A. JOLIVET
Professeur honoraire de langues
et littérature Scandinaves à la Sorbonne
HENRIK PONTOPPIDAN
Importance historique
N a dit à propos des comédies de Holberg que si toute autre source d'information nous manquait sur la vie du Danemark à son époque, ses comédies suffiraient à en évoquer à nos yeux tous les aspects. On peut en dire autant des romans et des nouvelles du romancier Henrik Pontoppidan. L'imagination chez lui est nourrie d'observations exactes et précises. On entrevoit en filigrane dans son œuvre, l'histoire du Danemark à une époque particulièrement féconde et mouvante, disons le laps de temps qui s'écoule entre 1850 et 1920, pendant lequel s'est opérée la grande transformation politique, sociale et religieuse, d'où le Danemark moderne est sorti.
Pontoppidan a vécu les événements qui se déroulèrent entre ces deux dates, et il les a observés avec une clairvoyance singulière et l'on se rend bien compte qu'il prend parti. Mais son esprit critique n'est jamais en défaut. Il sait reconnaître le courage, l'intelligence, la bonté, mais il ne laisse pour autant échapper aucune faiblesse. Le tableau qu'il trace est exact et complet.
On sait que jusqu'en 1848, au Danemark, le roi gouvernait en souverain absolu, assisté de collèges dont il choisissait lui-même les membres. Il existait bien depuis 1834 des assemblées d'Etats
pour les différentes parties du royaume, mais leurs attributions étaient uniquement consultatives, le roi gardait son pouvoir absolu de décision. Toutefois l'opinion réclamait une véritable constitution avec un parlement qui n'aurait plus seulement voix consultative, mais pouvoir de voter des lois. Le souverain fit droit à ces demandes, et une Assemblée constituante élabora une Constitution qui fut promulguée le 5 juin 1849. Le droit de vote était accordé à tous les citoyens âgés de 30 ans qui n'étaient ni en instance de faillite, ni frappés d'interdiction, ni au service privé d'un maître sans posséder de foyer à eux. Le parlement comprenait deux chambres: la chambre basse élue au suffrage direct, la chambre haute élue au suffrage indirect.
Cette Constitution ne s'appliquait qu'au royaume proprement dit, et non aux duchés du Slesvig et du Holstein. En 1863 le gouvernement accorda au Holstein une Constitution particulière et promulga une Constitution commune pour le royaume et le Slesvig. Cette décision devait amener la guerre.
Après la défaite en 1864 et la perte du Slesvig, on modifia la Constitution existante dans un sens réactionnaire: un nouveau système électoral basé sur la richesse, assura une majorité de droite à la chambre haute. Mais en 1872 il y eut à la chambre basse une majorité de gauche et le chef de la gauche réclama que les ministres fussent choisis parmi la majorité de la chambre basse. On ne tint aucun compte de cette demande et une lutte violente, exaspérée, commença: la chambre refusa de voter l'impôt, le gouvernement passa outre; dans certaines régions la population refusa de payer l'impôt; un attentat manqué eut lieu contre le premier ministre Estrup, et le gouvernement créa, pour maintenir l'ordre, un corps de gendarmerie, ce qui porta au comble la colère des opposants. C'est en 1901 seulement que le roi prit ses ministres parmi la majorité de gauche.
Enseignement populaire
En même temps les conditions d'existence et la mentalité des paysans changeaient dans la seconde moitié du siècle. Ceci est
dû à la façon dont les Danois ont réussi à organiser l'enseignement du peuple. Ils avaient de bonnes écoles primaires dirigées par des maîtres compétents, dont la qualité n'a pas cessé de s'améliorer. Mais, à côté des écoles officielles, ils ont créé un type d'école spécifiquement danois, destiné à la classe rurale, et précisément pour lui permettre d'occuper dans la vie du pays la place qui lui était due. Ce sont les écoles supérieures pour le peuple.
Il convient d'en parler en détail puisque Pontoppidan enseigna lui-même dans l'une de ces écoles, qu'il en connaissait exactement l'esprit avec ses mérites et ses défauts, et que plusieurs de ses personnages sont imprégnés de cet esprit.
Les écoles supérieures populaires ont eu pour promoteur un homme qui exerça une action profonde sur le développement du peuple danois au XIX^ siècle, N. F. S. Grundtvig. Né en 1783, il subit l'influence du romantisme qui, au début du XIX® siècle, renouvela la littérature danoise et choisit comme source d'inspiration l'histoire et les traditions nationales. Grundtvig pour sa part ne cessa d'étudier la vieille mythologie Scandinave, les légendes héroïques où s'expriment l'âme du Danemark et sa glorieuse histoire au Moyen Age. Il ne pouvait concevoir ni admettre que la culture inculquée aux jeunes Danois fût purement humaniste, latine, c'est-à-dire étrangère à leurs traditions et à leur esprit, morte comme la langue où elle était contenue. Toute culture doit être nationale; c'est l'histoire du Danemark qui seule peut intéresser les Danois et les émouvoir; ce sont les légendes, les récits, la poésie de leur propre peuple qui peuvent toucher leur âme, l'enrichir et la cultiver.
Ainsi Grundtvig conçut un enseignement fait pour le peuple, de caractère historique et national, baigné d'esprit chrétien si l'on entend par christianisme, non pas un système rigide de dogmes, mais une parole vivante qui parle au cœur et qui l'émeut. De 1831 à 1837 il ^^ cessa, dans des articles et des brochures d'exposer son plan pour créer des écoles supérieures populaires où l'on instruirait la jeunesse danoise. Et son idée finit par triompher: des écoles furent fondées, nombreuses, selon les principes qu'il avait
indiqués, et elles connurent un succès qui pendant près d'un siècle ne s'est pas démenti.
Fondées par des particuliers, surveillées seulement et plus tard subventionnées par l'Etat, elles sont assez différentes les unes des autres pour ce qui est de l'importance et de l'organisation, mais l'esprit qui les anime est le même. Ce sont des internats où l'on reçoit pendant un certain nombre de mois des jeunes hommes et des jeunes filles ayant une vingtaine d'années, l'âge où les idées s'affermissent et où le caractère se forme. C'est un enseignement qui se propose d'instruire des hommes, des citoyens, et pour lequel il faut une certaine maturité. Aucune obligation ne contraint les élèves à fréquenter ces écoles; ils viennent parce qu'ils éprouvent au fond d'eux-mêmes le désir de se cultiver, et l'expérience a montré que plus d'un jeune paysan attendait avec impatience le moment où il aurait l'âge requis pour s'y rendre à son tour.
Cet enseignement est libre et désintéressé, il ne se propose pas d'initier à la technique d'un métier, et encore bien moins de préparer quelque diplôme. Le but est d'exercer l'intelligence et de lui fournir les connaissances nécessaires à chaque époque pour être un membre utile de la communauté danoise. L'histoire est donc enseignée pour mieux comprendre l'époque présente et pour se faire, sur les questions actuelles et vitales, une opinion exacte et bien motivée. En même temps on s'efforce d'initier les élèves à la littérature et à l'art, où réside la beauté des œuvres qui constituent le patrimoine national. On rapproche donc cette jeunesse campagnarde de la bourgeoisie cultivée, on comble le fossé qui existe en d'autres pays entre les classes dites supérieures et la masse du peuple. Et l'on prépare un nombre de plus en plus grand de Danois à prendre part à la gestion des affaires publiques.
Ainsi les paysans s'éveillaient à l'esprit politique, ils avaient leurs journaux, leurs réunions surtout, où ils discutaient entre eux de leurs intérêts ou écoutaient la parole de ceux qui avaient pris en main leur cause. Presque chaque village avait sa maison de
réunion et dans de grandes occasions on organisait en plein air des assemblées où les gens accouraient de toutes parts pour entendre un chef politique, un directeur d'école populaire, parfois un simple paysan qui avait su gagner la confiance de ses compagnons de lutte. On trouve dans un roman de Pontoppidan, La Terre promise^ la description d'une de ces assemblées.
Pauvreté des ouvriers agricoles
Mais il est une partie de la population rurale qui restait en dehors de ces progrès. Ce sont les ouvriers agricoles ou husmaend. Il y avait une différence considérable entre un fermier et un husmand. Ces ouvriers possédaient le plus souvent à bail une maison et un lopin de terre dont le rapport ne suffisait pas à les faire vivre, eux et leur famille. Ils devaient donc chercher du travail dans les propriétés seigneuriales ou les fermes; leur bail souvent leur faisait obligation de fournir ce travail pour conserver le droit d'habiter leur maison. Il semble bien que leur position ait été à peu près partout misérable. Leurs maisons étaient des taudis, et même en observant l'économie la plus stricte, ils n'arrivaient qu'à peine à gagner la nourriture quotidienne. Sur leur existence jusque vers la fin du siècle dernier, on peut lire des descriptions de ce genre: « Quel triste spectacle en bien des endroits que ces lopins sur lesquels vivaient les ouvriers! Généralement leurs cultures ne montraient que des jachères, quelques céréales à longue tige et des champs d'herbe le plus souvent misérables. Le cheptel était à l'avenant: une vache, au plus deux, généralement étiques, un cochon, rarement deux, et quelques poules. La nourriture des bêtes était de mauvaise qualité, c'est pourquoi elles ne prospéraient pas. Il apparaissait qu'à la longue un pareil système conduirait à la faillite du sol. Ajoutons que le peu de beurre et les quelques œufs que la femme du husmand mettait de côté pour la vente, lui étaient généralement fort mal payés ».
Leurs baux n'étaient pas à vie et encore moins héréditaires. Quand les husmaend ne pouvaient plus travailler, il leur fallait quitter leur maison et leur lopin de terre pour finir leurs jours
à l'asile des pauvres. Ces asiles étaient administrés par les communes avec une parcimonie voisine de la cruauté. Sans doute le Danemark peut être fier à bon droit de sa législation sociale. Et il est louable, en un certain sens, que dès l'époque des grandes réformes, dès le début du siècle dernier par conséquent, il ait été établi, par la loi, que la société avait des devoirs à l'égard des pauvres. Mais la reconnaissance d'un devoir est une chose, l'application en est une autre. Vers le milieu du siècle, en tout cas, et pendant de nombreuses années encore, tomber à l'asile des pauvres était considéré comme la pire déchéance et le plus affreux malheur.
Les conditions d'existence des husmaend ont fourni le thème de romans indignés (ainsi ceux de Johan Skoldborg). Pontoppidan, lui aussi, nous le verrons, y a puisé la matière de ses premières œuvres.
La vie religieuse
Il convient maintenant, dans cette présentation du Danemark, de faire une place importante à la vie religieuse. Elle joue encore au Danemark, en dehors de certains cercles, un rôle de premier plan. A l'époque où nous nous plaçons, celle de Pontoppidan, on peut bien dire que les protagonistes des conflits dont on vient de parler et les masses qu'ils dirigeaient, trouvaient dans leurs convictions religieuses les raisons de leur conduite.
Dans l'église danoise on peut distinguer trois tendances: il y a d'abord l'église officielle, qui administre exactement l'héritage de Luther et prend les livres saints comme base de son enseignement et de son credo. Elle était encore au début du siècle dernier empreinte de rationalisme, mais, au cours du siècle, elle avait porté son intérêt avant tout sur des questions d'éthique chrétienne, et avait insisté de plus en plus sur les valeurs humaines de l'altruisme et de la charité. C'était l'égHse de Mynster et de Martensen. Elle manquait assurément de dynamisme et pouvait être un refuge commode pour ceux qui demeuraient étrangers aux autres tendances.
Une seconde tendance était le grundtvigianismc. L'inspirateur, Grundtvig, plaçait l'essence du christianisme, non point dans les textes sacrés vulnérables à la critique, mais dans le credo et dans la parole vivante telle qu'elle s'était transmise de génération en génération depuis les apôtres. Elle établissait un lien spirituel indissoluble entre tous ceux qu'animait cette parole. La vie religieuse n'est pas seulement une confession, c'est une puissance en nous qui anime et dirige nos actions. Religion active et optimiste : le chrétien doit être reconnaissant à Dieu de la vie qu'il lui a donnée et s'efforcer en toute circonstance d'en faire un usage utile et salutaire pour la communauté. Grundtvig lui-même et ses partisans prirent une part active aux conflits politiques, et leur lutte pour la liberté s'accorde bien avec leur idée optimiste de l'activité humaine. Ils combattirent longtemps et finirent par obtenir (en 1873) malgré l'opposition de la Chambre haute, le droit pour les fidèles de choisir eux-mêmes leur pasteur et de former des communautés groupées autour de celui qu'ils avaient choisi.
La troisième tendance, Indre Mission (Mission à l'intérieur du pays, par opposition aux missions envoyées pour la conversion des peuples qui ne connaissent pas le christianisme) est plus dynamique encore que le grundtvigianisme, mais d'une tout autre façon. Le chrétien doit concentrer son effort sur l'unique point nécessaire, c'est-à-dire le salut, donc accorder assez peu d'importance aux activités du siècle; la mission a pour but d'amener les indifférents, les tièdes, les ignorants à songer à tout instant à leur salut, ce qui indique fâcheusement qu'en certains cas au moins on s'occupera des affaires d'autrui, et que, là où l'exhortation sera insuffisante, on aura recours peut-être à d'autres moyens de pression. Le but était de porter partout où il était nécessaire l'avertissement de Dieu: ce qui implique une grande activité de missionnaires, toujours en tournées pour évangéliser leurs semblables, l'organisation de communautés pour les recevoir, de maisons ou foyers pour leur permettre de prêcher, la création d'associations comme celle des jeunes hommes chrétiens et celle des jeunes femmes chrétiennes. On sait comment le grundtvigianisme et V Indre Mission sont placés face à face dans le drame de Kaj Munk: Ordet (La Parole).
Ainsi se résume — à grands traits — la société danoise au moment où Pontoppidan va commencer à l'observer et à la décrire. Nous verrons comment il a élaboré et modelé la matière qui lui était offerte.
L'enfance et la jeunesse de Pontoppidan
Henrik Pontoppidan naquit le 24 juillet 1857 à Frédéricia, où son père, Dines Pontoppidan, était pasteur. Mais il n'a de souvenirs précis que de son enfance à Randers où son père fut nommé en 1863. La lignée des Pontoppidan était ancienne; depuis qu'un ancêtre au XVII^ siècle avait pris le nom latinisé de Pontoppidan, parce qu'il était régisseur du domaine de Broby (bro = pons, by = oppidum), ses descendants s'étaient répandus à travers le pays et avaient fourni à l'église luthérienne un grand nombre de ministres. Il est utile de rappeler le souvenir de l'évêque Erik Eriksen Pontoppidan qui avec l'un de ses fils composa une grammaire danoise dans le dessein de rehausser le culte et le renom de la langue nationale. Du côté de sa mère, le romancier comptait aussi parmi ses ascendants un grand nombre de pasteurs.
Il avait donc comme ancêtres des hommes depuis longtemps habitués à manier la langue danoise dans leurs prêches et dans leurs écrits. Son père, Dines Pontoppidan, avait, pour raison de santé, fait ofifîce de pasteur sur un navire. Il avait été en Amérique et avait rédigé une relation de son voyage.
Pontoppidan est demeuré très attaché à la ville de son enfance: il en parle et il la décrit avec une sorte de tendresse. On trouve cette phrase dans ses Mémoires: « Combien en est-il, de ceux qui eurent le bonheur de passer leur jeunesse à Randers, qui puissent sans un battement de cœur écouter les noms familiers : Gudenaaen, Aborrekrogen, Fladbro, etc.?... ». C'est là qu'il devait vivre un des plus tristes épisodes de l'histoire danoise: l'occupation de la ville par les Allemands et les Autrichiens en 1864. Il était trop jeune pour saisir la signification de l'événement;
le grouillement de la soldatesque Tamusait, et il n'arrivait pas à comprendre et à partager le chagrin de ses parents. Mais il n'est pas sans intérêt de noter les sentiments que ces souvenirs éveillent chez l'homme mûr. Il raconte que, plus de trente ans après, il rencontra à Venise un gondolier qui, dans sa jeunesse, quand il était sujet autrichien, avait fait la guerre contre le Danemark. Il n'avait pas la moindre idée du but de cette expédition. Il ne pouvait détester, ne le connaissant pas, le peuple danois, qu'il avait pourtant l'ordre d'opprimer et de rançonner: « Cette entreprise de pillage, prélude des guerres de 1866, 1870 et 19 14 fut exécutée pendant que l'Angleterre et le reste de l'Europe fermaient les yeux. » Et Pontoppidan rappelle la plaisanterie de Palmerston: « Il n'y a que trois hommes qui ont compris cette question compliquée du Slesvig: le prince consort qui est décédé, un professeur allemand qui devint fou, et moi qui ai tout oublié ». « Ce manque de mémoire de Palmerston, ajoute-t-il, et l'adoration qu'éprouvait la reine Victoria pour son mari allemand — qui était l'ambassadeur officieux de la Prusse près de la cour anglaise et assurait à Bismarck toute liberté d'action — combien cela n'a-t-il pas coûté à l'Angleterre et au monde entier! ».
Pontoppidan rappelle l'héroïsme du petit peuple qui se cramponnait avec ténacité aux retranchements de Dybboel démolis par la canonnade, et qui, ensuite, à la conférence de Londres, résista à la pression de cinq grandes puissances et refusa de se rendre sans conditions ». Et il déplore avec une indignation contenue que ce peuple ait maintenant renoncé à se défendre et soit devenu « pour les brigands de la politique une bouchée assez tentante à avaler, sans os ni muscles ».
Ainsi pensait Pontoppidan en 1938.
Le père du romancier, Dines Pontoppidan, était adepte du grundtvigianisme, sans exagération toutefois. Dans sa jeunesse il avait écrit quelques opuscules qui avaient attiré l'attention. Mais il souffrit bientôt d'une maladie des yeux qui le rendit presque aveugle. Il n'eut pas moins de seize enfants et des soucis en conséquence. Cependant il ne se laissa jamais aller à l'apathie
intellectuelle, comme tant de ses confrères. Il fréquentait dans le voisinage des pasteurs de tendance également grundtvigienne, mais il déplorait la trop grande vivacité des discussions qui les mettaient aux prises. Il n'approuvait pas, dans l'enseignement des écoles supérieures populaires, l'importance accordée à certains aspects de la vie d'autrefois, aux souvenirs folkloriques, aux ballades.
Lorsque Grundtvig mourut dans sa 89® année, en 1872, la nouvelle de sa mort fit sur Dines Pontoppidan une très forte impression; il se fit lire tout le récit des funérailles et ne cacha pas l'émotion qu'il éprouvait. En même temps il voulut, dans une salle de réunion, à Randers, faire un exposé sur l'importance de Grundtvig pour l'église danoise. Il rendit, comme il convient, justice à ses mérites et loua la beauté de sa poésie religieuse, avec une réserve cependant. On ne trouve pas chez lui, estimait-il, les deux sentiments essentiels du Christianisme: l'humilité et la contrition. Et le romancier estime que c'étaient ces deux sentiments qui, sous une froideur apparente, formaient le fond secret de l'âme de son père. S'en rendait-il compte lorsqu'il était encore écolier à Randers? c'est peu probable.
Il raconte dans ses Mémoires la mort d'un ouvrier qui s'était blessé en sciant du bois de chauffage. « Je pleurai sincèrement, écrit-il, la perte de cet ami et il me manqua bien souvent. J'étais allé le voir une fois dans sa pauvre maison avec une de nos servantes et longtemps je pensai à cette visite. Il avait un de ses enfants sur ses genoux et jouait avec lui, et le petit poussait des cris de joie. Jamais pareille chose ne m'était arrivée. Malgré les vêtements rapiécés des enfants et toute la misère de la demeure, je n'avais pu m'empêcher d'envier leur foyer et leur père, et de souhaiter être à leur place. »
Sa mère semble avoir eu sur lui une influence plus forte. Souvent souffrante et toujours fatiguée, elle supportait toutes les épreuves avec courage et patience, et c'est d'elle qu'émanait la chaleur d'affection qui rayonnait sur les enfants. La rudesse de l'existence lui avait enseigné la pitié: elle s'intéressait à ceux qui
étaient plus malheureux qu'elle. Et comme elle était cultivée, lisait beaucoup, surtout des livres d'histoire et d'économie politique, sa piété naturelle l'avait amenée à condamner la société présente et à en souhaiter la transformation. Il lui arrivait de parler avec indignation de cette société qui prétendait ignorer la misère.
A l'école, ce sont ses professeurs de sciences qui conçurent à son sujet les plus ambitieux espoirs; ils réussirent à les faire partager au père de Pontoppidan. Et c'est pour cette raison qu'il consentit, malgré l'étroitesse de son budget, à envoyer Henrik étudier à Copenhague, à l'Ecole Polytechnique. Il réussit sans peine et ne songea plus d'abord qu'à obtenir son diplôme d'ingénieur. Car, estimait-il, une époque était révolue dans l'histoire du Danemark, l'époque du vaudeville. Avec les moyens de la technique on allait refaire le monde. Et l'ingénieur H. Pontoppidan prendrait part à ce renouveau.
Il vécut la vie de l'étudiant pauvre, errant d'une pension de famille à l'autre, jusqu'au jour où il eut la bonne fortune de trouver dans le quartier de Nyboder un logement chez un vieux ménage, magnifique, écrit-il, où il fut traité comme le fils de la maison. On peut voir dans son roman Lykke-Per (Pierre le Chanceux) quel souvenir reconnaissant il a gardé de son séjour auprès d'eux.
Il visitait les curiosités de Copenhague, surtout quand il pouvait les visiter gratis. Il allait aussi parfois à la grand-messe de l'église royale quand l'évêque Martensen prêchait en simarre de velours et tout constellé de décorations: il note dans ses Mémoires qu'il allait voir Martensen à peu près comme on pourrait aller au jardin zoologique voir le rhinocéros.
Il relate aussi l'impression que firent sur lui les sermons du pasteur Frimodt, de \ Indre Mission, un vrai Savonarole danois. Il y allait par curiosité, pour entendre les descriptions flamboyantes de l'enfer qui, sans aucun doute, attendait la plupart de ceux qui l'écoutaient. Le Savonarole s'adressait soudain à l'un
de ses fidèles: « Et toi, vieux pécheur, oui, toi, avec ta barbe et tes cheveux blancs. Retiens mes paroles. Le jour du jugement est proche. Es-tu bien préparé à paraître devant Dieu? ».
Il savait de manière assez vague qu'il y avait à Copenhague un autre orateur qui rassemblait autour de lui un cercle de disciples: c'était Georg Brandes — mais il ne connaîtra que plus tard l'importance de son message. Et pour le moment, il n'attend rien de l'Université.
La lutte politique l'intéresse plus à cette époque que l'agitation Httéraire. Il suit avec attention les séances du Parlement, les discours hardis de Berg, chef de l'opposition, le désarroi de ces opposants à la menace d'une dissolution: Berg n'était-il donc qu'un colosse aux pieds d'argile? Ce sera bientôt Estrup qui gouvernera contre la volonté du peuple danois. Mais ce peuple danois, comment se comporte-t-il ? «Il y a maintenant devant le Parlement, dit Pontoppidan dans ses Mémoires, une statue équestre du roi, alors qu'un monument de honte devrait rappeler cet essai perfide de ramener l'absolutisme. Le roi ne pouvait comprendre l'irréparable dommage que ces années d'illégalité causaient à la vie nationale. Lorsqu'il célébra ses noces d'or, en plein combat, il reçut l'hommage très respectueux d'une population qui semblait ne plus ressentir les atteintes portées au droit.» Ce sont là des phrases qui reviendront à maintes reprises dans les romans de Pontoppidan.
Cependant son enthousiasme pour les tâches de l'ingénieur paraît s'affaiblir. Il désire en tout cas échapper à l'atmosphère de l'école, voyager, voir des spectacles nouveaux. Il cherche à faire partie d'une expédition que le gouvernement doit envoyer au Groenland, mais c'est un de ses condisciples qui est choisi et il en ressent une déception d'autant plus vive qu'il avait attentivement préparé son voyage et s'était documenté sur le Groenland. Il utilisera cette préparation par la suite dans la nouvelle intitulée r Ours blanc.
Il a senti passer le souffle de l'aventure et puisqu'il a manqué son voyage au Groenland, il trouve le moyen de se rendre en
Suisse. Il s'installe pour quelque temps aux environs d'Interlaken et emploie ses journées à parcourir la montagne. Les descriptions de ces paysages grandioses que Ton trouve dans ses Mémoires et qu'il publia en 1889 dans le journal Boerstidende, montrent à quel point il sait observer la nature et en faire vivre les aspects. Toute son œuvre est émaillée de descriptions de cette sorte.
A son retour, il essaya de trouver quelque poste de professeur dans les écoles de la ville, mais il ne trouva pas d'emploi; il accepta alors la proposition que lui avait faite son frère, Morten, d'enseigner les matières scientifiques à la haute école populaire qu'il dirigeait à la campagne aux environs de Hilleroed.
Mais son séjour à l'école de son frère ne devait pas être de longue durée. Ce qui le tentait pour le moment, c'était la vie à la campagne, les occasions de rencontrer quelque paysan, de s'entretenir avec lui familièrement, de pénétrer le secret de son existence. « C'était surtout la condition des pauvres qui m'intéressait et occupait mon esprit. L'inégalité dans la répartition des biens de ce monde était dorénavant mon problème ». Dans cette région, peuplée d'ouvriers agricoles, qui ne possédaient pas de terre et travaillaient dans les fermes voisines, il lui était facile de satisfaire sa curiosité. Il y avait non loin de l'école une vieille bicoque habitée par plusieurs familles; Pontoppidan apprit que cette masure avait été à l'origine, la vacherie d'une ferme qu'un incendie avait détruite; le propriétaire avait mis ses ouvriers dans les boxes des vaches, une ou deux familles par box.
Il se sentait attiré vers les paysans ; les plus pauvres excitaient à la fois sa pitié et son indignation, et il accordait toute sa sympathie à ceux qui luttaient pour conquérir, dans le domaine social et politique, la place à laquelle ils avaient droit. Il aurait voulu être un des leurs, et c'est ce qui nous explique son premier mariage de 1881 avec une jeune paysanne d'Oestby dont l'attitude calme et digne l'avait séduit.
Morten Pontoppidan s'efforçait de donner à son enseignement un caractère édifiant et religieux. Sur les questions, ou plutôt
sur la question politique, essentielle à ce moment-là, la lutte contre l'arbitraire du pouvoir central, Morten avait à diverses reprises, au cours de réunions politiques, montré beaucoup de courage: il s'était laissé condamner à plusieurs mois de prison et on lui avait retiré la subvention dont jouissait son école. Et son frère Henrik l'approuvait. Mais, sur la question religieuse, le romancier futur était irréductible: il n'admettait pas l'utilisation pharisienne de la doctrine de Grundtvig. Et sur Grundtvig lui-même il faisait bien des réserves: c'était assurément un très grand poète, mais par ailleurs, avait-il une connaissance intime des gens du peuple ? avait-il jamais marché derrière une charrue? Notons que pour Pontoppidan le peuple signifie les gens des campagnes. Il ne s'est jamais intéressé vraiment aux ouvriers des villes.
On aurait tort de voir là de l'intransigeance; Pontoppidan cherchait sa vérité et l'on trouverait facilement des textes où il rend justice à Grundtvig. Comme toute pensée sincère, celle de Pontoppidan était souvent ondoyante, et, après avoir montré les faiblesses d'une attitude et d'une doctrine, il lui arrivait d'en exposer les mérites. C'est ce que les critiques danois appellent sa double vue, témoignage d'une activité loyale de la pensée, toujours prête à se corriger, pensée tout imprégnée d'humour, qui certes n'évite pas les positions extrêmes, mais accepte rarement de s'y maintenir. « Chaque chose a deux anses, écrira-t-il plus tard, en 1897, dans un article du journal Politiken, tout dépend de l'anse par laquelle on la prend. »
Pontoppidan quitta l'école de son frère. En 1884 il s'installa à Oestby avec sa femme et leurs deux enfants. Il aménagea un cabinet de travail dans la maison de ses beaux-parents. Son expérience des paysans est intime et directe; il connaît tellement bien leur situation qu'il choque les plus riches en insistant trop sur l'inégalité qui sépare les paysans privilégiés des ouvriers agricoles.
Il est décidé, non sans appréhension, à s'engager dans la carrière hasardeuse d'écrivain. Il faut savoir risquer, écrira-t-il à la fin de sa vie ; les égarements et les erreurs ne nous apportent-ils
pas bien souvent des risques, que nous devons rechercher dans cette vie avec laquelle l'aventure seule peut nous reconcilier?
Il se rend compte qu'une activité tournée vers le dehors — si grandes que soient les tâches de l'ingénieur — ne saurait lui suffire. Combien est significatif son besoin de solitude à la campagne! N'est-ce pas un besoin de méditation, le besoin de comprendre ce qui se passe autour de lui et de trouver les motifs d'où naît le comportement des hommes et d'abord le comportement de ses compatriotes? Pour qu'une pareille étude soit complète et pour qu'elle soit claire, la méditation doit aboutir à l'exposé écrit, sous forme de fiction si on a le désir et le talent de conter. Il avait ce désir, il sentait qu'il avait aussi ce talent.
Première activité littéraire
A partir de 1881 il publie, souvent dans des revues d'abord, les premières œuvres qui fonderont sa réputation. Ses nouvelles furent en somme favorablement accueillies par les éditeurs, il entra en relations avec le très puissant Hegel, chef de la maison d'édition Gyldendal, et il rencontra chez lui, au cours de dîners somptueux, les auteurs célèbres de l'époque, mais il détestait l'apparat, et, dans ces fêtes, il trouvait surtout de quoi nourrir son ironie quand le vin faisait tomber les masques et que les convives devenaient à leur insu des personnages de comédie. Il se rappelait les soirées, près de sa mère, où celle-ci lui disait qu'il est bien plus important de savoir goûter les joies modestes que de rechercher la grandeur et l'éclat. Il était repris par son désir de vie champêtre et de méditation.
Vers la fin de son séjour à l'école de son frère, il s'était adonné avec ardeur à la lecture, cherchant à établir sur des fondements solides sa propre philosophie de l'existence. Il avait lu Kierkegaard, Hoeffding, « et d'autres lourds à digérer ». Et il s'était laissé éblouir par le tableau que G. Brandes lui offrait de la littérature européenne. Il revenait aux auteurs russes, il louait leur manière rude où le lecteur suivait avec étonnement et passion
Teffort de l'écrivain pour saisir et dompter sa matière, comme le sculpteur qui tire du marbre une œuvre parfaite. Il rejetait, comme étranger à sa nature, le style surchargé de J. P. Jacobsen; le style doit être simple, exactement modelé sur l'idée à exprimer, sur l'impression à décrire; le besoin de fioritures indique d'ordinaire une insuffisance de pensée et de vision.
Pendant ces premières années, son talent s'exerce dans le genre de la nouvelle, du tableau ( Landsbybilleder ) , du portrait (« L'Ours blanc »). Mais déjà il songe à des romans plus importants. En 1883 il écrit à l'éditeur Hegel pour lui exposer le plan d'un grand roman qui donnerait une image vaste et claire de la campagne danoise, où le motif principal serait la rivalité entre les adeptes de Grundtvig et ceux de V Indre Mission, Il s'agit du roman qu'il intitulera « La Terre promise » ( Det forjaettede Land) et qui ne sera terminé que beaucoup plus tard.
En attendant il reprend contact avec Copenhague par l'intermédiaire d'Edvard et d'Ernest Brandes, qui dirigeait le Journal de la Bourse. Déjà Pontoppidan avait écrit dans Politiken (1887 à 1889) il va maintenant être attaché à la rédaction du journal d'Ernest Brandes (1889 à 1891, date où le journal cesse de paraître) .
Est-ce le retour à la vie citadine, est-ce l'impression qu'avait faite sur lui une jeune fille de Copenhague? (1887), qui allait devenir sa femme, toujours est-il qu'à partir de ce moment des difficultés naissent dans son ménage; sa première femme, très clairvoyante, quitta la maison conjugale pour rentrer chez ses parents à Oestby et s'installer ensuite à Copenhague (1888). Quelques années après, le divorce fut prononcé et Pontoppidan épousa en 1892 Antoinette Kofoed. Sans doute il garda de sa première femme un souvenir ému et reconnaissant, mais enfin la tentative qu'il avait faite de communier avec le peuple, de s'allier à la terre de son pays, cette tentative avait échoué.
Il s'intéressait cependant à la question paysanne: beaucoup d'articles lui sont consacrés, l'un notamment {Politiken 24 no-
vembrc 1887) intitule Prophètes norvégiens et paysans de Z^)ia, où il fait le départ entre l'idylle et la réalité. Il connaît parfaitement les défauts des paysans, mais il leur sait gré du courage avec lequel ils réclament leurs droits politiques. Il sait par ailleurs que le courage n'est pas donné en partage à tous et que, dans la lutte contre l'arbitraire, ils se sont montrés parfois hypocrites et lâches. Il sera plus tard heureux de leur victoire en 1901. Mais il ne cacha pas la déception que lui causa la composition du premier ministère « de gauche » bien qu'on y trouvât un paysan et un maître d'école de campagne. On y trouvait aussi malheureusement un certain Alberti qui devait être démasqué comme escroc d'envergure et passer de longues années en prison.
Au moment où Pontoppidan écrivait ses articles, une querelle s'annonçait entre deux tendances littéraires, le naturalisme qui avait prévalu jusqu'ici et l'idéalisme qui prétendait rendre ses droits à la fantaisie et à la beauté. Dans les comptes rendus qu'il consacre aux auteurs du jour (Schandorph, Ed. Brandes, Ernst Ahlgren, Verner von Heidenstam, Axel Lundegaard) Pontoppidan a exprimé sur ce sujet des opinions extrêmement nuancées, rendant justice aux deux tendances. Il se méfie évidemment de l'idéalisme s'il a pour dessein de cacher la vérité, mais un roman peut-il être dépourvu de toute fantaisie? Il reprendra le débat plus largement dans Mattevagt (Veillée nocturne). Mais on doit signaler qu'au cours de son voyage de noces en Italie il ridiculise les tableaux superficiels qui ne donnent du pays qu'une idée mensongère, et il leur oppose un tableau de Kroeyer, que le public a trouvé laid, mais qui montre la fatigue et la misère de deux ouvriers chapeliers.
On ne saurait parler de l'activité journalistique de Pontoppidan sans mentionner le courage avec lequel il l'avait exercée. En décembre 1 889 dans un compte rendu du Messie de Viggo Stuckenberg, il s'était permis quelques plaisanteries assez peu respectueuses sur le fils de Dieu. Ernst Brandes fut cité en justice sous l'inculpation de blasphème. Pontoppidan alors à Berlin écrivit à Copenhague pour déclarer qu'il était l'auteur de l'article (signé
Urbanus) et qu'il en revendiquait la pleine responsabilité. Il fut toujours courageux, et pour lui, et pour son pays. Sur la question épineuse de la défense militaire, il n'a jamais varié et s'est rigoureusement élevé contre toute politique de faiblesse et d'abandon.
Cependant il continue ses lectures, bien que de son aveu, il ne soit pas grand liseur; c'est à cette époque qu'il lut Nietzsche. G. Brandes l'avait fait connaître au Danemark par un article de Tilskueren: il y avait dans l'œuvre de Nietzsche, estimait-il, de quoi renouveler la littérature danoise qui en était à ressasser des thèmes trop connus: théories de l'hérédité, darwinisme, féminisme, morale du bonheur, culte du peuple, etc.. les attaques sur les préjugés courants étant sur le point de sombrer dans la même monotonie.
Pontoppidan se sentit touché. Désireux de se rendre compte par lui-même de ce que Nietzsche pouvait apporter d'utile et de neuf aux écrivains danois, il se mit à lire les onze tomes de l'édition Neumann et, à mesure qu'il lisait, la grandeur de Nietzsche se révélait plus nettement à ses yeux; c'était un esprit créateur dont la hardiesse entraînait l'adhésion du lecteur. Pontoppidan retint de lui ce qui convenait à son caractère, l'appel à la virilité, au courage, à la personnalité. Il n'est pas rare de trouver dans ses romans une inspiration nietzschéenne.
Henrik Pontoppidan nous apparaît donc comme un homme de plein air, amoureux de la vie à la campagne, capable de sentir la nature et d'entrer en contact avec ceux qui sont encore près de la nature, le peuple pauvre des campagnes; il a conservé de ses ascendances paternelles un besoin de discuter le problème religieux; c'est un caractère viril, loyal, toujours sincère et courageux; il est épris de simpUcité dans sa vie comme dans sa façon d'écrire, hostile à tout ce qui est affectation ou snobisme, toujours clairvoyant et plein d'humour parce qu'il sait toujours apercevoir les deux côtés des choses.
Le nouvelliste
C'est donc en 1881 qu'il débuta dans la carrière des lettres, et d'abord comme nouvelliste. Il avait adressé à un critique influent, Borchsenius un recueil de courts récits en sollicitant son opinion. Borchsenius les lut avec intérêt et fit publier l'un d'eux. Fin d'existence (Et endeligt) dans une revue hebdomadaire fort répandue Ude og Hjemme. Cette nouvelle attira l'attention d'un éditeur de Copenhague qui offrit de publier tout le recueil. Il parut sous le titre d'Ailes rognées (Staekkede Vinger), hdi nouvelle la plus importante s'appelait Le Bateau votif (Kirkeskuden),
On a voulu voir dans le titre d'Ailes rognées comme une annonce de l'idée générale que Pontoppidan se fait de l'existence. Les hommes lui apparaissent comme des rêveurs ambitieux qui n'ont pas en eux la force ni même le courage de réaliser les plans qu'ils ont conçus. Et l'on présente parfois un récit de 1894, Le Vol de l'aigle ( Oernefiugt) comme le résumé de toute sa psychologie. L'aigle qui fait le sujet du récit a été dans une basse-cour et on lui a rogné les ailes. Mais elles ont repoussé sans qu'on y prenne garde. Un jour il entend passer au-dessus de lui un vol d'aigles sauvages et son instinct le pousse à les suivre. Il les suit longtemps, mais ses forces s'épuisent, la crainte le saisit et il revient à son poulailler. Un valet qui croit voir descendre un aigle sauvage le tue d'un coup de feu.
On peut sans doute, et sans trop forcer les choses, retrouver ce motif du rêveur impuissant dans plusieurs romans ou nouvelles de Pontoppidan, mais ne pourrait-on pas le retrouver aussi chez d'autres auteurs? Est-ce même chez Pontoppidan le motif central? C'est diminuer singulièrement la richesse de son œuvre que de vouloir y rechercher partout une variation du thème de l'aigle incapable de suivre ses anciens compagnons.
En tout cas, on n'a pas manqué de dire que ce thème se trouvait déjà dans Le Bateau votif. Un enfant, le héros de la nouvelle, dérobe ce bateau parce qu'il a rêvé de le voir flotter sur l'eau. Suspendu dans l'église, ne cache-t-il pas en lui un désir de
liberté comparable à celui dont l'enfant lui-même est torturé? Et il le lance sur la mer: le bateau flotte fièrement et l'enfant lâche même la corde qui le retenait. Mais le bateau fait eau de toutes parts, s'enfonce et disparaît. Naufrage où nous conduisent toujours nos rêves démesurés!
Le titre montre que Pontoppidan attachait une grande importance à ce thème du naufrage. Il n'occupe cependant qu'une très petite place dans l'ensemble du récit, et, si l'on veut absolument en faire le motif essentiel, le récit apparaît mal équilibré. Mais à quoi bon? Cette nouvelle contient d'autres éléments qui ont aussi leur importance. On peut négliger l'intrigue où s'entremêlent les épisodes du roman d'aventures: crime, emprisonnement, vol, contrebande et repentir final pour dénouer l'imbroglio. Ce qu'il faut retenir, c'est le mélange de réalisme et d'ironie, éléments qui toujours reparaîtront, diversement dosés, dans l'œuvre de Pontoppidan. Le réalisme est singulièrement appuyé dans la description de certains personnages, celle par exemple du sacristain Mikkelsen. « Il était assis, les mains à demi jointes sur un ventre qui aurait pu abriter deux ou trois petites familles pas trop exigeantes. Les joues pâles, tremblotantes, pendaient jusque sur sa cravate blanche, et, si l'on avait pris la peine de compter, on ne lui aurait pas trouvé moins de cinq mentons disposés l'un sous l'autre, d'abord un tout petit, rond et fendu, au-dessous de la bouche, puis un respectable menton de pasteur, et au-dessous une espèce de sac de pélican veiné, où semblaient rassemblés ses organes vocaux, ensuite un coussin de graisse, tout rebondi, vaste et rouge comme un derrière d'enfant, et pour finir, une espèce d'avant-train qui se perdait sans transition dans la poitrine et les épaules ». Ses gestes, sa démarche, sa respiration d'asthmatique sont décrits dans le même style. Son hypocrisie est astucieuse et pourtant grossière. Il est vrai qu'il s'agit de duper un pasteur dont la niaiserie est à peine croyable. C'est la première esquisse de pasteur dans l'œuvre du romancier. La description est poussée cette fois-ci dans le sens du ridicule qui verse inconsciemment dans l'odieux. Car le héros du récit est un enfant abandonné que le pasteur recueille chez lui et qui trouve une véritable mère dans la pastoresse sans enfants, désespérée de la sottise verbeuse et
bigote de son mari, et de la tyrannie cruelle de sa belle-sœur. Thème assez banal, inspiré sans doute en partie de David Copperfield,
Fin d'existence indique bien l'état d'esprit de Pontoppidan; c'est une esquisse naturaliste très poussée; dispersion d'une famille misérable, grand-père mort sans secours du médecin, pauvre mobilier vendu à l'encan, grand-mère jetée à l'Assistance publique (épouvantable à l'époque), petite fille qui va servir à la ville et se demande en partant si le monde est organisé aussi bien que le prétendent les pasteurs.
Jusqu'en 1890, dans une série de nouvelles, il est, suivant l'expression moderne, un auteur engagé. C'est à la campagne qu'il place le lieu de ses récits et il fait ressortir avec violence et avec ironie la misère des ouvriers agricoles et le pharisaïsme avec lequel les paysans, en train de s'enrichir, s'abstiennent de tout effort pour améliorer le sort de ces malheureux. Signalons seulement la nouvelle intitulée Vandreren (Le Voyageur) : on y trouve des passages violents qui montrent la façon dont Pontoppidan — au moins à certains moments — voyait le conflit des classes et les progrès réalisés par notre époque. Le voyageur a pénétré sur des terres seigneuriales. « Il lui semblait voir surgir des fantômes; les hommes des siècles passés... formes oscillantes, muettes, avançant à grand-peine sous le bâton de l'intendant, poussant la charrue ou ramassant des pierres. En bas, dans la combe où le gable dentelé du château montait vers la pente de la colline, il voyait briller la fenêtre même par laquelle le comte, ivre de sa puissance, surveillait ses paysans, les faisant passer chaque jour, tête nue, sous le cheval de bois... Là-bas, derrière le marais, le long de la haute rangée de peupliers à demi perdus dans le brouillard, il y avait le vieux chemin sur lequel on traînait jusqu'au château, les filles du village, les mains liées derrière le dos; sur ce même chemin, le gracieux seigneur chevauchait fièrement avec ses cavaliers, tandis que les paysans saisis de frayeur se cachaient dans les champs ».
Mais c'est aussi sur ce même chemin qu'une nuit de Noël passait une bande de paysans au visage noirci de charbon, avec
des lumières et des tisons enflammés; ils forçaient la porte du château, montaient en désordre les escaliers, abattaient tout avec leurs haches et leurs massues, écartelaient le seigneur en hurlant de joie et jetaient les morceaux de son corps dans l'eau du fossé, tandis que des compagnons pris de boisson violaient sa femme.
Comme tout cela était loin! Et pourtant le voyageur s'étonne que « de pareilles horreurs aient pu avoir lieu si peu de siècles avant notre époque de liberté, de progrès, d'humanité ».
La seconde partie de la nouvelle met sous nos yeux un exemple abominable de négligence et d'abandon à l'égard d'une vieille femme. Et la formule revient à la pensée du voyageur, comme un refrain moqueur: « Epoque de liberté, de progrès, d'humanité! ».
Un recueil de nouvelles intitulé Les Nuées (Skyer) est consacré au conflit politique. Le roi, comme il a été dit plus haut, ne consentait pas à choisir ses ministres dans la majorité parlementaire et le gouvernement, ne pouvant faire voter les lois de finances, s'en tirait à l'aide de budgets provisoires. Pontoppidan prend nettement parti contre cette illégalité. Non pas qu'il le déclare en son propre nom, mais sa désapprobation et son mépris s'expriment par la façon dont il présente les événements et les hommes. C'est, par exemple, un juge chargé de faire une saisie pour des recouvrements d'impôts que les contribuables ont refusé de payer : il a honte de cette tâche qui lui est illégalement imposée, il songe à donner sa démission, mais il est faible, et comment ne pas céder aux instances de sa femme? En face de lui se dresse son fondé de pouvoirs intrigant, redoutable et redouté, opposé à tout progrès, heureux d'employer la violence. La nouvelle intitulée Deux Amis repose sur une opposition irréconciliable, qui en quelques instants de discussion détruit une vieille amitié. « Maintenant nous sommes seuls », la nouvelle se termine sur ces mots qui rappellent le dénouement d^un Ennemi du peuple.
Toujours Pontoppidan donne le mauvais rôle aux représentants des idées rétrogrades, mais il est loin d'accorder à leurs
adversaires une approbation sans mélange. Sans doute, dans la nouvelle Fidèle jusqu'à la mort l'énergie du vieux paysan qui se fait porter mourant au bureau de vote ofFrc un exemple entièrement pur d'héroïsme, mais, dans la même nouvelle, un homme de gauche, professeur à une Université populaire, empêche la victoire des siens par ambition égoïste. C'est un type qu'on trouve souvent dans Pontoppidan, celui de l'intrigant onctueux qui tourne à son profit personnel la justice de la cause qu'il prétend soutenir.
Ce que Pontoppidan reproche aux hommes de la gauche, c'est leur tendance à se griser de mots et à s'en contenter, c'est leur solennité inefficace. Un des personnages de la nouvelle Présent deux fois! s'est exilé en Norvège et attend qu'un soulèvement éclate au Danemark; lorsque eut lieu l'attentat contre Estrup il croit l'heure venue, il rentre à Copenhague pensant trouver la ville pleine de barricades. Non sans difficulté il prend contact avec le chef de l'opposition, et lui offre ses services pour n'importe quelle besogne. Mais il s'agit bien de cela! Le parti est en train d'organiser une fête avec bal et autres réjouissances.
Pontoppidan résume son impression dans la nouvelle intitulée Ilum Galgebakke (Le Gibet d'Ilum) : il reprend le motif des violences inexpiables qui mettaient jadis aux prises barons et paysans. L'opposition d'aujourd'hui se contente d'envoyer au roi, respectueusement, des adresses rédigées en style de bedeau. Un personnage étrange, qui rappelle l'exilé de Norvège, tire la morale de cette situation. Accuse-t-il les Danois de manquer de courage? Non, il ne va pas si loin, mais il les déclare incapables de se soulever contre l'oppression. Il leur manque le levain des révolutions. « Avez-vous remarqué parfois, lors d'une catastrophe, comme l'incendie de Christiansborg, ces figures farouches qu'on ne voit pas d'ordinaire dans les rues? Des individus sortent de caves et de réduits que personne d'autre ne connaît... ils préfèrent souffi:*ir toute la misère humaine dans leurs trous obscurs plutôt que de s'exposer à perdre leur liberté sous la protection des autorités... Vous les appelez « la crapule ». Voilà! Vive la crapule! »
Un humour cruellement ironique caractérise peut-être la position exacte de Pontoppidan. Les habitants d'un village s'indignent de la création d'une gendarmerie après l'attentat contre Estrup; si jamais un gendarme a l'audace de paraître chez eux, ils sauront le chasser comme il convient. Mais personne n'ose bouger lors de l'apparition du premier gendarme; heureusement un chien s'élance contre le cheval et désarçonne le cavalier. Et le village est tout gonflé d'orgueil après pareil exploit!
La Terre promise
Depuis longtemps déjà Pontoppidan avait conçu l'idée d'un grand roman qui décrirait la vie danoise à la campagne. En 1883 il écrivait à l'éditeur Hegel qu'il espérait terminer bientôt Mimosas, « Et quand j'aurai fini, ajouta-t-il, je compte me mettre à rédiger une œuvre importante à laquelle je songe depuis déjà longtemps; j'ai même écrit de temps à autre quelques brèves ébauches. Ce serait un vaste tableau, en couleurs claires, de la campagne, dans le goût de Ut mine Stromtid (Du temps que f étais fermier ) de Fritz Reuter, mais de la région de Horns Herred que je connais si bien. Le motif principal serait le conflit du Grundtvigianisme et de la Mission intérieure, du christianisme joyeux et du christianisme sombre; surtout je m'efforcerais de donner des descriptions pittoresques et vivantes de ce qui n'a pas encore trouvé une forme satisfaisante dans notre littérature: les grandes réunions populaires, les fêtes religieuses ou politiques, les fêtes de Noël et tout le reste, dont j'ai acquis ici une connaissance profonde ».
Ce projet devait longuement mûrir dans l'esprit de Pontoppidan et aboutir à un roman en trois parties. Muld (la Terre nourricière), Det forjaettede Land (La Terre promise ) , Dommens Dag (Le Jour du Jugement) , qui parurent respectivement en 1 89 1 , 1 892 et 1895. Entre 1892 et 1895 Pontoppidan publia d'autres œuvres importantes: Minder (Souvenirs) en 1893, Nattevagt (Veillée nocturne) en 1894, Den gamle Adam (Le vieil homme) en 1894.
La trilogie de la Terre promise est donc un vaste roman oh. les qualités de l'auteur s'épanouissent et s'amplifient singulière-
ment. Il a peint la campagne danoise dans son aspect extérieur d'abord, car il a toujours été très sensible aux aspects de la nature, mais bien plus encore dans sa mentalité, telle qu'elle s'exprime dans les manifestations religieuses, les conflits de doctrines et, par voie de conséquence, dans les mouvements politiques. Cette psychologie collective encadre et soutient une psychologie individuelle pénétrante et avertie. Les personnages, fort nombreux, sont dépeints avec une exactitude attentive dans leur comportement extérieur et dans les motifs qui les font agir. Mais l'attention, la recherche morale de Pontoppidan se concentrent sur un personnage principal qui ne cesse d'occuper le devant de la scène et confère au roman son unité et sa solidité.
Comme il arrive souvent et même presque toujours chez Pontoppidan, son héros Emmanuel échoue dans la réalisation de son idéal, il succombe devant les difficultés d'une tâche trop ambitieuse, il succombe encore plus en raison de sa propre faiblesse. C'est un homme d'église, vicaire d'abord, ensuite pasteur dans une région isolée du Sjaelland qu'il a lui-même choisie à cause de son isolement. Il s'enthousiasme pour la grande réconciliation, la fraternité entre les classes paysannes et ceux qui ont possédé jusqu'ici la culture et la puissance. La campagne avec le travail physique, les mœurs simples et honnêtes, lui apparaissent comme la terre nourricière où germera la renaissance, pour les individus comme pour la nation. Et pour donner à ses idées une consécration solennelle, il prend pour femme une jeune paysanne. Tel est très brièvement le contenu de la première partie. Mais ce résumé ne donne aucune idée de la richesse du roman. On sait déjà quelle importance Pontoppidan donnait au décor dans ses nouvelles. Dans le roman il se révèle comme un peintre admirable de la campagne. Vastes descriptions du paysage oii va vivre le héros, sous la tempête et sous la neige, par beau temps et de préférence dans un lieu élevé d'où l'on découvre l'horizon. L'existence et les façons d'être des paysans sont étudiées avec le plus grand soin; Nous sommes introduits chez les parents de la fiancée d'Emxmanuel : le père, Joergen Anders, Else, la mère sont décrits avec minutie et une grande richesse de détails dans leur aspect extérieur que Pontoppidan ne néglige jamais, mais aussi dans la façon dont
ils s'expriment et dans le sujet de leurs conversations; la prise de contact entre le vicaire de culture citadine et les paysans encore mal dégrossis, les hésitations, les timidités et, progressivement, la confiance affectueuse, tout cela est suivi avec une souplesse vivante qui produit chez le lecteur l'illusion de la vérité. Pontoppidan a voulu peindre, comme il se l'était promis, l'atmosphère qui enveloppe la vie des campagnes, les réunions d'amis dans les villages, et l'activité des hautes écoles populaires, autrement dit le renouveau religieux et politique des paysans durant le dernier quart du XIX® siècle.
Les villageois sont très mécontents de leur pasteur, réactionnaire et dogmatique. Une véritable conspiration est ourdie contre lui, dirigée par un personnage assez énigmatique, le tisserand Hansen. Ce que les paysans désirent avant tout, c'est gagner à leur cause le nouveau vicaire Emmanuel Hansted. Et leurs efforts sont couronnés de succès. Emmanuel prend la parole dans une de leurs réunions, et son discours est un éloge de la vie simple et innocente, comme on la mène dans les campagnes, et du renouveau qu'elle peut apporter aux âmes que la civilisation a égarées et parfois corrompues. La journée se termine par une fête d'amitié au bord d'un lac, avec des danses et des chants. Emmanuel est définitivement conquis, et c'est ce soir-là qu'il décide d'épouser la jeune paysanne Hansine.
La présence de son vicaire au milieu de ceux qu'il considère comme des ennemis provoque chez le pasteur Toennesen une violente colère que la nouvelle des fiançailles d'Emmanuel porte à son paroxysme. Il s'ensuit une explication très vive entre pasteur et vicaire, explication où se reflète le conflit danois de l'époque. La scène est même exactement datée: la plainte adressée aux autorités par le pasteur amène la visite de l'évêque, dans lequel il est facile de reconnaître un des ministres de 1864, l'évêque Monrad, au moment où il se propose de rentrer dans la vie politique. Avec diplomatie, mais avec fermeté, il prend le parti d'Emmanuel, donne au pasteur Toennesen un poste honorifique, de telle façon qu'Emmanuel puisse lui succéder comme pasteur. Avec sa fiancée paysanne, il se croit lié pour toujours à la terre nourricière.
Pontoppidan, pour sa part, sait bien que la contrée offre d'autres aspects qui ne sont ni édifiants ni idylliques. A l'occasion d'un dîner offert par le pasteur aux membres influents de la paroisse, il laisse libre cours à son ironie, montre ce que l'cgoïsme et la grossièreté peuvent donner dans un manque total de culture. Une partie de cartes chez le maire de l'endroit, oii les uns trichent et les autres s'enivrent, est poussée jusqu'à la caricature. Mais, à la différence du romancier qui sait toujours voir les deux côtés des choses, Emmanuel est entièrement aveuglé par son généreux enthousiasme. Pontoppidan a décrit là, en psychologue averti, les éléments de son caractère. Son hérédité enferme en elle une contradiction : sa mère était une nature exaltée ; avant son mariage, elle avait soutenu la cause du peuple, dans la région où précisément Emmanuel devient pasteur et où le souvenir de son activité est demeuré vivant. Le tisserand Hansen, l'évêque, le directeur de l'école populaire disent à Emmanuel tout le respect qu'elle leur inspire. Cette femme a épousé contre son gré un haut fonctionnaire de Copenhague, pénétré de conformisme et naturellement réactionnaire en politique. L'ardeur qui l'enflamme s'est éteinte dans ce mariage et elle a volontairement mis fin à ses jours — ce que le pasteur Toennesen révèle à sa fille pour expliquer ce qu'il appelle la foUe d'Emmanuel. Il porte donc en lui les deux forces antagonistes, il est le désaccord danois incarné en un personnage unique. Rien d'étonnant à ce que ce personnage soit instable, prêt aux revirements, mais lourdement accablé par ces revirements mêmes. A vrai dire, dans Terre nourricière ces déchirements lui sont épargnés: son aventure se déploie en ligne droite, et sans autre obstacle que les remontrances de son pasteur et la désapprobation de sa famille. Les étapes en sont décrites longuement, chacune comporte un tableau minutieux de vie paysanne: l'enlèvement de la neige sur la route suivie par Emmanuel, la conversation avec le tisserand chez les parents de sa fiancée, la réunion présidée par Emmanuel et la fête qui la suit, le repas de noces. Il ne faut pas oublier la visite du directeur de l'école populaire, décrite avec beaucoup d'humour, d'un homme débordant de bienveillance et de bavardage édifiant.
Parmi les nombreux pasteurs qu'on trouve dans les romans
de Pontoppidan, le pasteur Toennesen occupe une place importante; il est l'adversaire déclaré des idées nouvelles et particulièrement de ce christianisme joyeux où le sentimentalisme des fidèles empiète dangereusement sur l'autorité du pasteur. Lui, pour sa part, soutient le dogme dans toute sa rigueur et l'autorité du ministre de Dieu: « Ce n'est pas seulement le droit du prêtre, dit-il à Emmanuel, pour l'initier à sa tâche, c'est aussi un devoir sacré et imprescriptible envers Dieu de maintenir en toute circonstance l'autorité absolue de l'Eglise. Les relations d'autrefois, les relations patriarcales entre le pasteur et ses fidèles, sont malheureusement de l'histoire ancienne ». Il ne rejette d'ailleurs pas la faute sur les athées et les libres penseurs. Non ! ce sont les prêtres eux-mêmes qui se sont laissé éblouir par des idées nouvelles et ont miné le respect qu'on doit à ceux qui sont chargés d'annoncer la parole de Dieu!
Il trouve un contradicteur en la personne de l'évêque (Monrad). Au cours d'une discussion qui tourne à l'aigre, l'évêque dit: « Il ne faut pas oublier non plus qu'à l'égard des paysans particulièrement, nous avons à réparer beaucoup d'injustices anciennes; et, si l'on éprouve en ce moment une tendance à leur accorder une influence déterminante sur la marche de notre politique, c'est un acte d'équité tout simplement que nous devons accomplir, non seulement pour la paysannerie elle-même, mais pour le bien de l'Etat ».
Ainsi dans cette première période se manifeste l'enthousiasme d'Emmanuel. Son hérédité maternelle le guide, et les obstacles qu'il rencontre sont aisément surmontés par les conseils de l'évêque et grâce à l'influence que sa mère avait prise sur lui durant son enfance.
Sept années séparent la première de la seconde partie. Durant ce laps de temps Emmanuel s'est efforcé de réaliser son idéal de vie simple et innocente, en pratiquant les travaux des champs. La métamorphose s'est-elle vraiment produite? Il a repris pour son usage le cabinet de travail de son prédécesseur, mais il n'y passe, il est vrai, jamais plus d'une demi-heure, le temps de faire
la sieste. Pour ses sermons et ses conférences, il les prépare toujours en poussant la charrue ou bien au cours de ses visites aux malades et aux pauvres. Il aime répéter qu'il a tourné le dos aux rayons de la bibliothèque, s'étant aperçu que les oiseaux du ciel ou même ses vaches dans leur étable lui enseignent plus de sagesse pratique que ses livres les plus savants. Sans doute nous le trouvons dès le début de cette seconde partie en train de labourer, vêtu d'une blouse grossière et chaussé de lourdes bottes dont les tirants ressortent à la hauteur du genou, les cheveux en désordre et la barbe au vent. Mais ce décor reste tout extérieur et ne trompe en fait que lui-même. Les autres s'aperçoivent d'emblée qu'il n'est pas un paysan : sa silhouette est trop dégingandée, ses épaules trop étroites et tombantes. Les mains sont rougeâtres et gonflées, elles n'ont pas le développement disproportionné qu'elles prennent chez ceux qui dès l'enfance portent de lourds fardeaux. Son visage non plus n'a pas une couleur uniforme de cuir sombre, comme chez les paysans; il est parsemé de petites taches blanches.
Son prédécesseur avait maintenu l'autorité pastorale, l'efficacité dans la bonne tenue de la maison et des cultures. Qu'a-t-il mis à la place? Il s'apercevra trop tard qu'il est dangereux de vouloir établir avec ses paroissiens et ses domestiques une familiarité trop grande; le presbytère cossu s'est peu à peu détérioré faute d'entretien et plusieurs pièces sont laissées à l'abandon. Pour la mise en valeur de ses terres, Emmanuel est à l'affût de toutes les nouveautés, il reçoit des brochures et leur fait confiance, mais ses essais sont presque toujours malheureux et ne lui valent qu'une commisération attristée de la part de ses beaux-parents et de sa femme. Le lecteur français pense un instant à Bouvard et Pécuchet,
Les paysans ne peuvent se dispenser de l'associer à leur activité politique. C'est le moment où le gouvernement de droite lance son défi à l'opinion démocratique du parlement et du pays. Pontoppidan nous donne un aperçu de l'indignation suscitée dans les campagnes. Une réunion d' « amis » est convoquée chez le maire, fort différente de la réunion à laquelle nous avions assisté déjà et qui était consacrée aux cartes et à la boisson. « Le
soulèvement politique que l'enseignement populaire avait suscité dans toute la paysannerie danoise, avait fini par éveiller la conscience endormie de cet homme (le maire) et l'avait lancé dans la lutte pour la libération de sa classe ». Il savait se produire en public avec aisance et possédait un certain don de parole, en fallait-il plus pour devenir le célèbre chef paysan de Veilby ? A côté de ce chef prudent et rusé Emmanuel apparaît légèrement ridicule, toujours au plus haut degré de l'enthousiasme et de l'indignation, prêt à tout briser sans penser aux conséquences.
Un événement tragique, la mort du fils d'Emmanuel et d'Hansine domine cette partie du roman et provoque à brève échéance un changement d'état d'âme chez les deux époux. Emmanuel s'est montré inférieur aux circonstances, il est responsable de la mort de son fils. Pendant deux ans, malgré les instances de sa femme, il a refusé de faire venir un médecin, mettant toute sa confiance en Dieu et en la nature. Il déteste d'ailleurs le médecin du canton, incroyant, tout pénétré de culture humaniste et de mentalité bourgeoise. Ainsi surgit à nouveau l'antagonisme qui a séparé en deux camps le monde danois. Et cette fois, sans doute en raison de l'ébranlement produit chez Emmanuel par son deuil, le doute va pénétrer en lui. Il accepte une invitation chez le médecin, rencontre chez lui la fille de son ancien pasteur, Ragnhild Toennesen, qui n'a jamais pu se plaire à la campagne ni comprendre les paysans. Au cours du dîner l'inévitable discussion s'engage et Emmanuel soutient avec éloquence les droits des paysans, et ses paroles opèrent une véritable conversion chez une jeune fille parente du médecin. Elle renonce à son existence toute de vanité et garde devant les yeux la vision du prophète annonçant la bonne parole. Pontoppidan semble bien s'être inspiré d'un passage de Brand. Et pourtant Emmanuel est maintenant moins sûr de lui, il prend plaisir à des conversations qui l'arrachent à sa vie présente et lui rappellent Copenhague.
Ces changements n'ont pas échappé à l'attention de ses paroissiens; ils décident de se débarrasser de lui. A l'occasion des funérailles du directeur de l'école populaire, le tisserand Hansen lance contre lui une attaque furieuse. Emmanuel ne peut plus
rester pasteur à Veilby; Hansine s'en rend compte et le lui dit, mais elle comprend en même temps que leurs chemins doivent se séparer et qu'Emmanuel doit retourner à Copenhague auprès des siens. C'est sur leur séparation que se termine la seconde partie du roman.
La troisième et dernière partie est intitulée Dommens Dag (Le Jour du jugement). Le lieu de l'action est changé; les événements se déroulent à l'école supérieure de Sandinge et dans ses environs immédiats, et le sujet n'est plus l'opposition de deux cultures et de deux mondes, mais l'exposé des tendances qui se développent au sein de l'église danoise; l'aventure personnelle d'Emmanuel Hansted arrive par ailleurs à son terme, Pontoppidan va faire agir ou plutôt faire parler devant nous un certain nombre de prêtres. Le lieu de leurs discussions, ou, pour employer leur expression, de leurs « conversations d'amis » est la riche et vaste villa de Madame Gylling, haute protectrice des tendances grundtvigiennes. Nous y rencontrons, au début de cette partie, une cinquantaine « d'amis » : « pasteurs affairés, avec leurs femmes en toilettes paysannes, maîtres d'école villageois à la barbe abondante, étudiants paysans au dos rond, à l'aspect scrofuleux et aux paupières rougies, et aussi deux ou trois professeurs à l'école supérieure et quelques paysans aisés du voisinage accompagnés de leurs femmes ». Pontoppidan ne rapporte pas leurs conversations: il les montre toujours en train de faire une conférence ou un discours; l'abus des paroles est leur défaut. Aussi bien ils sont venus à Sandinge pour y discuter, en une sorte de colloque, des crises qui divisent l'église danoise. Le discours est leur façon d'être, leur raison d'être. En fait leurs discours ne laissent pas subsister grand-chose des croyances d'autrefois; les résultats de la critique moderne ne leur permettent plus de considérer la Bible comme une révélation, comme la parole de Dieu. Ils cherchent ailleurs les raisons de la continuité de la foi, il en résulte que chaque pasteur peut interpréter le christianisme à sa manière, et que les fidèles ne savent plus quel guide ou quel appui choisir. L'église, pour Pontoppidan, a perdu son autorité spirituelle, elle va être amenée tout naturellement à la reconquérir dans le domaine temporel. Il nous décrit le désarroi d'un couple de paysans venus
du fond du Judand pour affirmer leur foi; ils n'ont jamais lu que la Bible, et voici que ce qu'ils prenaient pour la vérité s'écroule; certains ne veulent même plus croire à l'existence de l'enfer. Alors que reste-t-il?
La destinée d'Emmanuel se rattache à ces discussions religieuses parce que ses partisans espèrent qu'il y prendra part et qu'il prononcera les paroles décisives. En effet, tandis que se prépare le colloque, Emmanuel s'élève de plus en plus au-dessus des soucis terrestres et commence à suivre l'exemple du Christ. Un pasteur, sage suivant le monde, lui offre de la part des autorités ecclésiastiques un pastorat avantageux. Il refuse: n'est-ce point le Malin qui cherche à le tenter comme il tenta Jésus dans le désert ? Il recherche les êtres les plus déshérités et les plus endurcis pour leur apporter le message de paix et d'amour, et sa parole trouve un écho chez les pauvres et les simples.
Mais il n'est plus en état d'affronter un auditoire tel que celui qu'il trouve à Sandinge et, lorsqu'il essaie de prendre la parole devant les professeurs et les pasteurs, il s'effondre sans dire un mot, persuadé que son Dieu l'a abandonné.
Il ne survit pas longtemps à pareil choc et, après sa mort, un groupe de disciples se réunit de temps à autre, en son nom, autour de sa tombe.
Cette transformation singulière d'Emmanuel dans la dernière partie du roman apporte un dénouement qui ne manque pas de grandeur. Mais le problème posé au début, l'opposition entre les paysans et les classes cultivées et la recherche d'un compromis, ce problème est abandonné. Nous n'en avons pas moins un morceau de l'histoire du Danemark dans le dernier quart du XIX^ siècle, le tableau des changements à l'intérieur de l'église; aussi bien la lutte politique n'ayant jusqu'à cette date mené à rien, l'agitation religieuse lui succède naturellement. Mais, si habilement qu'elle soit présentée, cette lutte ne s'incarne pas vraiment dans des destinées humaines. Dans cette partie du roman, c'est le souci de faire historiquement vrai qui inspire Pontoppidan.
Veillée nocturne
Entre la Terre promise et son second grand roman Pierre le chanceux, Pontoppidan écrit un roman important intitulé Veillée nocturne (JVattevagt),
Ce roman a encore pour sujet l'antagonisme entre les deux tendances danoises, sur le plan politique et dans le domaine littéraire. Le héros, le peintre Hallager, est un rouge, moins par ses cheveux et sa barbe que par ses idées sociales exaltées. L'action se passe à Rome où Pontoppidan avait séjourné en 1892. A Rome donc Hallager a épousé la fille d'un haut fonctionnaire, d'un grand bourgeois, et les contacts inévitables avec son beau-père et les amis de celui-ci provoquent des heurts incessants qui s'expriment au plus haut point dans un éloge de l'anarchie, lancé comme un défi à la face des Danois réunis à Rome pour une fête où l'on célèbre la beauté romantique de l'Italie et l'excellence des hiérarchies, particulièrement au Danemark. La scène est d'une extrême violence et produit chez la jeune femme du peintre un choc émotionnel qui ruine sa santé et la conduit au tombeau.
Pontoppidan reprend ici l'idée de la misère et de son utilité, exprimée dans Ilum Galgebakke. Hallager a parcouru les quartiers pauvres de Rome et en est revenu épouvanté, mais plein d'espoir, car c'est dans ces taudis infects que le bacille rouge trouve le foyer qui lui convient. « Qui donc depuis les époques les plus reculées a fait l'histoire de l'humanité, c'est-à-dire les révolutions? Ce sont les habitants des caves, pâles, affamés, toujours prêts à prendre sur eux les sept péchés capitaux pour une bouteille d'eau-de-vie ». Il faut avoir vu ces désespérés pour comprendre les agitations de l'époque. Mais au Danemark il n'y a pas de prolétariat et par conséquent il n'y a pas non plus de liberté. On ne s'étonnera pas de trouver à la fin du roman une description de l'hommage rendu au roi par ses fidèles sujets à l'occasion de ses noces d'or en 1892.
Hallager, à Copenhague, s'est remarié avec une femme du peuple. Ne se permet-elle pas d'observer que, malgré tout, ces fêtes royales sont belles avec bannières, verdures, ornements.
« C'est tellement poétique, comme au théâtre ». Elle lui fournit ainsi l'occasion de maudire cette prétendue poésie qui corrompt l'homme comme une végétation malsaine. Après quoi, il dit à sa logeuse qui prend part à l'entretien: « Ne laissez pas refroidir votre bile ».
On voit facilement comment s'opère le passage du plan politique au plan littéraire. Du moment qu'Hallager en politique s'intéresse avant tout aux questions sociales, il préconise une littérature d'inspiration purement sociale, qui traite des questions controversées, une peinture qui s'efforcera d'exprimer la misère et l'effort du peuple; il rejette l'art antique et l'art de la Renaissance et considère Rome et l'influence de Rome et de ses musées comme nuisibles à l'artiste. Rome sera la grande corruptrice ! Les meilleurs y perdent rapidement leur foi et leur vigueur. C'était, poussée à ses dernières conséquences, la tendance que G. Brandes avait fait triompher dans les pays Scandinaves. Mais cette littérature naturaliste, de caractère social, avait provoqué par réaction un mouvement orienté vers la beauté et le lyrisme, le lyrisme des grandes émotions de l'âme, l'admiration des personnalités vigoureuses, des hommes de la Renaissance. Aussi bien les disciples de la première heure s'étaient-ils assez vite écartés de G. Brandes, et lui-même ne devait pas rester fidèle à sa première doctrine. Holger Drachmann est le type de ces « hommes de la Renaissance ».
Hallager couvrira de sarcasmes ce « réveil de l'âme », cet envahissement du lyrisme. Il est certain que Pontoppidan les considère sans grande sympathie. Nous trouvons, en tout cas, dans son roman un certain nombre de caricatures d'écrivains, Drachmann surtout (Sahlmann), Gjellerup (Folehave) et sans aucun doute aussi le Norvégien Bjômson (Karl Kristian Honorius Krack) .
Ce roman, Mattevagt, est relativement bref, mais la nature en est riche et variée. Le contraste entre les deux milieux oii le héros se trouve engagé par ses deux mariages, grands bourgeois d'une part et prolétaires de l'autre, est particulièrement vigou-
rcux: le ton de Pontoppidan monte et ne baissera plus dans les œuvres qui vont suivre. Le lecteur mettra au compte d'IIallager une part de cette agressivité, mais, cette réserve faite, il trouvera dans ce roman une des contributions les plus intéressantes au portrait social et politique que Pontoppidan a tracé de son pays.
Pierre le chanceux
En 1898 Pontoppidan commença à écrire Lykke-Per (Pierre le chanceux) , le vaste roman considéré comme son chef-d'œuvre. La rédaction dura jusqu'en 1904 et le roman fut publié d'abord en huit parties (2 en 1898, 2 en 1899, i en 1902, i en 1903, i en 1904). Mais, en 1905, Pontoppidan reprit le roman et le concentra en trois parties. C'est sous cette forme qu'il a toujours été publié depuis, et l'auteur a exprimé le désir que toute étude de Lykke-Per fasse usage de cette édition.
Le titre lui-même, Lykke-Per, est difficile à traduire en français, car le mot Lykke a deux sens; il signifie la chance, il signifie également le bonheur et, si dans la première partie, la chance favorise le héros, c'est le bonheur qu'il cherche par la suite, un bonheur calme et stoïque.
Il est hors de doute que l'auteur a voulu dessiner en épisodes successifs les aspects les plus importants de la vie danoise à son époque. Dans ce dessein il a repris un procédé souvent employé par les romanciers antérieurs. Il fait se dérouler l'existence de son héros dans des milieux divers, dont la similitude et plus encore l'opposition ont une valeur de témoignage historique. Per descend d'une famille de prêtres et passe son enfance et sa première adolescence dans un presbytère de province; il vient ensuite à Copenhague pour faire ses études d'ingénieur et conçoit l'idée d'un vaste plan consistant à utiliser les canaux du Jutland pour le transport des marchandises et à créer sur la côte ouest un port libre capable de rivaliser avec Hambourg.
Il prend contact, superficiellement du reste, avec les cercles littéraires de Copenhague, surtout il est admis comme hôte
bienvenu et bientôt comme futur gendre dans la famille d'un très riche financier israélite. Au moment où sa fortune semble assurée, une circonstance fortuite le dégoûte des milieux qu'il fréquente; les souvenirs de son enfance qui l'assaillent à la mort de sa mère, l'amènent à quitter Copenhague et à se retirer dans le Jutland; après avoir fait l'expérience d'une autre forme de christianisme et avoir épousé la fille d'un pasteur grundtvigien, il se sépare d'elle et passe le reste de sa vie dans la solitude, comme humble employé de voierie dans un village perdu.
Le dessin de cette destinée peut sembler étrange et parfois invraisemblable, mais l'attitude intérieure du héros par rapport aux milieux qu'il traverse est étudiée avec le plus grand soin, et c'est cette étude psychologique qui constitue le thème essentiel de Pontoppidan, la réalité danoise.
Il débute par la description de l'existence au presbytère, de la famille Sidenius, riche d'enfants, pauvre d'argent. Lorsqu'on lit les mémoires de Pontoppidan, des rapprochements se présentent à l'esprit entre la jeunesse de l'auteur et celle de son héros. Il ne faudrait pas évidemment forcer les termes, considérons toutefois ces ressemblances certaines comme un gage d'exactitude.
La famille porte le nom de Sidenius, titre d'ancienneté sinon de noblesse: depuis des siècles d'innombrables Sidenius ont annoncé la parole de Dieu dans tout le pays; savants parfois en exégèse, mais pauvres et isolés, ils ont trouvé dans les ressources de la vie intérieure un dédommagement à toutes les frustrations, et c'est dans le renoncement qu'ils ont placé les vraies valeurs et le but de la vie. Le renoncement est pour eux la stricte obéissance aux exigences traditionnelles de la foi. Dans le presbytère que décrit Pontoppidan, les soucis de l'ambition, les joies de la réussite, les distractions et les rires sont considérés comme des manifestations condamnables de frivolité, qui nous détournent de la seule préoccupation nécessaire (det ene fornoedne) qui est d'accomplir la volonté de Dieu. Le pasteur Sidenius est d'une sévérité que jamais le sourire n'adoucit, ni la gaieté, ni l'indulgence. Ses fidèles sont scandalisés de sa rudesse et ils ne l'aiment pas.
La ville lui fait plus tard des funérailles imposantes, mais on a le sentiment que Pontoppidan a introduit cet épisode pour impressionner Per. La mère est presque toujours souffrante, usée par le travail de la maison et les maternités sans nombre; l'auteur nous dit qu'avant son mariage elle a été une jeune fille vive et gaie, mais sa personnalité s'est pliée à la règle austère que son mari fait observer dans la maison. Et les enfants, sauf Per bien sûr, sont à l'image des parents; rien n'existe pour eux en dehors du souci d'accomplir en toutes choses la volonté de Dieu. Le tableau de cette famille ainsi enveloppé de grisaille et de tristesse paraît sans doute exagéré, mais, à diverses reprises, les Sidenius nous sont donnés comme représentant les Danois. Per, il est vrai, dans un accès d'humeur, considère ses compatriotes comme des Sidenius trop contents d'eux-mêmes, qui recouvrent leur pusillanimité de petits bourgeois du mépris orgueilleux que le pharisien ressent pour l'éclat du monde. Cette fausse humilité se transmettait de génération en génération dans les presbytères, se répandait en haut comme en bas dans le peuple entier et bouleversait toutes les idées. Passant un dimanche dans la rue, poursuivi par le fracas des cloches, Per se plaît à deviner la bassesse et la malhonnêteté chez tous les passants qu'il croise. Ils rêvent tous dans leur petite coquille d'escargot, si bien tenue et qui pour eux signifie l'univers. Qu'ils sont modestes! Qu'ils sont heureux! De braves Sidenius de stricte observance. On pourrait citer bien d'autres exemples. Mais Per lui-même se pose en adversaire des Sidenius — et les formes diverses de l'opposition, du besoin de renouveau nous seront présentées par la suite.
Dès le début, Per, à l'égard de ses parents, au milieu de ses frères et sœurs, représente l'esprit de révolte contre toute contrainte religieuse ou morale. Sa décision d'étudier à l'École Polytechnique, de se vouer aux sciences qui s'appuient sur le monde réel et permettent de le transformer, va de pair avec les tendances nouvelles qui se font jour à Copenhague. D'un bout à l'autre du roman, il est question d'un projet grandiose, peut-être génial, élaboré par lui pour utiliser les voies d'eau qui traversent le Danemark et créer sur la côte ouest du Jutland un port libre où aboutirait tout le trafic du pays. Durant le temps où dans
la capitale il travaille à ce projet et cherche à le faire aboutir, il entre en relations avec les groupes et les milieux les plus représentatifs de l'époque. Avec les artistes d'abord et les écrivains. Non pas qu'il s'intéresse à leurs œuvres, de son point de vue utihtaire il ne peut leur accorder une grande importance, et c'est d'ordinaire la question qui les met aux prises. A quoi peuvent servir leurs tableaux et leur poésie? C'est ainsi que, sous des déguisements faciles à percer, Pontoppidan esquisse ou dessine à loisir le portrait des célébrités contemporaines. Per les rencontre de temps à autre dans un café appelé « La Marmite » où se réunissent les « Indépendants », groupe de beaux esprits d'âges divers, bien doués pour la plupart, mais dont la croissance s'était mal faite: ils n'étaient pas arrivés à leur plein développement ou ils avaient mûri trop vite. Le personnage auquel Pontoppidan s'attache de préférence est le peintre Fritjof Jensen en qui l'on reconnaît bien le poète Holger Drachmann. Fritjof est l'homme des grandes tirades et des grands gestes, il se considère comme un seigneur de la Renaissance et il y a en lui du grand seigneur, et du génie sans aucun doute, mais on y trouve aussi beaucoup d'inconstance, un souci avisé de la réclame et parfois un grain de folie. Il éprouve une sympathie très vive pour Per, mais il ne cesse de lui reprocher son souci de l'utilité. « Oui! s'écrie-t-il, vive l'industrie, dressons nos puantes cheminées d'usines, que le bon Dieu améliore notre système d'égouts ! Avez-vous quelquefois regardé de près ce bonheur fabriqué à la machine? Allez dans une de nos petites rues, voyez ces bandes d'enfants pâlis dans les caves et qui fourmillent comme des vers dans un fromage. Ou bien allez donc voir les quartiers des voleurs millionnaires, allez chez les Juifs et chez leurs grosses femmes. Pourriture d'un bout à l'autre. C'est ça le progrès! Ce sont là les bienfaits de la science! »
A côté de Fritjof Jensen, Pontoppidan place le poète malade Enevoldsen; il s'agit du romancier J. P. Jacobsen, et Pontoppidan le montre, sur un ton railleur, occupé à polir ses phrases et à compter ses virgules. Il a toujours déclaré son peu de goût pour le style surchargé de Jacobsen. Il accordera plus d'importance au poète Berger, élève d' Enevoldsen, qui maintient la tradition
du beau style. C'est Johannes Joergenscn qu'il met ainsi en scène et il le présente d'abord comme un élève de Nathan, autrement dit: Georg Brandes. Nous le retrouvons au cours du roman après sa conversion.
C'est sur Nathan que Pontoppidan concentre son attention, car il a transformé la mentalité du Danemark, en tout cas celle de la bourgeoisie. A vrai dire, Per arrivant à Copenhague, ne se rend pas compte tout de suite de l'importance de Brandes. Pontoppidan ne nous dit-il pas dans ses Mémoires qu'il mit aussi quelque temps à le découvrir. C'est un des admirateurs de Per, le jeune Salomon, qui lui parle d'abord de Nathan, et par la suite il en entendra abondamment parler, et il le rencontrera chez le banquier Salomon. Car, après nous avoir décrit, non sans charme, en la personne des logeurs de Per — un sous-officier de la marine et son excellente femme, entourés d'un cercle d'amis — un aspect du petit peuple de Copenhague, le héros, par une fantaisie du jeune Salomon, est introduit tout soudain dans un milieu de très riche bourgeoisie juive de banquiers et d'hommes d'affaires; toutes les célébrités y sont accueillies. Les fiançailles d'une de ses filles, le mariage de l'autre permettent à l'auteur d'introduire des types curieux et d'élargir le champ de son étude. Per sera le fiancé de la fille aînée Jakobe. Mais avant de le connaître, Jakobe avait été sur le point de promettre le mariage à un des familiers de la maison, Eybert, gros industriel et homme politique important. Il appartient au groupe libéral ou, comme on disait, européen. Son tact et sa distinction n'empêcheront pas Jakobe de lui préférer Per. L'autre fille, Nanny, épousera un journaliste, Dyhring, un des plus fâcheux exemplaires de la corporation. Il n'y a pas à se demander si le portrait que Pontoppidan trace de Dyhring correspond à ses idées personnelles sur la presse. Ce n'est guère probable puisqu'il a écrit lui-même pour différents journaux et qu'il n'eut jamais de différend grave dans l'exercice de son métier. Il a rencontré aussi des journalistes véreux et c'est un de ceux-ci qu'il a jugé bon d'introduire dans son roman; il aura des successeurs dans les romans suivants. Absence de convictions, absence aussi totale de scrupules, avec un certain savoir-faire, telles sont pour Dyhring les conditions de
la réussite. Au moment où, pour s'assurer l'appui de son journal, on l'élit membre d'un conseil d'administration qui lui rapportera chaque année une jolie somme sans une minute de travail, qui peut-être le conduira au Parlement, son oncle, qui le connaît bien, déclare que la réussite de ce vaurien doit faire douter de la justice d'une Providence. « Sans vigueur, sans foi, sans patriotisme, il gagnait sans arrêt en influence, en importance, en considération, tandis qu'on voyait échouer ceux qui semblaient désignés pour les postes de chef... Il en était toujours ainsi au Danemark, les générations grandissaient l'une après l'autre, elles allaient au tombeau, brisées, courbées en deux, toujours vaincues. On aurait dit qu'une maladie secrète dévorait la force de la nation, épuisait sa meilleure jeunesse, ouvrait le pays aux conquêtes étrangères ». A partir du moment oii il est fiancé à la fille du riche Philippe Salomon, Per peut espérer mener à bien son projet de port libre. Une société est créée sous la présidence du financier juif Max Bernhardt pour étudier les questions de mise en œuvre, et Pontoppidan en profite pour décrire un autre milieu d'affaires. Max Bernhardt est un des plus actifs et des plus influents parmi les spéculateurs qui, dans l'espace des dix dernières années, avaient démoli et rebâti Copenhague et d'une ville de province en avaient fait une grande ville de style européen. On lui reconnaît un sens aigu des affaires, une intelligence rapide, une science juridique et commerciale de tout premier ordre. Juif de naissance, il n'a pas pu faire à cette époque, comme il l'aurait désiré, une carrière de magistrat. « Malgré les assurances de la Constitution sur l'égalité des citoyens, pas un Juif n'avait encore au Danemark occupé un siège de juge ». Il avait pris sa revanche en amassant une des plus grosses fortunes du pays, et en affirmant de plus en plus sa puissance dans toutes les entreprises. On l'avait vu se lancer dans une série de spéculations audacieuses, sa spécialité étant de créer des sociétés par actions pour la construction d'immeubles, et il avait scandalisé ses collègues en mettant en œuvre des moyens auxquels jusqu'ici personne n'avait osé avoir recours. Pontoppidan le montre à l'ouvrage, lui et son groupe, à l'occasion du projet de son héros.
Philippe Salomon ne nous est pas présenté comme un requin
de la taille de Max Bernhardt. L'essentiel ici est l'opposition fondamentale entre le milieu où s'est déroulée l'enfance de Per, le milieu Sidenius et le milieu Salomon où il va évoluer pendant quelques années. Dans ce milieu les préoccupations morales sont absentes, on ne s'attache qu'à la vie présente et aux avantages qu'il est possible d'en tirer. C'est pourquoi on y perçoit l'écho de la grande transformation qui est en train de s'accomplir au Danemark. Le principal artisan de cette transformation, celui dans l'œuvre de qui elle se reflète le mieux, est un des hôtes de la famille Salomon, le docteur Nathan, c'est-à-dire Georg Brandes. Ivan Salomon, au courant de toutes les nouveautés, ne manque pas d'envoyer à Per une brochure dans laquelle Nathan décrit l'état où, revenant de l'étranger, il a trouvé le Danemark. Après avoir traversé l'Allemagne en pleine activité, il avait eu, dès l'arrivée au port vide et silencieux de Korsoer, l'impression de glisser dans un monde différent, le monde des rêves étrangers à la terre. Et cette impression s'était affirmée dans le train dont les cahots finissaient par endormir tous les voyageurs, qui tous les quarts d'heure s'arrêtait à une petite station où deux ou trois paysans, coiffés de chapeaux de pèlerins à la Grundtvig et fumant de longues pipes, attendaient non pas le train qui allait passer, mais celui qui arriverait une ou deux heures plus tard. Il était dans un pays où le temps n'avait de valeur pour personne, où chacun semblait disposer de l'éternité. A Copenhague, l'impression était la même: rues étroites où le pavé était aussi lamentable qu'autrefois, les boutiques aussi provinciales, où les fiacres avaient la même allure de tortues, où les théâtres annonçaient les mêmes drames enfantins. La vie paraissait s'être arrêtée, alors qu'en Europe on pouvait observer un développement intense et une révolution spirituelle qui avaient transformé les sociétés et fourni aux individus des buts plus élevés et plus audacieux.
Il faut ouvrir les fenêtres à l'air du dehors, éveiller les Danois endormis; qui sait? apprendre peut-être à danser à ce peuple de lourds sacristains. C'est la tâche que Nathan s'était donnée. Comme s'il avait eu une centaine d'yeux, il parcourut les littératures de tous les pays et de tous les temps, et, avec un instinct infaillible, garda ce qui pouvait servir de stimulant pour ses
compatriotes et, avec un art consommé, il en tira un extrait fortifiant, parfois amer, d'autres fois épicé. Il s'entendait à dérouler en quelques pages la vie de périodes entières et son exposé était toujours alerte et vivant. La confusion même des systèmes philosophiques, il savait l'éclaircir en quelques phrases vigoureuses, de sorte que les esprits les plus obtus se formaient une idée de la question.
Pontoppidan nous décrit ici le fameux Gennembrud (Percée) qui transforma après 1870 l'opinion danoise. Le succès de Nathan- Brandes fut éclatant, succès qui, de l'avis du romancier, n'allait pas sans quelque risque. Ne faisait-il pas appel à l'indolence danoise? Jamais les jeunes n'avaient acquis avec autant de facilité et autant d'agrément des connaissances aussi étendues. Mais cette acquisition n'était-elle pas trop facile? L'auteur ne supprimait-il pas l'effort, si important dans la formation des esprits et des caractères? Le lecteur ne retirait-il pas de sa lecture de Nathan une illusion de connaissances, non une connaissance véritable ? De sorte que son influence ne fut qu'un éclat passager. Pontoppidan songe à tous les disciples de Brandes qui, l'un après l'autre, se détachèrent du chef Mais l'impulsion reçue de Nathan avait tout de même renouvelé leur intelligence et l'avait préparée à une activité indépendante dans d'autres directions. Il songe évidemment à ceux qui ont cherché une solution religieuse aux problèmes qui se trouvaient posés. Il cite le nom de Poul Berger qui est, nous le savons, Johannes Joergensen.
Si importante qu'elle soit, l'opposition Sidenius-Salomon ne nous donne pas un tableau complet du Danemark. Per est donc réservé à d'autres expériences, et c'est sans doute au désir qu'éprouve l'auteur d'être complet qu'il faut attribuer la circonstance qui va donner à l'existence et à l'âme même de Per un aspect imprévu. Cet événement qui laissait peut-être prévoir un détachement du héros à l'égard de ses projets, se produit avec une violence irrésistible lors de la mort de sa mère. Elle est morte à Copenhague où la famille s'était installée après la mort du père, et Per, qui n'a pas revu sa famille, apprend que le cercueil sera transporté par mer en Jutland : seul de ses frères et sœurs il décide
d'accompagner le cercueil; et là, sur le bateau, après une nuit sans sommeil, un appel intense de souvenirs fait revivre à ses yeux l'existence de sa mère comme jamais encore il ne se l'était représentée: il revoit ses fatigues, ses souffrances, ses maladies supportées avec un courage toujours égal, une confiance entière: confiance en Dieu. Et sans doute, cette nuit de souvenirs ne ramène pas Per au Dieu des Sidenius, mais elle change entièrement l'orientation de son existence. Il renonce à ses projets ambitieux, il renonce à sa fiancée Jakobe Salomon. Durant un repos de quelques mois à la campagne les phases nouvelles de sa vie se préparent. Il est l'hôte d'une curieuse famille de noblesse campagnarde. Là encore Pontoppidan ne perd pas de vue l'histoire de son peuple. Il jette un regard en arrière sur les générations qui ont successivement vécu sur ces terres depuis l'époque héroïque des Vikings et des naufrageurs, en passant par un Moyen Age brutal, par une noblesse encore vigoureuse et entreprenante, pour aboutir aujourd'hui à des personnages sans raison d'être et sans utilité. Il ne manque pas de mentionner l'arrivée du christianisme et on se demande parfois s'il ne lui attribue pas l' affaiblissement de la race. Ce n'est qu'une impression fugitive, il est bon qu'elle ait sa place, si minime soit-elle, dans le tableau qu'il s'est proposé de dessiner.
Au cours de cette retraite, Per fait la connaissance d'un prêtre grundtvigien, le pasteur Blomberg. Celui-ci a connu autrefois le pasteur Sidenius et il dit à Per que leur idée de la religion était fort différente. Le pasteur Sidenius avait, comme les vieux luthériens, une vision singulièrement étroite de l'existence. Malentendu de l'orthodoxie déclare le pasteur Blomberg, qui pèse encore comme un cauchemar sur l'Eglise et sur les foyers, et qui peut écarter de la foi les mieux doués parmi les jeunes. Son christianisme à lui est tout idyllique, tout imprégné de l'émotion que lui donne le spectacle de la nature. Per aperçoit combien, dans les milieux ecclésiastiques eux-mêmes, on s'est éloigné de la sombre orthodoxie d'autrefois avec sa condamnation de la chair, sa mise à la torture de la raison. Rien dans le christianisme de Blomberg n'effrayait la pensée ni ne révoltait le sentiment. Le mystère de l'existence se déployait en une clarté toute simple.
Tout était naturel, tout allait de soi, tout était merveilleusement adapté aux besoins de l'homme. Le diable était le produit de l'imagination surexcitée des moines, la damnation éternelle était une idée barbare en contradiction avec la bonté de Dieu. Et l'au-delà, on en parlait le moins possible.
Per se laisse d'abord prendre à tant d'indulgente sérénité. Il subit le charme d'Inger, fille du pasteur, qu'il épouse et avec laquelle il vit plusieurs années. Mais il s'aperçoit assez vite que sous la bonhomie forcée du pasteur se cache beaucoup d'orgueil, de pharisaïsme et d'entêtement. Ce n'est pas son beau-père qui peut lui fournir une discipline de l'esprit et du sentiment. Il n'y a pas à voir là une condamnation de la part de Pontoppidan. Simplement le romancier se devait de nous montrer qu'au Danemark, à son époque, il y avait d'autres attitudes à l'égard du problème de l'existence. Il en retient deux surtout: d'abord celle des jeunes qui ont acquis sous l'influence de Brandes le sérieux des convictions et l'ardeur de la recherche, mais qui à un certain moment n'ont pu suivre le maître et que leur ardeur a poussés dans d'autres directions; et en second lieu, l'attitude de ceux pour qui le grundtvigianisme demeure superficiel et qui cherchent plus profondément la solution du problème dans un état d'esprit qui, dans une certaine mesure, rappelle Kierkegaard.
Comme exemple du premier groupe, il nous donne Poul Berger, c'est-à-dire Johannes Jôrgensen, un converti, et il commente à notre usage un recueil de poèmes intitulés le Combat de Jacob y qui est une profession de foi. Le courant amené de l'étranger par Nathan, déclare le converti, est comparable à une pluie de printemps qui féconde les mauvaises herbes elles-mêmes et donne à la terre un aspect trompeur de fécondité. Mais dans la sécheresse de l'été, aux approches de l'automne, les herbes se fanent et sont entraînées par le vent. Heureux ceux qui au printemps ont plongé leurs racines jusqu'aux profondeurs où jaillissent les sources de vie. Per a l'impression que ces paroles semblent écrites sur le tombeau de toute sa jeunesse. C'est bien ce qu'il a ressenti depuis des années, le sentiment de se flétrir, de se faner, de perdre irrémédiablement sa vigueur et ses moyens. Et il répète les paroles
de Poul Berger: « Adieu, époque stérile! Voici terminé mon cheminement à travers le désert. Le paradis de mes pères s'est ouvert devant moi et, tout ébloui de lumière, je m'agenouille sur le sol pour prier dans la contrition ».
Depuis longtemps déjà, Per ne trouve plus ni près de sa femme, ni près de ses beaux-parents la tranquillité de l'esprit, ni la réponse aux questions qu'il se pose. Il a fait la connaissance d'un certain pasteur Fjaltring que son beau-père considère comme un fou et un mauvais prêtre. On ne peut imaginer plus complète opposition que celle de ces deux pasteurs. Ce ne sont pas des solutions à bon marché que Fjaltring cherche au problème de la foi et de l'existence. La foi doit être une passion et la douleur seule donne sa valeur à notre vie. Per s'intéresse de plus en plus à ces questions; il lit les ouvrages piétistes dont il découvre si souvent des exemplaires chez d'humbles paysans; il étudie le réveil religieux qui, tout récemment encore, a marqué si profondément l'esprit danois. Il est saisi d'admiration devant ces paysans de Fionie ou du Jutland, devant ces artisans de village qui menèrent un si rude combat contre l'orthodoxie rationaliste de l'époque, les solitaires qui allaient comme les Apôtres de village en village pour témoigner et qui étaient bafoués par la foule et jetés en prison par les autorités; ces petites communautés vivant selon l'Evangile, sans se préoccuper du monde, n'était-ce point l'Histoire sainte se déroulant au Danemark?
Per transcrit les passages des livres édifiants auxquels il revient toujours : « Nourris-moi, mon Dieu, du pain des larmes, donne-moi à boire une large coupe de larmes. Je m'abandonne à toi avec tout ce qui m'appartient, pour que tu me châties. Car c'est une grâce pour ton fidèle qu'il doive souffrir et être tourmenté par amour pour toi! ».
Phrases qui provoquent en lui un frisson et une révolte et que cependant il ne peut pas oublier.
Il se rend compte finalement que tous les sages de la terre, même avant le christianisme, ont prêché le renoncement, la
passion du renoncement. C'est ainsi que Per renonce à tout, à son mariage, à son foyer, à toute ambition. Il finit ses jours comme pauvre agent voyer dans un village perdu du Jutland de l'ouest. Mais il semble réconcilié avec lui-même.
Ainsi dans ce vaste roman, sans jamais prendre le ton didactique, sans jamais perdre de vue la psychologie exacte des personnages, Pontoppidan nous a donné, vivifié par les caractères et le dénouement de l'intrigue, un tableau des milieux divers qui existaient au Danemark, et la somme des plus importantes questions que se posaient les Danois.
Il convient de dire quelques mots de la nouvelle intitulée le Visiteur royal (Den kongelige Gaest) . Elle occupe une place à part parmi les autres nouvelles. L'humour y est plus accentué que dans les autres œuvres et il présente un caractère de fantaisie, de plaisanterie presque bouffonne qui surprend chez ce réaliste.
Installés dans un coin du Jutland, un jeune médecin et sa femme s'enlisent peu à peu dans la monotonie des habitudes, leur horizon se rétrécit, nul intérêt ne les soulève au-dessus de la banalité quotidienne. Or, un beau soir de Carnaval, un hôte singulier pénètre presque de force dans leur foyer, les surprend, les irrite et, irrésistiblement, les oblige à jouer leur rôle dans une fête comme peut-être ils n'en avaient jamais vu : dîner en habit, propos légers, musique. Ils lui obéissent: n'est-il pas le roi Carnaval ? Impossible de découvrir par la suite d'où venait ce visiteur, ni non plus où il est allé. Mais la vie des deux époux en est toute transformée, marquée de jalousies, de réconciliations, de tout un renouveau de passion. On entend souvent de la musique sortir de leurs fenêtres, et le pasteur du village ne les comprend plus. « On dirait qu'il y a toujours chez eux des courants d'air. » Jusqu'à leur vieillesse leurs pensées, surtout celles de l'épouse, s'égareront vers le pays de l'aventure.
Cette nouvelle apparaît ainsi comme une transposition plaisante des passages de Lykke-Per, où le docteur Nathan s'efforce d'apprendre à danser à ses compatriotes trop gauches et trop lourdauds.
U Empire des morts
Le troisième grand roman de Pontoppidan est intitulé V Empire des morts (De doedes Rige).
Dans ce roman l'auteur a voulu couvrir un plus vaste domaine que dans la Terre promise ou dans Pierre le chanceux: c'est tout le présent et tout l'avenir du pays qui est en jeu; les personnages importants, étudiés avec soin, y sont aussi plus nombreux et nous comptons en réalité plusieurs aventures qui se déroulent parallèlement et ne sont reliées entre elles que par des hasards d'amitié et de parenté.
L'unité profonde du roman est ailleurs; elle est dans le sentiment de pessimisme et de désespoir, qui, marqué dès le début, va s'amplifiant et s'aggravant jusqu'aux événements tragiques de la fin.
Quelques points de repère ne seront pas inutiles. Au moment oii il écrivait son roman, Pontoppidan était en proie à la souffrance et à la maladie, il croyait sa mort prochaine et travaillait fébrilement pour dire, avant de disparaître, ce qu'il jugeait indispensable de dire. « Je ne suis pas un auteur, je suis un soldat loyal. »
Sollicité de faire une conférence à Aalborg en 19 14, il choisit pour sujet L'Eglise et ses hommes ( Kirken og dens Maend). Et la conférence qui souleva quelque scandale est une attaque vigoureuse dirigée contre les pasteurs. Il leur reproche leur veulerie et en même temps leur arrogance. Devant les progrès de la science qui, de plus en plus, réduisent le sens littéral de la Révélation, ils ne savent quel parti prendre; ils sont incapables d'édifier une croyance solide. Combien d'entre eux ont pénétré seuls et livrés
à eux-mêmes dans les régions frontières entre ce monde et l'autre, et connu un de ces instants profonds qui créent la foi ou qui créent le doute ? N'oublions pas que nous sommes au pays de Grundtvig et de Kierkegaard! Quelle arrogance dès lors que de prétendre annoncer aux foules la parole de Dieu!
Un autre texte de la même époque — de 191 2 exactement — exprime tout le désenchantement de Pontoppidan. C'est une poésie écrite à l'occasion du soixante-dixième anniversaire de Georg Brandes. Un oiseau de nuit clame à travers l'ombre:
Cette vérité qu'il lança comme un soleil au firmament.
Qui donc en tira quelque joie? A qui doniia-t-elle de la force?
Il cria: « Que la lumière soit! » et l'obscurité nous enveloppa.
L'arbre de la science qu'il planta dans notre terre,
Qui embrassait au loin les fjords et les baies,
N'a produit que des fruits véreux, poison de notre peuple.
Ce sont là les trois points de départ essentiels qui donnent accès à l'Empire des morts.
Le dessein de Pontoppidan est d'offrir à ses lecteurs une image de la vie politique au Danemark. Il le fait à l'aide d'une intrigue extrêmement romancée, dont les points culminants sont une campagne électorale et un vote décisif au Parlement, et en choisissant comme héros un homme, Tyge Enslev, qui a dominé pendant des années la politique du pays: il est « le dernier chef d'une époque héroïque ». C'est lui qui a conduit le peuple danois à la conquête des libertés politiques et d'une plus grande justice sociale.
En lui se résument les luttes qui ont été décrites au début de cette étude. Il a fait partie du premier ministère désigné selon les règles de la démocratie après la victoire des partis de gauche. Issu d'un milieu très humble, il a vécu à Copenhague l'existence solitaire et sans joie de l'étudiant pauvre. Et, mêlé à la foule insouciante, il a pris conscience de lui-même comme fils du
peuple, et il a entendu résonner en lui le cri étouffé d'une oppression séculaire, qui n'a encore connu ni soulagement ni revanche. Pontoppidan l'a idéalisé, bien plus, du reste, dans le sens de la grandeur et de l'habileté politique que comme une personnalité morale. Il apparaît qu'il a mené à bien son œuvre d'afiranchissement: affranchissement signifie pour lui écrasement de l'Église, élimination de son influence sur les destinées du pays; il ne manque jamais de rappeler qu'au moment du désastre de 1864, le Danemark était dirigé par un évêque (Monrad). Or il lui semble qu'au terme de sa carrière les forces de l'ombre se regroupent et tentent d'enchaîner la liberté. Dans un grand discours politique qui est, pourrait-on dire, le centre du roman, il s'exprime en ces termes: « Il semble que nous ayons abattu les ennemis de la liberté dans tous les domaines: gouvernement, administration, écoles. Il faut les chercher à présent dans les coins les plus obscurs, comme les rats. Mais, par ailleurs, il faut bien dire que la victoire nous a amené certains amis dont il y a tout lieu de se méfier. Il en est ainsi de tout mouvement qui a passé les années difficiles... D'anciens adversaires se présentent, la main sur le cœur, et affirment qu'au fond d'eux-mêmes ils ont toujours été pour la bonne cause et que seules des circonstances malheureuses les ont empêchés d'offrir leur vie pour elle. »
Ce sont en effet ces anciens alliés qui désavouent Enslev et lui infligent au Parlement une défaite mortelle au cours d'une séance poignante et acharnée. Jamais Pontoppidan n'avait rien écrit d'aussi intense, jamais il n'avait fouillé aussi profondément les mauvaises passions dans les poitrines humaines.
Dans la lutte qu'il a entreprise contre les pasteurs, Tyge Enslev n'est pas toujours scrupuleux sur le choix des moyens. Au cours de la campagne électorale mentionnée plus haut, il assure le succès d'un candidat plus que médiocre pour empêcher l'élection d'un pasteur, qui se trouve être son neveu. La carrière de son candidat prend fin rapidement par un scandale domestique qui lui fait perdre la raison. Le neveu de Tyge triomphe à l'élection partielle et ce triomphe est exploité par le parti prêtre avec défilés et cantiques selon toutes les règles de l'art.
Le jour où Tyge Enslev a prononcé son grand discours devant les électeurs, un personnage singulier a fait son apparition et demandé la parole. C'est un pasteur chassé de l'Eglise pour péché d'adultère. Il erre maintenant à travers le pays, prêchant en plein air ou dans les granges, car les temples et les salles de réunion lui sont fermés. On lui reproche d'exciter les foules contre l'église de Dieu. « Mais, réplique-t-il, où donc est-elle cette église de Dieu? Elle se cache comme une pauvre vieille femme que les gamins des rues poursuivent de leurs cris. En revanche Satan a sur terre son église: c'est celle que nous voyons, avide de puissance, pour laquelle tous les moyens sont bons s'ils procurent considération et autorité dans ce monde misérable. Le service de Dieu ne s'accommode point de la recherche et de la possession des biens de ce monde. » Et le pasteur errant raconte qu'une nuit Dieu lui est apparu et lui a demandé: « Où est le tremblement de ton cœur? Où sont les larmes que tu as versées sur toi-même? Où est ton angoisse, où le chagrin de tes nuits? Va- t'en, tu appartiens à l'enfer. » Déformées sans doute et prononcées par une bouche impure, ces paroles rappelaient forcément à tout lecteur danois les attaques lancées par Kierkegaard dans V Instant (Oejeblikket) contre l'église mondaine, et l'on trouve même dans cet appel de Dieu les deux mots qui font le titre d'un de ses traités: Angst og Baeven (Angoisse et Tremblement) (Cf. Frygt og Baeven),
Tyge Enslev a tout de suite saisi qu'il peut utiliser cet égaré: il suffit de faire connaître et de répandre ses diatribes contre l'Eglise. Il le fait venir à Copenhague, publie sa biographie et annonce dans le journal du parti. Le Cinq Juin, les sermons qu'il prononcera. Cette activité du prédicateur dans des salles immondes a quelque chose à la fois de grotesque et de sinistre. On ne voit pas du reste que l'autorité de l'église en souffre beaucoup. Il est plus curieux de constater que les admonestations du prédicateur ne demeurent pas sans effet sur quelques-uns de ses auditeurs — les meilleurs moralement — dont la religiosité est éveillée et purifiée. Peut-être faut-il voir là le résultat de cette « vision double » des choses qui caractérise la réaction de Pontoppidan devant la réalité.
Au reste, le prédicateur ne sert pas longtemps la propagande de Tyge Enslev. L'organisation cléricale, la Mission intérieure, a vite fait de le rendre inoffensif: une petite conjuration de bienveillance et de sourires l'attire à révcché de Copenhague, où on lui accorde d'une part son pardon et d'autre part une somme d'argent qui le met à l'abri des soucis.
Le récit de la contre-attaque menée par le parti prêtre est un admirable morceau de peinture politique et sociale: nomination d'un évêque au ministère de l'Instruction publique et des cultes, machinations parlementaires, préparation d'un vote de méfiance en sont les manifestations les plus apparentes. Mais ces succès s'expliquent par un travail persévérant, strictement discipliné, dans la coulisse. L'argent afflue: Pontoppidan met en scène des hommes riches, avares et durs, qui, au moment de mourir, essaient de se racheter par des dons — très généreux cette fois — à la Mission. Avec cet argent on crée tout un réseau d'associations qui, dans des maisons bien installées, réunissent le plus souvent possible des fidèles qu'elles ont endoctrinés.
Le journal n'est pas oublié; la façon dont la nouvelle feuille cléricale, le Quotidien ( Hverdagen ) , achète les principaux rédacteurs du Cinq Juin est une merveille de roublardise et de coquinerie. Le Quotidien était installé selon les dernières méthodes américaines, avec des affiches de propagande à toutes les fenêtres, comme une ménagerie. Les collaborateurs de tout ordre, qui emplissaient les salles de rédaction, n'avaient rien non plus d'évangélique. C'était l'habituel ramassis de maquereaux de la littérature, de talents avariés qui, dans les grandes villes, se déversent dans ces salles de reportage comme l'eau sale dans un égout. Pontoppidan l'avait déjà dit; il est intéressant qu'il le dise une seconde fois.
Le chef de la Mission intérieure à Copenhague nous est présenté comme un ambitieux sans talent et sans cœur, mais d'autres pasteurs ont une notion plus chrétienne de leur devoir et se dévouent vraiment au service des pauvres. Le pasteur Johannes Gaardbo, neveu de Tyge Enslev, est un de ceux-là. En décrivant ce travail de samaritain, Pontoppidan a voulu peut-être
adoucir sa critique, à moins qu'il ne se soit complu à mettre en relief le contraste qui existe entre cette charité de Johannes Gaardbo et son intolérance et sa dureté.
L'intrigue de VEmpire des morts, comme nous avons dit au début, est multiple. Il fallait, pour la clarté de l'exposé, isoler les événements qui concernent Tyge Enslev. Mais ce récit politique est comme enveloppé dans une autre aventure qui donne à l'ensemble sa signification humaine.
La première partie du roman porte comme titre Torben et Jytte: ce sont les deux protagonistes: un homme et une jeune fille dont l'existence pourrait être heureuse si l'infortune ne jaillissait pas de leur caractère et de leurs actions. Torben Dihmer a été de bonne heure marqué par la maladie ; une insuffisance de sécrétion l'a défiguré, affaibli, retranché de toute vie active. Une découverte récente des médecins lui rend la santé. On pense à Copenhague qu'il épousera une amie d'enfance Jytte Abilgaard. Et Jytte est sur le point de consentir. Pourquoi refuse-t-elle ? Elle est singulière, instable, inquiète, marquée sans doute par une hérédité fâcheuse. Un de ses frères s'est tué, l'autre a déserté d'un navire de guerre lors d'une escale et jamais depuis on n'a eu de ses nouvelles. Jytte porte en elle une épouvante. Elle se dit, en refusant Torben, qu'elle ne se mariera jamais et, plus tard, elle se laisse glisser dans un mariage absurde et bientôt funeste. Elle divorce et meurt en couches.
Destinée où Pontoppidan exprime son pessimisme profond. Jytte est tourmentée par des cauchemars. Elle se rappelle son frère Ebbe, celui qui s'est tué; sans doute elle se rend compte que leurs natures se ressemblent étrangement et, un jour où sa mère a voulu lui parler des raisons qui ont conduit Ebbe au suicide, elle l'a arrêtée avec un regard épouvanté. Quand elle veut réfléchir sur elle-même, elle se rappelle un rêve de son enfance: enfermée dans une grande salle obscure, elle tâtonnait, essayait d'ouvrir les portes. Toutes étaient fermées, impossible d'échapper! Et il lui semble voir là une image de sa vie.
Lorsque, peu de temps avant de mourir elle-même, elle apprend que Torben est mort, elle se considère comme responsable et s'écrie en sanglotant: « Qu'ai-je fait? » Mais au bout d'un moment elle se reprend et juge que son ami est heureux. « Le dur combat de la vie était fini pour lui». Il était délivré de ce monde horrible oii « tout est tromperie sauf la désillusion, où tout est mirage sauf la frustration et la douleur ».
Jytte est-elle responsable de la mort de Torben? Pas entièrement. Sans doute, à partir du refus qu'elle lui a opposé, il ne découvre plus dans l'existence de but qui vaille la peine d'être poursuivi. Il essaie d'occuper son ennui par des voyages prolongés et lointains. Il revient désillusionné, mais c'est le pessimisme de Pontoppidan lui-même qui cause cette désillusion et non son chagrin d'amour.
Torben renonce à la politique et à toute autre activité. Il se retirera dans son domaine, à Favsingholm, pour y attendre la mort puisqu'il a cessé d'observer les prescriptions du médecin qui lui avait rendu la santé. « Veux-tu que je te dise ma pensée — il s'adresse justement à son médecin — je crois plutôt que chez moi, à Favsingholm, il me semblera revenir vers le soleil et la réalité de la vie — revenir d'un voyage dans l'Empire des morts. En Europe, en Amérique j'ai eu bien des fois l'impression de me trouver sous terre, en un lieu de torture, où des milliers d'ombres inquiètes se précipitaient à la poursuite d'un bonheur imaginaire. »
Ou encore: « La race humaine est malade, prise de folie. Ce que, pendant dix mois, j'ai vu de mes yeux dans trois parties du monde m'a sans cesse rappelé la hâte affreuse avec laquelle un fou travaille à sa propre destruction. Je suis persuadé que nous sommes au bord d'une catastrophe universelle. Cette activité forcée dont toutes les nations sont si fières, cette fièvre insensée de production, qui ne correspond à aucun besoin réel, sont les dernières convulsions d'une société condamnée à mort »,
Il mène à Favsingholm une vie simple et proche de la nature. Il est persuadé qu'on obtient le bonheur en accueillant en toute
occasion sa destinée avec amour, comme la fiancée accueille son fiancé. Il déclare aussi qu'il faut nouer une amitié sincère avec la douleur; elle est inévitable et elle est par ailleurs notre seul ami vrai, notre seul compagnon fidèle dans la vie. Nous retrouvons les pensées dont Pierre le chanceux se nourrissait pour supporter la solitude et affronter la mort. Nous reconnaissons jusque dans l'expression, amorfati, une influence nietzschéenne évidente. L'intimité de l'homme et de la douleur nous fait penser aux sages de l'Antiquité, peut-être à l'Orient. Nous constatons surtout que nous sommes au pays de Kierkegaard.
A Favsingholm, Torben s'est efforcé d'être bon avec tous ceux qu'il rencontrait. On ne s'étonnera pas, étant donné la misanthropie du récit, qu'on l'ait récompensé en incendiant son domaine. Durant la catastrophe il se sentait à mille lieues de là, et l'océan de flammes brillait devant son regard intérieur comme l'annonce démoniaque de l'incendie universel qu'il attendait, du déluge de feu dans lequel une race humaine corrompue allait être roulée et disparaître.
Paradis de chacun
Dans son dernier roman Paradis de chacun (Mands Himmerig) , qui parut en 1927, Pontoppidan reprend des motifs qui ont servi dans d'autres œuvres. Le héros Niels Thorsen, journaliste violemment engagé dans la politique, rappelle de très près le peintre Hallager de Veillée nocturne. Les personnages sont groupés de la même façon: Asta, la femme de Niels l'a épousé contre le gré de sa famille: rebutée bientôt par sa violence, l'esprit empoisonné par de perfides calomnies, elle se croit délaissée, se plaît dans son malheur et, comme la femme d'Hallager, elle meurt, mais cette fois il s'agit d'un suicide. Ce n'est donc pas l'intrigue qui fait l'intérêt de ce roman ni non plus le caractère violent de Thorsen, réplique trop ressemblante d'Hallager. Les raisons de cette violence méritent par contre de retenir l'attention. Une intrigue assez déplaisante vient d'écarter Thorsen de la direction du grand journal libéral danois Friheden (La Liberté) . Avec moins de détails
que dans V Empire des morts, l'auteur dirige une attaque violente contre une certaine presse corrompue et perfide. Thorsen, avec un manque de mesure flagrant, étend au parti tout entier et même à tout le pays la condamnation que lui inspirent les agissements des journalistes de Friheden. Il se rappelle la journée de juillet igoi où paysans et citadins étaient accourus de tous les coins du pays pour se réjouir de la défaite de l'arbitraire et célébrer le premier gouvernement démocratique. Emporté par ce souffle d'enthousiasme, il s'était précipité sur un banc et avait improvisé un discours sur la renaissance du Danemark. Il n'y avait que treize ans de cela, et l'un des ministres acclamés alors était maintenant en prison. Triste symbole! Le pays ne s'était pas montré digne de la liberté que les combattants de la première heure lui avaient conquise. Au reste les choses avaient-elles tellement changé? Les paysans étaient autrefois menés à la cravache par les propriétaires nobles: aujourd'hui ce sont les barons du parlement qui commandent et les junkers de la presse qui terrorisent le peuple, chacun craignant d'être mis au pilori.
C'est en vain que Thorsen essaie de constituer un groupe d'opposition. Quelques-uns de ses interlocuteurs ne sont pas sans voir les abus dont il se plaint, mais personne ne veut se compromettre, personne n'ose affronter Friheden. Méconnaissance des grands intérêts du pays, veulerie, lâcheté sur toute la ligne!
Le roman se déroule en 19 14: au Danemark aussi l'armée fut mobilisée au moment des déclarations de guerre. Après le premier affolement, on se rendit compte qu'il était possible de s'arranger avec le voisin du sud et qu'il serait même avantageux de le ravitailler. A cette occasion Thorsen raconte qu'il a vu dans une gare un jeune mobilisé, paysan du Sjaelland, grand et fort, pâle d'effroi comme s'il avait déjà reçu une balle dans le corps, tandis que sa mère maudissait à grand fracas l'éventualité d'une entrée en campagne. Et Thorsen songeait à la Belgique ! « Je me suis dit à moi-même: Finis Daniae. Et j'ai voulu conserver le souvenir de cette scène. Elle pourrait fournir le motif d'un basrelief sur le tombeau de notre pays. »
A plusieurs reprises il déclare: « Nous sommes un peuple sans avenir; la seule chance de salut serait une guerre européenne qui nous prendrait à la gorge et nous tirerait de notre sommeil ».
Un de ses amis, Clemens Junge, aussi enthousiaste que lui lors de la victoire démocratique, refuse d'approuver ses violences. Pour sa part il va de ville en ville faire des conférences dans l'esprit des écoles grundtvigiennes et il met sa confiance dans ce qu'il appelle « les forces silencieuses ». La formule est belle, répond Thorsen, mais comment se manifestent ces forces? Appuyons l'oreille contre le sol, nous entendrons un immense ronflement; des milliers de paysans dorment sans entendre ce qui se passe autour d'eux et ce n'est pas le son d'un chalumeau qui les réveillera.
Mands Himmerig suit la même ligne que V Empire des morts, avec cette différence que l'attaque ne se concentre pas contre l'Eglise, mais s'en prend à tout le pays. Dans cette brève esquisse le pessimisme est encore plus amer; les deux romans se terminent par la mort du héros après une défaite totale.
Mands Himmerig est le dernier roman de Pontoppidan. Il s'occupe maintenant de mettre au point le dernier volume de ses nouvelles qui parut en 1930; il donne une version, parfois assez modifiée, des nouvelles primitives, et ce troisième recueil contient quelques brèves esquisses qui n'avaient pas encore été publiées. A partir de 1932 il commence la rédaction de ses souvenirs dont nous avons parlé et que nous avons largement utilisés au début de cette étude.
Pontoppidan mourut en 1943.
Conclusion
Nous avons trouvé dans l'œuvre de Pontoppidan le reflet de l'histoire du Danemark pendant une cinquantaine d'années environ, coupée par le changement de siècle. Période particulièrement
importante, puisqu'elle voit le passage du gouvernement autoritaire au gouvernement démocratique et une transformation sociale profonde. On peut bien dire qu'en lisant les récits de Pontoppidan, on suit exactement ces transformations ou plus exactement elles nous deviennent présentes à travers les descriptions, les aventures des personnages, leur comportement et leurs paroles. La misère des classes déshéritées, la dureté des municipalités à leur égard, l'émancipation politique des paysans grâce aux écoles populaires et aux conférenciers itinérants, le grand conflit sur les droits respectifs du pouvoir royal et du parlement, l'influence de l' Eglise, l'influence de la presse, la corruption des institutions nouvelles, et, d'autre part, des tableaux de vie danoise depuis le presbytère de campagne jusqu'aux cercles opulents de Copenhague, tout cela passe sous nos yeux. Est-ce de l'histoire? Oui et non. Oui, puisque les éléments des récits sont empruntés à la vie politique et sociale. Non, ou plutôt pas entièrement, puisque cette réalité se réfléchit dans des personnages qui ont leur tempérament et leur individualité et qu'elle est interprétée par eux. Lorsque deux conceptions s'affrontent comme celles de Niels Thorsen et de Clemens Junge, le devoir de Pontoppidan est d'exprimer chacune d'elles avec la même vigueur et la même exactitude. Il s'en acquitte brillamment, car il a de la réalité une vue toujours claire, ou, pour emprunter l'expression dont se servent les Danois, une vue double. Il n'est jamais dupe, autrement dit; il voit toujours le côté hasardeux des idées ou des sentiments qui paraissent les meilleurs et qu'un de ses personnages exprime, peutêtre avec trop de véhémence. Mais il n'est pas indifférent: le ton général de ses romans, ses articles de presse et ses interviews et les volumes de souvenirs qu'il rédigea à partir de 1932 nous renseignent assez sur sa position. C'est un patriote danois qui a profondément à cœur l'avenir de son pays et qui parfois exagère dans le sens du pessimisme, c'est un esprit clair que révolte la duplicité, un esprit libre qui n'admet aucune tyrannie, ni physique, ni intellectuelle.