuve de soleil entrait par la fenêtre, au réfectoire; je m'arrêtais de déjeuner pour le regarder.
J'aimais le silence. Je connais bien le bruit du silence, un bruit fin qui semble se dérouler à l'envers. J'aimais la chapelle, son odeur de plâtre et de bénitier, sa blancheur et sa paix qui la rendent pareille à un verger de lis.
Et puis je me promenais au jardin, dans les petites allées que le buis entoure. Je ne pensais à rien. Je m'étonnais à chaque minute que la vie fût ce qu'elle fût, dorée comme la paille neuve, comme les papillons, le soleil et les jonquilles.
Le soir, quelquefois, lorsque la lune
luisait dans le ciel foncé, entre les deux cyprès du jardin, je sentais une petite peur de la mort me fendre le cœur, je rentrais pour être à l'abri. Je m'endormais avec un contentement qui emplissait mes mains...
9 novembre.
Hélas I comment resterai-je?
Après deux journées pieuses et paisibles, un singulier délire me gagne. Je ne vois plus rien autour de moi, et dans ces ténèbres une lumière unique m'aveugle, plus coupante qu'une épée d'or.
Je m'enferme avec vous et je meurs, rayon incomparable, qui êtes le souvenir
et le désir, — qui êtes la connaissance, — la connaissance du bien et du mal et leur goût confondu.
Comment resterai-je?
Désir, ô poésie aimable et sauvage, plus acre que le buisson et le renard, et pourtant affinée comme l'extrême parfum de la gomme d'Arabie !
Je revis tout le passé voluptueux : naissant vertige, heures délicates et audacieuses, minutes où une plus vive étreinte dévoile enfin le dernier secret physique, qui est l'âme I Emploi de l'âme et du regard; âme découverte qui s'effraye, tremble et recule, et peu à peu s'enhardit, triomphe, et chante : « Je suis brûlante, voyez-moi... »
Ame, place de l'être où afflue le sang
le plus sensible, c'esfc vous que l'Amour baise et déchire, fleur mystérieuse à qui la blessure et la douceur sont également plaisantes, — car ce qui vous déplaît est encore votre plaisir.
Hélas! comment resterai-je?
La tige du rosier, au printemps, était légère, mais, en été, le poids de toutes ses fleurs la courbe et l'entraîne.
Ma vie est lourde et n'est plus efl'arouchée. Si un jeune homme, et encore un jeune homme, entraient ici, je les regarderais avec confiance, et je leur dirais : « Vous n'êtes pas pour moi des étrangers, vous qui êtes comme l'autre... »
Comment rester ici?
Quels soins occuperaient mes journées?
Que distinguerais-je dans ces ténèbres?
Toucherai-je avec mes mains, avec mon cœur, les objets de la vie humble et quotidienne, — dirai-je, pour des choses ordinaires : « Ceci est agréable, ceci est bon, » moi qui ai connu l'énergie indéfinie, et cet inimitable épuisement, où, quand l'âme semble déjà morte, l'amour lui verse encore des raisons de mourir...
10 novembre.
Malgré ma fatigue et ma détresse, et même si je ne dois pas survivre à tant de peine, je veux retracer toute la douleur de cette nuit.
Mais que ne puis-je d'abord m'anéantir.
0 mort bien paisible, divin enfoncement dans la terre brune, terre granuleuse et sèche comme la robe de sainte Thérèse et de sainte Claire, c'est vous seul que je souhaite et non point les paradis où éclatent des cérémonies somptueuses et bruyantes ; c'est vous le repos des âmes amoureuses, des corps féminins, orgueilleux et sensuels, qui devant l'inévitable baiser ont chancelé de tout leur être, ont donné au monde le parfum émouvant et fort de la dignité exténuée...
J'essaye de me rappeler tous les moments de cette nuit.
Vers onze heures Julien qui a toujours la clef d'une des portes du couvent est venu à pas étouffés. Je l'attendais. La chambre était, comme d'habitude, fraîche
et calme, un peu sombre; une bougie brûlait. Je me suis levée de la chaise où j'étais assise mais Julien m'a ramenée vers cette chaise et s'étant mis à genoux près de moi il s'est appuyé sur moi.
Je le regardais. Il était pâle et froid et il avait cette faiblesse, émouvante, qui semble être son autre courage.
Et moi je pensais : « Je tiens dans mes bras ma passion et mon sacrifice. » Nous sommes restés longtemps ainsi et je sentais que je n'aurais jamais la force, jamais la force de lui dire : « Nous nous voyons pour la dernière fois. »
J'étais accablée, j'espérais mourir, et en même temps je me sentaisjnerte et dure.
Julien parlait sur mon épaule, j'enten-
dais à peine ses paroles, je les sentais molles et chaudes, qui se consumaient.
Et puis il a dit, sans me regarder, pour ne pas savoir ce que répondrait mon visage :
— Venez, n'est-ce pas? vous venez...
D'abord je n'ai pas répondu.
J'étais désintéressée de moi, de ma douleur et de ma vie ; j'étais un spectateur qui pense: « Voilà, voilà... »
Et puis j'ai dit: « Oubliez-moi. » Mais j'ai eu aussitôt un désespoir profond d'avoir dit quelque chose d'aussi lâche et d'aussi vain, car il m'a regardée avec une angoisse épouvantable et il a demandé plusieurs fois :
— Vous ne m'aimez pas?...
Mes yeux se sont fixés sur lui avec
tant de détresse qu'il aurait dû, par pitié, dire : « Je vois que vous souffrez trop, je vais vous tuer et mourir avec vous. »
Mais il a repris :
— Vous ne m'aimez pas ; voyez comme vous avez agi, vous avez pris de ma vie ce qu'il fallait à votre plaisir. Vous avez laissé grandir en moi cette passion; vous êtes-vous inquiétée, tandis que vous me reteniez au pied de ce monastère, de votre conscience et du couvent que vous déshonoriez? Vous espériez que la vie continuerait ainsi, pour votre paix et votre agrément. Avez-vous jamais pensé que j'avais une famille, des devoirs, un avenir, et qu'un homme ne reste pas, pendant des années, sous les voûtes d'un cloître, à désirer mortellement une jeune femme
lolle, qui s'amuse davantage avec ses
prières, ses dieux, ses contes de fées... »
De telles paroles me faisaient tant de
peine que je disais doucement à Julien :
— Allez- vous -en...
Mais il n'écoutait et n'entendait pas ma voix, et il reprit :
— Ah I si vous étiez ce que j'avais pu croire d'abord, ce que j'espérais, une religieuse candide et simple, avec qui c'eût été attendrissant de parler quelquefois le soir, et qui aurait toujours eu peur, qui n'aurait jamais rien accordé, je pourrais, aujourd'hui, vous dire adieu tranquillement. Mais vous...
Je l'interrompis et je suppliais avec terreur :
— Allez-vous-en,.,
Il a continué d'une voix basse et brûlante :
— Je ne m'en irai pas, vos cris ne me font pas peur; c'est vous qui avez peur, ma sœur, parce que vous savez bien que si je le voulais, que chaque fois que je le voudrais, vous détourneriez votre visage de Dieu, et de votre sécurité, et de votre paix, et que vous attacheriez sur moi des yeux qui s'accrochent au danger, au plaisir, à l'infini...
Et je lui ai répondu :
— Mais vous ne voyez donc pas qu'il y a dix mois vous êtes entré ici comme un lâche, comme un voleur...
Alors il s'est approché de moi avec un visage tout bouleversé, il s'est collé contre mes cheveux et il m'a dit :
].K VISAGE ÉMERVEILLÉ dOl
— Je partirai, et c'est VOUS qui m'appellerez; je pars, je vous laisserai le nom de la ville où je vais vivre, et je recevrai de vous des lettres plus déchirantes que celles qu'écrivit il y a cent années une religieuse portugaise... Je pars et je te laisse, ma bien-aimée, tous les accents, tous les regards, toutes les brûlures que je t'ai apprises. Tu auras si chaud à la tête, quelque soir en pensant à moi, que tu t'appuieras, pour ne point défaillir, contre les murs de cette chambre, contre tes carreaux glacés. L'innocence, la véritable pureté, elle est sourde, elle est aveugle, mais toi, tu es pleine de rayons et de sonorités. Tu ne sauras que faire de ton âme pendant les nuits de juillet. Ton âme, et ton goût des étoiles, et ta lan-
gueur devant l'odeur des lilas, tu t'en guérissais par tes baisers et tes larmes, par ton désespoir et ton péché...
Il s'arrêta, puis il reprit avec colère :
— Vous n'avez jamais ressemblé à une religieuse ; la première fois que je vous ai vue vous étiez pareille à ces Turques voilées qui sont assises dans le cimetière de Scutari... Essayez maintenant de goûter la pénitence et le sacrifice. Vivante et mourante vous appartenez au bonheur, vous lui appartenez comme une malheureuse, comme une esclave enchaînée...
Je haletais de lassitude, d'accablement et d'un chagrin infini tandis que Julien parlait.
Je tenais doucement sa main, la main de mon unique ami.
— 0 Julien, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des hommes envers les femmes, je ne vous la reproche pas, elle est une part profonde de la volupté.
Julien continuait :
— Je vous aime, ma bien -aimée, et nul ne vous aime que moi, qui ai respiré votre peur, qui ai bu l'acidité de vos larmes et de vos tempes mouillées. Mes bras autour de vous sont graves et bien serrés comme le sera un jour votre triste cercueil. Je vous tourmente et je vous hais, mais je vous désire, et le désir c'est l'abîme, la servitude infinie...
Il me semblait que j'entendais moins les paroles de Julien que je ne les voyais,
comme des lueurs, trembler devant mes yeux. Un froid lourd engourdissait mes pieds et mes bras ; je sentais que j'allais m'évanouir. Je tenais la main de Julien ; sa main dont la chaleur me semblait encore la sécurité, le repos, le bienfait, la seule place aimable du monde. J'étais contente et peu à peu si faible que j'ai dit :
— Je vais m'évanouir...
Alors Julien m'a demandé brusquement comme pour profiter de ma dernière raison :
— Voulez-vous venir ? Aujourd'hui, demain, quand vous voudrez? Mais jurezmoi que vous allez venir?
Et j'ai pleuré parce que cela me semblait impossible, parce que ma tête, ma pensée ne peuvent pas concevoir cet acte,
parce que je ne peux pas, parce que c'est plus facile de mourir...
Brusquement Julien s'est levé, il a dit :
— Je vous quitte, adieu. Pendant deux semaines encore, dans cette ville, je vous attendrai, j'attendrai vos lettres. Et puis je partirai pour Paris où vous viendrez me rejoindre dans la maison que j'habite rue de Condé. Il faut que vous ayez choisi, que vous soyez libre et toute à moi.
Adieu, adieu...
Il est parti, j'ai dû m'évanouir.
Ce matin, je me sens encore très mal.
Comment ai-je pu écrire tout ceci?
Je crois que ma tête glisse, que je me rendors...
6 décembre.
J'ai été très malade, j'ai eu le délire, paraît-il, pendant trois semaines. Je suis mieux, mais je suis sans force et toute morte. Gela n'est pas pénible. Je suis là, couchée ; il y a près de moi une assiette avec des oranges et du raisin. De temps en temps une de mes sœurs vient me voir, et fait de la tapisserie près de ma fenêtre.
Quand la mère abbesse entre, elle a un regard qui essaie de rire. Elle prend mon poignet avec autorité, et l'anxiété de son visage déverse sur moi plus de tendresse qu'elle ne voudrait... mais je n'ai plus de force pour écrire.
Qu'est-ce qui fait ce bruit?... C'est la sœur Marthe qui nettoie doucement le loquet de ma porte...
10 décembre.
Mon chéri, voilà plus de trois semaines que je suis malade. On ne me donne pas vos lettres, et si je vous écrivais on ne vous ferait pas parvenir les miennes.
Je n'ai plus de force, je voudrais beaucoup mourir. Par moments, je vous vois comme si vous étiez très loin, je n'entends presque plus votre voix, et à d'autres instants votre image emplit et déchire mon cœur resserré. Je ne sais si je redoute
OU si je souhaite que vous vous eli'aciez en moi.
Tout ce qu'on peut souffrir, je l'ai souffert; j'ai pensé m'éteindre de violence et de colère, et maintenant je souffre d'une douce et terrible sentimentalité; ce sentiment fait plus mal que les autres ; je pense à vous avec une tendresse qui me tue.
Je suis là, couchée, près de la sœur Marthe qui brode. Je vois par la fenêtre un ciel d'hiver très bleu.
Si je n'avais connu que votre passion et la mienne, je pourrais, aujourd'hui où je suis si malade, oublier, mais j'ai connu, mon chéri, votre bonté.
J'ai connu votre bonté pour moi auprès de laquelle l'affection de la supérieure est
pauvre et blessante, la sympathie de mes sœurs misérable.
Vous m'avez tant donné, dans des moments de douceur sans limite, que l'attention moindre de toutes les autres âmes ne peut plus que m'offenser. La pureté, l'amitié infinie, c'est nous qui les avons goûtées, dans les instants où, sans secret, sans défiance, nous fûmes vraiment des âmes mêlées, des regards pareils.
Que les amies parfaites aient entre elles besoin de précautions et d'égards, que les frères et les parents se respectent et craignent de s'offenser, mais nous, quels soins eussions-nous pu prendre d'une âme qui nous était commune?
Je me souviens que vous sembliez oppressé la nuit où vous m'avez quittée.
Hélas I je n'ai pas suivi votre douleur. Comment étiez-vous quand vous êtes rentré dans votre chambre, quand vos bras pendaient le long de votre corps, quand vous vous êtes assis avec stupeur, car les hommes, n'est-ce-pas, sont étonnés de souffrir?...
Mon chéri, cette sentimentalité dont la douceur fait mal, je ne puis l'écarter de moi, elle pèse sur mon cœur et m'étouffe, comme ces beaux chats chauds et fourrés qui s'endorment la nuit sur la poitrine des petits enfants.
Je revois mon enfance et ma vie, et c'est toujours vous. C'est vous, la colline où, quand j'étais petite, je jouais en automne, au milieu des brindilles de bois que le vent casse sur les branches, au
milieu des châtaignes piquantes et des trèfles reluisants. C'est vous, le premier arbre de mai, sous lequel je m'asseyais, pour contempler au travers des paquets de feuillage, le ciel d'un bleu très fort.
Je pense à une allée de noisetiers qui enfermait du soleil, à des bégonias d'octobre, pleins de rosée, frais et gelés comme un son de cloche dans l'aube; à vous...
Je pense aussi, mon chéri, que jamais je ne vous en ai de quoi que ce soit voulu.
Si quelquefois j'ai paru contrariée lorsque vous étiez irritable et sans patience, si j'ai répondu avec colère à vos reproches, ne me croyez pas, mon instinct était de continuer à caresser votre main. Nous ne vous jugeons pas; la passion qu'on nous donne et celle que nous ren-
dons, nous l'acceptons comme une grande fatalité où tout est mystérieux et nécessaire.
Vous savez bien, je n'étais pas révoltée. J'ai tout de suite compris que la femme et l'homme ne sont pas pareils devant l'amour.
Je me souviens de votre douce et tendre ironie lorque vous observiez sur mon visage, à quel moment, chez une religieuse, le trouble l'emporte sur le scrupule.
Je ne vous en voulais pas. Nous ne pourrions reprocher à l'amour ni ses injustices, ni ses violences, mais seulement ce qui serait moins d'amour.
Vous m'avez aimée et détestée, blâmée et louée, emplie de votre âme ; vous m'avez tout donné.
C'est à cela que je pensais souvent, quand — vous vous le rappelez — couchée sur le côté gauche, les deux mains jointes sous ma joue, sans parler, je vous regardais, avec une douceur de cœur que vous ne saurez jamais...
En ce moment, sur les doigts et l'ouvrage de la sœur Marthe il vient un rais de soleil.
Je regarde.
J'ai peur de ce qu'on peut souffrir quand il refera beau temps.
Représentez vous, mon chéri, ce que c'est, l'été I — cet azuri — L'été, quand dès le matin toutes les vitres paisibles de la maison sont exaltées de lumière, quand tout l'espace a une fièvre lente, des pulsations langoureuses, et que la gerbe tour-
noyante du soleil se dénoue et semble dire : « Que craignez -vous ? respirez fortement, j'emplirai votre bouche de bonheur... »
La sœur Marthe me demande ce que j'écris. Je réponds : « Ce n'est rien, c'est dans mon cahier. »
Voyez comme on me surveille.
Et comme je suis faible et fatiguée je redoute un peu tout le monde, j'ai peur.
Je n'avais jamais eu peur avec vous...
20 décembre.
Presque tous les matins, la supérieure entre chez moi en tenant à la main une enveloppe et me dit :
— Voici une lettre; je vous demande, ma petite fdle bien-aimée, je vous demande de ne pas l'ouvrir. Laissez-la-moi, je la détruirai.
Je suis faible, je suis dans mon lit, et ce regard de la supérieure me domine entièrement, exalte en moi le sacrifice. Je réponds, tandis que mon âme tourne et meurt en moi :
— Ma mère, faites ce que vous voulez... Et je mets autour de son poignet mes
deux mains glacées. Je penche la tête, je pleure, elle embrasse mes cheveux...
4 janvier.
La vie change, il y a des malheurs plus grands que les miens.
Je revois la supérieure comme elle était, ce soir, assise près de mon lit. Le silence et une contraction terrible défiguraient son visage, je ne l'interroge pas volontiers, mais j'ai dit pourtant :
— Qu'avez -vous?
Elle a répondu :
— C'est une nouvelle qui m'est arrivée tout à l'heure, le décès d'un ami que je n'avais pas vu depuis dix ans.
Et puis elle a ajouté, avec une voix lente où elle semblait savourer toute sa douleur :
— L'homme que j'ai aimé est mort...
Ma mère, il est mort, l'homme que
vous avez aimé est mort.
Le cerveau ne comprend pas encore, ne peut pas enregistrer cela, (^ n'est. pas
encore vrai pour vous, il faut du temps pour comprendre le malheur, cela n'est pas clair tout de suite, mais lui est mort.
Il est mort depuis deux heures, et ensuite ce sera depuis douze heures, et depuis vingt-quatre heures, et depuis des jours; il est pour toujours mort, il sera plus mort encore demain qLi'aujourd'hui, et plus encore dans un an.
L'être que nous aimons est mort. Ce sont des mots simples et ordinaires, mais qui font dans les oreilles un bruit qui ne s'arrêtera .plus...
L'homme que j'aime vit, il respire, il est dans un endroit de la terre, il parle, il rit, il se fâche, il a des pensées, des habitudes,* des désirs, des projets, de
l'imagination. Il mange, il se lève, il se couche, il dort. Il goûte l'eau, l'air, les parfums. Il vit. Quand il y a du soleil, il est plus gai, et quelquefois il s'ennuie, il est contrarié, il s'irrite, il a de la colère.
Il pense encore à moi et puis il ne pensera plus à moi, il pensera à d'autres femmes, il les aimera...
Vivez, mon bien-aimé, que la vie vous entoure, vous baigne, vous caresse, qu'elle brille dans votre âme et sur vos cheveux, qu'elle soit autour de vos mains, sous vos pieds et par-dessus votre tête...
Je pense aux oreilles qui n'entendent plus, à qui on crie leur nom, leur nom, et qui n'entendent plus. Obstination terrible des morts, et ce silence...
LK VISAGE KMERVKTLLK 209
16 février.
La supérieure et moi nous parlons peu.
Que pourrions-nous dire. Mais nos cœurs se concertent tout le temps. Mon sommeil même fait attention à elle.
Il me semble que l'air près d'elle est douloureux et délicat. Quand on parle, quand on bouge, j'ai peur qu'on lui fasse mal. Hélas I ma mère, où êtes -vous?
L'ombre, l'ombre vous environne. Tout l'inconnu s'appuie contre vous et vous penche. Quelquefois vous souriez avec une affreuse béatitude. Et vous n'êtes jamais plus parmi nous, ô morte mariée au morti
26 février.
Rien, le temps est calme et passe,
28 février.
Pourtant, mon Dieu, on ne peut pas supporter l'idée qu'il est malheureux...
Hélas ! est-ce qu'il m'aime encore?
est-ce qu'il se tourmente pour moi? est-ce que ses mains sont froides? Mais il y a des femmes. Peut-être qu'une femme est près de lui. Ahl qu'elle reste près de lui! Toutes les femmes doivent être les mêmes, pauvres et douces auprès des
hommes. Qu'elle tienne sa main, qu'elle la caresse; qu'elle le rapproche doucement d'elle, et qu'ils soient deux êtres qui ont chaud ensemble, qui rêvent, qui frissonnent, qui sont volontaires et acharnés, qui oublient, mon chéri, qui oublient toute la peine de l'univers...
16 mars.
Je suis entrée dans ma chambre, je me suis arrêtée surprise; je sentais une présence dans la chambre claire; et c'était le crépuscule de mars qui était là, qui s'était installé, qui semblait assis sur la chaise, si doux.
1" mai.
Sainte ^Vierge Marie, je vous offre le mois de mai, le mois de mai où chantent les colombes, où les douces nuits brûlent comme des veilleuses blanches, où le cœur de toutes les jeunes femmes se brise, quand, au bord des fenêtres d'été, l'odeur du jasmin est plus forte que tout leur courage...