‹ Le visiteur royalChapitre 6 sur 12 · I. Araignées de mer · texte numérisé non relu

I. Araignées de mer

se tenait devant une grande marmite noircie suspendue cri plein milieu de la salle au-dessus d'un feu d'huile de baleine. Dans un coin une petite troupe d'enfants bien tranquilles étaient occupés à sucer avidement de grands bouts de chair, dont la graisse fondue leur coulait sur les mains.

On avait renoncé à attendre Thorkild. Chacun, assis ou couché, prenait avec les doigts un morceau dans la marmite, puis en détachait la chair avec son couteau. Le trou se remplissait du bruit des mâchoires et de l'épaisse buée qui montait de tous ces corps bruns et suants, qu'éclairait la lueur du feu.

Enfin l'on entendit ramper dehors et la voix de basse bien connue de Thorkild criant : « Ohé ! » du couloir. La porte s'ouvrit et de tous les bancs lui furent adressés de joyeux cris de bienvenue, tandis que Rebecca, derrière son dos, se glissait inaperçue dans la pièce. Il enleva sa pelisse et ses vêtements de dessous, lissa ses cheveux embrouillés par la chaleur, et se mit immédiatement à manger le poisson que la vieille avait de ses doigts sales attrapé par la queue dans la marmite.

Rebecca, demi nue, s'était pelotonnée dans un coin sous une couverture de fourrure... et ne quittait pas un instant Thorkild de ses veux étincelants d'amour.

Il glissait... Il glissait...

A la fin il ne s'en apercevait même plus. Les semaines fuyaient, les années passaient, sans qu'il en fît le compte.

Et un beau jour il se maria — avec Rebecca, naturellement.

Il savait bien qu'elle aurait pu avoir des traits plus réguliers, des yeux plus intelligents, une taille moins carrée. Mais il voyait aussi la joie reconnaissante qui brillait dans ses yeux, dès qu'il lui caressait doucement la joue; il voyait avec quelle constance elle guettait son retour du seuil de la porte, lorsqu'il rentrait de ses longues tournées en traîneau. Et avec quelle confiance elle se serrait contre lui sous la couverture de fourrure, par les sombres nuits d'hiver où la tempête se ruait sur la maison, secouant les murs.

Il était heureux. Et Rebecca était heureuse. Et tous les deux

étés, à l'époque de la chasse aux rennes, elle mettait au monde un petit Esquimau potelé.

Thorkild avait peu à peu cessé toute relation avec son pays natal. Il souriait au souvenir de l'impatience qui l'agitait les premiers temps, à l'approche du kayak apportant le courrier annuel. Les gens et les choses de là-bas lui étaient devenus indifférents. Ses camarades l'avaient oublié, sa famille ne s'informait plus de lui. Finalement, à partir de l'année où il reçut, au lieu d'une lettre de sa mère, celle d'un notaire lui annonçant qu'elle était morte, il ne songea plus du tout au pays.

Là-haut sous le pôle nord il vécut longtemps, d'une vie féconde en joies. Au milieu de ces hommes pauvres et simples, il apprit à connaître un bonheur qu'il n'aurait jamais imaginé le soir où, dans sa misérable mansarde de Copenhague, des idées de suicide lui étaient venues.

Là-haut l'homme grisonnant trouva le foyer qui avait été refusé à son enfance, les amis qui lui avaient manqué dans sa jeunesse, une mission qui fut comprise et le fit aimer. Il devint à la fin pour tous ces enfants de la nature un véritable père, leur conseiller et leur consolateur. Il pouvait faire battre les cœurs sous les fourrures raides quand, l'hiver dans la petite église de pierre, ou l'été en plein air, il rassemblait autour de lui ses ouailles et que, se mettant de sa manière franche à la portée de leurs esprits naïfs, il essayait de leur dévoiler les énigmes de la vie et de la mort. Lui-même, alors plein de gratitude, sentait naître toutes seules sur ses lèvres des actions de grâces envers la vie et le Seigneur de la vie.

Là-haut sous le pôle nord, Thorkild devint un vieillard.

ouRQ^uoi n'y demeura-t-il pas toujours? Pourquoi retourna-t-il au pays natal? Ah! le savait-il lui-même?

Un été, pendant la chasse au renne sur les hauts plateaux, il s'aperçut soudain qu'il vieillissait. L'hiver avait été encore plus long et plus rigoureux que d'habitude. La neige s'attardait sur les falaises, le fjord restait pris dans la glace au moment où Thorkild et les siens se mirent en route pour la montagne. Depuis quelque temps sa santé laissait à désirer. Il souffrait d'un léger essoufflement, qui le forçait souvent à rester sous la tente avec les femmes et les enfants, tandis que les joyeux appels et les coups de fusil des autres retentissaient sur les plateaux.

Cela ne lui plaisait pas beaucoup. Il devenait même farouche par moments; et un jour, en sortant de leur tente, Rebecca le vit assis tout songeur sur une pierre, la main sous la joue. Elle s'approcha sans parler, mais lorsqu'elle lui toucha doucement l'épaule, il eut une sorte de frisson et la regarda d'un air absent. Comme elle lui demandait pourquoi il restait là, tout seul, il se leva et répondit d'une manière évasive.

Cette scène s' étant répétée plusieurs fois dans le temps qui suivit, Rebecca en fut très affligée. Quand il venait la retrouver sous la tente et qu'il la voyait inquiète, il lui donnait en souriant

une petite tape affectueuse, mais il fuyait son regard inquisiteur.

A la fin, ses amis aussi remarquèrent avec tristesse qu'il devait avoir quelque chose. Ils lui demandèrent s'il était malade. Il répondit: « Peut-être! »

Mais la raison de son état avait de plus profondes racines. Il commençait à être pris de nostalgie, comme le prisonnier du génie de la montagne qui a entendu en rêve les cloches de son village.

Dans ses songeries solitaires, quand son regard errait sur les hautes cimes nues, que ses pieds ne pouvaient plus atteindre, parfois s'éveillait en lui le désir nostalgique de goûter encore un moment de repos à l'ombre des grandes forêts de son pays natal, de s'étendre dans un champ de trèfle gonflé de sève, d'entendre le bruissement des champs de blé ondoyants, ou, allongé sur une butte herbeuse, la main sous la nuque, contre la terre chauffée par le soleil, de sentir la brise lui caresser les cheveux, de regarder les étangs que longeaient des cigognes aux pattes rouges, le bétail bigarré, les toits de chaume des villages et les chemins poussiéreux, où passent des femmes qui tricotent, un seau à traire sur la tête, et des moissonneurs avec leur faux brillante par-dessus l'épaule.

Les pensées qu'il donnait à sa mère, sa pauvre et faible mère, faisaient naître en lui le désir d'aller au moins une fois sur sa tombe, pour y planter une fleur et, en une calme prière, lui demander pardon d'avoir rempli son petit cœur fragile de chagrin et de souci, depuis le jour même où il était venu au monde.

Peut-être y aurait-il encore quelques vieux camarades qui seraient contents de le revoir, et à qui il pourrait raconter son existence merveilleuse dans les régions polaires... Peter Brammer, Kristofer Birch, Anton Hausen, d'autres encore. Quel étonnement il leur causerait si un beau jour il frappait à leur porte en disant: — Qui suis-je? Vous rappelez-vous l'Ours? Eh bien, vous le voyez devant vous!...

L'hiver suivant Rebecca mourut, et Thorkild ne put lutter davantage contre la nostalgie. Par le premier courrier d'été il envoya une lettre au ministre des Cultes, et un an après il tenait en main sa nouvelle nomination. Il y eut des pleurs et de l'afflic-

tion parmi les petits paquets de fourrure aux yeux obliques de la colonie, lorsqu'ils apprirent que leur vieil ami, leur père, les abandonnait, et Thorkild, s'apercevant alors que son ministère avait porté des fruits, eut regret de les quitter. Mais le sort en était jeté. Il partit donc, laissant ses enfants là-haut, avec l'idée de les appeler près de lui l'été suivant, quand il serait installé dans son nouveau foyer.

Il advint donc qu'un beau jour de l'arrière-été, 1' « Ours » tomba comme un épouvantail envoyé par le ciel dans la paroisse doucement somnolente de Sœby et Sorvad.

On raconte que l'évêque fut bien près d'avoir une attaque d'apoplexie le jour où il vit se présenter chez lui Thorkild dans sa pelisse graisseuse, la barbe pendant en stalactites sur sa large poitrine. Il se trouvait que ce petit évêque malingre, à l'esprit tatillon, n'était autre que Kristoffer Birch, le vieux « pays » et camarade d'école de Thorkild Millier, celui dont il évoquait souvent le souvenir pendant les derniers temps de son exil. En le reconnaissant, il frappa l'une contre l'autre ses puissantes paumes et poussa un formidable cri de joie:

— Je n'en puis croire mes yeux!... Est-ce toi, mon vieux Stoffer, qui es devenu évêque?

L'histoire ne nous dit pas comment se termina l'audience, mais l'évêque et le doyen jugèrent d'un commun accord que ce Thorkild Mùller était « impossible », et ils se mirent en branle immédiatement pour réparer leur déplorable erreur et le réexpédier au loin avant qu'il eût causé un scandale trop marqué.

En attendant, la nouvelle du retour de 1' « Ours » se répandit comme une traînée de poudre dans toute la région. On racontait d'un presbytère à l'autre comment, à sa première promenade dans le village, avec sa pelisse à capuchon en peau de chien et son grand bâton ferré, il avait effrayé les femmes et les enfants au point de les faire rentrer dans les maisons, et comment un vieil homme avait presque perdu la raison d'effroi, parce qu'il avait soudain posé une lourde main sur son épaule en disant:

— Tu as devant toi, mon pâle ami, un vieux coureur de

glace, un chasseur d'ours, qui a vu des choses que ni toi ni aucun des autres ici ne peuvent même imaginer... Allons, lève les yeux! Il n'y a pas de quoi trembler! Nous nous entendrons bien tous les deux, je le devine à ton honnête visage!

Thorkild remarquait la crainte qu'il inspirait, mais dans sa naïveté il la prenait pour de la vénération, pour un signe de respect tout naturel envers un homme qui avait mené une vie extraordinaire si loin de son pays. Il avait oublié les déboires de sa jeunesse. Pendant ses quarante-cinq années d'exil, il avait été habitué à ce qu'on rendît hommage à sa valeur personnelle; aussi se figurait-il que dans son village on regardait également avec des yeux d'admiration, presque d'envie, sa puissante stature et sa barbe imposante. Au lieu de se sentir accablé, comme autrefois, par le sentiment qu'il était un être « impossible », il se promenait partout joyeux et content de lui, parcourant les presbytères des alentours dans l'espoir d'y rencontrer de vieilles connaissances, fréquentant les réunions populaires et religieuses, où audacieusement installé — non sans un brin de vanité — aux places les plus en vue, il étalait son ignorance et son grand nez violacé avec un sans-gêne qui scandalisait même les instituteurs.

Il ne se passait guère de jour sans que courût sur lui quelque bruit qui faisait rougir de honte ses confrères. A une grande noce paysanne, où il avait été invité comme pasteur de la paroisse, il avait soudain retroussé son pantalon pour montrer ses mollets, puis il avait soulevé la mariée à bout de bras, la promenant en triomphe autour de la salle et défiant les jeunes gens d'en faire autant.

L'instituteur du village — un petit père de famille fané — avait alors trouvé le courage de lui représenter l'inconvenance de sa conduite. Mais dans son exubérance, Thorkild Mûller l'avait culbuté, faisant ainsi tomber par terre un tas de gâteaux, de cigares, de sucreries, etc., dont l'autre avait, au cours de la soirée, rempli ses vastes poches de derrière — et cette fois les rieurs avaient été du côté de 1' « Ours ».

Ses confrères désespérés ne cessaient d'échanger des lettres pour s'entendre sur la conduite à tenir envers lui. A une assemblée de pasteurs, la discussion terminée, il avait brusquement gravi l'estrade, montré son visage redouté et commencé de raconter ses

aventures au Groenland, avec un tel langage et sur un tel ton que le président avait dû lui retirer la parole. Alors on décida unanimement de prendre des mesures énergiques pour mettre fin au scandale.

L'ennui, c'était que Thorkild avait peu à peu conquis l'affection de ses paroissiens. Leur première frayeur dissipée, ils avaient constaté que sous son aspect bizarre se cachait un homme qui les comprenait mieux que ne le faisaient d'habitude leurs pasteurs — un homme qui n'était étranger à aucun de leurs propres sentiments et vers lequel ils pouvaient se tourner avec leurs petits soucis et leurs grands chagrins, comme vers un des leurs. Il entrait en égal dans leurs chaumières, s'asseyait à leur table et se contentait de leurs mets frugaux pour apaiser son appétit; il buvait la goutte avec eux et faisait le quatrième dans une partie de cartes, sans se croire obligé de discourir ou de prêcher. Il ne farcissait pas la tête des malades et des mourants de textes bibliques et d'explications transcendantes, mais, s'asseyant tranquillement à leur chevet, il leur parlait d'une manière simple et rassurante, leur lisait un passage du Nouveau Testament ou deux ou trois versets d'un psaume, s' efforçant de son mieux d'adoucir leurs souffrances, de rendre leurs esprits légers et confiants.

— Il ne faut pas avoir peur, avait-il coutume de dire, car vous n'avez rien fait de si mal, n'est-ce pas ? Et vous vous repentez maintenant, j'en suis sûr. Notre-Seigneur n'est pas un vieux grognon. Il n'inscrit pas minutieusement toutes vos fautes sur son registre. Vous verrez: il est bon garçon et il vous recevra chez lui.

Les ennemis les plus acerbes de Thorkild Mùller ne pouvaient nier qu'il avait insufflé la vie et le mouvement dans les masses amorphes de la paroisse de Sœby, réputées, parmi les pasteurs à la recherche d'un poste, pour leur indifïerence à l'égard de tout ce qui n'était pas l'intérêt matériel. Ces gens, qui jusque-là avaient cru assurer leur salut en payant la dîme au pasteur et en sanctifiant les trois grandes fêtes religieuses annuelles, affluaient maintenant dans les églises, qui autrefois restaient souvent fermées plusieurs dimanches de suite, faute de fidèles. Quand Thorkild Mûller montait en chaire, sa barbe ondoyant

sur un collet d'une propreté douteuse, et commençait par dire de sa manière joviale: «Bonjour, mes chers amis! Nous voici donc rassemblés encore une fois... Quelle heure est-il? L'un de vous a-t-il une montre... Onze heures et demie?... Bon. Je vais vous raconter aujourd'hui la rencontre de Jésus avec la veuve — voyons, comment s'appelait-elle? — d'ailleurs, peu importe... Pourtant attendez un peu — laissez-moi chercher dans la Bible; ce serait tout de même amusant de savoir le nom de cette dame... » oui, quand Thorkild parlait ainsi, les visages bien nourris s'animaient, les oreilles se dressaient, aucune phrase n'était perdue. Il pouvait quelquefois devenir si humoristique que des rires retentissaient dans toute l'église; mais à d'autres moments, en particulier pendant les longues prières qui terminaient ordinairement sa petite homélie, il était saisi d'une émotion si puissante qu'elle se communiquait aux auditeurs et que les mouchoirs sortaient des poches, du côté des hommes comme du côté des femmes.

Peu à peu affluèrent à son église les gens des autres paroisses, où l'on prenait goût à ce genre de culte — et du coup l'amertume de ses confrères ne connut plus de bornes. Même un pasteur grundtvigien du voisinage, qui se piquait d'indépendance d'esprit et s'était jusque-là plu à le défendre, finit par le considérer comme une personne dangereuse, qu'il était nécessaire d'éloigner pour l'honneur de la profession.

Ce fut à cette époque qu'arriva dans la paroisse le petit bout de révérend portant le nom de N. P. Ruggaard.

Sa nomination avait été annoncée à Thorkild dans les termes les plus amicaux par le petit évêque diplomate, qui avait ses raisons pour ne pas se montrer trop dur envers un vieux camarade au courant de sa vie de jeune homme.

« A cause de l'étendue exceptionnelle de la paroisse et de l'âge avancé de M. le Pasteur » était-il écrit sous une forme édulcorée, mais au fond l' évêque, bien fixé sur les capacités particulières de Mr. Ruggaard, pensait avec confiance : « Le mal chassera le mal! »

Thorkild Mùller rumina longtemps la lettre de l'évêque, avec ses circonlocutions désagréables et ses obscures paraphrases. Il avait déjà compris depuis quelque temps que l'attitude un peu

embarrassée de ses chers confrères devant lui n'était pas exclusivement due à la crainte respectueuse qu'inspirait sa force d'athlète. Une fois qu'il en fut arrivé là, les souvenirs de sa jeunesse achevèrent de lui ouvrir les yeux. Maintenant, à la lecture de la missive, il saisissait l'enchaînement des faits.

— Au diable cette graisse de foie! cria-t-il avec un juron groenlandais, en donnant un coup de poing sur la table. On veut me démolir!

Mais quand le « démolisseur » fut arrivé et que Thorkild vit pour la première fois ce petit individu pâle à lunettes, qui émergeait d'une chancelière et d'un cache-nez, sa colère disparut, il ne put s'empêcher de rire à gorge déployée. L'idée qu'on lui envoyait un pareil avorton lui parut si comique, qu'il alla par tout le village parler à ses amis du « terrible meurtrier ».

Cependant ce dernier, sans se troubler, s'installait dans son appartement du premier étage et déballait la voiturée de malles et de caisses qu'il avait apportées. De ses propres mains il accrocha aux fenêtres des rideaux à fleurs tout neufs, aligna ses vingt-trois pipes bien entretenues en une double rangée le long du mur et plaça sur son bureau une statuette de plâtre du Christ. Dans un coin il cacha sa provision de tabac (un petit baril d'un mélange ordinaire et trois boîtes de cigares bon marché). Au-dessus de son lit il pendit un crucifix d'argent portant une inscription sacrée. Avec une prédilection particulière il arrangea sa bibliothèque, composée d'un stock de vieilleries sans valeur, qu'il avait achetées au poids chez un bouquiniste pour avoir de quoi remplir ses rayons; et lorsqu'il eut fait occuper à ses livres le plus de place possible, le mur lui parut presque aussi bien garni que celui du bureau de l'évêque.

En somme, rien ne manquait à son appartement; on y trouvait un abat-jour vert pour la lampe de travail, un porteallumettes, un rat de cave et un bâton de cire tout neuf; il y avait même un crachoir et un petit napperon pour mettre sous la carafe.

Quand tout fut en place, le nouveau venu s'enveloppa de sa robe de chambre grise, avec le mouvement d'une chauvesouris repliant ses ailes, s'assit sur une chaise au milieu de la pièce et promena son regard autour de lui avec le sourire heureux

de r homme qui voit se réaliser un rêve longtemps caressé, de l'homme qui, après une longue et pénible carrière, atteint un but qu'il croyait inaccessible.

Le vicaire Ruggaard se nommait primitivement Niels Peter Madsen^. Il était le fils d'un paysan aisé de la grasse région du Jutland oriental, où les enfants — selon un dicton — naissent avec une pièce d'argent dans la main. A quinze ans il entra au collège de la ville et ce fiât là qu'il fit subir à son nom une première transformation, en y ajoutant celui de la ferme paternelle: Ruggaard. Plus tard il changea Ruggaard-Madsen en Madsen- Ruggaard, jusqu'au jour où il rejeta le déplaisant Madsen pour ne garder que le Ruggaard.

Une métamorphose analogue se produisit dans sa personne. Le jeune paysan aux joues rouges, taillé en carré, devint peu à peu pâle et gras; la grosse tête ronde s'enfonça davantage entre les épaules ; les yeux sans couleur prirent le regard fixe des myopes. Tel qu'il était là dans sa robe de chambre grise, avec ses cheveux jaune pâle coupés ras, ses grandes lunettes rondes, son nez aplati et sa peau exsangue, il ressemblait à un de ces vers blanchâtres, ennemis de la lumière, qui se glissent partout où commence la pourriture et qui — vus au microscope — ont l'air de vous fixer avec leurs grands yeux bêtes d'un gris brun.

Bien que ses supérieurs ne lui eussent pas donné d'instructions précises, le vicaire Ruggaard devinait parfaitement quelle tâche il devait remplir dans la paroisse. Il prévoyait qu'une magnifique occasion s'ouvrait à lui de gagner la faveur des grands, sans compter, bien entendu, qu'il travaillerait ainsi pour le bien de l'Eglise. Aussi eut-il la sagesse, dans les premiers temps, de se comporter avec la plus grande prudence à l'égard d'une population qui était déjà si profondément plongée dans l'erreur. Il commença par aller voir les gros bonnets du pays, se présentant à eux modestement comme l'humble collaborateur et le sincère ami du pasteur Mùller. Peu à peu il essaya — mais toujours en tête à tête et dans les termes les plus mesurés — d'éveiller des doutes sur le jugement du vieillard.

— Oh oui! notre cher pasteur Muller! disait-il d'un air

I. Nom aussi répandu au Danemark que Dupont ou Durand en France.

attristé, avec l'accent traînant qui était la marque indélébile de son origine paysanne. Si seulement il consentait à prendre un peu de repos! Malgré ses dons remarquables, que je suis le premier à estimer, on ne saurait nier que ses facultés intellectuelles baissent d'une façon désolante. Enfin! nous sommes dans les mains de Dieu! Peut-être n'est-ce qu'un état passager!

Si fin madré qu'il fût, il n'était arrivé à rien. Au contraire, le mouvement qu'avait créé Thorkild Mùller ne cessait de s'accentuer, ses paroissiens se serraient autour de lui, avec d'autant plus de fierté qu'il éveillait plus d'opposition. Le vicaire enrageait. Il avait pensé remporter une victoire prompte et facile sur ce Groenlandais ignorant qui — il le savait pertinemment! — ne connaissait même pas à fond les trois articles de la foi. Mais les paysans de la paroisse ne voulaient même pas écouter Ruggaard, lorsqu'il se mettait à étaler devant eux son savoir universitaire, et ils ne paraissaient nullement impressionnés par sa belle collection de livres. A la fin, gagnés par l'exemple contagieux de Mùller, ils en vinrent à le traiter presque dédaigneusement et à se divertir à ses dépens, l'appelant le plus souvent « Madsen » pour le taquiner — oui, dans une réunion oià était présent le pasteur Mùller, un jeune gars avait même crié à son arrivée:

— Voici M. le vicaire Madsen-Ruggaard !

Cette sotte plaisanterie avait amusé tout le monde. Mùller avait poussé un éclat de rire formidable et depuis il se faisait un plaisir, chaque fo s qu'il en trouvait l'occasion, de présenter solennellement le vicaire par les mots suivants:

« Mon très honoré suffragant, Son Éminence Madsen- Ruggaard. »

Mais le moment de la vengeance approchait. La sombre nuit d'hiver où Thorkild Mùller, malgré la tourmente de neige et accompagné seulement de ses chiens, se mit en route à travers la campagne déserte pour aller administrer un vieux malade, il versa lui-même la dernière goutte qui devait faire déborder la coupe du scandale.

Le vieillard qui se mourait était loin d'avoir mené une vie exemplaire. Il ne mettait pas les pieds à l'église, « car, disait-il, je n'ai jamais eu d'habits pour ça ». Il avait néanmoins envoyé chercher le pasteur parce qu'il avait bien envie de savoir quelque

chose sur cette autre vie où il allait entrer. MùUer s'assit à son chevet et, comme d'habitude, raconta ce que la sainte Bible enseigne à ce sujet.

Quand il eut fini, l'homme réfléchit un moment, puis dit:

— Oui, mais... il n'y aura donc rien à manger ni à boire là-haut ?

Mùller dut répondre que non.

— Et nous n'aurons ni femme ni fiancée?

— Non, là-haut on ne se marie pas.

— Pourra-t-on au moins avoir un brin de tabac à chiquer? Mûller ayant encore été forcé de répondre non, le vieux

tourna la tête vers le mur, comme pour laisser entendre qu'il ne tenait pas à entrer dans un tel paradis.

Mûller comprit la signification du mouvement et devint songeur, mais, après avoir fixé un moment le parquet, il releva la tête d'un air résolu et dit que ce qu'il venait de raconter n'était que balivernes, car au Ciel on reçoit justement tout ce qu'on désire. Voulant se faire mieux comprendre du vieux, il développa sa pensée, affirmant que là-haut il suffit d'exprimer un souhait pour le voir se réaliser. Si l'on a faim, les anges vous apportent aussitôt une table chargée des mets les plus savoureux, entre lesquels on peut choisir soi-même. Si l'on a envie d'une femme, on n'en est pas privé non plus... Enfin, si vraiment on éprouve le besoin d'une chique, Notre-Seigneur vous en oflfre une avec joie: comment dirait-Il non à ses enfants bien-aimés, qui sont morts en croyant que pour eux II est un père? Ne veut-Il pas qu'on se sente chez soi dans Sa demeure?

Après cette explication, l'homme tourna de nouveau la tête, heureux et tranquillisé. Puis il joignit ses mains ridées, reçut le Saint-Sacrement et s'endormit peu après dans la foi de ses pères.

Mais lorsque l'histoire fut connue, un cri d'indignation s'éleva de tous les presbytères et de toutes les demeures de sacristains. Représenter Notre-Seigneur comme un cabaretier et la demeure des âmes comme une taverne malpropre, cela dépassait les bornes! Le doyen se mit en devoir d'informer confidentiellement l'évêque de ce qui s'était passé. Il termina sa lettre par la remarque qu'on pouvait conclure de là — comme le savait toute la paroisse, ceci entre parenthèses — qu'il ne s'agissait plus chez

le pasteur Mùller d'un simple affaiblissement des facultés intellectuelles, mais d'un véritable dérangement cérébral.

Au reçu de cette missive, l'évcque tapota son bureau d'un geste impatient et prit une décision longtemps différée: il annonça par l'intermédiaire du doyen son arrivée dans la paroisse.

.VANT même que les cloches eussent commencé de sonner, on se pressait dans la petite église. A part le fauteuil de rotin à haut dossier et les deux rangs de chaises réservés dans le chœur à l'évêque et à sa suite, toutes les places étaient occupées par des gens solennels et endimanchés, qui attendaient avec une émotion inquiète ce qui allait se passer. Plusieurs, le dos courbé, regardaient fixement leurs mains jointes sur leur giron, comme s'ils avaient fait en silence leur examen de conscience; et tout le monde remarqua qu'un certain nombre des amis les plus dévoués de Thorkild Millier n'étaient pas présents.

La visite de l'évêque avait été mise en scène par les autorités ecclésiastiques d'une manière bien faite pour impressionner la population. Le vicaire Ruggaard et les maîtres d'école de la paroisse s'étaient glissés un peu partout, avec des airs mystérieux qui semblaient présager quelque chose de terrible. On racontait que non seulement les écoles, les églises, les cimetières subiraient une inspection minutieuse, comme tout ce qui concernait la religion et l'instruction, mais encore qu'il y aurait un service spécial pour les anciens élèves du catéchisme des cinq dernières années, auxquels l'évêque ferait subir lui-même un examen.

Cependant Thorkild Mûller ne s'était pas tenu coi. Com-

prenant fort bien à quoi visaient ces préparatifs, il avait dit à ses amis: « Ma foi, s'ils veulent la guerre, ils l'auront. » Excité par les chicaneries continuelles de ses confrères, il avait envie depuis quelque temps de se dresser sur ses pattes de derrière et, comme un ours véritable que des chiens poursuivent, de secouer un des cabots par l'oreille pour imposer le respect à tous les aboyeurs. Au cours de ses longues randonnées à travers la campagne verdoyante du printemps, dont les paysages doux, somnolents, voilés de brume, étaient comme l'image de sa propre jeunesse inactive et rêveuse, il avait pu échafauder des plans hardis pour inciter ses paroissiens à lutter contre la tyrannie de Leurs Révérences. Il lui arrivait parfois de frémir d'ardeur combative. Dans ses visions grouillaient de petits prêtres agressifs, qui le harcelaient avec des gestes menaçants; et tandis que son imagination voyait défiler en rangs toute une troupe noire à rabats, conduite par des évêques ventrus, la même lueur sauvage s'allumait dans ses yeux, le même feu brûlait ses joues, qu'au temps oii il chassait le renne sur les grands plateaux glacés.

Apprenant que l'évêque allait venir, ce qui lui paraissait, comme à tout le monde, le signe précurseur de sa révocation, il perdit son dernier reste de sang-froid. Sans d'ailleurs avoir une idée bien nette du but qu'il poursuivait, il voulait prêcher la révolution, planter l'étendard de la révolte dans cette paroisse danoise. Comme il l'avait dit à ses amis avec son rire retentissant: « Leurs Révérences s'apercevront qu'elles ont lâché un ours dans la bergerie! »

Sans remarquer le trouble qu'avait éveillé dans la paroisse, naguère si confiante, l'annonce de la visite épiscopale, il avait déjà répondu aux provocations de ses confrères par une série de mesures personnelles à longue portée. Par exemple, il avait du haut de la chaire promulgué que toutes les dîmes et prébendes seraient désormais supprimées, les revenus du domaine presbytéral étant une rémunération suffisante pour le travail d'un prêtre, et que les sortes de taxes continuelles à l'occasion des baptêmes, des mariages, de la confirmation, ne faisaient que nuire aux rapports entre le pasteur et ses ouailles.

Mais ce désintéressement exceptionnel lui fut fatal en ces jours de lutte contre le vicaire Ruggaard, dont l'influence aug-

menta soudain. La méfiance que ce serviteur de Dieu avait jusque-là vainement essayé d'insuffler aux paroissiens, à l'égard du bon équilibre mental de Thorkild Mûller, trouvait maintenant de quoi se nourrir. Qu'un prêtre ne voulût pas recevoir de dîme ni d'offrande — de l'argent auquel il avait légitimement droit

— chacun pouvait comprendre que c'était de la démence !

Il y eut à partir de ce moment un recul général prudent chez les amis de Thorkild. Lorsqu'il constata leur abandon, il fonça contre eux avec une violence qui ne fit qu'empirer le mal. Du coup ils furent tous convaincus qu'ils avaient un prêtre fou.

Pendant les deux dernières semaines il avait couru d'un village à l'autre comme un animal sauvage, essayant de retrouver son crédit tantôt par des menaces, tantôt par la persuasion; mais les portes se fermaient devant le visiteur, ou bien les hommes se cachaient dans les dépendances pour ne pas causer avec lui, laissant leurs femmes l'écouter d'un air approbateur. En certains endroits on avait même, par peur, lâché les chiens contre lui, lorsqu'il s'était approché de la porte avec son bâton ferré, ses vêtements souillés par la boue des chemins, ses cheveux en désordre et sa barbe hérissée sur son visage pâle, que convulsait la colère. On avait pris soin ensuite de frotter les serrures au tripoli

— car la sueur des mains d'un fou donne, disait-on, une maladie de foie.

La veille encore il avait convié quelques amis à se réunir au presbytère, mais personne n'était venu.

Voilà pourquoi on attendait avec anxiété dans l'église ce que l'heure allait apporter. Voilà pourquoi, dans les rangées de chaises, il y avait tant de dos courbés et de regards fixés sur les mains jointes, comme si tous ces gens repentants avaient voulu se libérer de tout lien avec l'homme contre qui une sentence allait être prononcée.

Les prêtres des paroisses voisines commençaient à faire leur entrée. Portant des rabats blancs comme neige, ils vinrent occuper les deux rangées de chaises du chœur, d'où ils jetèrent des regards sévères sur cette paroisse égarée.

Dans le petit espace derrière l'autel, le vicaire Ruggaard faisait les cent pas, les mains dans le dos, en parlant tout seul dans son excitation. Il reluisait littéralement de triomphe et d'impatience. Son avenir formait devant lui en une longue et rayonnante perspective, qui aboutissait à l'église royale de Copenhague, où lui, le petit villageois, l'étudiant paysan dédaigné et bafoué, se tenait devant l'autel en vêtements épiscopaux, avec la chasuble brodée d'or et la croix de commandeur au cou. Et son âme débordait de gratitude, ses yeux étaient pleins de larmes pieuses.

Dehors, à la porte de l'église, se tenaient les maîtres d'école vêtus de noir et cravatés de blanc, prêts à donner le signal au sonneur et à faire prévenir le clergé dès qu'ils verraient apparaître en haut de la côte la voiture du doyen amenant l'évêque. Celui-ci avait annoncé son arrivée pour dix heures précises, heure à laquelle commencerait le service divin.

Mais Thorkild Mûller n'était pas encore là.

— Il ne manquait plus que ça! dit le petit maître d'école chétif, que Thorkild avait culbuté dans une noce et qui depuis le poursuivait d'une haine féroce. Il ne manquait plus que ça, qu'il fît attendre l'évêque! Cela lui ressemble à ce... hum... coltineur... oui, c'est bien le mot. Savez-vous ce qu'il aurait servi aujourd'hui au déjeuner des pasteurs, si l'évêque n'avait pas changé le menu: des pois cassés et du lard! Qu'en dites- vous?... Quel toupet!... hum... Quel fumier de paysan!

Son collègue, le gros Mortensen, eut un grognement d'approbation.

— Oui, peut-on imaginer un pareil sans-gêne ! reprit l'autre d'une voix tremblante de colère. Dans deux minutes il sera dix heures, et il ne se montre pas encore. Vous verrez, Martensen, il commettra quelque esclandre. Il ne sera pas content avant d'avoir provoqué du tumulte en pleine église. J'ai appris qu'il était déchaîné cette nuit. Le vicaire l'a entendu faire un remueménage effroyable au-dessous de lui. Il ne sera pas content avant d'avoir... Mais, Dieu me protège! Mortensen... voici la voiture... Jakob, sonne, sonne, que diable!

La cloche se mit à sonner, le petit bedeau se précipita dans l'église, et les prêtres sortirent, tout effarés. Que faire? Le pasteur

Mùller n'était pas encore là. C'était inouï II fallait l'envoyer chercher immédiatement.

Au même instant la voiture s'arrêtait devant la porte de l'église. L'évêque était un petit homme maigre aux traits nettement dessinés, au visage intelligent, aux manières distinguées. Il salua en silence, un peu fraîchement, les membres du clergé présent, parcourut leur groupe des yeux et demanda, étonné:

— Le pasteur Mûller n'est pas ici?

Le vicaire Ruggaard, dans un empressement servile, se détacha des autres, le dos courbé humblement, ses yeux incolores débordant par-dessus les lunettes. Il annonça que malheureusement le pasteur Mûller n'était pas arrivé, mais qu'on allait l'envoyer chercher.

L'évêque le dévisagea d'un regard froid, avec une expression qui n'indiquait pas la sympathie.

— Que personne ne se dérange. Le pasteur Mûller sait que le service est à dix heures. Il reste encore une minute... Entrons.

A ce moment ses yeux tombèrent sur le gros maître d'école Mortensen, qui se pavanait dans l'entrée, tout pâle et tout essoufflé par la tension d'esprit que provoquait en lui cette situation exceptionnelle.

Après l'avoir fixé un peu, l'évêque demanda d'un ton plutôt sec :

— Comment vous appelez-vous?

Dans son ahurissement, Mortensen avala de travers son propre nom, de sorte que l'autre bedeau, qui se tenait à côté de lui dans une pose respectueuse, le chapeau haut de forme contre l'estomac, se sentit tenu de répondre à sa place.

L'évêque tourna vivement ses yeux pénétrants sur le second individu et dit avec encore moins d'aménité:

— Ce monsieur ne peut-il pas répondre lui-même ? Et vous, quel est votre nom?

— Mikkelsen!

— Bon, dit l'évêque d'un ton dédaigneux, tout en entrant dans l'église, escorté de sa suite à rabats.

Mikkelsen et Mortensen échangèrent un regard interrogateur, puis, tout désorientés, levèrent les yeux au ciel.

— Que voulait-il dire?

— Oh! Dieu seul le sait.

— Qu'a-t-il dit exactement?

— Il a donc dit quelque chose?

— Non.

— C'est bizarre.

Il y eut un grand mouvement dans la foule compacte de l'église lorsque le petit évêque en robe de soie, la croix de commandeur au cou, fit son entrée dans le chœur. Après avoir passé les fidèles en revue d'un regard rapide, il s'assit sur le fauteuil de rotin à haut dossier, le corps bien droit. Les prêtres s'installèrent derrière lui sur leurs chaises de paille, et pendant un instant un silence complet régna dans l'église; on n'entendait que le bourdonnement assourdi de la cloche.

Puis à son tour elle se tut.

Le petit maître d'école passa la tête hors de son espèce de placard et regarda d'un air interrogateur le vicaire Ruggaard. Celui-ci regarda le doyen, et le doyen regarda l'évêque, qui cependant restait impassible, les mains croisées dans son giron, les yeux fixés tout droit devant lui.

Alors seulement les fidèles constatèrent l'absence de Thorkild Mûller et comprirent que c'était lui qu'on attendait.

Ce fiit une consternation générale. Le pasteur avait-il vraiment l'intention de se moquer de Son Eminence? Une pareille plaisanterie dépasserait les bornes permises... Tous les yeux se tournèrent vers l'évêque. Les gens tendaient le cou et se haussaient sur la pointe des pieds pour observer son visage maigre, qui se fermait et se rembrunissait de plus en plus.

Enfin il plongea la main dans l'intérieur de sa robe, sortit une montre en or et fit un signe au vicaire Ruggaard, qui se tenait près de l'autel comme un chat prêt à bondir.

Toutes les têtes s'inclinèrent, les prières furent récitées et le chant des psaumes commença. Mais à chaque verset augmentait l'anxieuse émotion de l'assemblée, car Thorkild Mûller ne se montrait pas et sa place devant l'autel restait vide. On put voir le vicaire Ruggaard demander conseil à l'évêque par l'intermédiaire du doyen, mais l'évêque se contenta de secouer la tête, tandis que les pasteurs échangeaient des regards surpris.

Les chants terminés, on attendit encore un moment, pendant

lequel régna de nouveau dans l'église un tel silence qu'un livre de psaumes qui tomba par terre des mains d'un homme à l'un des rangs du fond, fit sursauter toute l'assemblée.

Soudain l'évêque se leva de son fauteuil, monta les marches de l'autel, prit son mouchoir, s'essuya la bouche, se tourna vers la nef et commença le service.

Cela émut les fidèles, beaucoup en eurent les larmes aux yeux. Tandis que la belle voix châtiée résonnait au-dessus de leurs têtes, ils furent saisis par le caractère solennel de la cérémonie, en même temps que par un sentiment de paix et de sécurité qu'ils n'avaient pas éprouvé depuis longtemps. Il leur semblait que de doux anges revenaient habiter sous les voûtes sonores, d'où les avait chassés la terrible voix de basse de Thorkild MùUer.

Après le service, les chants reprirent. C'était un psaume à nombreux et longs versets, mais il n'y avait pour ainsi dire personne dans l'église qui pût fixer ses pensées sur les paroles du texte. On savait que quelqu'un était allé chercher Mûller. Pourtant il ne s'était pas encore montré quand les voix se turent.

Soudain il y eut du mouvement parmi les prêtres. Le doyen se leva et fit signe à un bedeau, qui se glissa hors du chœur. Un moment après, la porte de la chaire s'ouvrit et les marches qui y conduisaient craquèrent... Enfin! Ce devait être lui!

Mais lorsqu'on vit apparaître, au lieu de la tête sauvage de Thorkild Mûller, le visage de ver blanc du chanoine Ruggaard, on comprit qu'il s'était passé quelque chose de grave, et un frémissement parcourut l'assemblée silencieuse.

Ce ne fut qu'à la fin du service, au moment où la foule s'écoulait dehors, que l'affaire s'expliqua: « L'Ours » était parti subitement pendant la nuit. Il n'avait pris avec lui que ses cfiiens et son bâton ferré. Sur sa porte on avait trouvé en guise d'adieu ces paroles écrites à la craie:

Vous avez les tyrans Que vous méritez-

Ni à Sœby ni à Sorvad on n'a depuis jamais entendu parler de Thorkild Mûller. On a su simplement qu'il était retourné au Groenland. Peut-être y vit-il encore.

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