DES CARACTERES DISTINCTIFS DE LA VRAIE ET DE LA FAUSSE INDIGENCE
L'erreur qui confond la fausse indigence avec la véritable, erreur, il faut l'avouer, presque universelle, n'a pas seulement pour résultat de faire détourner, évanouir en pure perte une portion du trésor religieux qu'avait créé la bienfaisance , déperdition telle , que certainement les aumônes mal employées compléteraient les soulagemens nécessaires aux besoins réels, si elles étaient ramenées dans les canaux destinés à les secourir. Cette confusion a des effets bien plus funestes encore; elle fait naître l'iiésitation, par le doute, dans l'âme de ceux qui sont appelés à soulager; souvent, par le doute, elle fournit un prétexte à l'indifférence ; l'erreur reconnue décourage et refroidit. L'excuse ordinaire de qui ne veut pas donner, est la crainte de mal donner; excuse le plus souvent trop légitime! Ainsi le malheur, du sein de son obscuiité, lorsque ses gémissemens invoquaient un appui , lorsque peut-être l'excès même de sa souffrance lui arrachait ses gémissemens , lorsque sa fierté éprouvait un tourment nouveau: en s'exposant aux humiliations, en affrontant nos cruels préjugés; le malheur se trouve atteint d'une suspicion vague , universelle, dédaigneuse , qui s'interpose entre
ses besoins et la pitié; il se trouve enveloppé d'un nuage épais qui voile ce caractère sacré, dont les traits eussent commandé notre respect; il peut redouter un mal plus grand encore que celui dont il souffre : l'injustice et le mépris.
Mais , c'est peu que ces secours détournés de leur vrai but ne soient plus un aliment; ils deviennent un poison. D'abord , ils créent une indigence nouvelle et factice; l'individu sur qui ils tombent, contractant l'habitude de l'oisiveté , perdant les occasions du liAtra , éprouvera bientôt xme pauvreté réelle quand le secours sera consommé. Il apprend à compter sur une assistance étrangère , et non sur ses propres ressources. Une fatale émulation se communique, une prime semble offerte à l'oisiveté. La société éprouve un préjudice, en perdant ce travail qui lui était promis et nécessaire. Celui qui a touché au don fatal, éprouve un préjudice plus grand encore : le travail eût conservé sa santé, lui eût enseigné la prévoyance, l'eût conduit à de salutaires réflexions, l'eût relevé à ses propres yeux, en lui conciliant l'estime d'autrui; il eût rempli sa carrière sur la terre. Le voilà détourné par votre prétendu bienfait, d'une vie honorable et utile; le voilà dégradé par la fainéantise, avili par un mensonge, que dis-je? coupable d'un véritable larcin ; car, ce secours, il l'a dérobé à son frère souffrant; bientôt vous le trouverez consumant dans la débauche les bienfaits de l'imprévoyance ! Vous croyez lui avoir fait un don! vous lui avez enlevé la source de sa subsistance à venir , vous lui avez enlevé son vrai patrimoine ! vous lui avez ravi ses mœurs!
— « Mais, comment distinguerai-je? La vraie et la
fausse indigence ne se présentent-elles pas à moi sous le même aspect? ne m'offrent-elles pas la même physionomie? La seconde n'est-elle pas même plus pressante dans ses demandes? »
— Oui , sans doute , et l'insistance même de ces demandes est déjà quelquefois un signe qui doit au moins vous tenir sur vos gardes! IMais, pourquoi demeurezvous à une si grande distance de celui qui vous implore? Que n'approchez-vous? On vous sollicite!.... Pourquoi avez-vous attendu?.... Que n'avez-vous été au-devant du pauvre? Que ne cherchez-vous celui qui n'ose vous implorer? Ce n'est pas chez vous, c'est sur les lieux qu'il faut aller voir l'infortune, la voir face à face, voir non son simulacre, mais sa réalité. Cette triste réalité se déguise, se dérobe peut-être à vos yeux en un lieu ignoré, pendant qu'ailleurs on vous abuse par un vain fantôme. C'est ici une étude qui exige une investigation attentive. Votre main est ouverte 5 peu importe; ce sont vos yeux qu'il faut ouvrir. On vous trompe j vous l'avez voulu.
Ayez égard à l'âge, au sexe; examinez l'état de la santé , celui des forces
— « C'est un vieillard, un enfant en bas âge ; ceux-ci ne m'abuseront pas ! »
— Mais leur famille ne peut-elle pas les nourrir ? N'aurait-elle point honteusement spéculé sur l'avilissement auquel elle condamne les cheveux blancs de l'un , l'innocence de l'autre! Ah? prenez-garde de devenir à votre insu complice de cette conspiration qui brise les liens de la nature !
— « C'est une mère entourée d'enfans en bas âge ! »
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— Lui appartiennent-ils, ne les a-t-elle pas empruntés, dérobés, peut-être, à la mère véritable ?
— « C'est un infirme! «
— L'infirmité est-elle réelle ?
— «■ Que croire donc ? »
— Encore un coup, ce n'est ni dans votre anticbambre, ni au milieu de la rue, que vous pourrez rien voir, rien connaître ! Venez, montons dans ce réduit ignoré! Quel spectacle! on s'étonne à votre présence! on rougit, on voudrait vous dérober le spectacle qui se découvre à vous! Une veuve étendue sur un lit de douleur, des enfans en bas âge, prêts à devenir orpbellns! Un peu de paille!... tout a été vendu! ni meubles, ni linge, ni vêtemens ! et quels alimens auront ces infortunés? Où prendra-t-on les médicamens pour le malade? Hélas! et, ce qui est bien plus, qui leur portera des consolations ! Cette maison est voisine de la vôtre; on n'a pas frappé à votre porte ; vous ignoriez tout! Qui accuserez-vous de votre ignorance, si ce n'est vous-même ?
Cherchons donc à déterminer les caractères essentiels de la vraie indigence, et, pour cela, remontons d'abord aux causes.
Il y a trois causes de l'indigence réelle :
L'impuissance au travail ;
L'insuffisance du produit du travail;
Le manque de travail.
1° L'impuissance au travail est momentanée ou durable : momentanée chez le malade , le blessé , la femme en couches ; durable chez le vieillard et l'incurable.
Elle est partielle ou absolue : absolue chez le malade
alité, le paralytique et tlans la décrépitude; partielle dans tous les autres, même pour l'aveugle.
Ici, vous ne pouvez rien constater sans voir, sans voir par vous-même; voir, auprès du lit ou du grabat; voir, non un seul jour, mais à divers jours , à des heures diverses; voir , ce n'est pas assez! Vous interrogerez les voisins; vous amènerez un médecin. Et remarquez, avant tout, que la misère sans ressources, est précisément par là même celle qui est hors d'état de se produire. Le remède nécessaire au malade, vous l'auriez envoyé ; venez l'administrer de vos propres mains. Vous entrez; vous le cherchez; vous fouillez dans un coin du grenier; le remède a disparu; vous trouvez en place les apprêts d'un repas : c'était un jeu bien joué ! Quelle sera la confusion du malade prétendu! Quelle est votre indignation! Votre indignation!.... Il fallait savoir observer; un regard, un geste eussent trahi le secret qu'on vous dérobait. Il fallait découvrir depuis combien de temps ces gens étaient dans la maison; où ils habitaient auparavant; pourquoi ils avaient quitté; quelle réputation ils avaient laissée ; quand et comment le malade avait été atteint de la maladie ; il fallait savoir mille choses, connaître presque la vie entière. Il fallait le rechercher, non par le mouvement d'une curiosité inquisitoriale, mais par le mouvement d'une bienveillante sollicitude ; obtenir ces détails , non d'un interrogatoire humiliant, mais de l'épanchement de la confiance. Il est une pudeur innocente et respectable, à laquelle l'attendrissement de la reconnaissance arrache seul ces amers souvenirs.
2" L'insuffisance du travail a lieu d'abord chez ceux auxquels l'âge ou les infirmités, en leur laissant encore
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le moyeu de se livrer à quelque occupation , comme il vient d'être dit , ne permettent pas l'entier développement de leurs forces.
Souvent aussi elle a lieu chez les femmes, quand elles sont isolées ; quand elles n'ont pas appris à exercer l'un de ces arts où les talens qui leur sont propres ont pu se développer. Alors , réduites au plus simple travail mécanique, leur faiblesse, leurs fréquentes infirmités, l'organisation de la société, qui ne leur laisse sous oe rapport qu'un emploi subalterne, mixte et peu productif, les expose à ne recueillir qu'avec peine l'absolu nécessaire; il est vrai que la sphère de leurs besoins est aussi plus restreinte.
Cette cause a lieu ensuite pour les familles nombreuses, lorsque les enfans sont en bas âge. En effet, dans les classes laborieuses de la société, le prix de la journée de travail se règle naturellement sur la somme nécessaire à la subsistance de la généralité des travailleurs; il se trouve donc insuffisant pour les cas d'exception; l'ouvrier le plus assidu , le plus rangé , se trouve dans l'embarras , dès qu'il commence à avoir trois ou quatre petits enfans qu'il faut habiller et nourrir; en outre, il reste à la mère d'autant moins de temps libre pour se livrer elle-même à des occupations productives. Ce n'est ici sans doute qu'une indigence partielle; mais elle n'en est pas moins aussi respectable qu'intéressante.
Cette cause a lieu surtout lorsque la mère, veuve, ou abandonnée, est seule l'appui de cette famille; et c'est surtout ici que se placent les considérations relatives à ce sexe qui a d'ailleurs par lui-même des droits particuUers à notre protection.
Un autre motif, encore, excitera notre sollicitude en sa faveur : la misère peut conduire une fenune à un malheur plus grand que la pauvreté : elle peut l'exposer à la séduction ; et d'un seul instant d'égarement, causé par les aiguillons du besoin , que de fléaux pourront naître! O mères 1 qui, dans l'aisance dont vous jouissez, vous croyez bienfaisantes et pieuses , parce que vous faites l'aumône à la porte de l'église , que n'avez-vous secouru à temps cette jeune fille sans parens , qui alors était honnête ? vous auriez peut-être sauvé votre fils lui-même de la corruption , en arrêtant au bord de l al)îme celle qui un jour l'entraînera dans le vice.
Volez donc auprès de cette autre infortunée dont la vertu lutte contre la faim ! Mais ici redoublez de soins ; prenez garde de ne pas récompenser à votre insu le vil séducteur avec lequel peut-être elle partage vos largesses !
Cette mère chargée d'enfans, sachez aussi si elle est digne du titre qu'elle porte. Sachez comment elle a vécu, pour mieux vous assurer comment elle vit aujourd'hui. N'allez pas lui aider à donner de mauvais exemples à des créatures encore innocentes !
Ce ménage a sept ou huit enfans et ne vit que du travail de ses mains. Mais quel métier exercent le mari et la femme ? car il en est de plus ou moins productifs. Comment vivent-ils ensemble ? Quel est l'âge de leurs enfans ? N'en est-il aucun qui puisse commencer à les assister? Les secours qu'ont déjà reçus peut-être le père et la mère ont-ils tourné à l'avantaire de la famille entière ? En croyant les rendre dépositaires de vos bienfaits, ne courez-vous pas le risque de voir ces bienfaits consumés en débauches par l'un ou par l'autre , sans
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que les enfans qu'on a voulu soulager éprouvent en effet quelque soulagement?
Etudiez donc l'intérieur de cette famille. Si les parens ne vous disent pas la vérité, les enfans les trahiront, sans le savoir ; au maintien , au langage de ceux-ci , vous jugerez quelles sont les leçons, quels sont les exemples qu'ils sont habitués à recevoir.
5° Les progrès de la civilisation et le développement de nos arts, en multiphant et variant à l'infini les moyens de travail, ont cependant aussi occasioné, pour certains individus, des suspensions forcées et momentanées de travail, soit à cause de la spécialité introduite dans ses applications et dans ses formes, soit à cause de la dépendance qui s'établit entre le maître et l'ouvrier qui ne travaille pas pour son propre compte. Mais, d'abord , la cessation est-elle forcée? Est-elle réelle? L'ouvrier n'a-t-il point quitté le travail volontairement, et pour chercher une existence plus commode? N'a-t-il point été chassé pour inconduite? Voilà ce que vous ne découvrirez qu'en remontant au maître pour lequel il travaillait. Ce maître, le croirez-vous sur parole? Ne peut-il avoir eu aussi ses torts? N'y a-t-il pas des maîtres durs et injustes? Ne vous prévenez donc pas encore ; allez plus loin. Découvrez quels sont les maîtres chez lesquels l'ouvrier a successivement travaillé; sachez s'il a demeuré long-temps dans le même atelier; si cet atelier était dirigé par un homme estimable, vous possédez une présomption favorable. Mais quel métier exercait-il? Quel métier peut-il exercer encore? La profession à laquelle il était attaché est-elle en effet languissante, et ne peut-il se placer dans un atelier du même genre ? La langueur de ce genre d'industrie est-elle seu-
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lement passagère, ou mcnace-t-elle de devenir dui'able ? La profession qu'il exerçait est-elle du nombre de ces professions niallieureuscnient trop nond^reuses qui exigent et forment une habileté exclusive, qui rendent impropreà d'autres, qui peut-être atténuent dans son principe la force physique? L'ouvrier aussi n'a-t-il pas fait un mauvais choix, ou ses parens pour lui ? Fort, mais maladroit, ne l'a-t-on pas engagé dans un art difficile? Adroit, mais faible, ne l'a-t-on pas assujetti à de rudes fatigues? Ne le condamnez pas légèrement avant d'avoir examiné toutes ces choses. Mais, si vous remontez aux sources; mais, si vous conversez avec un homme inactif, si vous observez son regard, son maintien; mais, si vous lui offrez de nouveaux moyens d'être utile, si vous le suivez dans la carrière que vous lui aurez ouverte, si vous vous faites rendre un compte détaillé de la manière dont il la remplit, alors vous pourrez, ou être sévère avec sécurité, ou vous réjouir de n'avoir pas été injuste.
Ce n'est pas tout d'avoir constaté la réalité de l'indigence, et d'en avoir exactement mesuré le véritable degré : il y a telle indigence, réelle aujourd'hui , qui est provenue dans l'origine, d'une cause factice. Le malheureux souffre en effet; mais il souffre par sa faute. C'est ici le cas le plus ordinaire , c'est aussi le plus important à étudier. La charité ne doit pas embrasser seulement l'instant présent, mais l'avenir. Soulagé dans la crise passagère qu'il a éprouvée , cet infortuné retombera peut-être demain dans les funestes habitudes qui l'avaient préparée. Peut-être vosimprudens secours, en lui inspirant la sécurité, lui feraient-ils perdre le fruit de la salutaire leçon que devait lui donner lé-
preuve du malheur; tandis qu'au contraire une charité plus intelligente, en remédiant au mal du moment, pourra en prévenir le retour.
Trois causes qui peuvent agir isolément, qui peuvent se combiner entre elles, amènent cette indigence factice dans sa cause , réelle dans son résultat momentané, mais qu'on peut appeler une fausse indigence , lorsqu'on embrasse l'ensemble des circonstances ; ce sont l'imprévoyance, la paresse et la débauche.
L'imprévoyance est la plus excusable des trois, hélas ! aussi la plus facile et la plus naturelle. C'est pour nous un devoir rigoureux que de démêler les malheurs qui lui appartiennent, ne fût-ce que pour nous préserver nous-mêmes d'une sévérité trop rigoureuse, dont les arrêts aggraveraient le sort de l'infortuné, dont le principe pourrait refroidir notre zèle. L'imprévoyance s'unit quelquefois à l'honnêteté, même au travail, même à l'activité; quelquefois elle n'est que la suite d'une activité trop confiante et mal réglée. Cette imprévoyance a aussi ses signes propres qui la dénoncent : ce sont une certaine légèreté dans les actions, un certain désordre extérieur. Examinez donc le logement et informez-vous des conditions auxquelles il est tenu; jetez les yeux sur les meubles, le linge; voyez comment marche le petit ménage; observez s'il y a de l'arrangement; si, dans le peu que l'on consomme, on sait choisir, combiner, ménager, conserver. Obtenez la confidence des pertes que l'on a éprouvées; vous saurez tout aisément; on vous avouera les ipiprudences que l'on a commises, pourvu que vous n'intimidiez point; ces aveux porteront le caractère de la candeur; on s'accusera soi-même en vous implorant ; vous ver-
rez l'espérance prête à renaître au moindre encouragement.
La paresse aussi est imprévoyante ; mais ici l'aveuglement n'est qu'un effet. La maladie n'est plus seulement dans l'esprit; elle est dans le fond de l'àme : il n'y a pas seulement défaut de réflexion ; il y a défaut de volonté. C'est dire assez combien le principe de la maladie est profond, et peut-être il n'en est pas de plu* difficile à guérir. Un coupable peut être ramené par le repentir; mais qui arrachera un être engourdi à cette torpeur funeste, qui paralyse toutes ses facultés? c'est un mort à ressusciter! Sachons cependant si cette indolence est naturelle , ou si elle n'est que l'effet du découragement, si elle est la triste condition d'une sorte d'idiotisme, ou si elle provient d'une lâcheté morale. La paresse se reconnaîtra à des symptômes presque infaillibles, à la mollesse de l'attitude et de la démarche, à la saleté des vêtemens et de tout ce qui est à l'usage du pauvre; car, dans le plus absolu dénûment, il peut y avoir encore une sorte de propreté décente. Le découragement s'annoncera par une tristesse sombre et mélancolique. La paresse naturelle et de tempérament sera quêteuse et tendra la main ; le découragement sera silencieux et réservé. L'idiotisme se manifestera par l'insouciance au milieu du besoin , par l'indifférence dans le soulagement. La lâcheté morale se produira par la négligence des autres devoirs, devoirs dont la pauvreté ne dispense pas , qui pouvaient lui servir d'appui; elle se trahira par un abaissement servile. Démêlons avec soin toutes ces nuances; recueillons , comparons tous les faits; remontons à l'enfance, à la jeunesse de l'individu; sachons s'il a
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toujoui's été le même, ou, quanti, comment à commencé sa fatale léthargie!
Voici un malheureux que le désordre a plongé dans la misère , que la misère n'a pas arraché au désordre ! N'allez pas croire qu'en vous invitant à pénétrer cet affreux mystère, je veuille détourner votre main secourable, arrêter le bienfait dans sa source! Oh, non! non! Providence céleste, tu ne désespères pas du vice, et nous n'en désespérons pas non plus! nous considérerons le vice comme une autre maladie bien plus grande encore, qui vient se joindre à l'indigence, qui l'a produite sans doute, mais aussi quia ses remèdes, et qui invoque encore une plus ardente sollicitude. Quel bonheur, quelle gloire, si, en soulageant l'infortuné, nous pouvions le rendre à la vertu ! Cependant, de toutes les découvertes , celle-ci est vraiment la plus difficile : presque toujours ce désordre est caché; souvent il est enveloppé d'un voile d hypocrisie. Ne négligeons rien pour nous éclairer. Observons s'il n'y a point quelque affectation dans le langage de l'honnêteté et dans les pratiques religieuses, si ces démonstrations et ces apparences ne se démentent point de quelque manière inopinée, si on n'estjamais troublé à notre approche, quelle impression font nos discours : épions le mensonge; surprenons les actions qu'on nous dérobe; sachons quelles sont les liaisons et le caractère des personnes qu'on fréquente; attachons-nous à démêler toutes les traces de cette vie suspecte. Allons plus loin : le vice est reconnu; mais, pour être associé à l'indigence, n'en serait-il pas plutôt l'effet que la cause .^ l'a-t-il réellement précédée? car, l'indigence est trop souvent une funeste conseillère; elle confond les idées,
jellc un nuage sur lu raison, un germe de désespoir dans le cœur. Le fer se durcit à la trempe, mais quelquefois il y éclate et se brise.
Telles sont les. distinctions, tels sont les caractères qui leur appartiennent; il n'en est guère d'universels, d'absolus; il n'est peut-être qu'un talisman pour découvrir la vérité : voyez si le pauvre , capable de quelque travail, ou d'une portion de travail, l'accepte avec plaisir quand vous le lui procurez, et l'exécute avec zèle. Le pauvre fait-il par lui-même, pour s'aider et vous seconder, ce qu'il peut, d'après les ressources morales et physiques qui lui restent? Se borne-t-il à accepter le complément qui manque à son insuffisance? Alors vous avez lieu de présumer que l'indigence est véritable. Si, au contraire, il néglige le travail qu'on lui présente ; s'il se relâche quand il est soutenu ; alors doutez.
Il est un second indice auquel on peut recourir avec quelque avantage : l'indigent insiste-t-il pour obtenir un secours en argent , ou bien accepte-t-il volontiers le secours en nature ? Dans ce dernier cas quel est le genre de secours en nature qu'il accepte le plus volontiers? Vous en verrez quelquefois qui, à les entendre, étaientprêtsà mourir de faim, et qui dédaignentdes cartes de soupes économiques , les acceptent de mauvaise grâce, ou qui même vont les revendre. Mais pour tout cela, il faut aller, voir, converser ; il faut surtout continuer ces observations avec méthode, avec une espèce de suite. C'est la condition première, essentielle. 11 n'est point d'art qui puisse faire deviner sans examen.
On ne négligera point sans doute de s'adresser soit au propriétaire, soit au principal locataire de la mai-
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son qu'habite la famille indigente, pour recueillir de leur bouche des informations que , sous plusieurs rapports ils sont en position de fournir d'une manière assez positive : ils diront si le prix du loyer est acquitté régulièrement , si cette famille est paisible , réglée dans ses habitudes, si elle ne donne aucun sujet de plainte. Mais il est essentiel de savoir aussi depuis combien de temps elle habite dans la maison ; les indigens sont sujets à changer souvent de séjour. Si cette famille n'est arrivée que depuis peu dans celui qu'elle occupe, cette garantie n'aura pas beaucoup de valeur; il conviendra donc de remonter plus loin , de prendre encore des informations à son précédent domicile. On consultera aussi les voisins ; mais , on ne recueillera leur témoignagequ'avec une juste défiance : trop souvent la jalousie, les animosités, portent des voisins malveillans à accuser légèrement le malheureux au sujet duquel on les interroge ; souvent aussi la pitié , une complaisance naturelle, les dispose à déguiser les vices, à exagérer les besoins : comment se rendre le délateur d'une famille infortunée? Comment ne pas encourager l'intérêt des personnes qui paraissent prêtes à la soulager.*^
Un observateur exercé peut lire beaucoup dans les traits de la physionomie d'une personne qu'il aspire à connaître ; ordinairement cette expression est mieux marquée, plus sincère chez les individus qui appartiennent aux conditions inférieures de la société, dont les passions sont plus fortes j et qui sont moins exercés à composer leur extérieur. Il ne faut cependant se livrer qu'avec une extrême réserve aux inductions qui peuvent naître de ce genre d'apparences ; nous sommes beaucoup trop enclins à nous laisser prévenir par les
impressions auxquelles elles donnent lieu; la prétention si commune à savoir juger les caractères sur les physionomies expose à de bien nombreuses et graves injustices. Le malheur prolongé , les souffrances physiques produisent quelquefois dans l'expression de la physionomie une altération qui peut être mal interprétée : l'habitude de l'hypocrisie donne quelquefois, au contraire, un air de douceur et de résignation qui nous trompe. C'est en surprenant l'indigent dans des circonstances diverses; en traitant avec lui, en remarquant les changemens qui s'opèrent dans ses traits, suivant le langage qu'on lui adresse, qu'on peut tirer de ces apparences, des lumières plus sûres. On est mieux fondé à présumer avantageusement du caractère de l'indigent, s'il rougit en recevant un bienfait, que s'il répand des larmes; les larmes sont plus aisées à feindre. Les signes qui attestent la délicatesse et un reste de fierté, sont d'un augure favorable pour la conservation de l'honnêteté; mais, l'assurance est un mauvais symptôme; celui qui demande et reçoit sans une ombre d'embarras est au moins familiarisé avec l'humiliation ; on doit craindre que les sentimens moraux ne soient affaiblis en lui , que son âme n'ait perdu l'énergie nécessaire pour lutter conti'e l'adversité et pour lui opposer les ressources que celui qui souffre doit savoir trouver en lui-même.
Nos précautions seront blâmées peut-être par quelque âme délicate et sensible : « Quoi, nous dira-t-on, voulez-vous donc encore flétrir par vos défiances cette infortune déjà si digne de pitié, par cela seul qu'elle est contrainte de s'abaisser jusqu'à solliciter votre assistance ? Osez-vous douter à la vue de ces larmes qui
coulent? Pourrez- vous résister à cette voix suppliante qui vous implore? » — Nous vous paraissons durs, et bien à regret, sans doute. Mais, consentez du moins à une première épreuve très-simple : demandez à ce malheureux qu'il vous donne son adresse précise, et annoncez-lui que vous irez le voir. Peut-être il aura disparu sans même vous répondre. Peut-être vous a-t-il laissé une adresse 5 mais vous allez, vous questionnez. Il est inconnu au domicile indiqué.... c'est ce qui nous arrive tous les jours.
Veut-on voir, par une grande expérience, à quel point le nombre des faux indigens peut être multiplié, à quel point on peut être entraîné par une aveugle facilité à prodiguer envers ceux qui n'y ont point de droits réels, les secours destinés à la véritable infortune? Que l'on compare le tableau des indigens qui étaient admis à participer aux secours publics dans la capitale , avant que l'ordonnance royale du 2 juillet 1816 eût institué le nouveau système des secours à domicile, avec celui qui est résulté des recensemens dressés depuis qu'en vertu de ce système, les bureaux de charité sont assistés par des dames et des commissaixes chargés de la visite des pauvres. On verra qu'à la première époque, le nombre des ménages à Paris, s'élevait à 52,524 et celui des individus secourus à 102,806; tandis que, d'après le recensement de 1822, le nombre des ménages admis n'est plus que de 27,762, et celui des individus secourus, de 54,371; et cependant la population de la capitale s'est accrue d'environ un quart pendant le même intervalle de temps. Le nouveau système de secours, en exigeant que la cause de l'indigence fût exprimée dans le bulletin même d'ad-
DUPAUVRE. a^
mission pour l'indigent, a mis dans la nécessité de rechercher et de déterminer cette cause; il a fait sortir l'indigence prétendue, de ce vague qui offre un voile si facile à l'avarice et à l'indolence.
Veut-on un exemple ? en voici un entre mille dont nous avons été témoins récemment : parmi les pauvres admis par le bureau de charité auquel nous avons l'honneur d'appartenir , et spécialement confiés à nos propres soins, se trouvait la fille Buy, âgée de yo ans, demeurant rue Neuve-de-Seine, n" aS. Depuis plusieurs années elle recevait le pain et les autres secours; fréquemment visitée, elle avait toujours offert l'apparence de la plus extrême misère; elle était dans un dénùment absolu; elle tombe malade; elle ne reçoit de soulagemens que ceux qui lui sont apportés par les sœurs de charité ; elle expire sur la paille, n'ayant pas même de draps à son lit. Quelle surprise! apiès sa mort, on découvre dans sa chambre, soigneusement cachées, douze paires de draps toutes neuves, d'une bonne toile ; on découvre un trésor en espèces qu'elle avait accumulé. Elle s'est cependant privée de tout jusqu'au dernier soupir. Oui nous avons été complètement abusés , nous qui, ici, osons essayer d'indiquer aux autres les moyens de ne l'être pas, et ce n'est pas la seule fois à beaucoup près. Nous le confessons, et notre aveu sera peut-être plus utile que nos conseils.
La première fonction du visiteur du pauvre vient d'être définie. La seconde qui va suivre n'en sera que la continuation. Son regard va pénétrer plus avant encore.