‹ Le visiteur du pauvreChapitre 6 sur 33 · DU CLASSEMENT DES PAUVRES · texte numérisé non relu

DU CLASSEMENT DES PAUVRES

Un bon système de dispensation de secouis suppose trois conditions :

i" Que ces secours soient proportionnés, dans leur quotité, a l'étendue des besoins;

2° Qu'ils soient appropriés, dans leur espèce, à la nature de ces besoins;

3° Enfin que, dans leur prolongation, ils soient mesurés sur la durée de ces mêmes besoins, et gradués sur leur variation.

Ces trois conditions supposent à leur tour que la situation du pauvre a été exactement vérifiée, qu'on a constaté l'étendue, la nature de ses besoins et les changemens qu'ils subissent.

Cette vérification est l'objet de ce que nous appelons le classement des pauvres; c'est la base de tout l édifice qu'une charité éclairée est appelée à construire.

Le grand art de la charité est l'art de mettre les secours en rapport avec les nécessités du malheur. Après s'être assuré de la réalité de l'indigence , il faut donc en déterminer avec soin et les mesures et les limites. Sans cela, on donne au hasard, et , pendant qu'on apporte un secours inutile, on refuse peut-être celui qui était indispensable. Les mêmes soins, au reste, les mêmes recherches, serviront encore dans ce nouvel exa-

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mon; ce sera encore au visiteur du pauvre quil apparliendra d'en accomplir le travail : ce sera ici sa seconde fonction; mais elle exige, comme on le pressent, qu'il entre dans une investigation encore bien plus circonstanciée et plus rigoureuse.

Reprenons les trois conditions qui constituent le rapport des secours aux besoins, et arrêtons-nous un instant sur chacune d'elles.

1° L'indigence entièrement fausse et simulée est beaucoup plus rare, du moins en France, qu'on n'est porté à le croire; elle tend à y décroître chaque jour. Un goût naturel d'activité , une certaine franchise qui est dans nos moeurs, une fierté, un amour -propre même, si l'on veut, qui ne sont étrangers à aucune classe, servent de préservatifs contre cette honteuse tromperie. Mais, rien n'est si fréquent que l'indigence exagérée, c'est-à-dire, une sorte de mélange de la vérité et du mensonge; et il ne faut pas s'en étonner : celui qui souffre s'exagère facilement sa propre misère, il l'exagère aux autres pour mieux émouvoir la pitié. Quand le sentiment pressant de l'infortune a triomphé de la répugnance naturelle qu'on avait à demander et à recevoir, on peut ne plus rougir de demander au-delà du rigoureux nécessaire.

Cependant, donner à l'indigence plus que ne réclame son besoin réel , c'est au fond à peu près la même chose que donner à la fausse indigence; les inconvéniens sont du même genre, quoique dans un degré moindre.

Cette maxime paraîtra peut-être austère, et cependant c'est dans l'intérêt même du malheur bien entendu qu'elle est puisée. Sans doute il est pénible de rechercher ainsi la limite de la souffrance , de mesurer

scrupuleusement le bienfait. Mais le médecin ne se retuse-t-il pas aux désirs de son malade, ne lui impose-t-il pas des privations? Faire le bien pour complaire à son propre cœur, n'est qu'une demi-bienfaisance. Soyez heureux en donnant, rien n'est plus justej mais cette volupté n'est pas le but, elle ne doit pas servir de règle et de mesure à vos dons; elle n'en est que la récompense.

Que le visiteur du pauvre cherche donc à se former une idée nette et précise de la situation de l'indigent. Qu'à cet effet il prenne pour type un état d indigence supposé absolu, en distinguant la situation de l'individu isolé, et celle d'une famille plus ou moins nombreuse.

L'état de l'indigence absolue est, pour un individu isolé, celui qu'il nous offrirait en le supposant privé par les infirmités, des moyens d'exécuter aucun travail, n'ayant d'ailleurs aucune autre ressource , abandonné de tous ses proches. Evaluons, par un chiffre quelconque, la somme nécessaire pour fournir à ce malheureux sa nourriture de chaque jour, le loyer de son asile, l'entretien et le renouvellement de son linge, de ses vêtemens, de son coucher, un peu de chauffage en hiver, et les médicamens qui peuvent lui être nécessaires. Ce chiffre ne sera point absolument le même pour une femme et pour un homme; il ne sera point le même pour un orphelin encore en bas âge. Chez ce dernier, la faiblesse et l'inexpérience produisent pour l'impuissance au travail , le même effet que les infirmités chez les deux autres.

Ce point de départ étant établi, il nous restera à déduire les ressources de divers genres que cet infortuné peut encore se procurer. Un vieillard , quoique décré-

prit, peut encore exécuter qjielque ouvrage, être employé comme gardien; un aveugle conserve des forces qu'il peut utiliser de diverses manières; les infirmités qui laissent l'usage de quelques membres, permettent encore quelques petites occupations. Le malheureux peut avoir un parent, un ami, un protecteur qui lui prête quelque assistance. Ces déductions étant opérées, nous aurons une définition à peu piès exacte de ses besoins. Mais encore faut-il avoir soin de s'assurer si le peu de travail auquel il peut se livrer lui est en effet offert; car, dans ce cas seulement, le produit. présumé du travail devra être déduit du chiffre primitif. Dans le cas contraire, le manque de travail sera un élément nouveau, quoique seulement passager, qui entrera dans la triste addition de ses misères, pour composer le chiffre total.

Après avoir déterminé de la sorte la position du simple individu, nous procéderons de la même manière à l'égard d'une famille, en appliquant une mesure semblable à chacun des membres qui la composent. Seulement nous n'oublierons pas qu'une famille réunie dépense moins que la totalité de ce que dépenserait en particulier chacun de ses membres. Le loyer, le chauffage sont à peu près les mêmes pour plusieurs que pour deux, que pour un seul; l'assistance mutuelle procure de petites économies.

On a coutume de supposer que les enfans au-dessous de douze ans sont en tout à la cliarge de leurs parens. Cependant, par le fait, au-dessous de douze ans, ils peuvent rendre bien de petits services, et souvent ils commencent à gagner quelques centimes; souvent aussi au-dessus de douze ans, ils font un apprentissage qui

exige des sacrifices plus ou moins forts et prolongés. La triple instruction, celle par laquelle l'enfance apprend à lire et à écrire, celle qui l'initie à la religion, à la morale, celle qui le forme au travail, doitêtre mise au rang de ses besoins les pins essentiels : toute occupation lucrative, qui y mettrait obstacle, ne serait pas un gain , mais une perte.

1° Uétendueàn besoin étant ainsi déterminée, donnerons-nous en argent la somme qui y correspond ? Dieu nous en garde ! Qui nous répond que le pauvre, en la recevant, ne l'emploierait pas à un autre usage; qu'il n'en ferait pas un emploi non-seulement mal entendu, mais funeste? Qui nous répond qu'il ne consommerait pas, dès le premier jour, la ressource de la semaine entière ? que, même en employant cet argent à des besoins réels , il saura faire le cboix le mieux entendu , l'acbat le plus économique? Peut-être, s'il était capable de bien prendre toutes ces précautions, il ne serait pas indigent aujourd'hui. Il est si facile de déranger l'économie d'une vie bornée au nécessaire! Pour faire un repas un peu meilleur, on s'ôte les moyens d'être vêtu ou de se chauffer en hiver. Nous-mêmes, ne sacrifions-nous pas souvent l'avenir aux jouissances du moment ? Et le pauvre serait plus sage ! lui qui croit si peu à l'avenir! D'ailleurs, ces détails d'approvisionnemens en nature sont un témoignage sensible de notre active et tendre sollicitude; on est reconnaissant de nos dons, on sera touché de nos soins j on y reconnaît plus que de la bienfaisance; on y voit une sorte d'affection paternelle. Si le pauvre est un véritable pauvre, la vue de nos pièces de monnaie le ferait rougir; mais il aimera à dire: roilà le Ut que je tiens de sa

bonté i et chaque soir il se le rappellera en élevant sa prière à celui qui vêtit le lys de nos champs. De plus , afnule pourvoira tout ceci, il faudra hienque nous devenions le confident du pauvre ménage; confidences aussi heureuses et douces pour lui que pour nous : il sera naturellement conduit à tout nous raconter, à tout nous montrer; on nous évitera ainsi des questions qui eussent pu avoir l'air de la défiance, et qui nous eussent été également péhihles. Nous serons à portée de voir si on a hien conservé, entretenu le peu qu'on possède; si on a convenablement usé de chaque chose : ce n'est point ici une inquisition soupçonneuse; c'est le privilège d'une adoption sincère. Enfin, nous apprendrons nous-mêmes à discerner , à reconnaître le genre, la qualité, les prix, la durée des objets que le pauvre consomme, et qui sont le mieux à son usage; par là nous pourrons construire son petit budget sur des bases positives, porter un jugement certain sur ses vraies nécessités, apprendre donc à mieux observer, par la suite, d'autres indigens, pour apprécier ce qu'il leur faut , et nous garantir de ces évaluations hasardées qui exposeraient à donner trop , ou à refuser l'indispensable.

Ainsi s'établira une seconde énumération ; elle désignera en nature chaque objet nécessaire , les quantités , les espèces : en tête figurera le loyer, viendront ensuite le coucher, le linge, les vêtemens, la chaussure, les layettes des petits enfans : pour l'hiver, on ajoutera le chauffage. Voilà ce qui est commun à tous. Puis viendront deux séries différentes de consonnnations journalières, suivant que l'indigent est sain ou malade : l'une, s'il est malade, comprendra les médicamens, les pansemens, le bouillon, le vin dans 6ertains cas; l'au-

tre, s'il est en santé, comprendra sa nourriture, réglée suivant l'àge, le sexe, le genre de vie et des travaux.

Mais, comme nous l'avons dit, ce qui manque à l'indigent est peut-être aussi du travail, ou un travail complet, s'il jouit de toutes ses facultés et de toutes ses forces, ou du moins la portion de travail dont il est seulement capable, s'il est âgé, infirme ou faible. Voici un nouveau point d'observations. A quelle profession était-il livré jusqu'alors ? Pourquoi ne lui offre-t-elle plus de ressources ? Ne serait-il pas possible de les lui rendre? Quels en seraient les moyens? A défaut, n'y at-il pas quelque autre occupation à laquelle il se trouverait propre ? Quelle serait cette occupation ? Gomment la lui procurer? Dans les deux cas, quels produits pourrions-nous en espérer pour lui ? Peut-il travailler hors de chez lui, ou seulement à son domicile ?

3° Voilà nos deux premiers tableaux dressés; l'état réel du pauvre est bien connu : oui, mais seulement pour le moment où j'ai opéré. Or, tout change : le malade se rétablit, l'individu sain tombe malade; la portion de travail dont l'indigent profitait encore vient à lui manquer; l'enfant grandit, il a des besoins nouveaux; il grandit encore, il peut déjà aider ses parens; la famille s'accroît d'un nouveau-né, ou bien perd l'un de ses membres; une saison rigoureuse survient et déconcerte nos calculs. Que sais-je.f' un parent aisé se découvre. Si nous continuons aveuglément et machinalement le même mode et le même degré de secours , que va-t-il arriver? Là où ces secours cessent d'être nécessaires, ils détournent celui qui les reçoit, d'user des ressources qui lui sont propres, l'excitent à nous abuser, lui ferment la route qui allait le rendre à l'activité et à lin-

nu PAU VUE.

dépendance. Là où ces secours sont insuffisans, où ils n'ont plus de rapport avec les besoins, nous devenons cruels à notre insu, nons laissons notre œuvre imparfaite, nous trompons presque la confiance qu'on avait mise en nous ; dans les deux cas, nous manquons notre but.

Ce double tableau ne sera donc pas seulement le tableau d'un jour, le tableau passager d'une situation variable. Il devra tenir compte des variations gu'amènent le temps et les circonstances.

Pour continuer à noter ainsi l'histoire des petites révolutions que subit l'existence d'un malheureux, il faut de la constance sans doute et de l'esprit de suite. Peutêtre est-ce ce qu'il y a de plus difficile et de plus rare dans l'exercice des devoirs imposés au visiteur du pauvre. Cependant c'est la condition exigée pour continuer à rendre l'assistance utile. Voilà pourquoi les mutations fréquentes de domicile de la part des indigens ont des inconvéniens si graves. A peine vous avez fait connaissance avec une famille, qu'elle vous échappe. Vous aviez voulu dans votre prévoyance, préparer déjà des dispositions pour son avenir; vous n'en pourrez observer les effets. Cette famille rencontrera un autre bienfaiteur; mais celui-ci n'aura point la tradition de vos desseins.

Le visiteur du pauvre a-t-il enfin terminé sa longue et pénible exploration? N'a-t-il pas épuisé la source des renseignemens? Il est désormais bien instruit, sans doute. Point du tout; nous sommes dans l'erreur; il n'a encore observé que les dehors; il lui reste à pénétrer dans de plus intimes secrets. Quoi donc?... Ecoutez : Assis au pied du lit d'un malade, je cherchais à le soutenir, à l'encourager dans ses souffrances; un sou-

pir échappé de sa poitrine me donne des doutes et des anxiétés nouvelles; je le questionne, je le presse j il se tait : je lui parle le langage de l'affection ; il s'attendrit : je lui serre la main ; ses larmes coident... Ah! sa santé est altérée en effet; mais ce sont les chagrins qui l'ont détruite. Long-temps il a dévoré en silence les peines qui oppressaient son cœur. Une faillite avait emporté le fruit de son économie; un ami avait trompé sa confiance; il %'est trouvé chargé des dettes d'autrui; il a tout vendu pour sauver son honneur et acquitter ses engagemens ; tout vendu, jusqu'au métier sur lequel il travaillait nuit et jour pour faire subsister sa famille. Chèi'e famille! il vous dérobait ces secrets terribles, et pendant que ses enfans jouaient sur ses genoux, il frémissait à l'idée de les voir bientôt mourir de faim; il se privait de tout lui-même , et ne se nourissait que de ses larmes, pour donner à ces infortunés le dernier morceau de pain qui lui restait. A la fin, il a succombé ; il a succombé , plus encore sous le poids de la tristesse que sous celui de la misère. — « Ehl que ne me l'avez- » vous dit plus tôt? Ce métier , je vous le rendrai ! Non, » vous n'êtes point seul et abandonné sur la terre : non, M tous les cœurs ne vous sont pas fermés. Un faux ami « s'est dévoilé , vous en trouverez de fidèles. « — J'ai dit;... un rayon de joie a percé le nuage; il est rendu à la vie. — Un autre infortuné que je veux soulager semble me redouter et me fuir. Au milieu de son infortune présente , il semble trembler devant la perspective d'un malheur inconnu. Qu'a-t-il donc? — Il veut s'expatrier ! — Pourquoi ? — Peut-être il est persécuté par un homme puissant, exposé à la haine ou à la vengeance d'un ennemi. Peut-être un procès qu'il ne peut suivre

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achève de le ruiner, quand le juste Irioniplie de ses droits lui eut rendu une honorable aisance. Je découvre son péril. Il me peint tout ce que ses oppresseurs ont de forces pour lui nuire, toute la violence des animosités dont il est la victime. — « Me voici, lui dis-je; » si votre cause est juste, je l'embrasserai , je vous trou- » verai des appuis. Loin de m'etfrayer des obstacles, je » n'en serai que plus fier et plus heureux de vous dé- » fendre. <> Il renaît à la sécurité 5 il est sauvé. — Un autre encore annonce dans ses manières et son langage une éducation soignée; mais il ne m'a jamais parlé de sa famille; je l'ai mis sur la voie, j'ai vu que cet entretien lui était pénible. Qu'apprends-je enfin à force de recherches? Un proche parent, un neveu, un frère peut-être, sont dans l'aisance et le méconnaissent depuis le jour de ses malheurs ; ils rougissent des liens qui l'unissent à cet infortuné , ils en rougissent, quand la seule honte qui dût être empreinte sur leur front, est celle d'une telle indifférence ! Qu'ai-je dit? ce vieillard paralytique, cette femme infirme, ont un fils, une fille qui tiennent une boutique , sont vêtus avec élégance, goûtent les plaisirs, et méconnaissent ainsi les devoirs positifs que les lois nous imposent en même temps que les droits les plus sacrés de la nature ! Est-il possible? hélas, il n'est que trop vrai! On ne voit que trop d'exemples d'infortunés que la cruelle indifférence et l'égoïsme de leurs familles abandonnent ainsi à la pitié publique! Je vole auprès de ces parens dénaturés, je réussis peut-être à les attendrir ; ils se repentent, ils réparent leurs fautes envers celui que leur abandon rendait encore plus malheureux que ses privations ellesmêmes. Si j'échoue , si ces cœurs sont inflexibles , je me

concerte avec le ministère public; la crainte de l'autorité (les tribunaux , si elle ne rendait pas des affections, rendrait du moins quelques ressources à l'assistance matérielle qui était due.

Ames généreuses ! ah ! gardez-vous de penser que vous avez rempli l'honorable carrière qui vous fut ouverte dans ce monde, quand vous avez fait l'inventaire des nécessités extérieures et des ressources qui restent pour y satisfaire, quand vous avez donné un asile, pourvu au vêtement, à la nourriture! Il y a pour vous un ministère plus touchant encore et plus difficile. Pénétrez dans le secret de ce cœur affligé! En rendant la paix du dedans, vous ferez plus que d'apaiser la faim. En rendant l'énergie morale, vous donnerez le courage d'embrasser un travail utile, de mieux supporter la privation et la souffrance. En éclairant la raison et rétablissant l'ordre dans un esprit que le trouble avait confondu , vous le disposerez aux soins de l'ordre et de l'économie. Vos consolations, vos conseils seront plus fructueux peut-être que tous vos dons; ils apprendront à en bien user. Les misères de l'àme ne sont-elles pas aussi des misères? et la charité ne serait-elle indifférente que pour elles seules? Peut-être ces révélations vous seront-elles doublement amères ! peut-être le malheureux n'a-t-il été la victime que de ses propres torts! Alors, encore, vous êtes appelés à le guérir des vices qui le perdent, du moins à tenter la guérison ; alors vous aurez une lumière nouvelle et nécessaire pour vous guider.

Voilà tout ce qu'il faut étudier, découvrir, noter. Peut-être aussi devez-vous taii-e le résultat de vos découvertes, et votre discrétion sera encore une portion de votre bienfaisance.

Si l'indigent s'est présenté lui-même, s'il a sollicité (les secours, le visiteur du pauvre, à l'aide des directions qui viennent detre tracées , pourra se garantir des erreurs, atteindre à des appréciations à peu près exactes, se mettre en mesure déjuger ce qu'il faut accorder aux instances de celui qui implore la bienfaisance publique ou la charité privée. Mais, quoi? le malheur se produit-il toujours de lui-même à nos regards? Le malheur qui se cache n'est-il pas encore plus respectable ? Ah ! sans doute. Une inquiétude me saisit : dans la maison que j'habite vit une famille entière renfermée dans un étroit réduit; on ne la voit point aller et venir, on soupçonne à peine son existence. Un jour je rencontre un des enfans qui la composent; il sanglote ; des mots entrecoupés m'effraient; je le caresse : il me repousse, il s'enfuit; je pénètre chez ses parens; je sais tout. C'est un employé que la vicissitude des temps a privé du poste subalterne qu'il remplissait; il a cherché inutilement de toutes parts à se rendre de nouveau utile; il est trop âgé pour se faire apprenti dans un atelier ; il a épuisé tout ce qu'il possédait; dans l'espérance d'être replacé, il avait pris à crédit la subsistance des siens; il faut payer. Le créancier est survenu; il est là;

on lui montre une chambre nue; il s'irrite Oh ! que

ne l'ai-je su plus tôt? Hier j'avais l'occasion de procurer une occupation à cet honnête homme.... Ailleurs, c'est une femme absolument seule ; sa mise est décente, mais son existence est mystérieuse; elle a de la dignité dans le maintien, de la tristesse sur le front. Que fait-elle? D'où vient-elle? Je m'informe. C'est une veuve : son mari exerçait avec autant de probité que d'exactitude un modeste emploi, avec lesappointemens

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duquel ils existaient tous deux; il avait la perspective d'un avancement; la mort l'a enlevé avant qu'il eût pu l'obtenir; il n'a rien laissé. Hélas! l'infortunée est absorbée par la douleur de sa perte, et sait à peine qu'elle n'aura pas le moyen de lui survivre. Il faudra qu'un secours déguisé vienne, à son insu, soulager sa misère en ménageant sa délicatesse !

Dans les tableaux que nous allions dresser, nous omettions donc une distinction essentielle, celle de l'indigence qui demande, celle de l'indigence qui se cache; nous omettions une circonstance qui doit ajouter encore à notre intérêt et à notre respect, cette pudeur de la fierté que conservent des âmes nobles sous le poids du malheur.

Dans la dispensation des secours , nous allions oublier un genre de secours spécial à certaines situations, l'appui des recommandations et l'efficacité des démarches.

Ceci nous conduit à un dernier ordre de considérations qui sera , pour le visiteur du pauvre , d'une importance particulière.

Pour bien apprécier la vraie situation d'une famille malheureuse, il ne suffit pas d'examiner ses nécessités présentes ; il est bon de s'enquérir aussi de sa condition passée. Les privations deviennent en effet bien plus sensibles pour celui qui est déchu d'une situation aisée; certaines commodités deviennent presque des besoins par une longue habitude d'en jouir; ces sujétions se multiplient et deviennent plus impérieuses dans la vieillesse : les peines morales qui viennent se joindre aux souffrances physiques, s'accroissent aussi en raison de la différence de la condition ancienne comparée à

colle «jui lui a succédé. Nous avons eu occasion de rencontrer parmi les indigens irjscrits au contrôle d'un bureau de charité, des veuves d'officiers décorés, de notaires , de marchands, des filles d'anciens magistrats, d'anciens avocats, des gens de lettres, des artistes, des officiers en retraite sortant des hôpitaux. Quels sont ceux qui ne peuvent être frappés par les coups de l'adversité? L'éducation que ces personnes ont reçue, la situation qu'elles ont occupée dans la société, les rend naturellement plus susceptibles, les dispose à être plus exigeantes, commande aussi plus de ménagemens et d'égards. Dans de telles circonstances, il conviendra de modifier et le choix et l'étendue des secours offerts; quelquefois il conviendra d'abandonner la règle si sage et si utile d'ailleurs qui prescrit de n'accorder que des secours en nature; il deviendra nécessaire de montrer aux infortunés atteints par de semblables revers une juste confiance, en leur laissant à eux-mêmes le soin d'employer 1 argent qu'on leur fait accepter. On ne saurait trop le répéter : en cette matière comme en beaucoup d'autres, il n'y a point de règles absolues; tout est relatif; les formules générales peuvent servir de termes de comparaison , mais elles ne sont point un modèle auquel on puisse aveuglément et forcément rapporter tous les cas particuliers. Plus le visiteur du pau-vre s'approchera de ceux auprès desquels il est envoyé, plus il sera frappé de ces différences. Les objets ne se ressemblent et ne se confondent qu'aux regards de celui qui les voit de loin et en passant.

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