L'OURS
■EPRÉSENTE-TOi, chcF Icctcur, unc grande face rubiconde, avec une barbe hirsute qui ne présente pas toujours un spectacle appétissant, attendu qu'elle cache dans ses poils rudes de vieux restes de choux verts, des miettes de pain ou des grains de tabac brun clair. Pose là-dessus un crâne luisant, bosselé, ceint à la nuque d'une frange de cheveux crépus qui pendent sur le col de la redingote; ajoute une paire de petites oreilles charnues et velues, des sourcils cotonneux, un grand nez un peu violacé entre deux larges yeux bleu pâle au regard vague. Mets enfin sur ce visage une succession ininterrompue de jeux de physionomie inconscients — un fréquent sourire amené par une pensée, un joyeux clignement d'œil, un froncement des épais sourcils se levant ou s' abaissant soudain sans motif — qu'accompagnent des mouvements de bras ou d'épaules, tu auras alors l'image de celui qui était l'épouvantail de tout le canton, la terreur de ses collègues, un objet d'indignation pour les instituteurs, le désespoir de l'évêque, autrement dit le pasteur des paroisses de Sœby et de Sorvad: Thorkild Asger Einar Frederik Mùller.
On peut dire en outre que le pasteur Mûller avait trois aunes de haut, qu'il lui manquait un doigt à la main gauche, qu'été comme hiver il se présentait aux yeux du monde dans les mêmes
habits extraordinaires: un manteau à capuchon en peau de chien rongée des vers, un pantalon gris à carreaux enfoncé dans d'énormes bottes puant la graisse rance, enfin une courte veste de chasse boutonnée sur son corps de géant. Même en plein hiver il ne pouvait se décider à opérer le moindre changement dans son équipement. Quand il gelait à pierre fendre, il se contentait de nouer autour de son cou un foulard de laine à carreaux bleus et de prendre une pincée de tabac supplémentaire dans une blague rouge, qu'il portait toujours sur lui et qu'il appelait sa « chaufferette ».
Rencontrait-il en pareille occasion un paysan tout recroquevillé — emmitouflé dans des lainages, le nez et les yeux coulants — qui avançait le long du talus opposé, il s'arrêtait avec son sourire le plus matois et, les mains aux côtés, il criait à travers le chemin: « Hé! toi là-bas! Pour l'amour de Dieu prends garde de ne pas geler jusqu'au poil! » — sur quoi il poursuivait sa route avec un rire assourdissant, qui faisait trembler l'air environnant et courir le nez au vent, en poussant des aboiements de joie sauvage, les deux grands chiens jaunes et maigres qui l'accompagnaient toujours.
Un sourire éclairait son visage et ses lèvres se mouvaient de la manière la plus joyeuse, tandis qu'il écoutait sa musique préférée: le craquement de la neige sous les semelles de ses bottes.
Au sommet de la dernière côte avant le village, il s'arrêtait encore pour étirer ses membres d'ours et aspirer à pleins poumons le froid piquant, avant de s'engouffrer sous le toit du sombre presbytère.
Il n'y trouvait pas une gentille petite femme de pasteur, empressée à lui enlever sa canne et son chapeau, à brosser la poussière de neige sur sa veste, à tapoter avec un affectueux sourire ses joues mouillées. Ni non plus une joyeuse fille de pasteur, qui se jetterait à son cou, lui tirerait la barbe et l'appellerait son « vilain, grand, affreux, délicieux Papa Ours ». Seul se montrait un vieux matou roussâtre, qui descendait du grenier avec un rat dans la gueule et disparaissait vivement au bout du couloir, dans une pièce vide où pendait un veau fraîchement tué, dont le ventre ouvert laissait échapper la chaleur de la vie.
Il s'ensuivait que la demeure du pasteur Mùller — « le
Trou », comme l'appelaient les paroissiens — paraissait tout comme sa personne un phénomène à la plupart des gens. On ne pouvait rien imaginer qui rappelât si peu les petites pièces tièdes aux bons tapis, munies de rayons de livres et de fauteuils confortables, où nos prêtres ont coutume de fumer la pipe en composant leurs prêches. Dans la chambre même du pasteur il n'y avait pas le moindre chiffon aux fenêtres, le parquet était noir comme un champ récemment labouré, et les quelques meubles, un vieux canapé de moleskine, deux petites tables, une étagère vide, un fauteuil branlant au dossier de bois et au siège de cuir, étaient éparpillés à travers la pièce sans le moindre souci du confort ou de l'ordre.
Seule égayait un peu la vue une collection de peaux d'ours et de phoques, de dents de morses, de bois de rennes, etc., accrochés à un pan de mur comme des pièces de musée. Mais dans le coin voisin du poêle s'étalaient sur une petite table d'aspect peu engageant une écuelle de terre contenant des restes de soupe aux choux, un quignon de pain de seigle, un pot de graisse ou de beurre et un couteau.
La cause de tout cela était que le pasteur Millier vivait seul. Ou plutôt il avait comme foyer tout le pays, dont il arpentait du matin au soir les bois, les landes de bruyère et les marais avec son fusil de chasse ou son gros bâton ferré, causant un véritable effroi aux enfants et aux passants par son aspect sauvage et son rire impétueux.
Il avait bien à son service une vieille femme qui aurait dû lui servir de gouvernante, comme à tout autre habitant du presbytère. Mais dès les premiers jours ils avaient été à couteaux tirés. Dans son besoin d'indépendance, il ne lui permettait même pas de préparer ses repas, encore moins de franchir le seuil de sa chambre, et l'unique fois oii il put la soupçonner d'avoir mis les pieds dans son domaine privé, il entra en fureur contre cette petite femme effarouchée, que les circonstances le forçaient à garder chez lui.
Un jour que le pasteur Mûller — dans sa plus terrible bonne humeur d'hiver — rentrait au presbytère, il s'arrêta un instant sur le seuil de la porte, selon son habitude, pour s'assurer que tout était resté comme il l'avait laissé. Ne voyant rien de suspect,
il prit de ses doigts raidis une solide pincée de tabac dans sa blague de peau rouge et prépara lui-même son repas. Il mit récuelle contenant les restes de soupe aux choux dans la poêle, entrecroisa quelques bûches sur les braises à demi éteintes et quand, le bois ayant pris feu, la première odeur alléchante s'éleva du bord gras de l'écuelle, il se frotta les mains d'un air satisfait.
Soudain une idée lui traversa l'esprit. Il alla vers une armoire qui se trouvait à l'autre bout de la pièce, l'ouvrit avec un sourire malicieux, sortit de ses profondeurs une bouteille enveloppée de papier, revint à la table et, tout en accompagnant ce geste de contorsions du visage, remplit deux petits verres de couleur placés entre le pot de beurre et le quignon de pain. Sur quoi il frappa au plafond, avec quelque chose qu'il avait tiré de derrière le canapé et qui semblait être une défense de morse, puis il se laissa tomber dans le vieux fauteuil, qui craqua sous le poids de son corps puissant.
De l'étage au-dessus, où le vicaire Ruggaard avait son appartement, arriva le bruit d'une chaise qu'on repousse. Des pieds chaussés de pantoufles feutrées allèrent à l'autre bout d'un couloir, d'où ils descendirent le long d'un escalier craquant. Des portes s'ouvrirent et se fermèrent dans la maison vide. Enfin un coup fut frappé à celle du pasteur.
Le vicaire Ruggaard était un théologien d'une trentaine d'années, à la silhouette lourde, dont le visage imberbe était rond, plat et luisant comme une assiette bien léchée. Enveloppé d'une robe de chambre grise, qu'il ramenait anxieusement sur son ventre, il resta debout à la porte, jetant dans la direction du fauteuil un regard interrogateur à travers ses lunettes rondes et bien polies.
— Il me semble, dit-il au bout d'un moment, avec un fort accent jyllandais, tout en portant la main à ses lunettes, il me semble que vous avez frappé au plafond.
— Mais oui, mais oui! répondit le vieillard, comme arraché en sursaut à ses pensées. Je voulais seulement demander à Votre Révérence si elle ne se laisserait pas tenter par quelques gouttes inoffensives... J'ai pris la liberté de vous préparer un petit verre, car j'ai pensé que vous aviez peut-être une légère indigestion de macarons, aussi...
— Vous savez très bien, monsieur Miiller, interrompit le vicaire avec une indignation à peine déguisée, vous savez très bien que je ne prends jamais d'alcool entre les repas. 11 me semble vraiment que cette plaisanterie doit être usée. Si cela vous était possible, je serais content de vous voir inventer autre chose pour vous divertir.
— Ah oui, bien sûr, naturellement, soupira le vieillard en secouant la tête d'un air faussement honteux. Mais Votre Révérence ne pourrait-elle pas se mettre dans la peau d'un pauvre confrère et l'associer à ses remarquables études sur le dogme, qui feront époque? Si Votre Révérence veut avoir l'amabilité d'entrer, je lui apporterai immédiatement un seau de charbon et une chancelière... Dites-moi donc... vous parlez bien de pneumatologie, n'est-ce pas?... A moins que ce ne soit d'anthropologie?... Où en êtes-vous maintenant? A Pierre Lombard, hein?...
Mais le vicaire restait dans l'embrasure de la porte, regardant le vieillard avec une expression qui flottait entre une pitié dédaigneuse et l'amertume.
— Croyez-vous vraiment, monsieur Mùller, demanda-t-il, quand l'autre eut fini par se taire, croyez-vous vraiment qu'il soit convenable de parler d'une telle manière de ces sujets élevés? Il me semble qu'il y a de nos jours assez de gens pour tourner en dérision les choses sacrées, sans que nous ajoutions nousmêmes au scandale. Je me refuse sincèrement à croire, monsieur Mùller, que vous y trouviez un moyen de passer le temps, alors que régnent autour de nous tant d'ignorance et de misère spirituelles, qui ont besoin de notre secours!... Ainsi je puis vous dire, monsieur le pasteur, que pendant votre absence on est venu de Sorvad apporter un message du charron Povlsen, dont le vieux père — il vous en souvient, je pense — est à l'article de la mort, ou du moins très mal, et attend probablement la fin dans de grands tourments. Comme d'habitude, votre attelage n'était pas en état de servir, mais j'ai promis d'y aller le plus tôt possible. Maintenant il fait un temps affreux et les chemins sont impraticables. En outre, vous avez eu la complaisance de ranger ma pelisse je ne sais où. Je n'ai pas pu la retrouver depuis plusieurs jours. Si vous vouliez bien me la rendre, vous me feriez le plus grand plaisir.
— Seigneur Dieu, ce pauvre homme est-il donc si malade... si malade? demanda le vieillard, avec une préoccupation qui, cette fois, n'était plus feinte.
Mais au bout d'une seconde il leva la tête et un sourire décidé anima son visage.
— Ecoutez, Monseigneur l'Evêque! Savez-vous ce que j'ai pensé aujourd'hui?
— Non, je ne le sais pas.
— Eh bien ! avec la grâce de Dieu, vous devriez vous marier, monsieur Ruggaard.
— Me marier... que voulez-vous dire?
— Voyez-vous... j'ai lu l'autre jour dans le journal une réclame sur ces nouveaux poêles portatifs, vous savez. Je me suis demandé si vous n'auriez pas envie de vous marier avec un appareil de chauffage comme ça. Ce serait bien ce qu'il vous faut. Pensez — portatifs! Vous pourriez agréablement en avoir un sous le bras pendant vos promenades; et la nuit il vous tiendrait chaud dans le lit. Qu'en dites-vous? N'est-ce pas une idée magnifique?
— Peut-être me permettrez-vous. Monsieur le pasteur, de retourner à mon travail? Je vous en serais bien reconnaissant, interrompit une seconde fois le vicaire, puis il salua le vieillard avec une politesse ironique et disparut.
Le pasteur Mùller se renversa dans son fauteuil, en poussant un de ses éclats de rire énormes, qui faisaient trembler la poussière et les toiles d'araignée dans les coins sombres de la pièce et dresser d'effroi l'oreille aux rats sous le plancher. A l'étage du dessus on entendit de nouveau les pas de chaussures feutrées, puis le bruit d'une chaise qui était remise à sa place. Mais le vieux continua de se tordre, les jambes étendues, les mains croisées sur son ventre secoué par le rire.
Soudain il se leva. Il faisait déjà nuit. Le reflet du poêle éclairait les deux petits verres, qui étaient restés intacts sur la table. Résolument il en saisit un de ses doigts de géant et le vida; puis le contenu du second suivit le même chemin.
Il fit ensuite quelques tours à travers sa chambre, prit son bâton ferré dans un coin, décrocha son manteau et sortit.
La neige tombait en épais tourbillons. Les ténèbres étaient
d'un noir de suie, c'était une vraie tempête du nord. Une fumée de neige, soulevée de tous côtés, s'amassait en tas de la hauteur d'un homme le long des barrières et dans les plis de terrain. Mais le pasteur plantait son bâton ferré dans le sol et avançait malgré la tempête, suivi de ses deux chiens.
Là-bas, derrière les collines, un pauvre vieux malade n'attendait-il pas?
Pendant ce temps, dans « le Trou », l'air, redevenu paisible, ne secouait plus la poussière. Rassurés par le calme du soir, les rats sortaient de leurs nids leurs museaux pointus, couraient sur le plancher, se mordillaient, piaulaient et se culbutaient sous le canapé, tandis que les araignées, les teignes et les vers se promenaient sans bruit dans les peaux d'ours et dans les vieilles toiles suspendues aux solives enfumées. Et sur le feu du poêle la soupe aux choux oubliée ronronnait tristement et se réduisait à rien.
Ce pasteur, sa vie et sa singulière carrière, les pages qui suivent vont vous en raconter l'histoire.
Il existait, deux générations avant la nôtre — et peut-être existe-t-il encore — une ordonnance royale, un rescrit ministériel ou quelque chose d'analogue, en vertu de quoi les étudiants en théologie trop pauvres pçuvaient obtenir pour continuer leurs études une bourse de l'Etat assez importante, à condition de s'engager à remplir ensuite pendant un temps indéterminé les fonctions de pasteur dans nos possessions du Groenland. Rescrit très humain!
Cependant — bien que cette époque-là fût extrêmement riche en théologiens — peu de jeunes gens se laissaient tenter, et ce petit nombre n'appartenait pas à l'élite, au contraire. A vrai dire, c'étaient presque toujours de pauvres diables faméliques, que la vie avait déjà traités durement d'une manière ou d'une autre — des épaves près de sombrer, qui dans leur détresse saisissaient comme une planche de salut l'amorce que leur jetait l'État.
En réalité, « la période indéterminée » pour laquelle ils devaient s'engager s'étendait généralement jusqu'à la fin de leur vie. Il n'y avait que dans des circonstances exceptionnelles qu'on pouvait espérer la faveur d'un retour avant cette échéance.
On comprend alors sans peine les sentiments du jeune homme qui se faisait inscrire pour cet exil à perpétuité, avec quel frisson il songeait au jour où, ayant reçu sa nomination, il prendrait le bateau et sortirait du port, tandis que les tours et les clochers de la ville disparaîtraient peu à peu derrière les flots, avec toute cette côte qu'il ne reverrait sans doute jamais, à moins que, dans le cas le plus favorable, il n'y revînt comme un vieillard à barbe grise, la vue affaiblie par l'éclat des neiges, après avoir été enterré toute une existence dans la terrible solitude de déserts éternellement glacés. Rien d'étonnant si, avec une pareille perspective sous les yeux, les « étudiants groenlandais », comme on appelait ces malheureux, ne se conduisaient pas toujours d'une façon exemplaire pendant le peu de temps qu'il leur restait à vivre sous un ciel normal. Les déceptions, les privations, les misères, les déboires qu'ils avaient déjà subis avaient miné le sol sous leurs pieds. Le sentiment de s'être « vendus » tuait vite leur dernier reste d'amour-propre. Ils sombraient rapidement dans une existence ennemie de la lumière et des hommes, fréquentant des tavernes enfumées, des sous-sols de cabarets, oii ils goûtaient avec une avidité bestiale aux biens d'ici-bas pendant qu'il en était temps encore... jusqu'à la nuit où, ayant regagné leurs froides mansardes et allumé une chandelle, ils pâlissaient à la vue d'une grande enveloppe bleue, l'ordre officiel de se présenter aux examens de théologie, afin d'être en état de prendre le premier bateau du printemps pour « la rémission des péchés, la renonciation à la chair et la glace étemelle », comme disaient entre eux les pauvres diables.
Thorkild Asger Einar Frederik Muller, qui faisait partie de leur groupe, ne s'était pas comporté autrement.
Peut-être, parmi ceux de cette époque qui subsistent, en est-il quelques-uns pour se souvenir de l'étudiant aux membres puissants et à l'air un peu naïf, qui suscitait le rire partout où il se montrait; et alors ils se rappellent sans doute son apparition à deux ou trois conférences de théologie où il s'était fourvoyé.
mais où il avait provoqué des son arrivée au seuil de la porte une telle hilarité chez les auditeurs, qu'il s'était promptemcnt retiré. A moins qu'on n'évoque une de ces salles de billard pour étudiants, malpropres et déplaisantes, où des journées entières il s'installait dans un coin sombre, les coudes sur les genoux et le menton dans les mains, comme s'il avait dormi, tandis que d'un œil mi-clos, il regardait jouer ses camarades, n'esquissant un vague sourire que si l'un d'eux lui versait un verre d'eau-de-vie sur la tête ou s'amusait de quelque autre manière à ses dépens. Sans jamais prononcer un mot ni prendre part aux divertissements, mais subissant patiemment les farces des autres, il lui arrivait de rester assis pendant des heures sans bouger — comme un fabuleux géant, un lourd et trop bonasse troll, qui depuis longtemps avait convenu avec lui-même et avec les autres qu'il était un être impossible.
En fait, une touchante unanimité régnait sur ce point, presque depuis l'instant où le petit Thorkild avait ouvert pour la première fois ses grands yeux bleu pâle dans la chambre de sa mère. Parents et amis l'avaient déclaré « anormal », employant un mot qui atténuait un peu leur impression. Et plus tard la pauvre mère soucieuse prit très souvent la grosse tête de l'enfant entre ses mains, pour lui dire combien peu il aurait à espérer de la vie, et avec quelle patiente humilité il devrait supporter le joug que Notre-Seigneur lui avait mis sur les épaules.
Thorkild vit la lumière du jour dans un village du Jutland; son père, qui était vicaire, mourut peu de temps après sa naissance, laissant dans la gêne la mère et l'enfant. Celui-ci fut à l'âge de dix ans placé dans un collège aux frais et sous la surveillance de quelques parents, qui exauçaient ainsi le vœu exprimé par son père à l'heure de la mort.
Ce furent des années longues et pénibles pour le malheureux enfant. Plus d'une fois on désespéra du succès de l'épreuve; mais comme Thorkild, dans sa vingtième année, finit par passer l'examen du baccalauréat, on le fit inscrire immédiatement parmi les candidats aux pastorats groenlandais, et en même temps la famille s'efforça de convaincre la mère, faible et timide, que c'était le seul débouché pour lui.
Thorkild n'opposa aucune résistance, il accepta la solution
avec cette même résignation qu'il montrait devant tous les coups du sort. Une fois qu'il eut bien compris ce qu'on voulait de lui, il suivit fidèlement les « Groenlandais » dans les sombres tavernes et les sous-sols des cabarets, sans jamais paraître avoir conscience de la réalité. Au fond, il n'était pas si indifférent ni si éteint qu'il en donnait l'impression. Le calme imperturbable qu'il opposait en apparence à toutes les humiliations n'était qu'une grimace acquise, derrière laquelle il cachait depuis la plus tendre enfance son chagrin et sa honte d'être né pitoyable et bon à rien à ce point — c'était une indifférence due au désespoir, qui à certaines heures de solitude l'avait poussé bien près du suicide. Plus d'une fois il avait songé à en finir avec la vie ; mais la pensée de sa mère le retenait toujours.
Il n'avait pas embelli en grandissant, ni aux yeux des autres ni aux siens. Une barbe rougeâtre et rude apparut sur son visage semé de taches de rousseur, et ses membres lourds grandirent d'une façon ridicule, presque à en devenir difformes. Ses camarades l'appelaient « l'Ours »; lorsqu'il était assis au milieu d'eux, plongé dans une sorte de somnolence, avec ses grandes lèvres rouges et la tête penchée vers la poitrine... il faisait songer à un gros plantigrade apprivoisé, qui voit passer devant ses yeux miclos, visions brumeuses de rêve, les images fugitives des grandes forêts et des marécages de son enfance.
Or, il advint cette année-là qu'un hiver extrêmement rigoureux enleva deux pasteurs danois dans l'extrême nord du Groenland, de sorte que Thorkild, en rentrant une nuit dans sa mansarde, vit sur la table à la lueur de la chandelle, la « lettre bleue » à laquelle il s'attendait depuis longtemps.
Ce fut la première fois de sa vie qu'il sentit ses genoux se dérober. Trois jours entiers il resta enfermé dans sa chambre sans voir personne, son pistolet à deux coups posé à côté de lui.
Mais pendant ces jours de réflexion une idée lumineuse naquit dans son cerveau, une idée dont l'ingéniosité le surprit, tandis qu'il n'arrivait pas à concevoir comment un autre ne l'avait pas eue depuis longtemps. Soudain il se disait qu'il était impossible de faire de lui un pasteur! Il n'avait pas ouvert un Uvre pendant les cinq dernières années et, depuis ses essais mal-
heureux pour se faufiler inaperçu dans la salle des conférences de théologie, il n'avait pas revu les murs de la Faculté. Complètement « nul », il comptait maintenant que si à l'écrit il remettait des feuilles blanches, qu'à l'oral il ne prononçât pas un traître mot, on ne pourrait lui donner le diplôme — et par conséquent on serait bien forcé — en tout cas provisoirement — de le laisser chez lui.
L'examen venu, il suivit son plan pour l'écrit, sans la moindre hésitation. Il y eut une bonne hilarité parmi les candidats, quand le bruit se répandit que Thorkild avait remis des feuilles blanches comme neige.
Cependant Thorkild avait compté sans son hôte — en l'occurrence le Ministre des Cultes. Celui-ci, mis au courant par la Faculté de ce qui s'était passé, avait répondu qu'il fallait à tout prix recevoir le candidat, et cela dans le plus bref délai, afin qu'une fois ordonné pasteur il pût prendre le premier bateau en partance pour la colonie... Et ainsi fut rendue possible la comédie qui, encore bien des années plus tard, restait légendaire à la Faculté de théologie.
Devant une salle bondée de jeunes et vieux membres du milieu théologien, assemblés comme au spectacle, le malheureux Thorkild, rouge jusqu'à la racine des cheveux, fut interrogé sur toutes sortes de matières théologiques, dont, pour la plupart, il ne connaissait même pas le nom. Une main sur chaque genou, les yeux rivés au parquet — déjà ridicule dans son habit noir de location, aux manches et aux jambes trop courtes — il demeurait cloué sur sa chaise, silencieux comme un sourd-muet. Les professeurs enrageaient ; ils se tortillaient comme des vers, le secouaient par le col de son habit et lui criaient à l'oreille... mais pas une syllabe ne sortait de ses lèvres tremblantes.
Enfin, la dernière question fut « Luther a-t-il vécu il y a plus de trois cents ans ? » L'examinateur, à la joie de l'auditoire, lui arracha un oui par surprise. La comédie prit alors fin. Il avait tout de même répondu! Et avec son vix non contemnendus, son diplôme de pasteur, accompagné des sévères remontrances de révêque l'exhortant à rattraper consciencieusement et dihgemment le temps gaspillé d'une manière si déplorable, il fut expédié vers la paroisse la plus septentrionale de ce vaste monde.
Thorkild ne put même pas dire à sa mère un dernier adieu. Le bateau appareillait et un après-midi du commencement d'avril il leva l'ancre.
Personne ne vint lui serrer la main. Bientôt la côte du pays natal disparut sous le brouillard devant les yeux qui la fixaient.
l'endroit où des montagnes, noires et nues, se dressent à pic au-dessus de la mer de glace, un bras de fjord dessine une courbe entre deux grandes falaises et s'enfonce dans l'intérieur des terres. A son embouchure il a l'air d'un détroit semé d'écueils et d'îlots couverts de neige, autour desquels tournoient des milliers d'oiseaux blancs, qui remplissent l'air de leurs cris. Puis il se rétrécit de plus en plus entre de hautes murailles montagneuses, dénudées et abruptes, qui par gradins s'élèvent vers le ciel et disparaissent dans les nuages. Mais il s'élargit de nouveau ensuite et forme comme une mer intérieure circulaire tapissant le fond d'une immense cuvette, dont les parois lisses et les crevasses rocheuses, couvertes de mousse ou d'airelles noires, se reflètent dans l'eau tranquille.
Il peut arriver pendant la courte saison d'été — surtout s'il y a une tempête au large — qu'un baleinier vienne s'y abriter, réveillant les échos par le cliquetis de ses chaînes d'ancre et les voix de son équipage... ou qu'un cétacé de la haute mer, égaré parmi les écueils, pénètre jusque-là et fouette l'eau dans sa fureur, avant de disparaître de nouveau avec des jets d'écume et beaucoup de bruit. En dehors de cela, un silence profond règne nuit et jour au miUeu de ces montagnes endormies, interrompu
seulement par le bourdonnement des essaims de moustiques du soleil de minuit, qui dansent au-dessus de l'eau dorée et qui sont comme des voiles noirs filtrant une poussière de soleil. De temps en temps un petit clapotis monte des profondeurs: quelque part un dos noir luisant émerge, puis disparaît; de gros museaux saillent à la surface de l'eau pour aspirer l'air et replonger aussitôt sans bruit.
Des flancs de la montagne arrive quelquefois d'un pas endormi un renard bleu. Il s'arrête sur un palier de la falaise et un bâillement découvre sa gueule rouge... il secoue sa fourrure et s'en va plus loin... il suit avec lenteur pendant un certain temps le bord de l'eau transparente, à travers laquelle brillent les petits cailloux multicolores du fond; il attrape un moustique d'un air somnolent, puis finit par fouiller avec son museau pointu dans un tas d'os demi rongés, gisant à l'entrée d'un trou abandonné creusé dans les pierres et la mousse; il y disparaît bientôt, en quête de fraîcheur.
Autour de ce fjord et parsemée au pied de la falaise, se trouvait une colonie d'abris souterrains — tous pareils — misérables demeures hivernales des indigènes, qu'à la première lueur du soleil printanier ils avaient quittées vivement pour s'en aller chasser le renne sur les hauts plateaux de l'intérieur. Il y avait en outre, une humble chapelle de pierre, bâtie contre le rocher, avec une croix de bois à l'entrée. Et plus haut, dans une petite partie en retrait de la montagne, était accrochée une cabane peinte en rouge, avec des fenêtres aux châssis blancs, un toit de planches et une cour clôturée pour les chiens: la maison du pasteur.
Elle avait été abandonnée aussi. Seul, le renard s'y glissait quelquefois le soir, pour frotter sa fourrure pleine de moustiques aux angles des poutres.
Mais quand la longue nuit d'hiver approchait et que la neige commençait à couvrir le pays, la vie se réveillait dans cette cuvette déserte. De l'est arrivaient de petites formes vêtues de peau, qui péniblement descendaient de la montagne avec leurs couples de chiens et leurs traîneaux lourdement chargés. Quelques-uns, sur des skis, avançaient le long des pentes à une vitesse vertigineuse. En même temps d'autres venaient de l'ouest, par le fjord, dans de grands bateaux de peau jaune ou de petits
kayaks... deux, trois familles de compagnie, bavardant, se chamaillant, riant. Des femmes au teint brun dore et aux yeux noirs, quelques-unes avec des bébés sur le dos, maniaient les avirons. Et tous les bateaux étaient pleins de ballots, de peaux, de lard, de viande de phoque encore saignante, de gibier, de cuirs puants et de grands estomacs de renne qu'on avait vidés pour y mettre la farine, le gruau et les pois troqués sur les marchés du sud.
Chaque jour amenait de nouvelles familles à la colonie. Il régnait autour du fjord une animation croissante. Les petits êtres vêtus de peau semblaient encore à moitié grisés par le soleil de l'été et leurs chasses sauvages sur la glace des hauts plateaux. Il fallait réparer les demeures d'hiver, entasser les pierres et la mousse, étendre les nouvelles peaux sur les rochers pour les faire sécher au vent. Là-haut dans les crevasses des montagnes, en des lieux écartés, les provisions hivernales furent enfouies sous des monceaux de pierre soigneusement recouverts de peaux et de neige. Dans les trous obscurs les vieilles femmes, clopinclopant et babillant, arrangeaient les peaux sur les couchettes, remplissaient d'huile de baleine la lampe accrochée au mur et suspendaient la grande marmite sous le plafond bas, d'où l'eau suintait goutte à goutte.
Pendant ce temps le soleil descendait de plus en plus sous l'horizon, les ténèbres arrivaient du nord avec d'épaisses rafales de neige et des vents de glace mordants.
Néanmoins, dans cette nuit d'hiver longue de plusieurs mois, quand le pays était enseveli sous des amas de neige hauts d'une toise, quand la mer était noire et couverte de glace aussi loin que pût s'étendre la vue, des hommes vivaient d'une vie misérable sous le sol gelé. Çà et là une lueur rosée traversait la peau de boyau protégeant une fenêtre et venait tomber sur le tapis blanc, légèrement creusé par la chaleur d'une chambre qui se trouvait en-dessous. De temps en temps un paquet de fourrure sortait à quatre pattes du passage long et bas, aux parois de pierre, qui conduisait à l'air libre. Et toujours les grands chiens efflanqués rôdaient en hurlant dans les nuits glaciales.
Sur le fjord, qu'enveloppait une brume de gel, des pêcheurs, les membres raidis, guettaient les phoques qui venaient souffler à la surface. Imperturbables, ils restaient des heures le harpon
tout prêt dans la main droite, en levant avec précaution tantôt un pied tantôt l'autre, pour les empêcher de geler sur place. Il y en avait qui s'aventuraient parmi les écueils avec des arcs et des flèches, de plus en plus loin à mesure que diminuaient les provisions d'hiver et que la glace obstruait tous les détroits.
Si grandes que fussent parfois la détresse et la faim, on mourait rarement tout à fait. Quand le dernier morceau de lard avait été consommé et que la lampe manquait d'huile, on se pelotonnait dans l'obscurité sur les couchettes de pierre et l'on attendait en silence, patiemment, l'instant où la neige des sommets refléterait pour la première fois la pâle lueur dorée qui annoncerait la réapparition du soleil.
Alors, tous, grands et petits, sortaient à quatre pattes de leurs demeures, se redressaient sur leurs genoux chancelants et fixaient de leurs yeux affaiblis leur visiteuse, cette lumière qui semblait s'amuser à se montrer et à se cacher tour à tour sur les cimes. On portait dehors les vieillards et ceux que la faim avait épuisés, afin qu'ils pussent voir, eux aussi, la lueur descendre chaque jour le long des pentes. Enfin un premier petit bord de soleil finissait par poindre au-dessus des montagnes du sud. De grosses larmes de joie inondaient les joues creuses. On criait, on battait des mains, on sautait sur ses jambes engourdies, on se jetait d'émotion au cou les uns des autres. Des mères tendaient en l'air leurs enfants et poussaient des cris dans leur folle extase. Les enfants eux-mêmes levaient leurs petites mains amaigries vers la grande source de chaleur et mêlaient leur voix à l' alléluia général :
Sekinek! Sekinek!
Chaque jour la boule rouge montait un peu plus haut dans le ciel bleu, répandant la vie et la couleur sur le pays, faisant fondre la neige en ruisseaux écumants le long des versants. Lorsqu'elle apparut enfin tout entière et que le jour de vingtquatre heures devint un long jour ensoleillé, des fentes et des crevasses jaillirent une jeune mousse brillante et un lichen rosé, qui gagnèrent rapidement du terrain et couvrirent comme un tapis de fête bigarré les pentes et les vallons. De petites baies rouges apparurent, des saules nains hauts d'un pouce arborèrent
des feuilles minuscules... le tout accompagne par un bruit formidable de détonation, qui semblait sortir de terre, chaque fois qu'un bloc de glace se détachait du rivage et partait à Taventure sur la mer redevenue libre.
Calmes, majestueux, ces navires des mers polaires glissaient sous le ciel pourpre... châteaux de contes de fées... palais de cristal flottants, avec leurs créneaux et leurs tours rouge feu, bleu d'azur ou ruisselants de sang et d'or.
Il se passait quelque chose au bord du fjord. Des hommes couraient çà et là sur le rivage, tiraient de leurs trous des peaux plus ou moins en lambeaux, des fourrures, des boyaux recousus dont ils n'avaient pas consommé le contenu au cours de l'hiver, ils rassemblaient leurs engins de pêche et empilaient le tout sur leurs traîneaux en forme de kayaks, auxquels étaient attelés des chiens, ou dans les grands bateaux jaunes des femmes, qui étaient amarrés à la file le long de la grève.
L'hivernage prenait fin. Le soleil revenu, on se hâtait vers la joyeuse chasse au renne sur les plateaux de l'intérieur. Quelques-uns des trous étaient déjà vides, leurs habitants ayant pris le chemin de la montagne. Et les retardataires n'avaient qu'une idée: se préparer le plus vite possible à rejoindre les autres.
Sur un banc, devant la petite cabane haut perchée qui servait de presbytère, était assis Thorkild. Dans son attitude habituelle, le corps penché en avant et le menton entre les mains, il regardait avec une attention croissante les préparatifs de voyage, qui se poursuivaient autour du fjord: les traîneaux étaient chargés, les chiens attelés deux par deux, les malades, les faibles, portés et installés par-dessus les ballots de fourrures. Quant à lui, devant aller passer l'été dans un petit port de commerce du littoral à quelques milles plus au sud, il attendait un signal du bateau qui avait charge de l'y conduire.
Toute la journée il avait ainsi fait le guet. Il avait accompagné des yeux le départ de chaque famille, depuis le moment oii, au milieu des rires et des bavardages, elle commençait sa migration pénible à travers les rochers escarpés et les pentes recouvertes
d'une mousse glissante, jusqu'à celui où les petits points noirs, au bout de quelques heures, disparaissaient derrière la crête blanche. Et après cela encore le pasteur continuait à regarder du même côté, comme si la montagne s'était ouverte à ses regards pour lui permettre de contempler les riches pâturages des plateaux... il voyait les tentes dressées sur de hautes perches au bord des versants, avec un beau tapis en peau de boyau devant l'entrée; les grands feux à l'huile de baleine, toujours fumeux, autour desquels des femmes brunes dormaient à ciel ouvert, les rennes en fuite avec leurs petits; il entendait les abois des chiens, les appels et les cris, tandis que le soleil tremblait sur la mousse brillante et veloutée...
Soudain, saisi d'angoisse, il baissa les yeux. Le visage pressé entre ses deux grandes mains semées de taches de rousseur, il se plongea dans une violente lutte intérieure.
Ce premier hiver avait été long et dur pour lui. Il l'avait passé enfermé dans sa petite cabane solitaire, sa tête, dont il souffrait sans arrêt, appuyée sur ses mains, lisant et relisant à la lueur somnolente de la lampe Le Christianisme et les païens , Prêchez Jésus aux ignorants, Le Trésor doré, Méthodes d'une application facile pour inculquer les vérités chrétiennes — toute une caisse d'opuscules que la Société des Missions lui avait donnée à son départ.
Mais Thorkild avait eu beau s'efforcer de plier ses pensées sous sa volonté, il n'était pas arrivé à les concentrer sur la lecture. A chaque bruit venant du fjord, il redressait la tête et se perdait en conjectures pour en deviner l'origine: étaient-ce des kayaks qui revenaient de la pêche, ou des dépeceurs sur la grève, ou peutêtre des jeunes gens qui, au clair de lune, dansaient le pingasut devant les trous? S'il reconnaissait le cri des pêcheurs rentrant dans le fjord, il lui était impossible de rester tranquille; il ne pouvait s'empêcher d'aller voir ce qui se passait et quel butin on rapportait.
Il s'apercevait parfois qu'il était resté des heures entières devant sa porte pour écouter les cris sauvages de la chasse au phoque sur la glace ou la poursuite enragée d'un ours blessé...
Il s'intéressait à toutes ces choses avec la même ardeur qui, dans sa prime jeunesse, avait causé tant de souci à sa malheureuse mère et l'avait fait prendre en grippe par sa famille.
Un jour qu'il rêvait dans un endroit solitaire au bord du lac, il s'était arrêté, le souffle coupé, à la vue d'un phoque qui se berçait au soleil sur un glaçon voisin. Pris soudain d'une impulsion irrésistible, il avait rampé à quatre pattes derrière un rocher et s'était mis à détacher des pierres qui gisaient sur le rivage, tout en sifflant doucement comme le faisaient les indigènes. Le phoque écouta, regarda de tous côtés, puis feignit de replonger dans l'eau. Mais une seconde après, il montra de nouveau sa grosse tête ronde et nagea fermement vers la terre. Le cœur battant, Thorkild rassembla d'autres pierres et de nouveau émit toute une série de doux sifflements d'appel. L'animal leva en l'air son large museau moustachu, dilata les narines et disparut une seconde fois. Quand il revint à la surface, tout près maintenant du rivage, Thorkild lui lança de toutes ses forces sur la tête une pierre grosse comme le poing, aux arêtes coupantes. La pierre atteignit en plein front l'animal, qui disparut sous l'eau teintée de rouge.
Aussitôt Thorkild, recouvrant la raison, fut saisi d'un sentiment de honte. Désespéré de lui-même et de ses malheureuses passions, il retourna vers ses livres.
Souvent, en ces occasions, il pensait à son grand-père paternel, qu'il n'avait pas connu, mais dont une vieille servante de sa mère lui avait dans son enfance maintes fois raconté les terrifiantes aventures. Il se le figurait alors comme un braconnier de mauvais renom, vivant en demi-sauvage dans les grandes forêts du Rold, près de son village natal. Plus tard, son imagination fit de cet aïeul un géant, avec une barbe rousse inculte ; de ce que sa mère ne parlait jamais de lui, Thorkild conclut qu'il avait dû faire le malheur de la famille. Une seule fois pourtant elle avait prononcé son nom; dans un moment de découragement, elle s'était laissée aller à dire que Thorkild lui ressemblait. Il se rappelait encore l'impression affreuse qu'il avait ressentie.
Il releva la tête. Du sentier grimpant à sa demeure arrivait un bruit de voix. Et bientôt apparurent deux formes vêtues de fourrure — un homme et une femme — en qui il reconnut le vieil Ephraïm et sa fille Rebecca, ou « Solen » (Le Soleil), comme on l'appelait à cause de sa douce physionomie. Il savait aussi que les deux visiteurs venaient lui dire adieu, il avait entendu leurs chiens japper d'impatience.
Ephraïm était un petit homme un peu voûté, avec une figure longue, brun foncé, qui n'avait comme ornements qu'une paire de sourcils d'une épaisseur rare et une rangée de dents bien conservées. Ses yeux se réduisaient à deux minces raies obliques, haut placées sous l'arcade sourcilière; son nez était si aplati et si peu développé qu'on aurait pu le prendre pour un petit morceau de peau greffé entre les pommettes larges et saillantes.
Il avait, dans sa jeunesse, fait partie des plus hardis chasseurspêcheurs de la colonie, il comptait maintenant parmi les pères de famille les plus sages et les plus sensés. Mais il paraissait faible et souffrant; il avait été fortement marqué par les derniers hivers, particulièrement rigoureux, pendant lesquels il lui était arrivé — comme d'ailleurs à beaucoup d'autres — de se nourrir d'algues et de vieilles têtes de morses dénichées sous la neige dans les tas de déchets.
Thorkild l'ayant fait s'asseoir, le vieux se mit à raconter ses préparatifs de voyage et ses projets d'été. Sa fille et lui devaient se joindre à deux autres familles, dont ils avaient partagé la demeure hivernale. Il se mettrait en route dès que les chiens auraient mangé, afin d'avoir franchi le premier col avant le soir. Thorkild, qui ne comprenait pas encore bien la langue des indigènes, écoutait le père d'une oreille assez distraite, mais en revanche il lorgnait beaucoup la fille. Elle s'était assise sur un rocher à une petite distance des deux hommes, et de là jetait des coups d'œil furtifs dans la direction de ce pasteur étrangement timide et silencieux, dont personne ne pouvait déchiffrer le caractère. Quand leurs regards se croisaient, ils rougissaient tous deux et détournaient la tête.
Rebecca était une jeune fille de dix-huit ans assez rondelette, avec un teint plus clair que celui de son père et une expression pétillante de vie dans ses petits yeux obliques. Elle portait une robe de peau teinte en rouge, qui moulait bien son corps robuste et ramassé. Son toupet de cheveux rudes, d'un noir bleu, perché à un quart d'aune de son front, était entouré d'un ruban de peau bigarré. Aux pieds elle avait des kamiks brodés de blanc, tout flambant neufs, et elle s'efforçait ostensiblement d'attirer l'attention du pasteur sur cette belle parure.
Ephraim se leva enfin pour prendre congé. Thorkild tendit les deux mains à ses visiteurs, mais d'une façon si hésitante, si troublée, si distraite, que le père et la fille échangèrent des regards étonnés. Après leur départ il resta debout au seuil de la porte, suivant des yeux leur descente cahotante. A chaque coude du sentier, Rebecca se retournait pour voir s'il était toujours là.
Le cœur de Thorkild se mit à battre; le sang lui monta violemment à la tête. Pendant quelques minutes il s'appuya d'un geste convulsif au chambranle de la porte, en proie à une terrible lutte intérieure. Soudain il avança de quelques pas et, ses grandes mains en porte-voix devant sa bouche, il appela d'une voix tremblante :
— Ephraïm!... Ephraïm!
Sur le sentier les deux petites formes humaines se retournèrent, la tête levée.
— Palase! .,. Oï! répondirent le père et la fille.
... Vers le soir, quand deux hommes du bateau qui devait conduire Thorkild au petit port de commerce vinrent chercher ses bagages, ils trouvèrent, à leur stupéfaction, la maison vide, la porte fermée et les fenêtres clouées.
Le pasteur était parti pour la montagne avec Ephraïm et ses compagnons.
Thorkild fut un de ceux qui revinrent aux premières chutes de neige. Il dévala sur ses skis les pentes des montagnes, suivi de ses chiens. Ceux qui ne l'avaient pas vu depuis le printemps eurent du mal à le reconnaître. Non seulement sa tête s'était redressée, ses yeux avaient pris de la vie et ses joues des couleurs, mais il y avait dans son regard un peu de l'infini des hauts plateaux, dans les propos animés qu'émettait sa voix puissante un peu de l'hallali sonore des chasseurs.
Il était devenu un homme nouveau... comme recréé. Il avait senti lui-même les nouvelles sources de vie qui jaillissaient en son être, tandis qu'il allait çà et là sur les hauts plateaux, sans toujours savoir oii ni avec qui... Tantôt dans une équipe, tantôt dans une autre, il avait appris, maintenant qu'il connais-
sait les gens et leur langue, à pêcher comme eux le saumon le long des rivières ou à chasser sur la glace éblouissante des plateaux. Il s'était même aventuré un jour, en compagnie d'Ephraïm et de ses fils, à poursuivre un couple de rennes, dont ils avaient éventé la piste. Et quand les Esquimaux eurent compris de quel bois avait été taillé leur pasteur, ils ne tardèrent pas à le considérer comme un des leurs. Il avait dormi sous leurs tentes au milieu des femmes et des enfants, une fourrure d'ours sur lui et un ballot de peaux sous sa tête. Il avait mangé avec eux à la grande marmite commune du jambon de renne, des baies frites dans le lard, des œufs d'eider, et surtout régal de l'été, de grands estomacs de renne remplis d'herbe à moitié digérée et de salive. En revanche, il leur avait appris à se servir d'un vieux fusil qu'il avait apporté de Copenhague et qui les avait transportés d'enthousiasme. Et à la tombée du soir, lorsqu'on faisait cercle autour des foyers fumeux, il avait contribué au divertissement de la société en racontant des légendes et des contes merveilleux, qu'il avait entendus dans son enfance et que les autres écoutaient bouche bée.
Il ne pouvait plus s'arrêter sur la pente. Ayant risqué le premier saut, il ferma les yeux, se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix de sa conscience... et se laissa glisser.
Avant que l'hiver eût gelé le fjord et obstrué les détroits, il savait manœuvrer un kayak et lancer le harpon. Il avait appris à transpercer d'une flèche une perdrix des neiges en plein vol ou un lièvre fuyant au loin. Le temps pour lui passait également vite lorsqu'il chassait Vutok parmi les rochers, qu'il conduisait un traîneau attelé de seize chiens donnant de la voix... ou que pendant des journées entières il grimpait ou dévalait des pentes sur les traces d'un renard. Quelquefois, alors qu'il venait à peine de rentrer chez lui le soir et de s'étendre sous sa peau, on frappait à sa fenêtre.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Un ours sur le fjord, pasteur!
— Hourra! Un ours!
Le voilà qui décroche un fusil; met sa pelisse et part dans la nuit.
...Il glissait, glissait...
Il lui arrivait de temps en temps, si pendant un moment le sang coulait un peu moins violemment dans ses veines, de contempler pour ainsi dire son propre visage, et il baissait les yeux, presque épouvanté par sa personne, par la vue de ses mains encore tachées de sang après le dernier dépeçage, par sa barbe inculte ou le son profond de sa voix de basse. Il revoyait l'image terrifiante de son grand-père, il se rappelait le silence qui entourait le nom de l'aïeul et la lueur d'effroi dans les yeux anxieux de sa mère, la seule fois qu'elle l'avait eu sur les lèvres.
Assis un soir devant sa porte, Thorkild se livrait ainsi au repentir, la tête entre les mains. Il était rentré mortellement fatigué d'une grève éloignée, où la veille on avait capturé une baleine géante. Tout le monde s'y était transporté, voulant avoir sa part du butin. Avec son entrain habituel, Thorkild avait aidé au difficile transport, puis au dépeçage de l'animal, comme à la distribution des portions; et parce qu'il avait passé vingt-quatre heures au milieu de ces énormes morceaux de chair saignante, tout ce qu'il voyait maintenant prenait une teinte rouge.
Au-dessus de sa tête, la voûte bleu foncé du ciel était pailletée de grandes étoiles d'or. A l'est, la lune montait lentement audessus des crêtes et répandait une étrange lueur laiteuse sur la neige fraîchement tombée. De temps en temps une aurore boréale éclairait le ciel.
En bas autour de la mer intérieure, les petits carreaux de boyau fermant les trous brillaient comme des points rouges dans tout le blanc; là régnaient les rires et l'allégresse, à cause de la prospérité inattendue qu'apportait à la colonie la magnifique capture. Des paquets de fourrure très affairés sortaient à quatre pattes des abris ou y rentraient. Même les chiens, pris de gaieté, jouaient ensemble.
Soudain Thorkild entendit près de lui des pas.
Il leva la tête. Là, en plein clair de lune, Rebecca lui souriait. Elle était vêtue d'un anorak blanc tout neuf, bordé au cou et aux poignets de peau de chien noire et orné de bandelettes rouges; elle portait un pantalon en peau de phoque brodé de rouge sur le devant; aux pieds, des kamiks rouges et à son toupet de cheveux un ruban tissé d'or.
Il la regarda longuement, comme s'il se fût éveillé d'un
rêve. La lune éclairait les dents blanches de la jeune fille et allumait des lueurs vert pâle dans ses yeux pétillants:
— Mais... Est-ce toi, chère petite?
Oui, c'était elle. Riant d'un rire bref et strident, elle le tira par la barbe. Ne l'avait-il donc pas entendue venir?
— Mais... ma mignonne... Comme tu es belle! Quelle élégance! Viens t'asseoir ici!
Non, non, elle ne pouvait pas rester aujourd'hui. Elle venait seulement le saluer et lui annoncer que son père avait pris des ulks'^\ si le pasteur avait envie d'en manger, la marmite était déjà sur le feu.
— Que dis- tu? Ton père a pris des ulks'^
Oui, bien sûr. Et Ephraïm s'était hâté de les préparer, car on attendait le pasteur. Sans écouter les objections de celui-ci, elle se glissa dans la maison, éteignit la lampe qui éclairait un livre ouvert, mais poussiéreux, ferma la porte et tendit en souriant la main à Thorkild.
Au lieu de la suivre tout de suite, il l'attira contre lui avec impétuosité, la prit dans ses bras, lui renversa la tête en arrière et la baisa follement aux lèvres une, deux, trois fois.
Elle parut d'abord un peu surprise par ces caresses violentes et inattendues; mais quand elle fut dans ses bras, elle leva sur lui des yeux pleins d'une joie paisible.
Avant même d'avoir atteint la demeure souterraine d' Ephraïm, on pouvait deviner, aux traces de pas dans la neige, qu'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire. Les parois couvertes de glace du couloir long et bas étaient polies par le frottement des raides vêtements de fourrure qui avaient passé là pendant la journée, et quand, arrivé à quatre pattes au bout de ce couloir, on ouvrait la porte basse, on trouvait dans le trou une nombreuse société, en grande partie composée des trois familles qui l'habitaient. Le long des murs humides étaient assis pêle-mêle sur les bancs de pierre hommes, femmes et enfants — tous nus, car la chaleur et la buée là-dedans étaient épouvantables.
Une vieille femme bancale, grosse et chauve, la peau noire de suie et de crasse, avec une fourrure en loques autour des reins,