LEONOR FINI
QUAND les gens qui sont pris dans le tourbillon d'une grande ville pensent à la campagne — non sans une certaine nostalgie — ils se plaisent à imaginer une existence où Dieu dispense le temps, où chaque minute est détaillée avec la précision solennelle d'une horloge de Broholm mesurant l'éternité sous le toit d'une vieille paysanne.
En réalité, cependant, le temps n'est nulle part plus rapide ni la vie plus courte qu'à la campagne. Si les jours isolés peuvent y paraître longs dans leur monotonie, les semaines se pressent, les années volent. Et un beau matin la vie a fui, comme le songe d'une nuit d'été ou d'une nuit d'hiver.
Quand le jeune médecin Arnold Hœjer et sa joUe petite femme se disaient qu'ils habitaient Sœnderbœl depuis six ans et que leur mariage datait de ce temps-là, ils en riaient d'étonnement. Six ans! Impossible! C'était, leur semblait-il, il y avait six mois que, nouveaux mariés, par une inoubUable nuit étoilée, ils étaient arrivés en diligence. Dans l'intervalle, il est vrai, trois enfants étaient nés; leur maison qui, sortant alors des mains des ouvriers, sentait la chaux, était devenue pour eux le centre du monde et le seuil du paradis.
Ayant tous deux habité la capitale, ils avaient, malgré leur
grand bonheur en amour, commencé par être désespérés. Le nouveau milieu et les nouvelles coutumes, voire le paysage sans arbres du Jutland, avec son énorme ciel, leur donnaient l'air piteux de poussins égarés.
A cette époque, la seule pensée de Copenhague faisait monter les larmes aux yeux de madame Emmy. Pendant qu'Arnold allait voir les malades, elle s'installait à la fenêtre du bureau avec un pénible sentiment d'abandon, incapable de faire autre chose qu'attendre son retour.
Que ces sentiments lui paraissaient étranges maintenant! Comment avait-elle pu être enfant à ce point? Dire qu'elle était restée assise des heures à la fenêtre dans une pose emphatique, la main sous la joue, à fixer les sombres collines de bruyère, avec l'impression vertigineuse d'avoir été laissée toute seule sur une planète inconnue, dans l'espace infini de l'univers. La gare la plus proche était distante de trois milles. Une diUgence assurait les relations avec l'extérieur, mais ils ne la voyaient jamais. La grande voiture jaune, au conducteur vêtu de rouge, qui aurait pu animer le morne paysage, ne traversait le village qu'en pleine nuit, au retour comme à l'aller. Elle ne faisait qu'illuminer un peu leurs rêves quand, par les nuits sombres, elle passait sur la grand-route devant la maison et projetait la lueur de sa lanterne à travers les stores de leur chambre à coucher.
Le village même consistait simplement en sept ou huit pauvres fermes et une quinzaine de chaumines. Aucune famille de pasteur ne s'y était jamais installée; seul y résidait le maître d'école, un insupportable chicaneur.
La première année, ils avaient eu quelquefois les visites de leurs parents ou de leurs amis, curieux de voir comment ils s'accommodaient de ce désert. Dès la deuxième année, les visites se firent rares, mais elles ne leur manquaient plus. Au bout de six ans, ils ne pensaient jamais à leur solitude.
Ils n'en avaient tout simplement pas le temps. Emmy était absorbée par la maison et les enfants, et Arnold, aux heures où il n'allait pas voir des malades, s'occupait du jardin ou suait à grosses gouttes dans le bûcher, car il coupait et sciait lui-même, par mesure de précaution, ce qu'ils arrivaient à se procurer de bois de chauffage dans cette région sans forêt. Pour leur distrac-
tion, ils recevaient deux journaux et, l'hiver, s'abonnaient à un cabinet de lecture, qui leur envoyait tous les quinze jours quelques kilos des nouveautés littéraires de l'année.
Il était écrit sur leurs visages, à la fois par les contours et les couleurs, que cette existence leur convenait. A l'intérieur de la clôture qui, entourant la maison et le jardin, les protégeait contre le vent d'ouest, ils s'étaient créé un Eden, où un petit Gain et un petit Abel brunissaient au soleil et au grand air, tandis qu'une Eve d'un an, auréolée de boucles blondes, jouait à l'agneau gras sur le dos de sa mère, et que diverses sortes d'animaux utiles et féconds gloussaient, caquetaient, grognaient dans la cour et les dépendances.
Si seulement leur voisin le maître d'école Sœrensen, avec son épouse aux yeux vitreux, n'avait pas existé, ils se seraient sentis parfaitement heureux.
Un jour de février, alors que depuis longtemps ils n'avaient eu aucune nouvelle de leurs relations de Copenhague, vint une lettre de deux cousines et d'un cousin d'Emmy, qui annonçaient leur visite pour le carnaval.
Ce n'était pas le moment de l'année oii les beautés du nid des Hœjer se présentaient sous le meilleur jour. Il y avait de la neige dans le jardin, ce qui forçait à se serrer un peu à l'intérieur de la maison; y placer des lits supplémentaires devenait un problème. Mais Emmy savait toujours se débrouiller. Tel un prestidigitateur, elle tira du néant des divans et des lits; à la cuisine elle fit de grands préparatifs. Mais c'est l'hospitalité du cœur que les visiteurs recevraient surtout. Et puis, n'avait-elle pas la mission de montrer à ces gens de Copenhague quelle vie saine et naturelle on menait dans les bruyères jutlandaises ?
Cependant le diable devait être à l'œuvre le jour oii l'on attendait les visiteurs. La maison avait un air de fête et autour des poêles les draps séchaient sur des chaises, quand vint un télégramme d'excuses. Au dernier moment, des circonstances imprévues avaient empêché les cousins de partir. Ils remettaient leur visite à une autre fois.
Arnold était allé voir des malades. A son retour le soir, la maison avait déjà repris l'aspect habituel. Pour prévenir une trop grande explosion de mécontentement, Emmy l'accueillit au seuil de la porte avec un rire joyeux.
Cela ne servit à rien. Arnold, qui avait la tête près du bonnet, considérait toute contrariété comme une offense personnelle. Après avoir lu le télégramme, il devint livide et s'emporta contre ce qu'il appelait un sans-gêne éhonté.
Au fond, Emmy avait la même opinion, mais elle ne pouvait pas prendre les choses d'une façon aussi tragique.
— N'en parlons plus, Arnold, dit-elle à la fin. Et viens dîner. Je t'assure que nous avons de quoi manger dans la maison.
En sortant de table, ils s'assirent ensemble, comme d'habitude, dans le bureau d'Arnold, laissant les garçons dans la salle à manger, de l'autre côté du couloir, sous la surveillance de leur bonne. Arnold s'était apaisé. Installé — bien repu — dans le fauteuil à bascule devant le poêle, il fumait une longue pipe, après avoir mis, pour être plus à l'aise, sa robe de chambre et ses pantoufles de feutre.
Assise près de la fenêtre, Emmy avait sa petite fille sur les genoux. L'enfant grassouillette, étendue sur le dos, les jambes nues, gigotait avec délices, pendant que sa mère lui faisait sa toilette. Dehors tombait une neige épaisse. Toute la journée il avait bruiné un peu; maintenant c'était sérieux. On voyait déjà une bordure blanche d'un pouce de haut à l'extérieur de la fenêtre et sur les croisillons. Mais le fait que l'hiver lui-même semblait s'appliquer à les calfeutrer augmentait leur sentiment de bien-être et de sécurité.
Emmy n'avait pas eu le temps de s'habiller. Elle était encore en robe du matin, avec les cheveux attachés par un bout de ruban noir. Les années l'avaient rendue un peu indifférente à la toilette bien que le mariage ne l'eût point fanée. Sa personne assez rondelette, aux yeux brun foncé et aux fortes arcades sourcilières — ce qui l'avait fait surnommer « la Chouette» par ses amies d'enfance — n'avait presque pas changé; tout au plus ses formes étaient-elles devenues plus maternelles, ses contours encore plus doux.
— Sais-tu, dit-elle, tout en s'occupant du bébé, je ne crois
pas que nous ayons tant à regretter qu'ils se soient décommandés. Cela n'aurait peut-être pas été bien amusant de les loger. Je me rends compte que je ne me sentais plus tout à fait chez moi ces jours-ci.
Arnold détourna le regard des nuages de fumée de sa pipe et sourit. Comme cela leur arrivait souvent, elle venait d'exprimer ce qu'il pensait lui-même. Si à ce moment-là il n'était pas allé chercher une boîte d'allumettes, Emmy aurait reçu un baiser.
Pendant un moment, ils échangèrent de menus propos. Ils parlèrent des derniers incidents du village, s'attardèrent sur leurs propres affaires domestiques, s'entretinrent des enfants et d'une nouvelle race de poules, qu'ils avaient l'intention d'importer dans la région, — sujets sur lesquels ils n'avaient pas eu le loisir de se communiquer leurs pensées les jours précédents, à cause du dérangement qu'avait amené la lettre des cousins.
Enfin Emmy s'écria:
— C'est vrai. Je ne te l'ai pas raconté. J'ai vu ce matin le vieux Thorvald Andersen entrer dans l'école avec un papier à la main. Crois-tu que ce soit la requête?
La pipe tomba de la bouche d'Arnold. Son visage eut un instant une expression ahurie. Puis son front, jusqu'à la racine des cheveux, fut sillonné de rides comme un champ fraîchement labouré.
— Je vais te dire, Emmy. Si le maître d'école Sœrensen attache de l'importance à cette requête et l'envoie au conseil municipal, il y aura la guerre ici. Je ne veux pas que ses eaux sales s'écoulent dans notre fossé. Qu'il aille au conseil municipal et j'en appelle à la Commission de la Santé publique. Je rédigerai de nouveau une réponse qui aura bec et ongles. Tu peux m'en croire.
— Oui, pourvu que tu veuilles! Oh! avec quel plaisir je gratifierais cet animal à taches de rousseur d'une bonne correction. Te l'ai-je raconté? Quand je suis entrée hier chez l'épicier, devine qui se tenait au milieu de la boutique ? Madame Adolfine Sœrensen en personne. Si tu l'avais vue! Une, deux, trois fois elle m'a tourné le dos. Mais j'ai fait semblant de ne rien remarquer, je lui ai dit bonjour et lui ai demandé des nouvelles de ses enfants: c'était une vraie comédie, je t'assure!
De la salle à manger vint un bruit de pleurs et de réprimandes. La demi-obscurité avait un peu endormi les enfants. Emmy se leva pour leur donner de la lumière et aller coucher le bébé.
Quand elle revint, Arnold avait allumé lui-même la suspension et tiré les rideaux. Il était en train de bourrer sa pipe devant la petite table de fumeur, mais il tourna la tête.
— Sais- tu à quoi je pensais, Emmy? Nous trouvions, ces temps derniers, le salon bien encombré. Que dirais-tu si nous poussions la bibliothèque du côté de la porte et placions le guéridon ovale dans le coin, avec un buste de plâtre dessus? Cela égayerait la pièce.
— Non, Arnold, c'est impossible. Ne te semble-t-il pas que nous avons suffisamment déplacé de meubles dans la maison depuis quelques jours? Laisse-moi tranquille maintenant.
— Bon, bon, tu n'as pas besoin de t'y mettre tout de suite. Un simple projet.
— Oui, mais c'est vraiment devenu une manie chez toi. La maladie du déménagement.
— Et toi tu es vraiment devenue une poule couveuse, Emmy. Tu ne peux pas supporter qu'on déplace une chaise.
Arnold se mit à rire.
— Quand je t'ai proposé, l'année dernière, de transporter la tonnelle du côté de l'ouest, à cause de la vue, te rappelles-tu que tu t'y es opposée de toutes tes forces? Tu me disais qu'il y avait là trop de vent, ce que je niais. Reconnais que j'avais raison.
Ce fut Emmy qui rit cette fois. Elle s'approcha d'Arnold et posa la main sur son épaule.
— Non, cher petit Arnold, je ne le reconnais pas. Il a été impossible de s'y tenir de tout l'été, tant il y avait de courants d'air. Tu l'as donc oublié?
— Je n'ai pas oublié que tu me Tas affirmé, ce qui est tout différent.
Elle se détourna de lui.
— Oh! tu parles contre ta pensée. Tu ne veux jamais avouer que tu t'es trompé. Je te l'ai dit bien des fois.
— Ecoute, Emmy, si tu maintiens cette opinion, je démolirai un beau jour toute la tonnelle. Je suis fatigué d'entendre de pareilles histoires. Alors tant pis pour les enfants et pour toi!
Il alla prendre un journal et se raidit en lui tournant le dos. Elle se mit à promener un plumeau sur les meubles en chantonnant, comme elle le faisait volontiers chaque fois qu'elle clait contrariée et qu'un orage conjugal se préparait.
Mais la tension de l'atmosphère se relâcha au bruit d'un traîneau qui s'arrêtait devant la maison.
— On t'envoie chercher, dit Emmy, prête à une réconciliation. Par ce temps aflreux!
Arnold avait levé la tête.
— Ce doit être le pasteur! Tu n'entends pas? Les chevaux ont des grelots.
Quelques minutes s'écoulèrent. Puis la petite bonne d'enfants arriva de l'antichambre, si stupéfaite qu'elle en oublia de poser la lanterne. Hors d'haleine, elle annonça qu'il y avait dehors un monsieur inconnu, qui demandait si quelqu'un pouvait le recevoir.
— S'est-il nommé?
Non, il avait seulement demandé si Monsieur ou Madame étaient là.
— C'est évidemment le beau-frère du pasteur, l'arpenteur. Oh non! C'était un étranger. Et un bien beau monsieur.
Elle croyait que ce devait être le nouvel évêque qui, en été, avait déjà fait une tournée un peu plus loin.
— Bah! quelle sornette! dit Arnold, mais il s'examina de la tête aux pieds d'un air soucieux.
Emmy éprouvait aussi une certaine inquiétude à la pensée de sa robe du matin, qui n'était pas faite pour être vue par des visiteurs.
— Reçois-le, dit-elle, en se précipitant dans le salon. Arnold posa la pipe et ramena sa robe de chambre autour
de lui pour cacher le plus possible l'insuffisance de sa tenue. A travers la porte entrouverte, il vit sur le mur de l'antichambre l'ombre d'un homme corpulent, qui avec l'aide de la bonne tirait de ses pieds une paire de grandes bottes fourrées, puis enlevait sa pelisse.
Un instant après, l'inconnu lui-même apparut au seuil de la porte.
l' ÉTAIT un homme de taille moyemie, d'une cinquantaine d'années, avec une couronne de boucles grisonnantes autour d'un haut front de poète. Un homme extraordinairement bien vêtu, en habit noir à larges revers de soie. Un homme qui, malgré sa corpulence exceptionnelle, ne produisait aucune impression ridicule ni déplaisante. Un homme ayant de l'allure. Au total, un très bel homme, sain et frais, avec des yeux vifs et une bouche juvénile garnie de dents blanches.
— Est-ce le docteur Hœjer que j'ai l'honneur de saluer? demanda- t-il quand Arnold vint à sa rencontre.
— Oui. Veuillez vous asseoir.
Ils s'installèrent de chaque côté de la table sous la suspension. Maintenant qu'Arnold le voyait en pleine lumière, l'étranger lui parut beaucoup plus jeune. Il ne lui donnait pas plus de quarante à quarante-deux ans, malgré l'embonpoint. Il discernait une ressemblance avec le nouvel évêque, mais sans rien d'ecclésiastique chez le visiteur. S'il n'avait pas porté une barbiche au menton et une petite moustache bien taillée, si sa tenue et son allure n'avaient pas été tout à fait celles d'un homme du monde, on aurait pu le prendre pour un acteur en tournée.
— Vous venez de Jcrrild ? demanda Arnold, tout en s'étonnant que l'autre ne se fût pas présenté.
Le visage de l'étranger s'assombrit d'un déplaisir fugitif. Il eut l'air de dissimuler une surprise désagréable. Mais un instant après il sourit de nouveau avec toutes ses dents blanches.
— Vous me stupéfiez, docteur! Je ne comprends pas comment vous pouvez savoir... Je suis tenté de croire que vous êtes en possession du miroir magique des contes de fées.
— Oh non! L'expHcation est très simple. Le pasteur Jœrgensen est le seul dont les chevaux aient des grelots. Ceux des paysans ont des clochettes.
— Ah ! c'est cela ! Je puis donc vous répondre tout de suite affirmativement. Mais veuillez me permettre de vous adresser une prière, qui sans doute vous semblera fort étrange. Je vous demande, docteur, de me dispenser d'une énonciation de mon état civil et de m' accepter comme un simple voyageur anonyme. Vous pensez peut-être que vous avez un fou sous les yeux. Non, je vous assure que ma prière a des motifs parfaitement raisonnables.
— Je n'en doute pas, dit Arnold avec un sourire gêné. L'art des conversations mondaines lui était étranger. Il se demandait si les paroles de cet homme devaient être prises à la lettre ou n'étaient qu'un élégant badinage.
— Vous devinez certainement, docteur, que si je voulais trouver une excuse — ou du moins une explication — à mon audacieuse présence ici, à mon sans-gêne éhonté, comme vous avez le droit de le qualifier...
— Nullement! balbutia Arnold, de plus en plus hésitant.
— Oui, oui ! En deux mots : le pasteur Petersen, de Jerrild, est mon vieil ami d'enfance...
— Petersen ! s'écria Arnold. Il n'y a pas de pasteur Petersen à Jerrild.
— Plaît-il? Bon, c'est vrai! Vous ne pouvez pas le savoir. Mais au fond il s'appelle Petersen.
— Le pasteur Jœrgensen s'appelle Petersen? L'étranger rit tout haut.
— Oui, c'est-à-dire que ses vieux camarades, dont j'étais, l'appelaient ainsi. Cela vint de ce qu'un jour, pour plaisanter,
bien entendu, il s'était plaint de la banalité de son nom. Nous décidâmes de l'appeler dorénavant Petersen. Et nous fûmes si contents de notre idée que nous n'y avons jamais manqué. Or, je n'ai pas vu mon cher ami d'enfance depuis bien des années, et voici longtemps que j'avais le désir de venir le surprendre un jour dans son presbytère. Mais je n'ai pas été heureux dans le choix du jour. Lorsque je suis arrivé chez Petersen cet après-midi, toute la famille était absente et ne devait pas rentrer avant cette nuit.
— Ah! je comprends maintenant, dit Arnold.
— Voyez-vous, docteur, j'avoue franchement que je fais partie des natures sociables. La perspective de passer une longue soirée d'hiver tout seul dans une enfilade de pièces étrangères me désespérait. Aussi m'est-il venu l'extravagante idée de chercher dans la paroisse une âme compatissante. En me renseignant auprès des domestiques du presbytère, j'ai appris qu'à un mille de là demeurait une famille de médecin très aimable et hospitalière : oui, et me voici maintenant assez honteux de cette hardiesse inouïe.
— Vous n'avez aucune raison de l'être, ni par conséquent de vous excuser.
L'étranger s'inclina avec une chaleureuse expression de reconnaissance.
— J'ose espérer que vous me permettrez de vous imposer pendant quelques heures mon importune présence. Dès que la lune sera levée, le cocher a l'ordre d'atteler pour venir me chercher.
— Vous êtes le bienvenu. Je serai ravi si notre foyer vous procure une faible compensation à l'absence de vos amis.
— Oh! j'en suis sûr! Mais vous me direz sans doute que tout cela n'explique pas mon désir de garder l'incognito. Voyez-y, si vous voulez, une lubie, une fantaisie enfantine, une idée fixe. Et cependant, cher docteur, vous comprendrez certainement que
— gêné, comme je le suis, de mon impardonnable indiscrétion
— je me sente beaucoup plus libre devant vous sous l'anonymat.
Bien que la fantaisie lui parût indubitablement folle, Arnold ne sut que répondre. L'autre prit ce silence pour un assentiment et continua, tout en allongeant sans cérémonie ses membres corpulents sur le fauteuil.
— Voulez-vous me dire, cher docteur, quel plaisir cela pourrait vous faire au fond si je me présentais comme le négociant Snydenstrup, d'Aarhus, ou l'architecte Falittenberg, de Copenhague? D'ailleurs, je suis d'avis que moins il y a d'élément personnel dans une conversation, plus elle est libre et intéressante. Tout ce que nous savons d'avance sur notre interlocuteur hypnotise notre pensée, comme le fait un cercle de craie pour une poule. Ne me donnez-vous pas raison? En outre, c'est le carnaval. Nous sommes tenus de nous présenter sous un masque. Les règles strictes des jours ordinaires se trouvent suspendues pour un heureux petit moment. Voyons, ne suis-je pas dans le vrai?
— Naturellement, répondit Arnold avec son sourire embarrassé, du moment que vous le désirez... Mais il faut pourtant que nous sachions comment vous appeler. Nous ne pouvons pas nous passer d'un nom ou du moins d'un titre.
— Eh bien, appelez-moi... oui, par exemple... appelez-moi Prince Carnaval!
Tous deux rirent, Arnold un peu à contre-cœur. Il manquait d'assurance devant cet homme, qui le paralysait par sa supériorité mondaine.
Il entendait Emmy remuer dans la pièce voisine, dont la porte était restée entrebâillée. Elle allumait les lampes, ouvrait le piano et mettait les meubles à leur place. Peu après elle apparut à la porte dans sa robe marron des dimanches, ornée d'un nœud sur la poitrine.
Arnold put voir à son attitude qu'elle avait entendu une partie de leur conversation. Bien que l'étranger la saluât avec la plus grande politesse et manifestât la plus agréable surprise à sa vue, elle resta au seuil de la porte, ne répondant à son salut que par une inclination de la tête à peine indiquée. En même temps elle adressait à son mari du coin de l'œil un regard qui disait à peu près: « Tu n'aurais pas dû le recevoir. Renvoie-le! »
Il avait au fond bien envie de suivre ce conseil. Mais c'était un peu délicat de mettre à la porte un bon ami du pasteur Jœrgensen, surtout lorsque sa conduite ne donnait prise à aucun reproche. Après tout — comme l'avait dit l'inconnu — c'était le carnaval.
Il ne vit d'autre ressource que d'entrer dans la plaisanterie.
A la mesure de ses pauvres dons, il essaya d'être humoristique et dit à sa femme :
— Puis-je te présenter un visiteur célèbre: Son Altesse le Prince Carnaval!
Emmy les regardait l'un après l'autre, sans essayer le moins du monde de cacher qu'elle se sentait offensée. Elle avait certainement entendu la plus grande partie de ce que l'étranger avait dit à Arnold; et de la petite bonne elle avait appris pardessus le marché que l'homme apportait deux énormes valises, qu'il avait prié la jeune servante de mettre dans la chambre d'amis. Jamais elle n'avait fait l'expérience d'un pareil sans-gêne!
L'étranger s'avança vers elle et répéta ses excuses avec beaucoup de gestes éloquents de la main. Elle le dévisageait d'un air méfiant, sans rien lui répondre. Peu à peu il parut remarquer sa mauvaise humeur et quand, au bout de quelques instants, elle se retira dans le salon, il l'escorta galamment.
Arnold les suivit, l'oreille basse. Il trouvait, lui aussi, que la plaisanterie avait assez duré. Mais l'homme tournait dans la pièce, se répandant en louanges sur l'aspect d'intimité confortable qu'elle présentait, et ne paraissait pas songer le moins du monde à faire amende honorable.
Maintenant il s'arrêtait près du piano. Son œil venait d'apercevoir le portrait de famille accroché au-dessus. Il en trouva les couleurs ravissantes, demanda qui était l'original et donna tout de suite le nom du peintre, bien qu'il ne s'agît nullement d'un maître connu.
« Serait-il artiste ? » pensa Arnold, surpris, et il regarda Emmy qui, avec une énergie expressive, s'était plantée au coin du divan, un tricot entre les mains.
L'étranger allait continuer sa ronde, lorsque soudain le piano attira son attention.
— Ah! un vieux Marschall! s'écria-t-il, ravi. Que c'est amusant! J'ai appris dans mon enfance à jouer les premiers exercices à cinq notes sur un instrument comme celui-ci, et j'en ai depuis apprécié la sonorité! Me permettez-vous de l'essayer?
Sans attendre la permission, il prit place sur le tabouret, qui s'affaissa pitoyablement sous le poids de ses cent kilos.
Emmy et Arnold échangèrent un regard désespéré. Les
grands yeux de chouette d'Emmy eurent une expression suppliante. Comment fallait-il se comporter avec ce fou?
— Naturellement, Madame, vous jouez du piano?
— Ma femme a dû laisser la musique, répondit Arnold à la place d'Emmy. Une mère de famille n'a guère de temps à y consacrer.
— C'est bien dommage. Car l'instrument est bon. Il demande seulement qu'on se serve de lui.
Après avoir laissé courir deux ou trois fois ses doigts sur les touches, il se mit à jouer. C'était un spirituel menuet de Schubert, qu'Emmy connaissait par cœur, pour l'avoir elle-même travaillé avec son professeur. Captivée par la technique magistrale de l'inconnu et la profondeur de son interprétation, elle jugea que ce devait être un professionnel.
Cette pensée s'échappa de ses lèvres à l'instant même oii il finissait le morceau.
— Vous êtes musicien... Compositeur peut-être?
Il se leva en souriant et s'inclina, la main sur son cœur:
— Je vous supplie humblement, Madame, de me croire sur parole. Je suis vraiment celui pour lequel je me donne. Vous connaissez, n'est-ce pas, ma célèbre famille? Mon grand-père est Mr. Till Eulenspiegel. Mon père s'appelle Paillasse et j'ai pour cousin Arlequin. Mon pays natal est le Slaraffenland, et je suis commis voyageur en alouettes rôties qui vous tombent toutes seules dans la bouche, pourvu qu'on l'ouvre assez grande!
Le rire bref et forcé d'Arnold retentit de nouveau. Emmy, au contraire, restait encore insensible à la gaieté du visiteur. Se reprochant de lui avoir parlé, elle reprit une mine offensée et ne leva pas les yeux de son tricot.
Pendant qu'il jouait, les deux petits garçons, mus par la curiosité, avaient jeté des coups d'œil sur lui de la salle à manger. La mère fit signe à la bonne de les emmener coucher. Mais la porte s'entrouvrit de nouveau doucement, sans que personne se montrât.
— Connaissiez-vous ce que j'ai joué. Madame? demanda l'étranger.
— Oui, c'est un menuet de Schubert, répondit-elle d'un ton indifférent.
Elle n'avait pu s'empêcher de montrer ses connaissances musicales, mais en même temps elle regrettait de s'être de nouveau « commise » avec lui.
— Aimez-vous Schubert? demanda Arnold en se rapprochant. Bien qu'il ne comprît rien à la musique, il avait la faiblesse de vouloir paraître connaisseur en toutes matières.
— Oui, j'aime beaucoup Schubert. Il a une si belle sensibilité. Mais mon compositeur favori est pour le moment Petschoff. Le génial jeune Russe. Vous le connaissez, je suppose?
Emmy, qui n'avait jamais entendu ce nom, resta muette. Par contre, Arnold dit:
— Laquelle de ses œuvres préférez-vous?
L'étranger réfléchit un instant, d'un air un peu goguenard. Puis il s'écria, les mains levées:
— La Danse macabre ! Je ne puis jamais entendre la merveilleuse introduction sans avoir des battements de cœur. Il me semble que c'est à peu près comme cela que sonnera le grand réveil, le jour du Jugement dernier, quand nous sortirons tous du tombeau. Cette danse vous transporte au septième ciel!
La porte de la salle à manger s'ouvrit enfin complètement. C'était la cuisinière qui avait écouté en cachette. Sous prétexte de venir prendre les ordres pour le dîner, elle entra lourdement, car elle tenait à bien voir l'étranger et à se rendre compte de ce qui se passait d'extraordinaire dans la pièce.
Du coin de son canapé, Emmy lui fit impatiemment signe de sortir. Mais la cuisinière ne se laissa pas congédier si vite. Elle resta debout à la porte, ses grosses prunelles jaunes fixées avec méfiance sur l'étranger.
— Partez, s'il vous plaît, dit enfin Emmy. J'irai vous donner les ordres à la cuisine.
La cuisinière sortit d'un pas feutré en bougonnant tout bas.
— Seriez-vous disposé à jouer quelque chose de cette Danse macabre'^ demanda Arnold.
— Oh! je ne suis qu'un pauvre amateur! Mais si cela peut vous être agréable...
Il se rassit sur le tabouret, essaya une suite d'accords, mais s'interrompit, hocha la tête et se leva. Une main sur le clavier, il promena autour de la pièce un regard inquiet, presque gêné.
— Oui, il va vous sembler encore que je suis un drôle de type. Mais j'ai une prière à vous adresser. Laissez-moi allumer le lustre? Toutes les bougies! Et me permettrez-vous aussi d'aller m'habiller? J'ai pris la liberté de déposer mes affaires de voyage dans votre chambre d'amis. Je vous répète que je ne suis qu'un simple amateur, et il m'est impossible de me mettre dans une véritable atmosphère musicale si je ne suis pas en toilette.
Emmy et Arnold eurent un sursaut. Ils se regardèrent involontairement. Ils ne doutaient plus maintenant que l'homme eût le cerveau détraqué!
Tout en marchant de long en large dans la pièce, l'inconnu s'expliqua. Il en était pour lui avec la musique de Petschoff, dit-il, comme pour un de ses amis avec les vers de Shakespeare. Cet ami n'arrivant pas à s'intéresser aux œuvres du grand poète, quelqu'un lui conseilla de revêtir un soir ses habits de gala, d'orner son appartement de fleurs et de lumière, comme s'il attendait des invités de marque, puis, vers minuit, de se mettre à lire Comme il vous plaira. Il suivit le conseil et m'a depuis affirmé que non seulement Shakespeare, mais le royaume entier de la poésie s'était ouvert cette nuit-là devant lui dans toute sa splendeur.
— Et il en est ainsi certainement pour la plupart des malheureux mortels avec les dons de l'art. Et peut-être avec l'ensemble de la vie. Si l'on n'a pas un peu de diable au corps, on ne comprend rien aux créations du génie. Ni à celles de Dieu. Je me suis particulièrement rendu compte de cela en face de la musique de Petschoff.
Il s'arrêta devant Emmy et ajouta en inclinant la tête de côté d'un air suppliant:
— Serez-vous fâchée contre moi. Madame, si je vous rappelle la robe bien-aimée, d'un bleu méditerranéen ou d'une teinte d'Himalaya, qui pend certainement dans l'obscurité sépulcrale d'un de vos placards, où elle n'est une joie que pour les mites et autres créatures de l'ombre ? Quant à vous, cher docteur, verriez-vous un grand inconvénient à passer un gilet blanc et un habit en l'honneur de cette petite fête petschoffienne ? Accepteriez-vous, dans les limites des convenances, que ce soir je mette un peu votre maison sens dessus dessous? C'est le carnaval. Et je vous ai dit qui je suis. Il ne faut donc pas m'en vouloir.
Ses yeux de bouc brun clair allaient de l'un à l'autre des époux avec un regard insistant. Comme aucun des deux ne lui répondait, il fit un salut poli, puis exprima l'espoir qu'il possédait peut-être un brin de l'éloquence persuasive qu'on attribue à certain personnage^, dont on dit qu'il suffit de lui tendre le petit doigt pour qu'il vous prenne tout entier.
Du seuil de la porte il s'inclina encore deux fois jusqu'à terre en disant:
— A tout à l'heure!
A peine était-il parti qu'Emmy bondit du canapé, jeta son tricot et s'élança vers son mari.
— C'est effrayant! Qu'allons-nous faire? Il est fou à lier!
— Oui, il n'a pas tout à fait son équilibre.
— Qui est-ce, crois-tu?
— Je ne sais pas. Mais je me rappelle que le pasteur Jœrgensen m'a parlé un jour d'un de ses amis — un négociant, je crois — qui, tombé de voiture, au cours d'une promenade d'étudiants dans les bois, était devenu bizarre à la suite de cet accident.
— Tu n'aurais pas dû le recevoir. Ce n'était pas raisonnable. Pendant qu'elle parlait, sa physionomie avait une expression
qui le fit sourire de tendresse; cela lui rappelait d'une manière émouvante comment, au temps où elle était encore jeune fille, elle avait peur de tout et se réfugiait sous sa protection.
— Je crois qu'il te cause de vraies craintes, dit-il^ et il mit un bras autour d'elle. Ton cœur bat sérieusement.
— Oui, mais... veux- tu me dire ce que nous devons faire?
— Oh! traitons-le avec le plus d'amabilité possible. Il ne faut pas que le pasteur puisse se plaindre que son ami n'a pas été reçu convenablement. Va maintenant donner tes ordres à la cuisine. Nous avons là une occasion favorable d'employer nos bonnes provisions. Servons du vin rouge et du sherry, puisque nous en avons.
— Oui, mais tu penses bien toi-même que cet homme est fou?
— Fou, c'est un terme un peu fort. Il a peut-être une