CHAPITRE V
DE LA MANIÈRE DE RENDRE l'aUMÔNE UTILE A CELUI QUI LA DONNE.
Un bon roi de la Cochinchine avait fait peindre, sur les lambris d'une salle de son palais , toutes les misères humaines qu'il était en lui de prévenir et de soulager, et cette salle était celle où il passait habituellement la journée. Que ne décore-t-on des mêmes peintures les panneaux des salons de nos riches ! Il y a cependant une chose meilleure encore : c'est de leur montrer la réalité.
Elle inspire peu de confiance cette sensibilité pour le malheur qui s'alimente par la lecture des scènes factices, par la vue des tableaux imaginaires. Il y a loin des rêveries de l'imagination à la charité du cœur. Tel aura pleuré en lisant dans un roman le désastre d'une famille et la générosité du libérateur, qui passera d'un œil sec devant la porte d'un misérable , qui contemplera peut-être avec plus de répugnance que d'attendrissement, un spectacle qui n'a plus rien de pittoresque.
Cependant quel livre vaudra un spectacle semblable ? A quelle école pourrons-nous recueillir de plus riches instructions? A quelle source pouvons-nous puiser des forces plus abondantes, des facultés plus inattendues ?
Je tremble de toucher à ce sujet, tant il est profond et grand. Quelques faits parleront mieux.
n Armand est un honnête homme; il ne tracasse personne, il ne fait de mal à qui que ce soit. Il entend fort bien les affaires, il s'y livre; elles occupent sa vie. Du reste, il vit comme tout le monde; il déjeune, dîne, dort, il lit son journal, il cultive ses relations de société. Ses jours roulent dans ce cercle uniforme. Son hori2on ne s'étend point au-delà. 11 ne soupçonne pas lui-même la vulgarité de son existence ; il ne sent pas combien est glacée la température de l'atmosphère où il respire. Il remplit ses devoirs extérieurs; il va à la messe fort exactement les dimanches; car il faut être régulier; mais il ne saurait comprendre les secrets de la vie morale , les hautes destinées de notre nature , la sublime vocation de Thomme; il ne voit qu'une spéculation idéale dans les maximes des sages sur cette matière; il est presque tenté de sourire des illusions de ceux qui s'élèvent à de telles idées; pour lui, il n'a pas de temps à perdre pour philosopher. Un jour ; cependant, je prie Armand de m'accompagner dans une visite chez un malheureux; il ne peut; il a un rendezvous; l'ordre de sa journée ne saurait être dérangé ainsi; d'ailleurs, ne ferais-je pas mieux que lui? Il me prie de me charger de son tribut, pour concourir du moins à mon dessein : vous donnerez, me dit-il, en mon intention. Je l'entraîne toutefois, quoiqu'il en prenne un peu d'humeur. Nous entrons en conversation avec cette famille ; elle a aussi ses affaires; Armand se les fait expliquer; je disparais sans qu'il s'en aperçoive, je le laisse seul au milieu du cercle affligé. Il donne un conseil utile ; il se charge par complaisance d'une démarche nécessaire; il a découvert des mystères d'infoi'tunes qui lui étaient inconnus; il a obtenu la confiance ;
il a eu le bonheur de rendre un service. Ces pauvres gens sont admis chez lui. Je le revois quelques jours après, je lui fais mes excuses de l'avoir détourné de ses affaires. Mais quoi ! ce n'est plus le même homme ; l'expi'ession de sa physionomie a changé; il me serre la main; il est plus affectueux que je n'avais coutume de le voir. Ses entretiens prennent une autre direction; il me fait diverses questions sur les objets de ma sollicitude; il commence à concevoir qu'on n'est pas uniquement créé et mis au inonde pour faire un établissement, vivre à son aise, en paix avec ses voisins. J'ai trouvé un livre sur sa table. Il a découvert qu'il y a une région supérieure dont les influences peuvent ennoblir et animer l'existence monotone des intérêts terrestres. Que s'est-il donc passé? vous le savez. »
« Madame de V^* est une femme aimable et douce; sa maison est pleine d'agrément pour ceux qui la visitent; la grâce et la gaîté répandent sur son commerce un charme inépuisable; elle est bonne, et sa bourse m'a toujours été ouverte pour les pauvres. Mais les entretiens sérieux l'ennuient , tout effort lui serait pénible; elle veut que chaque chose aille toute seule; l'intimité serait même pour elle une fatigue; ses enfans sont en pension; son mari est au bureau; elle a , pour remplir les heures de la journée, ses sociétés, sa toilette, une surveillance rapide de son ménage, et c'est bien assez; elle aime la pompe des cérémonies religieuses , et goûte peu les lectures sérieuses. En un mot, sa vie est fort bien arrangée pour former un rêve paisible et doux jusqu'au jour du réveil. J'ai voulu aussi obtenir que madame Y*** m'accompagnât une fois : — Ah , Dieu ! rien n'est plus impossible ; non-seulement le ré-
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(luit où il faudrait monter est trop élevé ; mais la puanteur, la saleté, lui inspirent une répugnance insurmontable; les manières grossières lui sont antipathiques. Toutefois , j'obtiens un jour par surprise, ou de sa complaisance, ce quelle jugeait impossible. Voilà que je la retrouve le lendemain auprès du lit du malade qu'elle avait visité avec moi; elle y est revenue à mon insu. Mais quoi ! ce n'est pas tout : la distribution de ses heures est changée; son mari la retrouve plus tendre; l'éducation de ses enfans lui inspire une sollicitude plus active; ses amis découvrent dans ses entretiens l'expression d'une sensibilité qu'ils ne lui soupçonnaient pas; sa piété est devenue recueillie, sans cesser d'être indulgente. Que s est-il donc passé? vous le savez. — Ah! quel tuteur j'ai trouvé pour une pauvre famille! J'avais visité plus d'une fois cette famille, questionné le portier , les voisins , le propriétaire , pris mes notes. Eh bien I voilà madame de V*** en quelque sorte établie dans la maison; ce que j'ignorais , elle l'a su en un instant ; ce que je voulais procurer , elle y a pourvu ; il faudrait seulement que je l'avertisse peut-être pour lui apprendre à être économe dans ses bienfaits. «
« Albert est jeune encore; il est léger, ami du plaisir, il s'effraie moins de la dissipation , que de l'ennui; il avait du talent naturel, mais il n'a pu s'assujettir à le cultiver par l'étude. Dorante est dissipateur et prodigue, par ostentation et par vanité. Le premier, d'ailleurs, a de bonnes qualités, c'est un ami dévoué; le second vit honorablement et ne fera rien d'ignoble; mais le temps de l'un, la fortune de l'autre, s'évaporent sans rien produire d'utile. Irons-nous chercher parmi leurs pareils des visiteurs du pauvre? Essayons.
Madame de P*** est une femme de beaucoup d'es* prit; on prétend qu'elle a une sensibilité extrême. Elle lit beaucoup; sa table est surtout chargée de romans; elle se pâme au récit du moindre accident; il faut la ménager pour lui apprendre une chute de cheval; elle ne peut voir un couvreur sur un toit; on ne parle pas de la vertu d'une manière plus sublime; on n'est pas plus éloquent en s'exallant sur les intérêts de l'humanité ; ses amis, ses amies l'admirent. Cependant elle ne donne pas; on dit même qu'elle paie peu ses dettes et traite assez mal ses ouvriers ; sa maison est dans le désordre; on ne fait pas l'éloge de son humeur. Il ne paraît pas qu'elle sache répandre le bonheur autour d'elle, ni le goûter elle-même. Irons-nous tenter aussi de lui confier un patronage ? Essayons.
J'ai essayé. Albert m'a suivi sans réflexion; Dorante ne pouvait hésiter à faire une chose convenable et digne ; madame de P*** a trouvé quelque chose de piquant dans cette aventure ; elle y entrevoit le texte d'un récit dramatique. Cependant, quelque temps après, Albert est rentré en lui-même, son bon cœur a éclairé sa raison; la vanité de Dorante est devenue une fierté bien entendue; il règle ses dépenses et décore sa vie en devenant l'appui de l'infortune persécutée; madame de P*** est devenue simple, naturelle; le bonheur renaît autour d'elle; en donnant, elle cache son active
générosité Albert tombe malade; Dorante éprouve
un revers de fortune, madame de P*** pleure un enfant ; ils supportent ces épreuves avec courage.... Qu'est-il donc arrivé? vous le savez.
Ce qui est arrivé , le voici : le premier mouvement , en entrant dans l'asile de l'infortune, a été un mouve-
nient de surprise , et presque d'horreur pour celui qui ignorait ces grandes épreuves envoyées à l'homme par la Providence. 11 a découvert un aspect nouveau de la vie humaine, qu'il soupçonnait d'une manière vague, mais qu'il n'osait pas se définir. Cependant la voix de la créature de Dieu s'est fait entendre; le regard du vieillard languissant a rencontré le regard de l'homme du monde ; les larmes d'une veuve ont coulé; de petits enfans se cachaient éplorés; quel cœur ne se fût attendri ? L'homme du monde a jeté les yeux autour de lui; il n'a vu que le dénuement et les traces du désespoir; il a interrogé, et il a recueilli des détails déchirans. Une faculté, une puissance jusqu'alors assoupie, s'est réveillée au fond de lui-même; sa distraction a cessé; il est rentré pensif, il a involontairement médité, il s'est interrogé; sa pensée a franchi les limites étroites du présent, des choses matérielles. Bientôt le soulagement qu'il a porté, les bénédictions qu'il a reçues, lui ont fait entrevoir un ordre inconnu de jouissances. La confiance qu'on lui témoignait, ces bras levés vers lui pour lui annoncer ce qu'on attendait de son appui, lui ont imposé un engagement sacré. Bientôt il a jugé combien il était facile, avec plus d'ordre et d'économie, avec un meilleur emploi de son temps, de produire le plus beau fruit qui soit sur cette terre, le bonheur d'autrui. Son âme s'est ouverte à un nouvel ordre d'affections : il est entré dans la vie morale , la seule réelle ; l'asile du malheur est devenu pour lui une école; une bonne action l'a introduit aux autres vertus. »
Humanité, sainte humanité, tu triomphes, et tu triompheras toujours loi'sque ta voix ne sera pas interceptée par nos habitudes vicieuses! tu triompheras dès
bo ~ LEVISITEUR
que, entre celui qui souffre et celui qu'il invoque, ne s'interposera pas le rempart élevé par le luxe et l'orgueil ! Brisez cette barrière funeste ! rendez l'un à l'autre ces deux frères séparés par une distance énorme ! Voyez comme, dans la nature, l'humble source s'alimente du trop plein de ce lac immense, comme le petit oiseau place son nid sous le feuillage du chêne; laissez , laissez l'infortune s'abriter sous le bonheur ! Qu'ai-je dit? le bonheur!... Il m'effraie, il me fait trembler! laissez le bonheur fragile qu'on croit goûter ici s'abriter sous les bénédictions de l'infortune!
Humanité, sainte humanité, tu triomphes, et avec toi un noble et touchant cortège d'affections généreuses! placée sur les confins du ciel et de la teiTC, tu montres , là le bien à faire , ici sa récompense ! Ta voix enseigne la religion dont la pitié est la messagère! Ta voix enseigne la sagesse; c'est en compatissant aux misères d'autrui que nous découvrons souvent les nôtres, celles que nous ne soupçonnions pas. Il y a une indigence bien plus funeste que celle des piivations extérieures : l'indigence de l'âme. Eh bien! c'est auprès du pauvre , c'est dans les saintes émotions de la sympathie, qu'elle puise ses remèdes : c'est là que l'homme retrouve toutes ses facultés. Je m'arrête : j'aurais trop à dire si je disais tout ce qui s'offre à ma pensée, tout ce qui remplit mon cœur.
Mais non; un mot encore! Pénétrons plus avant dans les maladies morales de l'humanité!
Pourquoi se réfugie-t-il dans la retraite, pourquoi fuit-il le commerce du monde, cet homme de bien qui pourrait être encore si utile à ses semblables? Quelle est cette indifférence dont il semble atteint pour toutes
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les choses humaines, lui que nous connûmes doué d'une ànie si ardente et d'un zèle presque; enthousiaste pour ce qui intéresse la société, le bien public? Il a trop expérimenté, connu de trop près la société; il a éprouvé de cruels mécomptes; il a été abusé; il a découvert les odieux secrets de l'hypocrisie, de la perfidie; ses intentions ont été méconnues. Le bien ! il ne croit plus à la possibilité de le faire. Son cœur attristé a renoncé aux douces espérances qui ravissaient ses jeunes années; il n'y voit plus que de chimériques illusions... Non, non, c'est vous-même que de funestes illusions égarent ! il vous reste encore des moyens faciles de ranimer, de consacrer votre vie ! venez avec moi; pénétrons dans cet asile sombre et noir! c'est une veuve ; trois petits enfans l'entourent ; sa santé est délabrée. Ecoutons le récit des disgrâces qui l'ont accablée! déjà elle éprouve un soulagement en nous voyant attentifs, en trouvant des cœurs qui consentent à l'entendre. Pourrions -nous l'abandonner? Nous reviendrons. Il faudra nous occuper de ses intérêts, guider son inexpérience, lui aider à procurer une bonne éducation à ses enfans, y veiller nous-mêmes , quelque jour les mettre en apprentissage. Cette fois du moins vous ne serez point trompé. Les regrets ne seront pas votre récompense. Les hommes vous avaient méconnu; ces pauvres gens sauront vous comprendre.
Quel est ce jeune homme dont l'air me paraît troublé, abattu, quoiqu'il annonce quelque chose de distingué? Il a l'air de traîner un poids importun ; il cherche la distraction, plutôt qu'il ne la trouve. Son œil exprime un découragement, des regrets sur lesquels il voudrait peut-être s'étourdir. Infortuné! il aimait la
vertu ; il a eu le malheur de faire une faute. Plus sa présomption étant grande , plus son humiliation lui pèse: il désespère presque de lui-même. Hélas! bientôt peut-être, de sombres doutes vont s'élever dans son esprit ; il les accueillera pour s'excuser à ses propres yeux. Un abîme s'ouvre sous ses pas , et ses forces l'abandonnent !... Où fuis-tu? viens! viens avec moi! prêtes l'appui de ton bras à ce vieillard chancelant ! aidons-lui à regagner sa triste demeure! il y rentre, sans avoir pu satisfaire sa faim; il y trouve à peine un peu de paille pour se reposer ! Tu t'attendris! il lit dans tes yeux l'espoir d'être soutenu pendant le peu de jours qui le séparent de la tombe ! et cet espoir ranime ses forces ! la confiance qu'il place en toi , tu ne la tromperas pas! tu y as déjà répondu en secret! Va, ton cœur est encore fait pour la vertu ! tu peux te réhabiliter à tes propres yeux ! accomplis la bonne action , et tu retrouveras un avenir, un avenir digne de tes ambitions primitives ! les bénédictions d'un vieillard te rendront ta propre estime!
Un jour, tourmenté par des contrariétés, des tracasseries, vexé par des injustices, j'avais de l'ennui, même de l'humeur. Je sors pour respirer l'air. Un petit enfant me rencontre, me reconnaît, m'aborde. — « Venez voir, s'il vous plait, ma pauvre mère! elle est malade. » — Je me laisse conduire... Oh! quelles puérilités que ces petites traverses de la vie , dont nous daignons nous affecter! que sont-elles auprès des véritables infortunes?
Depuis long-temps ma santé élait altérée, condamné à un état habituel de langueur, je m'attristais, je m'inquiétais; de vives douleurs aiguës venaient par intervalle
me faire sentir leurs atteintes; j'étais condamné à de nombreuses privations, (^h ! combien l'exercice de la patience est difficile ! combien de fois j'étais prêt à murnmrer! quand finira cette épreuve? aurai-je le courage de la supporter jusqu'à son terme?... Je me trouve chargé de donner un avis sur le choix à faire entre plusieurs indigens qui aspirent à une place vacante et disponible dans un hospicej je dois vérifier leur situation, pour reconnaître leurs droits , comparer ensuite. O ciel ! oserais-je me plaindre , moi qui suis entouré de tant de soins ! quel tableau s'est offert à mes regards ! quelles sont mes misères auprès de celles qui font ambitionner avec tant d'ardeur, un asile à l'hospice, et lorsque encore cette ambition ne peut être remplie ! J'ai appris à souffrir.
Un revers de fortune m'a frappé; ma situation s'en trouve entièrement changée ; il faut réformer tout l'arrangement de ma vie. Aurai-je le courage de me résigner à tant de sacrifices ?... J'entre chez un père de famille, infirme ; le travail de ses mains ne peut plus soutenir sa femme et ses enfans ; la faim, le froid les assiègent... J'ai appris à supporter les privations; j'ai découvert que je suis encore dans l'abondance... Ne puis-je pas encore partager avec eux quelque chose de ce qui me reste ? Ah! oui, je suis riche encore.
Oh! cette fois, l'infortuné que je visite est réellement moins à plaindre que moi. Quel que soit le poids des adversités qui pèsent sur lui, il est entouré du moins des objets de ses affections : sa fidèle épouse est à ses côtés; ses enfans lui sourient; un véritable ami lui
reste Hélas ! le ciel m'a soumis à des épreuves qui
lui sont inconnues! mon âme a été brisée par la dou-
leur; le deuil est mon partage, la tombe ma seule espérance : elle me réunira à ceux pour lesquels je vivais! seul sur la terre, que deviendrais-je?... Mais en visitant celui qui n'a perdu que des biens matériels , je découvre que je puis consoler le malheur d'autrui ; quelle lumière! il me semble recevoir un message que m'envoient du haut du ciel ceux que je pleure ici-bas. Ils m'enseignent que je puis les honorer en faisant du bien, conserver avec eux un commerce sacré par de bonnes actions. J'aurai le courage de survivre et d'accomplir ma tâche sur la terre.
nu PAUVRE.