‹ Le visiteur royalChapitre 8 sur 12 · JEUNE AMOUR · texte numérisé non relu

JEUNE AMOUR

un demi-mille à l'est du petit village où je termine les jours de ma vieillesse en paix avec le monde et moi-même, s'étend un beau lac, dont je ne puis plus omettre de parler dans ces souvenirs, car il est lié aux événements qui ont décidé de mon destin.

On l'a baptisé le lac de Balderœd, du nom de la commune rurale qui le borde à l'ouest. Le défunt doyen Hjort, des paroisses de Starup et Lihme, amoureux de la nature et en outre un vrai poète au bon vieux sens du mot, se moquait toujours de ce nom banal qui, à vrai dire, s'accorde mal avec le charme inexprimable du lac. En souvenir de vieilles légendes et histoires que la tradition a déposées sur ses bords, le doyen l'appelait « le lac des nymphes » ou « la cabine de bains des nymphes ». Mais de cela je reparlerai plus tard dans mon récit.

Le lac a une forme arrondie assez réguUère. Bien que sa superficie soit grande, on ne peut l'apercevoir que de tout près, car il est profondément enfoncé au miUeu de hautes collines et entouré de vastes forêts, qui le cachent jalousement au monde environnant. Maintes fois, me promenant de ce côté-là, perdu dans mes rêves, je recevais comme une secousse électrique quand je voyais soudain sa surface se déployer parmi les sombres masses

d'arbres. Abrité de tous les vents, il repose dans les bras de la forêt avec une douce et inaltérable béatitude, comme une femme au sourire apaisé dans les bras de son amant. Tout est profondément calme. Ici règne ce silence qu'on ne trouve qu'au sein des grandes forêts. De temps en temps un oiseau muet se hâte audessus de l'eau, la frôle de son aile et disparaît dans l'obscurité des bois de l'autre rive.

Une personne à l'âme impressionnable, qui se tient près de ce lac vers la fin de l'après-midi, quand les ombres commencent à grimper le long des troncs et que la lumière s'enfuit, peut se sentir oppressée par la solitude de ces lieux et le pesant silence. On se sent mal à l'aise dans cette immence tombe, où les nuages qui passent au-dessus de votre tête sont les seuls messagers du monde vivant. Un bruissement mélancolique de peupliers, un sauvage bouillonnement de sapins font battre le cœur. L'odeur aigre de bois pourri soulève le cœur. Le regard erre de-ci de-là sur cet océan de feuilles, dont les vagues sans fin se soulèvent vers le ciel du soir et bouchent la vue.

Pendant que le soleil s'attarde au sommet des collines et dore les plus hauts dômes de feuillage, l'obscurité règne déjà près du lac. Une vapeur bleuâtre monte de ses bords et flotte au-dessus de la surface liquide comme un voile ondoyant. Et voici que tout à coup le silence est déchiré par le cri sinistre du hibou, venant de la haute forêt. Les souris sont sorties de leurs trous et fouillent dans le feuillage sec, tandis que leurs sœurs munies d'ailes, les chauves-souris, tournoient silencieusement dans l'air en une danse de sorcières aveugles, la queue dressée comme en minuscule manche à balai sous la membrane de l'aile gonflée en jupe.

Alors la nuit tombe et une fantasmagorie extraordinaire commence. Des appels déchirants sortent de l'épaisseur des bois. «Au secours, au secours !» crie une voix désespérée. Beaucoup de gens dignes de foi, voyageant la nuit sur la grand-route qui à un certain moment traverse la forêt, ont entendu le cri, toujours au même endroit. D'autres ont cru percevoir des aboiements et des sons de cor de chasse. D'autres encore, de faibles plaintes d'enfant montant du lac. Ce sont les voix des fantômes du temps passé, quand les brigands et les hors-la-loi hantaient ces forêts et

se creusaient des cavernes sous les hêtres; quand de belles dames et de fiers gentilshommes, chevauchant des étalons blancs, poursuivaient à travers les clairières le sanglier trempé de sueurt tandis que les filles du village, poussées par le désespoir, allaien, nu-pieds cacher dans les profondeurs de ces eaux calmes le tendre fruit des caresses du seigneur.

Aux heures où la pleine lune vogue au-dessus du lac et sème son argent sur la forêt, il se passe des choses bien plus extraordinaires, que je vais ici raconter brièvement pour compléter mon récit.

Quand le silence de la nuit est le plus profond et que les ombres lunaires pointent vers le nord, il arrive qu'une branche inchnée sur l'eau s'écarte soudain et qu'une forme apparaisse: une femme nue, avec un diadème de vers luisants dans ses cheveux sombres. Craintive, elle se penche en avant et regarde autour d'elle, un doigt sur les lèvres. Si tout est calme et qu'elle ne voie personne, elle se tourne et fait un signe de la main: un instant après une petite légion de blanches formes féminines émergent au clair de lune, comme la première, nues et avec des vers luisants dans les cheveux.

C'est l'heure du bain pour les nymphes des bois. Elles accourent de tous les fourrés. Debout sur la rive en groupes exquis, elles relèvent leurs cheveux au-dessus de leurs dos souples. Puis elles se laissent glisser doucement, hésitantes, dans le bain argenté. A la file elles lancent en avant leurs bras, tandis que la lune, la vieille voluptueuse, de ses rayons les caresse en souriant.

C'est du moins ce que l'on raconte, mais je dois à la vérité de dire que je n'ai moi-même jamais vu ni entendu quoi que ce fût de tout cela, et vraiment je connais cette forêt mieux que n'importe qui. Je ne veux pourtant pas insinuer que ce sont des propos^ en l'air, ni que les gens qui rapportent ces apparitions ont été l'objet d'hallucinations ou, à parler franc, qu'ils avaient les yeux un peu brouillés par l'ivresse. A chacun de se faire une opinion; je dirai simplement qu'en ce monde il vaut mieux n'en pas savoir trop long.

C'est assez sur le sujet.

Le lac a son déversoir à l'est où un ruisseau, comme haletant, se fraye à grand-peine un chemin parmi les pierres et les arbres

tombés au fond d'un creux de la forêt. Après avoir longé un moment les bords du lac, la route tourne de nouveau dans la forêt et suit le cours sinueux du ruisseau. Et soudain la forêt s'éclaircit: l'œil découvre avec surprise une grande étendue de prairies parsemées d'habitations.

C'est la paroisse de Lihme, arrosée par la riante et large rivière du même nom, que connaissent et apprécient tous les pêcheurs de brochets du pays. Juste à cet endroit, la rivière trace une courbe vers la forêt, comme pour aller chercher le déversoir du lac : c'est là que la grand-route la traverse sur un assez grand pont de quatre piles.

En face de ce pont, à la lisière des bois, sous un bouquet de grands sapins rougeâtres à moitié morts, se trouve la seule habitation humaine de la forêt. C'est une maison goudronnée, à l'aspect triste et décrépit; les châssis des fenêtres sont de travers et le faîte est en ruine. Un sureau archivieux, chauve et tordu, pousse derrière et vient recouvrir le toit de gazon, où il se pose comme une grande main d'ogre aux doigts crochus, qui a l'air de vouloir enfoncer la maison dans la terre, mais jusqu'à présent n'a réussi qu'à fendiller le toit.

C'était autrefois l'auberge du passeur.

Car autrefois, c'est-à-dire il y a une trentaine d'années, il n'y avait pas de pont sur la rivière. Un peu plus au nord se trouvait un gué, que le bétail pouvait traverser; quant aux voyageurs et aux véhicules, ils devaient être transportés de l'autre côté. Pour les premiers, on employait une barque; pour les seconds, on se servait d'un bac ou d'un radeau, qui prenait le cheval et la voiture.

Aux saisons où les chemins étaient praticables, il arrivait que tout un camp de voitures des genres les plus divers s'amassât sur les deux bords de la rivière. Il y en avait de hautes comme des maisons, couvertes de bâches de toile et portant sous leur caisse une boîte de goudron, voitures de roulage qu'on ne voit plus de nos jours. Il y avait des charrettes de bouchers, des carrioles de paysans et même de grands équipages, avec un cocher haut perché sur son siège et par-derrière un laquais. Les salles basses et enfumées de l'auberge étaient pleines de monde. Les jours d'affluence, il fallait souvent attendre une ou deux heures avant

de pouvoir traverser; beaucoup s'attardaient chez le vieux père Kren à bavarder ou à jouer aux cartes jusqu'à la nuit tombante ou jusqu'au lendemain matin, tout en buvant des glorias.

A cette époque-là, le relais avait un bon renom dans tout le Jutland. On aurait eu du mal à trouver un voyageur allant de Thy à Hambourg qui ne se fût point grisé dans l'auberge du passeur de Lihme et n'eût point palpé les grosses servantes.

Il y avait surtout de l'animation après les grandes foires à chevaux de Randers et de Hjallerup, ou encore au printemps, quand passaient les troupeaux venant du nord, en route pour la foire de Husum. Des files composées parfois d'une vingtaine de chevaux — chacun attaché à la queue du précédent par un lien de paille — traversaient la rivière à la nage, et des troupeaux qui comptaient plusieurs centaines de têtes pouvaient pour la nuit camper au pied de l'auberge. S'il y avait eu foire dans une ville voisine, c'était alors un tumulte et une confusion sans pareils. Des hommes, du bétail et des voitures se rassemblaient entre la rivière et l'auberge comme sur la place d'un marché. Des prestidigitateurs et des meneurs d'ours dressaient leurs tentes sous les arbres; des orgues de Barbarie et des enfants criaient à qui mieux mieux; le bétail mugissait et les ivrognes chantaient. Dans les salles de l'auberge on ne pouvait avancer. Des bergers vêtus de peaux de moutons de Djursland et de Salling, des marchands aux ventres lourds et aux nuques épaisses, des acheteurs de Marsken, des maquignons juifs de Hambourg et de Berlin étaient assis autour des tables, dans des nuages de fumée de tabac, faisant des affaires ou jouant aux cartes.

Maintes fois, quand les têtes s'échauffaient chez ces gens, préalablement excités par des jours et des jours de beuveries ou de vacarme, l'atmosphère devenait dangereuse. La moindre parole blessante, une petite discussion d'affaires, ou seulement une légère plaisanterie avec la fille de salle qu'un autre avait choisie, pouvait soulever une tempête en un rien de temps. Les chevaux se cabraient devant les voitures, des bâtons noueux et des poings fermés surgissaient en l'air, tandis que femmes et enfants s'enfuyaient dans la forêt en poussant de grands cris.

Cela produit une impression étrange d'évoquer de pareilles scènes quand on passe devant cette maison abandonnée qui.

absorbée sans doute par les souvenirs de sa grandeur d'antan, semble fixer dans le vide un regard sinistre. Depuis un siècle qu'on a construit le pont de la rivière, elle a perdu toute son importance. Du vivant de l'aubergiste, le vieux père Kren, les paysans et les voyageurs continuaient à s'y arrêter volontiers pour boire un verre et bavarder avec lui. Mais après sa mort la maison n'a cessé de péricliter.

L faut maintenant que je consacre quelques feuilles de ma couronne de souvenirs à la fille du père Kren. Elle s'appelait Ellen et, à l'époque où j'arrivai dans le pays comme jeune instituteur suppléant, c'était une fille de dix-neuf à vingt ans. Elle était grande et vigoureuse, avec des yeux couleur noisette et des cheveux foncés. Car le père Kren descendait d'une famille étrangère, de ces « Allemands aux pommes de terre », comme on les appelait, que Frédéric V avait importés dans le canton de Lysgaard. Kren n'était pas très enclin à rappeler son origine; mais quand je fus debout près de son lit de mort et que la sueur d'agonie ruisselait sur son front, je l'entendis murmurer des prières allemandes.

Ellen était une fille calme et taciturne, peut-être un peu endormie par nature et d'une intelligence médiocre. Le pont construit, lorsqu'il n'y eut plus besoin de servante ni de filles de salle, ce fut elle qui s'occupa de tout. Mais jamais elle ne répondait à un client étranger, même s'il lui adressait de mielleux discours. Elle était toujours sur ses gardes contre quiconque s'approchait d'elle. Il est probable qu'élevée parmi les filles de l'auberge, elle avait vu trop de choses. Je suppose que sa maturité physique lui avait valu des expériences qui la rendaient méfiante

à l'égard de la conduite masculine. Son regard contenait une certaine froideur hostile. Même ses amis ne se sentaient jamais tout à fait à l'aise avec elle.

En secret j'étais tombé amoureux de cette grande belle fille la première fois que je l'avais vue, ou peu s'en faut. Sous prétexte de venir voir son père, qui à ce moment-là était déjà marqué par la mort, j'entrais souvent à l'auberge, bien que mes supérieurs m'eussent averti à plusieurs reprises que cela risquait de m' attirer une réputation de légèreté.

Du père Kren j'ajouterai seulement qu'il était l'homme le plus gros que j'aie jamais rencontré. Pendant ses dernières années il restait assis presque sans bouger à côté du poêle, dans un fauteuil où il dormait le plus souvent. Il avait une veste à manches de peau jaune et sur la tête un bonnet de poils de chien. Sous ses pieds, chaussés de grands souliers de jonc, étaient placées deux briques chauffées au four, qu'il fallait constamment changer. Malgré cela, il tremblait toujours de froid. Cet énorme corps était secoué de frissons. A côté de son fauteuil se trouvait une table portant un carafon d'eau-de-vie et un verre. Chaque fois qu'il se réveillait, il se versait à boire. Puis il regardait autour de lui et, s'il n'y avait personne avec qui bavarder, il se rendormait.

En ce temps-là il avait encore ses esprits et somme toute il ne souffrait guère, sauf qu'il lui arrivait par moments d'avoir du mal à respirer. Dès qu'entraient des étrangers, il devenait gai, jovial et bavard. Si difforme qu'il fût, même de figure, les coins de ses yeux noirs et de sa bouche pétillaient de vie et de malicieuse gaieté. On disait souvent de lui, et c'était bien vrai, qu'il était aussi rempli de bonnes histoires que de verres d'eaude-vie.

A propos de son manque de sobriété, j'ai calculé que même pendant ses dernières années, malgré ses graves accès de fièvre intermittente, il buvait tous les jours environ un litre et demi d'eau-de-vie et en des occasions spéciales bien davantage. Pourtant je ne l'ai jamais vu tant soit peu gris. D'aucune manière l'ivrognerie n'avait prise sur lui. Sa figure fut lisse et parfaitement blanche jusqu'à la fin. Son obésité était plutôt le résultat de la paresse que de l'intempérance. Il n'avait guère bougé de son

cabaret, et Ton citait d'amusants exemples de son sang-froid et de son équilibre. Ainsi, pendant une des violentes batailles dont autrefois son auberge était si souvent le siège, un homme, la tête fendue par un gourdin, étant tombé raide mort par terre, les premières paroles du père Kren auraient été de demander à la fille de salle si la victime avait payé son gloria.

J'ai trouvé dans mon journal les mesures suivantes sur ses dimensions: largeur des mollets, 28 pouces trois quarts; largeur des cuisses, à une main au-dessus du genou, 39 pouces; tour de taille au niveau du nombril, 66 pouces et demi; le haut du bras, 23 pouces; le cou (au-dessus de la pomme d'Adam) 32 pouces un quart. A la vérité, je dois dire que ces mesures furent prises quand l'hydropisie dont il finit par mourir était très avancée. Même alors il plaisantait sur son obésité, toujours prêt à laisser vérifier les dimensions de son corps dès qu'on le lui demandait.

Sa femme était morte l'année qui avait précédé mon arrivée dans la région, et Ellen était sa seule enfant. Les soins infinis dont elle entourait l'invalide présentaient un beau spectacle, qui me la rendait encore plus chère.

Je vais maintenant vous faire connaître de mes relations avec cette jeune fille ce qui est nécessaire pour comprendre le cours de ma vie.

Instituteur suppléant à l'école de Starup, je reçus un jour de mon supérieur, le doyen Hjort, dont j'ai parlé plus haut, une lettre qui me convoquait pour le lendemain matin. Le ton de la lettre m'échaufFa un peu les oreilles; je devinai qu'il s'agissait de nouveau de mes visites à l'auberge. Mon collègue et compagnon ecclésiastique de la paroisse, Mr Anton Kristian Frederik Ovensen, dont j'espère avoir dépeint ailleurs le genre de piété avec une précision suffisante, avait le dimanche précédent, quand nous nous étions rencontrés à l'église, baissé les yeux et zézayé d'une manière doucereuse, qui tout de suite avait éveillé en moi le soupçon qu'il nourrissait de mauvaises intentions à mon égard.

Je me rappelle nettement ce jour, comme si un mois à peine m'en séparait. C'était un clair jour de gel, au commencement de mars. Un peu de neige sale restait encore dans les sillons, mais partout ailleurs la terre était nue. J'avais entendu dire qu'on avait tué une bécasse la veille dans le petit bois derrière

le marais de Bastrup, et pour calmer l'inquiétude qui me gagnait, je saisis mon fidèle fusil et sortis.

On sait de longue date que les premières bécasses de l'année se montrent dans cette région. Je vais vous justifier le bien-fondé de cette affirmation. C'est une coutume déjà ancienne dans tout le pays que la première bécasse tuée, « la bécasse du roi », comme on l'appelle, soit envoyée aux cuisines de Sa Majesté, qui récompense le chasseur heureux par une somme s'élevant de mon temps à cinq écus. Or, depuis les derniers cinquante ans, cette prime n'avait pas échu moins de treize fois aux hommes de Lihme et des paroisses voisines; une fois même, en 1859, je l'avais obtenue. C'est à peu près la seule faveur que j'aie reçue du destin.

Le jour de mars dont je parle, je marchai dans la forêt jusqu'à la tombée de la nuit, le cœur serré, sans réussir à mettre une plume dans ma gibecière pour me consoler. A la fin, toute résistance abolie, je dérivai du côté de l'auberge. Il m'était impossible de rentrer chez moi avant d'avoir vu EUen.

Du dehors je pus constater à travers la vitre qu'elle était seule dans la pièce. Assise à une table qu'éclairait une bougie, elle raccommodait du linge. Le fauteuil de son père était vide. Le vieux avait déjà été coucher dans le lit clos.

On avait mis de la tourbe dans le feu, qui projetait des reflets accueillants sur le parquet, et une tiédeur agréable vint à ma rencontre dès que j'eus franchi le seuil de la porte. Ellen me chauffa une tasse de café et nous restâmes longtemps attablés en face l'un de l'autre, comme nous avions l'habitude de le faire. Je ne lui dis rien de la lettre du pasteur ni de mes pressentiments. La respiration haletante du vieux, qu'interrompait parfois une légère plainte ou un gémissement, se fit entendre derrière le battant du lit clos. L'hydropisie s'était à la fin portée sur sa poitrine. Il n'y avait plus de doute, le pauvre homme avait la mort dans son cœur.

Tout en n'ayant jamais montré mes sentiments à Ellen, j'étais persuadé qu'elle les connaissait et même que je ne lui étais pas indifférent. De tels sentiments n'ont pas besoin de paroles. Par exemple, je me rappelle une fois où nous étions assis de la même manière, dans la solitude du soir, la lumière entre nous.

Elle oublia de se mouiller les doigts avant de moucher la chandelle et se brûla. «Sacristi!» dit-elle, et au même instant elle m'adressa un sourire un peu bizarre, parce qu'elle avait honte de ce juron. Une autre fois elle fut prise au dépourvu par un grand renvoi. Elle rit et devint toute rouge. Je ne sais pourquoi, mais je crus comprendre qu'elle m'aimait bien. De même, à la manière dont elle me versait du café, j'avais l'impression que son cœur était tourné vers moi. Non seulement elle remplissait ma tasse jusqu'au bord, mais elle y mettait beaucoup de temps, peut-être sans y penser, me prouvant ainsi qu'elle n'était point ennuyée de se tenir près de moi.

Si je n'avais pas encore eu le courage de me laisser aller à mes sentiments, c'était à cause du qu'en-dira-t-on. J'étais un jeune homme soucieux de sa réputation. Hélas! que n'avais-je à cette époque le bon sens de ma vieillesse, pour jauger la valeur de la réputation! L'auberge de la forêt avec ses habitants était assez mal famée parmi les gens de la région. Lorsqu'on en parlait, c'était pour blâmer la tapage qui de temps en temps s'y faisait encore entendre, pour rappeler les histoires sur les meurtres et les crimes dont autrefois elle avait été le théâtre, l'immoralité des filles de salle, etc. Du père Kren lui-même on s'amusait, mais on le regardait d'un peu haut à cause de son origine étrangère. C'était tout juste si l'on ne les mettait pas, lui et sa fille, au niveau des gens de mauvais aloi.

Ce soir-là le cœur me battait dans la gorge; j'avais du mal à dire ce que je voulais. Nous parlions de la maladie de son père et de choses banales. De cette façon le temps passa sans que nous y prissions garde. Je voyais que la pensée d'Ellen était loin de ses paroles et de son ouvrage, bien qu'elle tirât diligemment l'aiguille à repriser. Elle semblait en proie à une grande angoisse depuis quelque temps. Chaque fois qu'un rat trottinait à travers le grenier ou que le poêle ronflait un peu, elle tressaillait. De plus elle avait mauvaise mine, mais quand je lui demandai si elle était malade, elle me répondit par un non bref. Aussi ne fus-je point frappé outre mesure. Quoique forte, elle était évidemment épuisée par les soins qu'exigeait l'état de son père, avec toutes les veilles et les travaux du ménage.

Nous étions seuls ensemble depuis une heure, quand des

marchands de laine arrivèrent de la route et, à grand fracas de sabots et de bâtons, jetèrent leurs paquets et demandèrent un gîte pour la nuit. Sans rien dire, Ellen rangea son ouvrage et alluma une petite torche au feu du poêle, afin de montrer aux deux hommes le chemin d'une des chambres à l'autre bout de la maison. Le père Kren fut réveillé par le bruit. Il tira la targette du lit et demanda qui était là, puis dit qu'il avait soif.

Je me préparai à retourner dans mon logis solitaire. En me levant de ma chaise, je me demandai quand j'aurais de nouveau le privilège d'être assis là et me sentir heureux. Mon regard tomba sur Ellen qui, accroupie devant le poêle, tisonnait les braises. La lueur du feu l'éclairait tout entière; elle avait l'air d'être vêtue d'une robe d'or. Ce fut comme une apparition, une révélation. Je pensai au conte de Cendrillon et, pendant une seconde de béatitude, je rêvai qu'elle était une princesse ensorcelée.

En me dirigeant vers la porte, je vis que les deux marchands, qui continuaient à décharger par terre leurs paquets, me regardaient du coin de l'œil en souriant, comme on regarde un ivrogne. Au même instant je m'aperçus que je vacillais. Pour la première fois de ma vie je me sentais en proie aux grandes forces de la nature. Je dus constater qu'il est vrai de dire du feu qu'il commence par une fugitive lueur phosphorescente, mais qu'en moins de rien il se change en une flamme dévorante.

Tandis que je suivais le chemin du retour dans la nuit étoilée, je fis le point avec moi-même. Je me dis: il est inutile de lutter contre son destin. Je reconnus parfaitement que je renoncerais à mon honneur si j'épousais la fille du père Kren. Je me rendis compte que je risquais jusqu'à ma situation d'instituteur, de fonctionnaire de l'Eglise, et à mon sens c'était sur ce fait que le doyen Hjort désirait attirer mon attention. Mais je vis d'avance que toute persuasion serait sans effet. Les démons de l'amour me possédaient. Mes bras exigeaient cette grande et vigoureuse femme, j'étais prêt à payer le prix nécessaire pour apaiser la soif de mon sang. Je crois que si l'on avait, ce soir-là, exigé en échange le salut éternel de mon âme, je l'aurais sacrifié avec joie.

Le lendemain, après la classe, je me changeai et me mis en route pour Lihme. Mais avant de vous faire part du résultat

(le mon entrevue avec le pasteur Hjort, je vais vous parler un peu de cet homme que, malgré sa grande faiblesse humaine, j'ai aimé et respecté à un rare degré.

Quelques mots d'abord sur son aspect physique. II était, sinon un géant, du moins de taille respectable, large d'épaules, corpulent, et si sanguin qu'il fallait plusieurs fois par an lui poser des sangsues. Il avait certainement dû être très bel homme. Maintenant, à l'âge mûr, il avait une large figure un peu grasse et rubiconde, avec un nez bleuâtre et un énorme double menton. Il ne portait pas de barbe, et son crâne chauve luisait comme un ustensile de cuivre. Les restes d'une chevelure soyeuse et bouclée tombaient jusqu'à ses épaules. Cependant, ce que l'on remarquait le plus, c'étaient ses petits yeux. Il y en avait un qui louchait un peu, mais tous deux pétillaient de vie et de gaieté.

Il s'était marié richement et n'avait qu'un seul enfant, aussi pouvait-il vivre à la mesure de ses désirs. Il chassait encore, et dans l'ensemble il avait une nature vraiment poétique. Il s'intéressait particulièrement à tout ce qui concernait le théâtre et la musique. Il avait lui-même une jolie voix, et l'on disait qu'en sa jeunesse il aurait voulu monter sur les planches. Quand des acteurs ou des chanteurs donnaient des représentations ou des concerts dans la ville, il les invitait volontiers à venir au presbytère, et il les traitait si bien, qu'il fallait parfois les reconduire dans des charrettes remplies de paille.

Ici je touche à une de ses faiblesses, que la vérité m'empêche de voiler. Il fut grand amateur des plaisirs de la table. Le bruit courait qu'il avait la meilleure cave de la paroisse et qu'à son dîner il buvait tous les jours plusieurs verres d'excellent vin. Mais aux repas de baptême et de mariage chez les paysans, il ne refusait point les boissons ordinaires qu'on lui offrait, eaude-vie douce, gloria, et souvent, hélas! il en prenait à l'excès. Cet homme, très imposant dans la vie quotidienne, qui ne tendait jamais plus de deux doigts à ses paroissiens, encore moins à ses subordonnés, pouvait en certaines occasions manquer de dignité et même devenir importun avec les femmes. Il lui arrivait de boire jusqu'à en perdre connaissance. Plus d'une fois j'ai tenu la lanterne, tandis que quatre hommes le portaient au presbytère dans une couverture et le posaient sur le lit d'une petite chambre

d'écurie, près de la porte d'entrée, qui avait été installée à dessein. Mais puisque j'ai raconté cela, je dois ajouter que le lendemain il était capable de monter en chaire comme un vrai soldat de Dieu, purifié par la prière, sincèrement repentant, et parler d'une manière si chaleureuse et si émouvante que tous les paroissiens partaient réconfortés.

Il était toujours aimable avec moi, peut-être parce que jamais je ne lui faisais sentir que je l'avais vu dans son état d'aviUssement. En outre, nous avions dans la chasse et dans la musique des domaines où nous pouvions nous entendre. Il louait souvent mon chant à l'église.

Par contre, il supportait mal la vue de mon collègue M. Ovensen. Ce sentiment d'aversion ne s'exprima jamais par des paroles, il se trahissait dans la physionomie et le ton de certaines allusions, comme le jour où le doyen parla avec un magnifique dédain des gens qui « puaient la piété ».

Quand, cet après-midi-là, j'entrai au presbytère, il était debout sur les marches, jetant des petits pois à ses pigeons. « Ah ! vous voici », dit-il, puis il me pria de le suivre dans son cabinet de travail. Je sentis aussitôt que c'était le prélat en lui qui parlait. Son ton était brusque, il bourra sa pipe et prépara de quoi l'allumer sans m' offrir un siège. Ce fut seulement après avoir pris place lui-même devant son bureau qu'il me dit: « Asseyez-vous ! »

Alors il commença de tempêter. On s'était plaint de ma conduite, dit-il. Il fallait rompre mes relations avec les aubergistes de la forêt. Elles scandalisaient les paroissiens. Si cela continuait il se verrait dans la nécessité de me retirer mon poste.

J'avais écouté en silence. Quand il eut terminé, je dis, avec l'humble déférence d'un coupable, que je ne trouverais donc pas grâce à ses yeux, si j'épousais la fille du père Kren.

Il ne fut pas aussi surpris que je l'aurais cru. Il tira deux ou trois grosses bouffées de sa pipe et dit:

— C'est donc vous qui êtes le père de l'enfant qu'elle attend.

Je n'oublierai jamais ces paroles. Avec toutes leurs intonations, elles sonnent encore dans mes oreilles, comme si elles venaient d'être prononcées. Je me rappelle aussi nettement ma première impression. Je parvins d'abord à sourire. Mais ensuite je me fâchai

et demandai des comptes au doyen pour avoir parlé si légèrement d'une jeune fille que j'aimais. Je me mis tellement hors de moi que je frappai sur sa table et l'appelai un calomniateur, jusqu'au moment où je me souvins de la pâleur d'Ellen, la veille, et des manières étranges, agitées, remplies d'angoisse, qu'elle avait depuis quelque temps. Pris de doute, je me tus. Une sueur froide me couvrit le front; je faillis tomber.

Le doyen s'était levé. Il avait dû comprendre ce qui se passait en moi, car du coup il changea d'attitude. Il vint mettre sa main sur mon épaule et ce ne fut plus mon sévère supérieur, un prélat plein de zèle, mais un homme au cœur chaud et compatissant que j'eus devant moi.

— Thyssen, dit-il. Vous êtes un grand enfant! Désormais il faut vous montrer un homme.

l'époque dont je parle, vivait dans ce pays un drôle de petit être, bien connu partout, mais en particulier dans le Jutland de l'est et l'île de Fionie. Il avait beaucoup de surnoms. « Le diablotin », « le démon rouge », « le Juif à bricole » et «Jacob le colporteur» furent parmi les plus courants.

C'était un circoncis, un païen; il vous regardait de travers et liait sous cape lorsque vous prononciez le nom du Seigneur.

Il était curieusement bâti, un bout d'homme, décharné comme un grillon, court de jambes et de bras. Il avait des cheveux rouges qui frisaient sur toute sa tête comme le poil d'un jeune mouton; son visage jaunâtre était semé de taches de rousseur; sa bouche, une vraie gueule aux dents saines. Ses yeux bleus avaient des paupières gonflées et bordées de rouge.

Il n'habitait nulle part, mais trottait — ou plutôt courait — toute l'année de village en village, une grande caisse de bois noir suspendue à ses épaules par une courroie. Ses jambes remuaient continuellement comme un claquet de mouHn, et sans arrêter son élan, il adressait à tous ceux qu'il rencontrait le même appel jovial:

— Voici de nouveau Jacob! Voici des bandelettes et des rubans pour la petite Kjesten! Du tabac à priser pour la vieille

tante! Du savon au lait d'amandes et de l'eau de senteur! Voici tout ce que le cœur désire: des lunettes, des bonbons, des aiguilles, des plumes, des ciseaux, des couteaux...

Avant d'avoir terminé sa ritournelle, il s'était éloigné sur ses jambes d'échassier. Dans les champs le paysan, arrêtant sa charrue, le suivait des yeux en souriant, mais l'esprit soucieux. Son regard s'attachait à la grande caisse de bois noir, qui ballottait sur le dos du pygmée; il connaissait l'ensorcellement qu'exerçait cette caisse sur les femmes. Il craignait de découvrir en rentrant chez lui que certains de ses boutons d'argent ou d'autres pièces d'héritage avaient été troqués contre des parures à la mode et de trompeuses marchandises, dénuées de toute utilité. Tant Jacob avait déjà soutiré à la famille de biens précieux... Pour commencer, les femmes montraient une certaine réserve à l'égard du bonhomme, se tenant le plus loin de lui possible; mais à la longue personne ne pouvait résister à la séduction magique qui émanait de son petit coffre.

Arrivé dans un village, il choisissait comme salle de vente, sans en demander la permission, une des fermes les plus grandes et les mieux situées. Il disait à peine bonjour en entrant, fredonnait comme s'il avait été chez lui, et se mettait à déballer ses marchandises malgré les protestations. Dès que le bruit s'était répandu que «Jacob à la bricole» venait d'arriver, on aurait dit qu'une fièvre gagnait toutes les femmes. Que de choses manquaient dans leurs maisons! L'une avait absolument besoin d'une huile pour les cheveux; il fallait à l'autre de la mine de plomb; la troisième ne pouvait se passer d'agrafes. Aucune ne soufflait mot de ce qui les intéressait en réalité: à savoir les broches, bagues, épingles de châle et dentelles de Tonder que Jacob portait aussi avec lui, marchandises allemandes, qu'il introduisait en contrebande et auxquelles tout le reste servait seulement de paravent.

— Cherchez la truie, vous trouverez les cochons, disait-il de sa voix rauque et joviale, quand les chentes commençaient d'affluer; ses yeux pleins de convoitise parcouraient les corps bien en chair des nombreuses femmes qui petit à petit se pressaient autour de lui, comme prises d'une sorte de foHe. Alors, de sa main lentilleuse, il tenait en l'air une broche ou une bague

ornée d'un bout de verre coloré, dans lequel il faisait jouer la lumière en criant: «Voici l'héritage d'une reine! Des saphirs! Des rubis!... Venez donc voir!... et combien coûte le tout? Devinez un peu. Cinquante pauvres écus! pas un maudit Uard de plus ! Jacob est peut-être juif, mais il commerce en chrétien. La charité est mon principe en affaires. Cinquante écus pour le joyau d'une reine! Quel bon marché!... Mais pourquoi suis-je venu le vendre ici? A cause de toi, Maren, de toi, Karen, de toi, Sidse». D'un air câlin il tendait l'objet à une vieille femme grassouillette ou à une fillette craintive et continuait : « A cause de tes belles cruches de lait... » ou: « A cause de tes beaux yeux, je te le laisserai à trente écus... non, à vingt... non, je perds la raison! Je te V offre pour dix écus... pour cinq. Ah! je deviens complètement fou ! » Ici il arrachait des mèches de ses cheveux rouges, comme désespéré. « Pour trois écus Jacob vend ce bijou, or et rubis! Pour trois écus, je dis!... Que dis-je? trois écus? Non! Pour deux écus et trois marks je le vends. Je veux faire pénitence... Je le vends pour deux écus et quatre sous.»

Ainsi il continuait d'ahurir par son bagout et baissait le prix jusqu'à ce que, mordant à l'hameçon, on s'imaginait faire une affaire avantageuse. Très osé dans ses propos, il employait des allusions si grivoises qu'on s'étonnait qu'une femme honnête consentît à les écouter. La pudeur féminine réserve d'étranges surprises. On entendait toujours autour de lui des rires étouffés, mais tout cela aiguisait l'envie d'acheter et somme toute augmentait l'attrait qui émanait de sa personne. C'était précisément là-dessus que comptait Jacob.

Il y en avait pourtant qui s'enfermaient chez elles tant que le Juif était dans le village, et des mères sévères surveillaient de près leurs filles jusqu'au moment où elles savaient qu'il avait largement dépassé les limites de la paroisse. Les personnes de ce genre croyaient qu'il cachait dans son coffre de mystérieux philtres d'amour, dont il se servait d'une manière criminelle pour agir sur les jeunes filles et les femmes, sans même qu'elles pussent s'en douter.

C'est possiblCc En tout cas il advint plus d'une fois, après qu'il eut passé la nuit dans un village et repris dès l'aube la route à travers la campagne, que dans une chambre solitaire une

malheureuse fille, assise au bord de son lit, honteuse et inquiète, se passait de désespoir les mains sur le front et la poitrine, sans pouvoir comprendre quelle magie noire lui avait fait perdre les sens.

Chaque année, vers la Noël, Jacob arrivait dans ce pays-ci et prenait ses quartiers chez le père Kren. Or, il y a souvent en cette saison plusieurs jours de pluie continuelle, qui rendent les routes forestières impraticables. Dès que courait le bruit qu'une voiture s'était embourbée, toute circulation sur roues s'arrêtait, jusqu'à ce que le gel vînt poser un pont sur la terre.

L'auberge, si animée d'habitude, restait pendant de tels jours solitaire et morne. Deux ou trois paysans du voisinage qui venaient y boire, quelque marchand ou un vendeur de laine de la région constituaient alors avec les propres habitants de l'auberge toute la compagnie.

Jacob survenait à ce moment-là, apportant avec lui la vie et la gaieté. Bien qu'il ne bût jamais rien de fort, il ne cessait de parler pendant toute la soirée, tant il avait de choses à raconter. Je dois avouer, à ma confusion, qu'une nuit je suis resté moimême jusqu'à une heure avancée, m' amusant de ses propos un peu salés, qui maintes fois forcèrent Ellen et les servantes à se cacher, rougissantes, derrière leurs rouets.

Mais assez sur ce païen écervelé. C'était lui qui avait fait le malheur d'Ellen. Que Dieu lui pardonne les artifices diabo- Hques qu'il avait dû employer pour soumettre cette forte fille à sa volonté. Car je suis aujourd'hui encore absolument convaincu qu'elle n'avait pas cédé de son plein gré, autrement dit qu'elle avait été surprise et ensorcelée. Je ne sais pas s'il existe vraiment des moyens secrets qui troublent le cerveau et livrent l'être humain à la violence des appétits sensuels. Le fait que la poésie populaire de tous les pays et de tous les temps a parlé de philtres d'amour et de sujets analogues pourrait nous amener à le croire. En tout cas, il ne semble nullement nécessaire de supposer l'existence de pareils moyens pour expliquer le manque de volonté du cœur humain aux prises avec les passions. Oui, vraiment! L'amour est une possession. Personne n'est renseigné sur son origine; personne ne connaît ses voies; personne n'a de remède contre ses maux. Venant et disparaissant selon des lois

obscures, incompréhensibles, il nous remplit d'une sorte de terreur mystérieuse. Il est à la fois le plaisir et la malédiction de notre vie, notre délice et notre éternelle soufTrance, notre paradis et notre enfer.

Je fus hors de moi quand les paroles du doyen Hjort sur l'état d'Ellen m'eurent été confirmées par d'autres et que je me rendis nettement compte des choses. Dans les temps qui suivirent, je décrochai plusieurs fois mon fusil du mur pour m'en servir contre moi-même. Je nourris aussi le projet de laisser l'école et tout le reste derrière moi pour aller à la recherche du séducteur et l'abattre comme un chien enragé. Cependant, grâce à l'autorité du doyen, je me calmai petit à petit.

Je ne voulais pas revoir Ellen. Pendant plus de deux semaines je me tins loin de l'auberge. Un soir elle me fit appeler: son père était au plus mal et désirait me parler. En outre, elle n'osait pas rester avec lui toute la nuit. Je partis sur-le-champ. Je trouvai Ellen dans l'entrée: elle m'avait entendu arriver.

— Ah, Thyssen! dit-elle seulement.

Une fois à la lumière, je vis tout de suite ce que d'autres avaient déjà vu depuis longtemps; mais je baissai les yeux, feignant de ne rien remarquer. « Pourquoi n'êtes-vous pas venu depuis si longtemps?» demanda- t-elle, mais je compris au ton de sa voix qu'elle en savait bien la raison. Aussi ne répondis-je point.

Le père Kren était couché et se plaignait doucement. Le pasteur était venu dans l'après-midi lui administrer les saints sacrements; néanmoins il ne pouvait pas goûter de repos. Il avait beaucoup changé; le docteur l'avait saigné la veille et son visage était livide. Il essaya en vain de me parler; il respirait trop mal. Sa poitrine montait et descendait comme un soufflet d'orgue. Je finis par deviner qu'il me priait de lui lire quelque chose. Je pris la Bible, que j'avais emportée à dessein, et commençai une épître de saint Paul. Mais il me fit non de la main et me montra du doigt une étagère sous le plafond. J'y trouvai un vieux livre de prières souabes enveloppé de papier; et alors je compris pourquoi c'était moi qu'il avait fait chercher. Il savait en effet que je connaissais assez bien la langue de ses aïeux.

Pour qu'il pût entendre ce que je lisais, je devais rester collé

contre le pied du lit. EUen était debout derrière moi et tenait la lumière. Nous étions donc si près l'un de l'autre que je percevais les battements de son cœur et le mouvement de sa respiration. Aussi n'avais-je point la pensée à ce que je lisais. Peut-être n'cntendais-je pas mes propres paroles. Mais elles eurent un effet extraordinaire sur le pauvre moribond. Il se calma d'un seul coup; oui, à la fin, son visage livide, aux yeux fermés, se transfigura même, tandis qu'il répétait les mots étrangers. On aurait dit que le son de ces prières spéciales, qu'il avait probablement apprises de la bouche de sa mère dans son enfance, ouvrait les portes du Paradis pour ce grand pécheur et rendait la paix à son cœur.

Il fut délivré à cinq heures du matin. Nous n'entendîmes qu'un seul soupir. Je lui fermai les yeux et lui redressai les genoux. Quand nous nous rendîmes compte, Ellen et moi, que maintenant nous étions tous les deux seuls dans la maison, nous n'osâmes plus nous regarder. Je repris le chemin du village et allai à l'église sonner les cloches pour l'âme du défunt.

Plus tard dans la journée je revins et avec l'aide d'Ellen arrangeai le mort. Mais subitement elle se serra contre mon épaule en sanglotant violemment. Je sentis que ses pleurs n'étaient pas causés seulement par la perte de son père. Elle pleurait aussi sur elle-même et sur notre bonheur perdu.

.PRÈS la disparition du père Kren, le relais qui avait été si renommé glissa dans l'oubli. Chaque année il périclitait un peu plus. Une forêt d'orties poussait autour des vieux murs, cachant complètement les soubassements. A l'intérieur, derrière la porte fermée et les vitres brûlées de couleurs, Ellen passa le reste de ses jours comme enterrée vive.

Une fois que le malheur se fut abattu sur cette fière jeune fille, il ne la quitta plus. Quelques mois après la mort du vieux Kren, elle mit au monde une fille, qui eut le nom de famille de sa mère et le prénom de Martha. « Une des pires délivrances que j'aie connues », disait la sage-femme. Pendant vingt-quatre heures Ellen demeura entre la vie et la mort. Elle conserva la vie, mais au bout de quelques jours le lait, qui lui montait à la tête, lui fit perdre la raison. Son esprit, il est vrai, était toujours resté un peu lourd; c'est à cause de cela, je crois, que son séducteur avait pu exercer sur elle un tel pouvoir. Ensuite elle tomba dans une sorte d'abrutissement, elle ne se souvenait plus du tout de ce qui lui était arrivé et titubait comme une ivrognesse. Cela faisait pitié.

Malgré les admonitions et remontrances du doyen Hjort, je voyais encore rouge chaque fois que je pensais à ce Juif dégoûtant.

Je n'aurais pas eu peur de lui donner son reste, si à cette cpoque-là il s'était présenté devant moi. Cependant le bon Dieu m'épargna d'avoir un meurtre sur la conscience. Jacob ne se montra plus jamais dans notre région. Peut-être avait-il entendu parler des menaces que j'avais ouvertement proférées contre sa vie. Le Seigneur prit lui-même la vengeance en Sa main. Quelques années plus tard, Jacob fut détroussé et tué par des voleurs de grands chemins, à Vissenbjerg en Fionie.

Le père Kren était mort pauvre; il laissait derrière lui en espèces de quoi se faire enterrer, pas plus. Mais huit hectares environ de champs et de prés appartenaient à l'auberge, et il restait à Ellen juste assez de raison pour prendre soin d'une vache et de quelques moutons. A part cela, elle et son enfant durent vivre de ce que rapportaient les gens de passage. C'était donc de toutes façons un bien triste lot que le sien. La voir ainsi vous faisait d'autant plus mal au cœur qu'on n'y pouvait rien.

Elle avait pris l'habitude de ne se lever qu'au grand jour; généralement elle n'achevait pas de s'habiller, mais allait et venait en chemise, ses cheveux pendant ébouriffés, l'air très occupée, sans cependant rien faire. Elle ne sortait jamais. Pendant des années elle ne franchit pas le seuil de sa porte. A cause de cette vie sédentaire son corps, très développé, devint presque aussi difforme qu'avait été celui de son père. Je ne tairai pas ici le fait qu'elle buvotait un peu, ce qui certainement contribuait à son obésité.

La plupart du temps rien ne rompait la monotonie de sa lamentable existence de fantôme. Régulièrement pourtant, en fin de journée, quelques pauvres hères se présentaient à l'auberge et s'asseyaient autour de la vieille table de la salle. C'étaient les derniers des compagnons de la dive bouteille qui se réunissaient autrefois chez le père Kren, cinq ou six épaves de la région, qui, à la nuit tombante, tenaient là une sorte de club et vidaient en commun une canette d'eau-de-vie. Comme parfois je me trouvais présent, mais certes dans un autre dessein, pour surveiller un peu la petite Martha, je puis donner quelques détails sur les membres de cette curieuse orgie.

Il y avait d'abord le vieux Morten, le chasseur, dont je dirai seulement qu'il était l'homme le plus attaché à l'eau-de-vie

que j'aie jamais connu; on le voyait nettement à son visage déformé et surtout à son nez bourgeonnant, qui avait l'apparence d'une énorme framboise. Pourtant ce n'était pas un vrai pochard. Il n'aurait pu absorber autant d'alcool que le père Kren. Mais avoir toujours le goût de l'eau-de-vie sur la langue était devenu pour lui un besoin vital. Quand il prenait son verre, il se mouillait seulement les lèvres pour recommencer au bout de quelques minutes. Dès que les circonstances le forçaient ne fût-ce qu'à une demi-heure d'abstinence, il se sentait perdu. Je l'ai accompagné plusieurs fois à la chasse aux corbeaux, et j'ai remarqué qu'à tout moment, il sortait en cachette une petite bouteille de son sac et la portait à sa bouche. Même la nuit il lui fallait cette bouteille. Pour le reste, c'était un brave homme, très actif. D'après ce qu'il racontait lui-même, il n'avait jusque-là été malade qu'une seule fois, et à cette occasion il avait même trompé la mort par sa seule volonté. Le docteur était venu le voir et lui avait dit qu'il était condamné; aussi la peur l'avait-elle tenu éveillé toute la nuit. Soudain il s'était rappelé qu'il avait autrefois acheté à une vente aux enchères une bouteille d'un liquide à conserver les œufs, et il pensa que si ce liquide pouvait conserver des œufs frais pendant tout l'hiver, il devait aussi pouvoir porter secours à un être humain. Il fit chercher la bouteille et en but la moitié; peu de temps après, il fut pris d'une terrible transpiration, qui lui sauva la vie.

Des autres habitués du cabaret d'Ellen, je nommerai Lars Kyndby ou Lars-le-borgne, comme on l'appelait depuis qu'il avait perdu son œil droit dans une bataille. Il avait l'aspect d'un géant, tout paralytique et courbé qu'il fût, avec une jambe infirme qui le forçait à se servir de béquilles. Mais il était toujours de bonne humeur et, malgré son infirmité, sa main restait dangereuse lorsque la colère le prenait. Cependant lui aussi était au fond un brave homme, auquel on s'attachait. Un jour, alors qu'il venait de passer environ un an en prison pour une agression, je lui demandai ce qu'en disait sa femme. Il rit de sa façon grogneuse et me répondit:

— Ça m'est égal, Lars, qu'elle m'a dit, pourvu que le cœur soit pur!

Je peux témoigner que ces paroles n'étaient pas de la forfan-

terie. Il avait une vie de famille heureuse, aimé de sa femme et de ses enfants, admire de ses amis et connaissances, craint de tous ceux qui ne le connaissaient pas.

Les autres consommateurs étaient Anders Kaagmand, le sourd, le petit tisserand Zacharias et le vieux musicien Frants Mikkelsen. Enfin le mélancolique tailleur de pierre Sœren, qui disait toujours: « Ah! mon Dieu! » au moment où il s'asseyait et: « Seigneur Jésus ! » au moment oii il buvait ; de sa bouche on n'entendit jamais sortir autre chose que de profonds soupirs du même genre.

Ce fut dans ces conditions et parmi ces gens-là que la petite Martha grandit.

J'avais aimé cette enfant même avant sa naissance; oui, je puis dire qu'avec les impérieuses exhortations du doyen Hjort, ce fut ce sentiment qui me soutint pendant mon grand chagrin d'amour, un sentiment que je ne comprenais pas au commencement, et dont souvent j'avais honte, mais qui en même temps me donnait une grande joie dans ma solitude. Quelque chose en moi exigeait une part de ce petit être humain, dont j'aurais pu être le père, sans un hasard funeste.

On ne sera pas étonné que j'aie bien des fois souhaité de pouvoir enlever l'enfant à cette mère malade et à son entourage, pour lui procurer un foyer meilleur et plus clair. Malheureusement, mon absolue pauvreté, qui a été la malédiction de ma vie, me rendit impuissant en face des dangers qui la menaçaient. Je finis par m'imaginer que ces dangers n'existaient pas. L'instinct de conservation nous fait ainsi fermer les yeux devant les malheurs que nous n'avons pas les moyens d'empêcher. Si les êtres humains ne possédaient pas cette faculté de se rendre aveugles, ou du moins myopes, la pensée des êtres chers, l'inquiétude que nous inspirerait leur destin, décourageraient infailliblement tous ceux qui sont capables d'aimer.

Martha grandit à la ressemblance de son père. Elle eut les cheveux roux, des taches de rousseur, devint maigrichonne, mais vive dans tous ses mouvements et infatigable comme un écureuil. Seulement elle avait les yeux de sa mère. Ils étaient grands, foncés et profonds. Placés haut sous les sourcils et bordés de cils clairs, ils ressemblaient au lac de la forêt par les jours dorés de

l'automne, quand les cimes des arbres projettent leurs ombresur les eaux calmes et grises.

Etant enfant, elle fut à peu près livrée à elle-même; elle sautillait dans la forêt ou, assise au bord de la rivière, prenait des épinoches avec les mains. Souvent, lorsque sa mère l'avait oubliée, je la trouvais loin de chez elle. Tous les animaux des bois et des champs étaient ses camarades de jeu. Elle grimpait aux arbres pour regarder les nids d'oiseaux. Elle remuait les feuilles mortes pour y chercher des souris. Et ce n'était pas une tendre camarade. Si elle trouvait un crapaud écrasé dans l'ornière de la route, elle l'examinait sans pitié et finissait par l'envoyer promener à coups de pied du bout de son sabot. Quand je lui expliquais ce que son acte avait de repréhensible, elle me fixait des yeux, sans comprendre. Les remontrances ne lui allaient pas. Dès que je la grondais, elle lâchait ma main et faisait la moue.

A sa septième année, elle fut mise à l'école. L'auberge de la forêt dépendait de la paroisse de Lihme, ce qui plaçait la petite fille sous la direction de mon ennemi, Mr. Ovensen. Les enfants des fermiers riches ne la fréquentèrent pas; ceux mêmes qui vivaient dans des conditions analogues aux siennes se montrèrent gênés devant cette étrange compagne, sur l'origine de qui on leur avait conté tant de fables et dont la sauvagerie ou les impulsions imprévues les effrayaient doublement.

Comme tout le monde, Mr. Ovensen connaissait mon amour pour cette enfant, aussi prenait-il plaisir à la faire souffrir et à l'humilier davantage. Le fait que cette innocente créature fût persécutée à cause de moi m'attachait plus profondément à elle. D'ailleurs, je ne crois pas que pour sa part Martha eût l'impression d'être injustement traitée. En tout cas elle ne le donna jamais à supposer. Toutes ces choses glissaient sur elle. Il y en avait bien peu qui l'atteignaient. Malgré son caractère capricieux et au fond violent, elle acceptait gaiement les coups du sort, se montrant toujours contente et joyeuse quand j'arrivais à l'auberge après l'école.

Mon vieux cœur bat si je me remémore l'époque où elle venait à ma rencontre comme un jeune chevreau, dès qu'elle m'entendait traverser le pont. Une fois que nous étions entrés dans la salle, elle m'arrachait vivement ma canne ou mon fusil

pour les mettre dans un coin. Apres quoi elle grimpait sur mes genoux et fouillait avec entrain dans toutes mes poches, où j'avais généralement caché une précieuse petite bctise, par exemple un bonbon ou quelques pruneaux. Je m'attendris en évoquant les bonnes heures que nous avons passées à bavarder en confiance. Je vois avec quel sourire scrutateur elle tirait sur ma barbe, dont elle arrachait finalement de vraies touffes; j'entends son rire espiègle lorsqu'elle avait rempli mes narines de terre ou de papier pour me faire éternuer.

L'été de ses treize ans, Martha était déjà une petite femme, les yeux des hommes se posaient avec plaisir sur son corps droit et souple. Avec son corselet rouge à manches courtes, son teint hâlé par le soleil et ses cheveux fous, elle était ravissante, malgré la couleur des cheveux et les grosses taches de rousseur. Les gens qui, passant en voiture sur la route, la voyaient debout au seuil de sa porte dans sa position favorite, un de ses pieds nus levé en arrière et tenu dans sa main, se retournaient involontairement pour la regarder; au fur et à mesure qu'elle grandissait, des touristes et divers voyageurs s'arrêtaient de plus en plus souvent pour venir boire un verre de lait ou une tasse de café dans la salle de l'auberge.

Les clients qui fréquentaient le soir chez sa mère furent ses bons amis. Peut-être était-ce auprès d'eux qu'elle se trouvait le plus heureuse. J'avais du chagrin — et, je l'avoue volontiers — de la jalousie à voir quel plaisir elle prenait toujours à leur compagnie. Leur langage grossier, leurs jurons et leurs querelles, oui, même leur ivresse et leurs histoires inconvenantes l'amusaient, et elle riait à gorge déployée, de son rire un peu aigu. Elle avait surtout jeté son affection sur Lars-le-borgne, à qui elle permettait d'aussi grandes libertés que de l'embrasser et de la caresser. J'avais espéré que les choses changeraient quand elle serait devenue grande fille ; mais elles ne changèrent pas en mieux. Martha pouvait rester assise pendant toute une longue soirée d'hiver à écouter, ravie, le bavardage de ces types à moitié ivres. Confortablement renversée dans son fauteuil de paille, les talons sur le siège et les doigts entrelacés autour des genoux, elle demeurait là, ses yeux clignotants enflammés par la fiimée de leurs pipes, un grand sourire, presque cruel, tremblant étrangement

sur ses lèvres rouge sang. Jamais elle ne s'amusait autant que les soirs où sa mère était ivre aussi, ce qui, hélas ! arrivait de plus en plus souvent. Elle l'appelait alors « la truie » et riait de tout ce que faisait EUen dans ce triste état.

C'est avec une profonde tristesse que je fus témoin de cette destruction morale. Je pressentais à quelle misère une pareille vie mènerait l'enfant; et pourtant il m'était toujours impossible de la tirer de là.

A seize ans, Martha était déjà fiancée. Lars-le-borgne, Frants Mikkelsen et les autres vieux compagnons de bouteille du grand-père, s' étant érigés en conseil de tutelle, avaient choisi un parent d'Anders Kaagmand comme « promis » de Martha. C'était un bûcheron nommé Jesper Andersen, un grand et fort gaillard d'environ vingt-deux ans, qui avait un cou de taureau et qui ne jouissait pas d'une bonne réputation dans la région où, à cause de son corps lourd et gauche, on l'appelait « le tonneau ». Son visage, aux petits yeux méfiants qui furetaient partout, ne m'avait jamais été sympathique. Il se mettait maintenant à fréquenter de plus en plus l'auberge, en compagnie des autres habitués du soir, et je n'avais qu'à le regarder pour voir qu'il me détestait. On avait certainement dû lui dire que j'essayais dans la mesure de mes moyens de déjouer le projet de mariage auprès de Martha et de sa mère.

Cependant je n'arrivais à rien, Martha se montrait d'une parfaite indifférence. Puisque de toute façon il fallait se marier, disait-elle, qu'importait le nom? Jesper, Peter, Kristian: la différence de l'un à l'autre ne valait pas la peine qu'on fît des histoires. Il y avait pourtant un jeune garçon meunier qui une fois lui avait déclaré son amour et avec qui elle se serait peut-être fiancée. Mais puisque les vieux préféraient Jesper, autant leur complaire.

En outre, Jesper était un bon travailleur, qui gagnait bien sa vie. Cela ne lui déplaisait point qu'il fût un peu fou et sauvage.

Elle trouva « cocasse » tout ce que je lui dis sur le caractère sacré de l'amour. En somme, au fur et à mesure qu'elle avançait en âge, moins grande était mon influence sur son âme et ses pensées, plus elle glissait de mes mains... dans celles des autres. Petit à petit elle se laissa caresser sans résistance par le jeune

homme, et souvent même d'une façon très oscc. D'autres fois elle jouait la prude, lui faisait entendre son sobriquet et crachait sur lui. Bref, ils se comportaient de plus en plus comme de véritables fiancés.

Mais au printemps il arriva quelque chose qui ouvrit les yeux à Martha d'un seul coup. Je ne puis en dire que ce que j'ai conclu des confessions assez confuses et involontaires qu'elle me fit à un certain moment. Pourtant je crois avoir deviné la manière dont cela s'est passé.

L'année précédente, le doyen Hjort avait eu le chagrin de perdre sa femme, avec laquelle il avait malgré tout vécu très heureux. La faiblesse humaine du pasteur ne troublait en rien la paix et l'ordre de son foyer. Ses manières avec Madame la doyenne étaient toujours pleines d'égards, oui, même courtoises. Il ne se montra jamais devant elle en état d'ébriété; et elle, de son côté, ne lui fit pas sentir qu'elle était au courant de ses écarts. En outre, il ne faut pas oublier qu'en ce temps-là l'ivrognerie était un vice très répandu parmi les pasteurs et ne leur enlevait pas l'estime des populations. Je puis mentionner que trois des autres ecclésiastiques du district s'y adonnaient. L'un d'eux, le pasteur Hassing, de Hjerup et Eskelunde, en avait même perdu la raison. Entre autres folies, il prenait plaisir à effrayer les gens en rôdant le soir autour du village de Hjerup enveloppé dans un drap, avec des allures de fantôme.

La mort de la doyenne fit vieillir le doyen. Lorsqu'il le sentit, il se décida à prendre un vicaire. Le choix tomba sur un jeune homme des îles voisines, du nom de Berthelsen. C'était un érudit, mais au point de vue physique il n'avait rien de remarquable. De taille haute, mince, assez anguleux, la figure longue et pâle, du duvet foncé au menton, des lunettes sur le nez. Il arriva au presbytère vers la mi-carême, et à Pâques il était déjà fiancé avec la fille du doyen, Rebecca, âgée de vingt-deux ans. Elle était faite à l'image de son père, grande, blonde, magnifiquement bâtie. Je suis convaincu que c'était une des femmes les plus attrayantes que la terre, l'air et le sang jutlandais aient produites; et — ce qui valait encore mieux — elle n'en savait rien elle-même.

Le doyen n'était pas très content du parti. Mademoiselle

Rebecca était sa seule enfant, et comme elle n'était pas sans moyens, il avait probablement espéré qu'elle ferait un mariage plus conforme à son rang. Par-dessus le marché, le vicaire Berthelsen appartenait au point de vue religieux à une autre école que le doyen, ce qui souvent irritait celui-ci. Mais mademoiselle Rebecca était pour sa part satisfaite et ne le cachait point. Elle avait une de ces natures calmes et rêveuses qu'on qualifie de romanesques. Le bonheur d'aimer la rendit encore plus sérieuse. Selon la nouvelle coutume du temps, elle se promenait librement dans le pays avec son fiancé, et les gens étaient très intéressés par leurs rapports. Car les deux amoureux oubliaient parfois qu'ils n'étaient pas seuls au monde. Très ouvertement ils se promenaient sur les routes, enlacés par la taille et perdus dans leur conversation. Et chaque fois qu'ils se retrouvaient ou se séparaient, ils s'embrassaient comme frère et sœur, sans se cacher de personne. Je me souviens d'un soir de printemps où je les vis dans un bateau sur la rivière. Ils étaient assis côte à côte à l'arrière et se tenaient la main. Silencieux, ils contemplaient rêveusement le royaume enchanté qui naissait au coucher du soleil, tandis que le bateau glissait tout seul avec le courant et que le long voile de mademoiselle Rebecca ondulait derrière elle dans l'air calme.

Il y en avait beaucoup qui se moquaient d'eux et au commencement Martha fit de même. Elle les avait rencontrés plusieurs fois au cours de leurs promenades, et un jour ils étaient entrés dans l'auberge de la forêt pour boire un verre de lait. Martha m'a tout raconté en détail plus tard. Mademoiselle Rebecca avait bu la première et lorsqu'elle avait tendu le verre au vicaire, celui-ci avait dit: «Merci, ma chérie.» Et puis ils s'étaient regardés dans le fond des yeux d'une telle façon que Martha avait dû quitter la pièce pour ne pas éclater de rire.

Pourtant j'eus l'impression que son rire aurait été un peu forcé. En tout cas, ce regard de tendresse lui fit entrevoir un bonheur différent de celui qu'elle avait connu jusque-là, un bonheur dont elle était exclue pour toujours. Elle n'en parla jamais et peut-être n'a-t-elle compris cela que peu à peu. Mais il est certain que le souvenir des deux amoureux lui meurtrissait le cœur chaque fois que son propre fiancé essayait de s'approcher d'elle à sa façon grossière. Les rapports entre elle et Jesper chan-

gèrent alors. Il était visible qu'elle l'évitait. Sa présence la rendait ombrageuse. Elle se moquait de lui et les querelles entre eux prirent un caractère de plus en plus violent.

Un soir, en arrivant un peu tard à l'auberge, je la trouvai assise au seuil de la porte, regardant fixement devant elle, le menton appuyé dans ses mains. La lumière était allumée à l'intérieur et de loin j'entendais que l'eau-de-vie était montée à la tête des buveurs. Je pus distinguer Jesper et Lars-le-borgne ; le premier paraissait dans un de ses grands jours.

Le bruit avait probablement empêché Martha d'entendre mes pas. Pour ma part, je fus si étonné de la voir assise là, et surtout de l'expression de sa physionomie, que je m'arrêtai sans le vouloir. Ses pensées étaient évidemment très loin. La lueur du soir tombait droit sur son visage pâle, qui était étrangement contracté et comme figé en un calme mélancoHque.

Quand j'avançai de nouveau, elle tressaillit et se leva vivement. Je l'appelai, mais elle me jeta un regard contrarié et entra dans la maison.

.mour!... Combien de fois, au cours de notre innocente enfance, ne lisons-nous pas ce mot dans un roman ou un conte sans nous y arrêter, parce que nous ne savons pas ce qu'il signifie. Mais vient un jour où il nous paraît entouré d'une lumière tremblante; une lueur mystique, une auréole divine. Si, la main devant les yeux, nous le répétons mentalement, une atmosphère quasi solennelle nous enveloppe. Mi-curieux, mi-anxieux, nous devinons à la fois avec l'âme et avec le corps la sombre félicité contenue dans ces quelques lettres.

Quelques années s'écoulent. Quand maintenant nous rencontrons le mot, il brille devant nos yeux en lettres d'or, enjolivé de roses ou imprimé avec le sang le plus rouge du cœur. Amour! Amour! Une vie nouvelle jaillit en nous rien qu'à entendre ces syllabes résonner à nos oreilles. C'est la chanson des anges. Le ciel s'ouvre au-dessus de notre tête. Nous apercevons l'éternité.

Et de nouveau il se passe un an, une année longue et prodigieuse. Le ciel a beau s'être refermé, le monde nous paraît plus riche et plus profond, et son mystère nous fait tressaillir doucement. L'air est comme rempli de mille timbres étranges. La forêt et le vent chuchotent le nom de l'aimée. Un petit incident insignifiant nous met les larmes aux yeux. Nos pensées n'ont pas

de repos. Tout nous incite à rêver. Un coup de vent subit devient un message secret de la bien-aimée; une feuille qui en volant effleure notre joue, un baiser qui nous fait trembler. Et si, au crépuscule, nous sommes assis près de la fenêtre, alors que le lourd bruissement du soir parcourt les arbres du jardin, nous transformons par une sorte d'enchantement les nuages du soleil couchant en un paradis de l'amour, en un jardin plein du parfum des roses et du chant des rossignols.

Mais quand, après ces voyages enchanteurs parmi les nuages dorés, la pensée redescend sur terre, notre cœur se remplit de découragement et d'inquiétude. Tout ici-bas semble alors si désert et si désolé, surtout pour ceux que la vie a placés du côté de l'ombre.

La fille pauvre, d'un geste désespéré, joint les mains sur ses genoux et regarde sa chambre vide. Jamais le royaume des merveilles ne lui ouvrira ses portes. Jamais elle ne connaîtra le sentiment divin du plaisir. Ce n'est que dans les contes que le chevalier frappe à la porte de la bergère. Elle sait maintenant le prix de ce bonheur-là. Un jeu qui coûte l'honneur. Une pauvre danse qui se termine dans une tourbière.

Cet été-là Martha se montra de plus en plus bizarre. Je ne fus pas le seul à le remarquer; ses « tuteurs » aussi commençaient à secouer la tête d'un air soucieux et à se demander la raison de son changement d'attitude envers l'homme qu'ils avaient choisi pour elle. Il était évident que Jesper lui-même me soupçonnait. Les yeux injectés de sang, il me lançait un mauvais regard quand j'arrivais. Il quittait son travail au miUeu de la journée pour essayer de la surprendre, et la nuit il faisait le guet sous sa fenêtre, armé d'un gourdin. Des hommes de Lihme, qui en voiture avaient passé par là me le racontèrent. Mais je n'en dis rien à Martha.

On jasait aussi dans les autres villages, et l'on envoyait de petites pointes à Jesper partout oii il se montrait. Un des ouvriers de la forêt lui avait une fois demandé carrément s'il avait jamais embrassé sa fiancée. Cette plaisanterie valut au type un museau en sang et un petit doigt cassé, ce qui accrut encore les bavardages.

Un jour, on en parla aussi au presbytère. Je me rappelle que ce fut à cause de moi, et je veux vous raconter la chose avec quelque détail.

C'était par une chaude journée du mois de juin, je crois. Après les classes, je fis ma promenade habituelle du samedi à Lihme pour aller chercher les numéros des hymnes chez le doyen. En route, je rencontrai un petit homme boitillant que je connaissais bien. Il venait d'acheter une maison de lotissement dans les landes au nord de Lihme. Il s'appelait Mads Madsen, ou « Petit Mads », comme on l'avait surnommé à cause de sa taille. Sa figure ronde rayonnait de joie et de contentement; je n'avais pas besoin d'en demander la raison. Il était fiancé à une jolie jeune fille de Lihme et devait se marier un jour prochain.

Je connaissais un peu la fiancée et les futurs beaux-parents. C'étaient de pauvres gens qui logeaient chez les autres. Le père, un malheureux estropié, passait la plus grande partie de son temps au lit à tousser, tandis que la mère, pourvue d'une forte poigne, était énergique et vaillante au travail. On disait que c'était même elle qui avait arrangé les fiançailles, auxquelles la fille s'était opposée jusqu'au dernier moment.

Nous arrêtant, Mads et moi, nous nous mîmes à parler de sa nouvelle maison. Il l'avait recouverte et blanchie à la chaux en vue de son mariage. Il l'avait aussi arrangée à l'intérieur. Au moment où nous nous séparâmes, il me pria de venir y jeter un petit coup d'œil à l'occasion; il aimerait me montrer, dit-il, comment il avait bien installé tout pour sa future épouse. Je le remerciai de l'invitation et continuai ma route.

Quand j'arrivai au presbytère, le doyen faisait justement la sieste. En passant devant sa fenêtre, je le vis assis dans le grand fauteuil de son cabinet de travail, des lunettes au bout du nez et un journal déplié sur ses genoux. Le vicaire Berthelsen était absent; il était allé voir des malades. Je me rendis au jardin, oti je trouvai mademoiselle Rebecca sous la tonnelle de chèvrefeuille, son lieu de retraite favori l'été.

Il y avait encore trois autres tonnelles dans ce grand jardin; la tonnelle des tilleuls, la tonnelle des lilas et « le tabernacle », comme on appelait la quatrième, parce qu'elle était bâtie sur quatre piliers et couverte d'un toit de chaume en forme de cône. De là on jouissait d'une vue splendide sur la plaine.

Mademoiselle Rebecca portait autour des épaules un petit châle en soie bleu clair et sur les genoux elle avait un livre à

reliure dorée. Je pus voir que c'étaient des poèmes, célébrant sans doute l'amour. En tout cas elle rougit un peu à mon arrivée et mit immédiatement le livre de côté.

A sa manière aimable et calme elle me pria de m'asseoir, et pendant quelques instants nous bavardâmes de tout et de rien. Entre autres choses, j'eus le malheur de dire qui j'avais rencontré sur ma route et ce dont nous avions parlé. Momentanément, j'avais oublié que les fiançailles de « Petit Mads » avaient soulevé beaucoup d'indignation au presbytère, surtout chez mademoiselle Rebecca. Je sentis qu'elle prenait de l'humeur. Sans souffler mot, elle serrait le petit châle sur elle, comme si un nuage avait subitement caché le soleil.

La fiancée de « Petit Mads », qui s'appelait Grethe Andersen, avait eu autrefois au presbytère comme un second foyer. Voici ce qu'on racontait dans la paroisse: au temps où Grethe, gamine de sept ans, gardait les oies, la doyenne avait remarqué la jolie enfant aux yeux clairs et vifs, aux cheveux blonds comme les blés. Chaque fois qu'au cours d'une promenade elle la voyait marcher pieds nus dans les chaumes, son petit ventre en avant et ses mains tenant derrière le dos le fouet des oies, elle ne pouvait s'empêcher de lui caresser la joue. Elle finit par l'emmener un beau jour chez elle, oii sa propre fille, Rebecca, jouait à la poupée. A partir de ce moment, Grethe vint tous les jours au presbytère. Les deux petites filles furent des compagnes de jeu et leur amitié tint bon jusqu'au moment où Grethe, après sa confirmation, quitta le village pour aller se placer comme domestique. La doyenne ne désirait plus voir continuer les relations; mais deux jeunes filles s'écrivaient en cachette, paraît-il, et Grethe ne revenait jamais en congé sans passer au presbytère.

Pour continuer mon récit, je dirai que mademoiselle Rebecca, après s'être tue un moment, se mit à parler de Martha. Au courant comme tout le monde de mes relations avec la cabaretière Ellen et sa fille, elle voulait savoir s'il était vrai que Martha fût déjà fiancée. Je ne répondis ni oui ni non, et nous parlâmes d'autre chose. Peu après le doyen vint avec sa pipe. Le café servi sous la tonnelle, il me pria de rester. Au bout d'un moment le vicaire arriva aussi.

Mademoiselle Rebecca se mit de nouveau à parler de

Martha, d'un ton particulièrement violent. Elle la plaignait, ditelle, s'il était vrai qu'elle devait être jetée dans les bras d'un homme qu'elle n'aimait pas. Je la regardai, surpris. Cette jeune fille, d'habitude si réservée et silencieuse, parlait avec feu de cela; mais je sentis tout le temps que ce n'était point Martha, mais sa propre amie d'enfance, qui occupait ses pensées. Voilà pourquoi je reçus ses reproches en silence, sans chercher à me justifier.

Le doyen n'avait pas envie de connaître les détails de l'affaire. Il était évident qu'au presbytère c'était un vieux sujet de discussion, et qu'à son avis on en avait assez parlé. Il se contenta de déplorer le peu de penchant qu'avait le peuple pour les sentiments nobles et il essaya ainsi de détourner le cours de la conversation. Mais l'indulgence du père rendit la fille encore plus combative; elle alla jusqu'à déclarer qu'on devrait condamner aux travaux forcés les parents qui contraignent leurs enfants à se marier sans amour. Le doyen l'interrompit, un peu honteux, me sembla- t-il, et lui parla d'un ton sévère; mais elle était maintenant dans un tel état nerveux qu'elle devenait incapable de se dominer. Elle tremblait de tout son corps, ses lèvres étaient bleues. Soudain elle se leva et partit précipitamment, un mouchoir devant les yeux, secouée par des sanglots.

Nous nous levâmes en silence. Sur le moment je ne compris pas la signification de cette sortie. Aussi m'étonnai-je du calme relatif que conservait le doyen. Par contre, le vicaire Berthelsen était blême; ses yeux noirs avaient un éclat fiévreux. Pendant toute la conversation il était resté muet, ses longues jambes croisées, se tiraillant les poils du menton selon son habitude. Mais j'avais remarqué qu'il faisait silencieusement à sa fiancée de petits signes de tête accompagnés de sourires approbateurs, et que leurs regards s'étaient souvent croisés par-dessus la table en une tendre compréhension.

Tandis que le doyen supportait presque tout de sa fille, il coupait souvent la parole au vicaire quand ce dernier ouvrait la bouche. Aussi, en présence de son fiitur beau-père, Mr. Berthelsen préférait-il laisser parler mademoiselle Rebecca; de cette manière, les discussions sérieuses étaient en général évitées. Mais ici j'avais l'impression que la situation gHssait dangereusement

vers une scène. Ne tenant pas à prolonger ma visite, je pris congé.

Je ne sais plus quelle fut au juste mon impulsion, mais en sortant du presbytère, j'eus l'idée d'aller voir Grethe et ses parents, que je connaissais, comme on connaît tout le monde à la campagne lorsqu'on habite la même paroisse. Étant donné que la pensée de Martha m'occupait tout entier, j'éprouvais sans doute le besoin de voir de quelle façon sa compagne d'infortune supportait son destin.

La mère de Grethe, qui m'avait vu arriver, vint vers moi jusqu'à la porte. Elle me pria d'entrer, de sa façon vive et décidée. C'était une petite femme un peu forte, mais prompte dans ses mouvements et soignée de sa personne. A mon arrivée, le mari se souleva en s' appuyant sur les bords du lit. Vieux et haletant, il me fixait de ses yeux bordés de rouge. Grethe cousait près de la fenêtre. L'expression de son regard me fit penser à un prisonnier condamné à mort, mais qui espère être libéré au dernier moment.

Je vois encore nettement devant moi la petite pièce. C'était dans une de ces vieilles maisons de torchis qui à présent ont presque disparu de la région. Je sais bien qu'on appelle cela le progrès; mais je prétends qu'on avait plus chaud derrière un mur bousillé que derrière un mur maçonné. Dans l'ensemble, je trouve les maisons modernes dépourvues de bien-être intime avec leurs planchers en bois, leurs grandes fenêtres, leurs lits sans alcôves; il me semble qu'on y vit sous le regard du monde entier. Je goûtais plus de joie dans les chambres d'autrefois, et surtout dans les plus anciennes, telles que les évoquent mes souvenirs d'enfance au nord du Jutland.

Mais je retourne à ma visite chez Hans Andersen. Petit à petit le vieil homme parvint à mettre ses savates posées au pied du lit. Il s'approcha pour me souhaiter le bonjour. Du coin de l'œil il nous regardait tour à tour, sa femme, Grethe et moi, et n'avait pas l'air de savoir ce qu'il fallait dire. Cependant la mère avait sorti d'un tiroir un tabUer bien repassé et se l'attachait autour de la taille à petits gestes fermes. Il y avait dans leur silence quelque chose qui me laissait rêveur. J'imaginais qu'ils savaient d'oii je sortais et qu'ils me soupçonnaient de venir au nom de

la famille du doyen. Je me hâtai de dire que ma visite n'avait d'autre but que de saluer Grethe; je ne l'avais pas encore vue depuis le premier mai, où elle était rentrée de sa place dans la paroisse voisine.

Ces paroles calmèrent manifestement la bonne femme. Mais quand nous nous mîmes à parler des préparatifs du mariage, elle ne put s'empêcher de lancer quelques pointes contre la famille du presbytère, oui, elle s'exprima même avec un dédain à peine déguisé sur les bienfaits reçus par Grethe. Les gens feraient mieux de ne pas fourrer le nez dans les affaires d' autrui, dit-elle crûment, tout en mettant la nappe sur la table et en sortant des tasses à café. C'était pure bêtise que parler à la jeunesse de poésie, et patati et patata. Cela pouvait aller pour les riches, qui ont les moyens de se tenir le derrière au chaud dans un fauteuil, mais ne valait rien, sacrebleu, pour ceux qui doivent courir après le pain avant de se le mettre sous la dent.

Je regardai Grethe, à qui ces paroles, bien que prononcées en l'air, étaient vraisemblablement destinées. Ainsi que chacun le savait, elle aimait son cousin, un jeune gars vigoureux de l'intérieur du canton, mais, comme elle, pauvre en tout, sauf en forces physiques. La mère de Grethe n'ayant pas voulu l'accepter pour gendre, ce garçon avait par dépit épousé sa patronne, une vieille et riche veuve de fermier. D'ailleurs, il ne paraissait pas regretter l'échange.

De la même manière se déroule une vieille histoire, qu'une petite bonne femme m'a racontée autrefois dans les landes de Starup. C'était du temps, dit-elle, où le Seigneur se promenait incognito sur la terre danoise accompagné de saint Pierre. Un jour qu'ils s'étaient égarés dans une région déserte et ne pouvaient retrouver leur chemin, ils virent une charrue immobile au milieu d'un champ et, en avançant plus près, ils découvrirent le laboureur, qui s'était couché dans l'herbe et dormait à poings fermés, un de ses sabots sous la tête. Ils le réveillèrent et lui demandèrent le chemin. Mais le laboureur était un garçon paresseux et mou (ce devait être le cas du cousin de Grethe), il se contenta de lever le pied en l'air et de montrer la direction avec son gros orteil. « Quel vilain bonhomme ! » dit saint Pierre, et les deux voyageurs s'éloignèrent, mécontents. Peu après ils rencontrèrent une jeune

fille qui était en train de traire. A elle aussi ils demandèrent la route. D'un mouvement preste elle se leva aussitôt de son tabouret et, nu-pieds, les emmena sur une colline, d'où ils purent voir toute la région. Pour la récompenser de sa complaisance, saint Pierre, avec le consentement du Seigneur, lui dit que si elle exprimait le souhait qui lui était le plus cher, ils se chargeraient de l'exaucer. La jeune fille rougit et pendant un bon moment ne souffla mot. Finalement, devenue étrangement sérieuse, elle dit que son souhait le plus cher était de voir exaucé celui de la personne vers laquelle allaient ses pensées. Saint Pierre y consentit. Mais la personne vers laquelle allaient ses pensées était justement le laboureur paresseux qui somnolait dans le champ. Et ce dont il rêvait, bien que la jeune fille fût sa fiancée, c'était la grande ferme de son maître, avec les lourds coffrets d'argent, les vaches, les moutons et les chevaux. En vérité, tout cela devint peu après comme sa propriété. Un beau jour le vieux maître tomba d'une meule et se cassa le cou, et la fermière, encore jeune, épousa légitimement le laboureur, vers qui depuis quelque temps déjà ses yeux se dirigeaient. Mais la pauvre jeune fille mourut de chagrin. Il convient de souligner qu'à la fin, l'histoire ne coïncidait plus avec celle de Grethe.

Sans doute Grethe avait beaucoup changé, mais chez les filles de la campagne les coups du destin laissent plus de traces à l'intérieur qu'à l'extérieur. Même sous le chagrin le plus lourd, oui, même sous un désespoir qui mène au suicide, elles restent bien en chair et vont à la mort les joues fraîches. A cet égard Grethe ne fit pas exception. Telle que je la vis assise devant la fenêtre, le soleil du soir éclairant sa tête baissée et sa large nuque de travailleuse, elle était encore une belle image de santé et de force physique. Mais elle avait perdu tout entrain. Cette fille, naguère si vive et si bavarde, était devenue silencieuse comme un mur. Elle ne bougeait pas et ne levait la tête de son ouvrage que pour enfiler son aiguille. J'éprouvais pour elle une profonde pitié. Et, pensant à Martha, je pleurai intérieurement sur nous trois.

Une semaine et demie plus tard on célébrait son mariage. Ce jour, pour d'autres raisons mémorables, fiit un tournant dans la vie du pays et — malheureusement — dans la mienne aussi. Voilà pourquoi je vous en parlerai un peu longuement.

L faut d'abord que je raconte ma visite chez le marié la veille de la noce. Par hasard, je passai ce jour-là devant sa maison, qui était située dans la prairie. Ce devait être un peu avant le coucher du soleil, car je me rappelle que je me rendais au marais de Brand avec mon fusil pour guetter le passage des canards sauvages.

« Petit Mads » était en train d'installer une barrière autour de sa plantation de choux. Cet homme ne restait jamais oisif une minute, même pas la veille de son mariage; et bien qu'il fût petit, il avait une force phénoménale. Toujours content de bavarder, il me héla dès qu'il m'aperçut. Je lui montrai mon fusil, mais il ne voulait rien entendre: il fallait venir admirer sa nouvelle demeure.

Ma foi, la maison était assez gentille, fraîchement couverte et blanchie à la chaux; les châssis des fenêtres étaient bleus et au milieu de la porte d'entrée il y avait une tulipe peinte en rouge. Dans sajoie simple Mads attira mon attention sur la perfection du tout, et sur le fait qu'il n'avait rien épargné pour que Grethe fat contente. A l'intérieur aussi la maison avait été remise à neuf de fond en comble. D'abord on traversait une cuisine ayant, comme celle du presbytère, un vrai fourneau et un manteau de cheminée.

De là on entrait dans la salle à manger, également modernisée par un plancher en bois, du papier sur les murs et, ce qui était plus étonnant à cette époque, une suspension au-dessus de la table. Derrière il y avait une chambre à coucher pourvue d'une armoire. Mads me fit visiter toute la maison, il était évident que la pensée ne lui venait pas que quelque chose pût empêcher d'y créer un heureux foyer.

Sans aucun doute c'était propre et bien entretenu. Tout avait un air de fête pour recevoir Grethe. Malgré son caquetage, Mads était au fond un bon et brave garçon. Dans la cuisine les cuivres brillaient le long du mur. Près du fourneau avait été placée une pile de petites branches, afin que Grethe n'eût pas besoin dès le matin d'aller chercher dans le bûcher de quoi allumer le feu. Rien ne manquait, sauf le plus important.

Musique en tête, le cortège partit le lendemain pour l'église par un temps d'été radieux. Ce n'était qu'un mariage de petit fermier, mais on fit retentir les mousquetons, et tout le village y assistait. J'étais moi-même présent comme invité. C'était Ovensen qui officiait à l'autel et qui entonnait les hymnes. Le doyen ayant été souflTrant dans la matinée, le vicaire Berthelsen dut le remplacer pour la bénédiction nuptiale, et je ne crois pas qu'il en fut fâché. Tout ce qu'il avait dû taire un certain après-midi en présence du doyen éclata dans son discours.

D'abord il parla de l'amour, qu'il appela une grâce divine, par conséquent un bien précieux et sacré. Il passa ensuite à quelques considérations sur le mariage, dont la base était « ou devait être » l'amour, ajouta-t-il en regardant les mariés. Malheureusement, continua- t-il, il n'était pas rare qu'on vît des hommes et des femmes n'avoir pas honte de se laisser unir par les Hens du mariage sans consulter leur cœur et, encore moins Dieu. Se marier sans un véritable et un réciproque amour dénotait une sorte de grossièreté morale, qui aurait dû éveiller du mépris chez tous les chrétiens.

Le discours fut prononcé avec beaucoup de force et de chaleur. Le vicaire Berthelsen parlait bien. Il avait un organe pur,

au timbre profond; de plus, il s'exprimait dans une langue imagée. Par hasard, ou plutôt à cause d'une négligence d'Ovensen, qui avait oublié de tirer le rideau devant la fenêtre du chœur, un rayon de soleil tombait en plein sur l'orateur, entourant d'une auréole sa mince et haute silhouette de Christ, ce qui ajoutait à la solennité du moment.

Malgré tout, il ne réussit pas plus cette fois-ci qu'en d'autres occasions précédentes à percer la dure enveloppe des auditeurs. Grethe seule finit par pleurer. Pendant la péroraison elle n'enleva pas son mouchoir de ses yeux. Sa mère non plus ne manqua point de sentir l'acuité des paroles; mais chez elle la réaction fut différente. Elle serrait les lèvres, redressait la tête et tremblait. Les membres du cortège avaient l'expression acquise de résignation avec laquelle ils dormaient toujours à l'église. Quant à « Petit Mads », la pensée ne l'effleurait certainement pas qu'il avait été dit autre chose que ce pour quoi on avait payé.

Je ne pus m'empêcher de penser à quel point le doyen dans sa grande faiblesse avait le pouvoir de dégeler les cœurs endurcis. Et pourtant il n'était pas ce qu'on appelle un bon orateur. Généralement il mettait longtemps à s'échauffer et certaines fois il n'y arrivait pas du tout. Lorsqu'il y parvenait, il était comme métamorphosé, mais ce n'était pas de la même façon que le vicaire. Tout le prestige sacerdotal dont il aimait à s'entourer dans la vie quotidienne disparaissait complètement; il ne restait plus que l'être humain, un pauvre et humble pécheur, nu devant son Sauveur.

Il y avait pourtant dans l'église deux oreilles attentives aux paroles du vicaire Berthelsen, ainsi que deux yeux grands ouverts où se reflétait dans toute sa plendeur sa figure auréolée de lumière. Mademoiselle Rebecca s'était cachée sur un des bancs les plus éloignés. Elle était entrée au milieu du premier hymne et, en dehors du vicaire, j'étais certainement le seul à connaître sa présence.

Je ne pouvais détacher mes regards de son visage. Il était pâle et semblait plus grand que d'habitude, avec ses traits tendus, comme tirés, mais en même temps il était transfiguré. C'était la même expression que je lui avais vue dans la tonnelle, le jour où elle avait parlé à son père en termes peu mesurés et avait

fini par s'en aller dans un accès de pleurs. Sa nature me semblait avoir subi une transformation complète. Son bel équilibre plein de sérénité avait disparu. Elle était, aurait-on pu dire, en proie à une sorte d'ensorcellement, qui prenait le chemin de devenir une mauvaise et douloureuse obsession.

Lorsque je me tournai de nouveau vers le vicaire, debout devant l'autel dans un rayonnement de lumière, tel un Christ ressuscité, un doute me saisit. Je me demandai si le zèle avec lequel, au nom du christianisme, il plaidait la cause de la charité, ne reposait pas sur une illusion. Le feu qui brûlait dans ses yeux noirs et enflammait sa langue était-il uniquement allumé par le soleil céleste, ou ne l'était-il pas — à son insu — par l'infernal brasier de la chair et des désirs ? Mais je n'en dirai pas plus long ici. J'aurai d'autres occasions de revenir à ce jeu mystérieux entre les extases célestes et les terrestres voluptés.

Au repas de noce qui suivit, les gens affluèrent de près et de loin, comme toujours, de sorte qu'à la fin on pouvait à peine respirer dans les deux petites pièces basses de plafond chez les parents de la mariée. Heureusement, le temps était si beau qu'il permettait de sortir entre les services.

Le bal eut lieu dans la grange du fermier voisin; mais comme il faisait une chaleur étouffante, les jeunes s'en allèrent dans un pré situé derrière la maison. Frants, le vieux violoneux, et son pauvre fils « Kresten l'innocent », fournirent la musique, et c'était bien misérable; assis sur la barrière, ils raclaient des cordes en somnolant. La danse allait bon train, pleine d'animation, dans la claire nuit d'été.

Grethe était obligée de danser, bien qu'elle n'en eût guère envie. A la table de noce elle avait été aussi raide qu'une poupée de bois. J'avais remarqué qu'elle avalait avec peine, ne fût-ce que de petits morceaux. Ensuite elle était restée assise, sa main dans celle de Mads, mais on voyait bien qu'elle ne le faisait pas de bon cœur. C'était Mads qui avec son plus large sourire s'était emparé de la main de Grethe, comme d'une propriété légitime, et la jeune mariée avait dû penser qu'elle n'avait plus le droit de la lui refuser.

Pendant le bal Mads ne put pas la laisser tranquille, bien

qu'il fût beaucoup plus petit qu'elle et par-dessus le marché médiocre danseur. Les autres jeunes gars aussi se battirent pour danser avec elle. C'était un point d'honneur à leurs yeux qu'elle finît en sueur sa vie de jeune fille.

Scottishs, bourrées françaises et contredanses se succédaient sans arrêt. On aurait dit que le manque d'entrain de Grethe les aguichait. Un garçon ne l'avait pas plus tôt lâchée qu'un autre recommençait. Et « non » était un mot qu'elle n'avait pas le droit de prononcer ce jour-là. A la fin elle eut l'air si exténuée et tourmentée que j'en devins inquiet: cela me rappelait l'histoire de la jeune fille noble du manoir de Kolding, qui dut danser de force jusqu'à ce que mort s'ensuivît.

Dans un coin du pré, où se trouvait une vieille souche de peuplier, était assis un jeune homme autour duquel s'étaient rassemblés en cercle un grand nombre d'auditeurs. Bien que n'ayant pas été invité, ce jeune homme avait reçu un excellent accueil. Il n'était pas du pays, et tout ce qu'on savait sur son compte se réduisait, à peu de chose près, au fait qu'il était étudiant, fils d'un juge cantonal du Vendsyssel, et qu'il logeait chez le cordonnier de Ramsbàk. Pour des raisons particulières je tairai son nom. Il avait passé là quelques semaines sans autre occupation que de se promener dans les champs et la forêt, une boîte de fer-blanc au dos, en ramassant des fleurs et des champignons. Il aimait aussi rendre visite aux gens et faire avec eux un brin de causette. Je n'ai jamais connu son pareil pour conter une histoire. C'est même devenu son métier. Il entrait partout où habitaient de vieilles personnes et il notait ce que celles-ci lui racontaient. Comme il était très jeune, avec des manières simples et modestes, on le recevait généralement bien. Il répétait ensuite à sa façon les histoires des vieux, et tout le monde se plaisait à l'écouter.

Après minuit la danse s'arrêta enfin pendant un moment. Quelques couples s'installèrent bruyamment dans une pièce, autour d'une table où l'on servait le café; d'autres s'assirent sur les barrières parce qu'ils préféraient être un peu tranquilles.

Le temps était parfaitement calme, et il faisait assez clair pour qu'on n'eût pas de peine à se reconnaître, mais assez sombre pour qu'un couple d'amoureux pût furtivement laisser errer les mains vers des endroits défendus. Il y avait de la lumière dans les pièces et, comme toutes les fenêtres étaient ouvertes, il était possible de voir du dehors l'intérieur de la maison. On avait l'impression de regarder dans un four incandescent. A la lueur des bougies, avec la poussière, la fumée du tabac et celle du fourneau, l'air devenait rouge comme du feu.

Je cherchai les mariés, mais ne les trouvai ni dehors ni dedans, alors je compris qu'ils s'étaient retirés chez eux pendant que j'avais écouté l'étudiant. Peu après, comme je m'éloignais derrière le pignon pour un besoin naturel, j'entendis un faible sanglot venant de la mansarde où Grethe avait sa chambre. Je reconnus facilement sa voix.

— Si seulement tu voulais être gentil pour moi, Mads, cntendis-je, alors, moi aussi je serais gentille pour toi, je te le promets.

— Mais bien sûr, Grethe. (C'était le bêlement joyeux de Mads.)

— Je sais bien que je n'ai pas été avec toi comme je le devais, continua Grethe, pleurant à fendre l'âme. Mais ça viendra, si tu es gentil pour moi, Mads.

Je ne me trouvais plus le droit d'écouter. D'ailleurs, quelques hommes s'approchaient en parlant à haute voix. Je partis.

La danse recommença. C'était une polka, et l'on sentait une ardeur nouvelle chez ceux qui étaient restés assis à l'écart sur les barrières, comme chez ceux qui avaient passé leur temps au buffet. Un gars du village était allé chercher son accordéon pour corser un peu la musique, ce qui augmenta l'entrain des danseurs. Evidemment il n'y avait plus de soHves contre lesquelles frapper du poing pendant la danse, et les pas ne résonnaient pas comme sur les vieux planchers des granges, au temps où pour bien les faire chanter sous les semelles on enfouissait des crânes dans l'argile du sol. Mais les plaisanteries et la gaieté ne manquèrent pas. Les bouches procuraient tout le bruit nécessaire. Les garçons hurlaient et chantaient, les filles riaient à gorge déployée, tandis que les jupes volaient comme des ailes de moulin.

Aucune danse n'animait alors la jeunesse comme la polka. Malheureusement il faut dire que souvent la gaieté dépassait les limites des convenances, car il arrivait aux garçons pendant une polka de porter les mains sur les filles d'une manière qui offensait la pudeur.

Au-dessus des prairies les brumes commençaient à tomber. Un bord de lune, aussi mince qu'une coquille d'œuf, se dessinait pâle contre le ciel du matin et annonçait l'aube.

Je m'assis sur la souche de peuplier, que l'étudiant avait occupée auparavant. Lui aussi s'était mis à danser de son mieux. Mais il avait des mouvements maladroits. Les filles se moquaient de lui, les garçons le poussaient sans pitié. Il n'en était d'ailleurs que plus ardent à tourner et à sauter.

Soudain retentit la cloche de l'égUse. Ceux qui dansaient ne l'entendirent pas immédiatement; mais au bout de quelques instants tous s'arrêtèrent. Nous nous regardâmes solennellement. Quelqu'un était mort cette nuit.

L'accordéon se tut. Le vieux Frants le violoneux et « Kresten l'innocent » continuèrent encore un bout de temps. Ayant somnolé comme d'habitude, ils n'avaient pas remarqué tout de suite que la danse avait cessé. A leur tour ils finirent par se taire. De derrière le pignon arriva en titubant, son pantalon lui pendant aux genoux, un vieillard qui chantait à la manière des ivrognes. Sinon tout aurait été silencieux.

La cloche de l'église continuait de sonner. Ceux qui étaient assis à l'intérieur de la maison se levèrent et sortirent. « Qui cela peut-il bien être ? » se demandait-on ; les personnes qui avaient des malades chez elles se préparaient à partir. Alors le fils du meunier surgit de la route, tout pâle, et cria : « Le doyen est mort ! »

Nous nous groupâmes autour de lui; mais il n'en savait pas plus long. A ce moment arriva quelqu'un qui était au courant. C'était Ovensen. Rentré de la fête vers minuit, il venait de se coucher quand on avait frappé à sa fenêtre. Un messager du presbytère le priait de se rendre tout de suite auprès du doyen, dont l'état avait subitement empiré. A son arrivée tout était déjà fini.

Une congestion pulmonaire avait enlevé le vieux prêtre. Il

allait assez bien le soir et avait dit à la bonne qui était venue éteindre la lumière de sa chambre qu'il se lèverait le lendemain. Quelques heures plus tard il sonnait; mademoiselle Rcbecca s'était précipitée chez lui, mais il avait déjà perdu l'usage de la parole.

QUAND j'arrivai le lendemain à midi à l'auberge du bois, ^ Ellen était encore couchée. Entendant que c'était moi, elle écarta un peu le volet; je pus voir que ses yeux étaient rouges de sommeil. Elle me dit qu'elle était malade et se plaignit de douleurs au ventre. Je lui racontai que le doyen était mort; mais elle ne répondit rien. Je demandai où était Martha, mais je n'obtins pas non plus de réponse. Elle continua de gémir et me pria de lui donner quelque chose pour la soulager. Je savais ce que cela signifiait et commençai par faire celui qui ne comprend pas. D'ailleurs je voyais bien qu'elle souffrait; comme elle ne cessait de supplier humblement et que j'avais justement ma poire à poudre, je lui en mis une bonne pincée dans un petit gobelet d'eau-de-vie. Cela calma ses douleurs: c'est un remède que je puis recommander chaudement contre les maux d'estomac. Après avoir bu, elle déclara qu'elle voulait dormir un peu. Elle remit le volet et je l'entendis se tourner dans le noir en gémissant beaucoup. Elle était devenue terriblement grosse depuis quelque temps et pouvait à peine bouger. Cela faisait pitié.

J'allai m'asseoir à l'ombre sur le seuil de la porte pour attendre Martha.

Il faisait de nouveau merveilleusement beau. Mais le soleil

me piquait les yeux et l'allégresse des centaines de voix d'alouettes sous le ciel résonnait dans mes oreilles comme un glas. J'étais encore tout bouleversé par les événements de la nuit et de la matinée, peut-être parce que je devinais les conséquences qu'aurait pour moi la mort du doyen; dans ma vie elle signifierait une fin et un départ.

Dans la matinée j'avais passé au presbytère pour voir une dernière fois mon supérieur au cœur généreux. Il reposait sur le drap blanc comme une statue de marbre, avec une sérénité confiante. J'eus la permission de mettre un petit bouquet de fleurs sur sa poitrine; et de toute mon âme je le remerciai de sa bonté paternelle et de cette compréhension qu'il m'avait témoignée, à moi pauvre homme, au temps de mes épreuves. Encore maintenant, je ne puis jamais penser à lui sans émotion. Il fijt un vrai chrétien, parce qu'il était très humain dans le mal comme dans le bien. Que Dieu ait son âme!

J'avais vu mademoiselle Rebecca. Et de nouveau elle m'avait profondément étonné. Elle, qui l'année précédente avait été devant le cercueil de sa mère l'image de la douleur noble et calme, semblait avoir perdu toute maîtrise de soi. Elle marchait de long en large dans la pièce. A la fin elle mit les bras autour de mon cou pour pleurer sur ma poitrine. Il avait toujours existé des rapports extraordinairement affectueux entre le doyen et sa fille.

Bien qu'elle ne pût ignorer les faiblesses de son père, ou peut-être même à cause de cela, mademoiselle Rebecca lui avait témoigné jusqu'à ses fiançailles un dévouement que maintes fois j'avais admiré. Elle était sa seule enfant, et les faits avaient prouvé qu'elle n'avait pas hérité seulement de son physique, mais d'une part plus grande de son âme inquiète et passionnée que la plupart des gens et certainement elle-même ne l'avaient supposé.

Des images de cette belle vie de famille au presbytère défilaient devant moi pendant que j'attendais, assis sur la pierre. Néanmoins je fus surtout absorbé toute la journée par des pensées sur mon propre avenir.

Je savais que mes ennemis, dont la forte main du doyen

avait jusqu'alors refréné les méchants soupçons, chercheraient maintenant pour de bon à me nuire. Mon collègue Mr. Ovensen, qui longtemps m'avait envié ce qu'il appelait en termes hypocritement flatteurs l'engouement du doyen, prendrait sa revanche. Je savais que lui et ses nombreux amis dans la paroisse n'auraient de cesse avant de m' avoir chassé de mon école et de la région d'une façon déshonorante.

J'avais beau prévoir, hélas! le besoin et la misère dans lesquels je tomberais, ce n'était ni la peur du scandale ni la crainte de n'avoir pas de quoi vivre qui me tourmentaient le plus. Mais je ne pouvais supporter la pensée de me séparer de Martha. Cette enfant faisait partie de ma vie. Les persécutions et les calomnies venimeuses que je m'étais attirées à cause de mes relations avec elle la rendaient encore plus chère à mon cœur. Je reconnais moi-même ce que mon sentiment avait d'exceptionnel: mais je ne pouvais pas écarter l'impression qu'un peu de cette enfant m'appartenait, qu'elle serait quelque chose de moi qui resterait sur terre quand je m'en irais, ce qui, je l'espérais, ne tarderait pas. Selon mes humbles facultés et les misérables circonstances, j'avais essayé de déposer en son âme un héritage spirituel qui pût lui être un modeste soutien dans la vie. Ah! personne ne savait mieux que moi-même combien mon dessein avait jusque-là mal réussi. Cependant le chagrin qu'elle me causait m'attachait plus fortement à elle, et je ne pouvais m'empêcher d'espérer. Martha était si jeune. Elle n'avait pas encore ouvert les yeux au côté sérieux de la vie.

Comme j'étais plongé dans ces pensées, je la vis sortir du bois avec un fagot de branches sur le dos. Elle avait beaucoup grandi cet été-là. Sa jupe, qui n'arrivait guère au-dessous des genoux, découvrait ses jambes nues. Elle marchait lentement et à chaque instant regardait derrière elle d'un air étrangement absorbé. A un moment elle s'écarta même un peu du sentier et tendit le cou pour voir au loin sur la grand-route. Dès qu'elle m'aperçut, elle se hâta davantage. Très essoufflée, elle arriva en courant et jeta d'un seul coup son fagot au pied du mur. Ce n'étaient que des branchettes à moitié pourries. Jamais Martha ne se chargeait trop.

— Le doyen est mort, dis-je.

Elle ne répondit rien. Ayant sans doute à peine entendu, elle regarda de nouveau derrière elle par-dessus son épaule.

— As-tu rencontré quelqu'un dans le bois? lui demandai-je alors.

— Oui, un homme qui passait.

— Qui était-ce?

— Je ne le connais pas.

— A-t-il causé avec toi?

— Non!

Je sentis qu'elle ne disait pas la vérité et le lui reprochai.

— Que t' a-t-il raconté? demandai-je.

— Il m'a demandé le chemin du lac.

— Il ne t'a pas demandé autre chose?

Elle répéta non et se mit à rire d'une manière qui me fit comprendre qu'elle voyait un sous-entendu dans ma question. Hélas! Telle était Martha dans toute son innocence. Son imagination avait été souillée par les conversations grivoises qu'elle avait entendues chez elle depuis son enfance. Elle croyait saisir dans chaque mot une allusion inconvenante.

— Il ne faut pas aller trop loin dans les bois, Martha, dis-je. Rappelle-toi que tu es une grande fille. Il pourrait t' arriver malheur.

Elle resta un instant immobile et me regarda en cUgnant des yeux. On aurait dit qu'il y avait quelque chose d'émoustillant pour elle dans la crainte que je venais d'exprimer. Puis elle se mit à rire de nouveau à gorge déployée et rentra chez elle.

Tout en étant heureux de voir une lueur de l'ancienne gaieté sur son visage, qui depuis si longtemps était assombri, j'éprouvai une certaine inquiétude. Pendant la période qui suivit, je l'observai avec une attention aiguë, et je crus pouvoir remarquer un changement dans ses manières. Il lui était certainement arrivé quelque chose dans les bois. Sa torpeur mélancolique s'était soudain dissipée. Une vivacité d'écureuil l'animait de nouveau. Elle écoutait le bruit de chaque pas sur le pont; et lorsqu'elle était plongée dans ses propres pensées, un sourire étrange errait parfois sur ses lèvres.

Je me promis de la surveiller.

Pour mes propres affaires, il en advint comme je m'y atten-

dais. A peine le doyen reposait-il sous terre que mes ennemis me cernèrent de tous côtés et travaillèrent avec succès à ma perte. Même au presbytère on ouvrit l'oreille à leurs calomnies éhontées. Dans le vicaire je n'avais jamais eu un ami; quant à mademoiselle Rebecca, elle changea d'attitude envers moi et me témoigna une froideur blessante. Le jour même de l'enterrement, elle me peina en laissant ma couronne par terre au milieu d'objets de rebut, tandis que celle d'Ovensen avait le privilège d'orner le cercueil.

Du vicaire Berthelsen et de mademoiselle Rebecca je vais citer quelques petits traits, qui éclairent leurs rapports d'une façon toute particulière.

Quelques jours après l'enterrement, je vins un soir au presbytère pour une inscription dans le registre de la paroisse. Le vicaire, qui maintenant avait assumé toutes les fonctions pastorales, n'était pas là. J'appris à la cuisine qu'il était allé avec mademoiselle Rebecca porter des fleurs fraîches sur la tombe du doyen, et après avoir attendu un moment dans le bureau, je me rendis au-devant d'eux.

Le cimetière côtoyait le jardin du presbytère. La tombe du doyen et de la doyenne se trouvait à une petite distance de la barrière par laquelle on y accédait.

Je vis les amoureux debout, s'enlaçant la taille. Ils étaient silencieux, comme plongés dans la prière et la méditation. Mademoiselle Rebecca appuyait la tête sur l'épaule du vicaire; elle tenait à la main une couronne fanée.

J'avais déjà entendu parler de la vénération presque morbide qu'elle vouait à la mémoire de son père, je savais que, depuis l'enterrement, elle venait plusieurs fois par jour avec son fiancé se recueillir devant la tombe, qu'elle entretenait le plus soigneusement du monde. Sans doute avait-elle des remords, maintenant que son père n'était plus là, de ce que les rapports entre eux n'eussent pas été dans les derniers temps, à cause de ses fiançailles, aussi bons qu'ils auraient pu l'être.

Aucun des deux amoureux ne m'avait vu; comme je ne voulais pas les déranger, je revins sur mes pas et regagnai le jardin. Je m'assis dans la tonnelle de jasmin pour attendre leur retour.

Peu après ils arrivèrent lentement, bras dessus bras dessous,

par l'allée du cimetière. Malgré sa robe noire, dont la garniture de jais prenait des tons dorés aux rayons du soleil couchant, et sa démarche un peu alanguie, mademoiselle Rebecca paraissait plus belle, plus débordante de vie que jamais. Son cou long et blanc, qui selon la coutume de l'époque était découvert jusqu'à la poitrine, et ses abondants cheveux blonds, qui tombaient en boucles libres sur ses épaules, éclairaient son deuil avec une force et une plénitude que rien n'avait affaiblies.

J'allais me lever pour marcher à leur rencontre, quand ils s'arrêtèrent. Toujours sans me voir, ils restèrent debout près de la barrière dans un tendre enlacement. Mademoiselle Rebecca avait mis le bras autour du cou de son fiancé et sa main reposait contre la nuque de celui-ci. Je me demandai si je ne devais pas toussoter pour révéler ma présence. Mais c'était trop tard. Déjà un long baiser avait joint leurs lèvres.

Ils restèrent ainsi un grand moment, étroitement enlacés, se fixant dans les yeux et s'embrassant tour à tour. Leurs regards devenaient de plus en plus brûlants, leurs caresses si intenses qu'à la fin je me détournai pour ne plus les voir.

Quand ils se lâchèrent, ils étaient tous les deux très pâles; aussi restai-je invisible dans la tonnelle jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés.

Chaque fois que je vins ensuite au presbytère, j'eus l'impression d'être importun aux fiancés, qui sous leur toit pouvaient maintenant jouir de la même liberté d'allure qu'ils avaient dû jusque-là chercher dans de longues promenades ou excursions. On aurait plutôt songé en les voyant ensemble à un couple de jeunes mariés qu'à des fiancés. Le vicaire s'était installé comme chez lui dans le bureau du doyen, où une porte donnant sur le salon restait toujours ouverte, de sorte qu'il était facile de constater qu'ils allaient librement de l'un à l'autre. Le soir dont je parle, pendant que j'étais assis dans le bureau et que le vicaire notait mon inscription dans le registre paroissial, mademoiselle Rebecca, sortant du salon, vint se placer à côté de lui. Insoucieuse de ma présence, oui, vraiment, d'un geste machinal, elle se mit à lui caresser doucement les cheveux, tout en suivant d'un œil plein d'amour les mouvements de sa plume.

Il y avait en tout cela quelque chose qui réveilla en mon

âme un souvenir. Moi aussi je m'étais uni un jour près d'un lit mortuaire à celle qui m'était chère. Moi aussi j'avais senti le désir de l'amour s'épanouir sous l'influence de l'horreur qu'inspire la mort. Je comprenais donc bien ce bonheur langoureux qui, trouvant un aliment au cimetière, était avivé par le deuil et les remords.

Malgré tout, je ne crois pas qu'ils aient abusé de leur liberté, franchi les limites qu'ont étabhes la loi et la coutume; mais ils s'en approchaient le plus possible.

Ils n'étaient d'ailleurs pas seuls au presbytère. Une nièce du doyen, une jeune adolescente qui ressemblait physiquement à mademoiselle Rebecca comme une sœur cadette, séjournait là depuis l'enterrement et devait y rester jusqu'au jour où une parente plus âgée, qui était tombée malade, viendrait la remplacer. Cette organisation n'avait été combinée que pour le qu'endira-t-on, car la jeune fille ne pouvait guère servir de véritable sauvegarde à l'honneur du presbytère. Traitée comme une enfant par mademoiselle Rebecca, elle était elle-même visiblement éprise à la fois de sa cousine et du fiancé, ou plutôt de leur grand amour. Elle rougissait jusqu'au front chaque fois que le vicaire lui adressait la parole, et la joie inondait ses yeux bleu pâle, si seulement mademoiselle Rebecca lui tapotait la joue.

La vieille tante qui devait la remplacer fit son apparition un beau jour et mit fin à cette idylle en plein deuil. Sans doute avait-elle deviné les dangers qui menaçaient le jeune couple; ou peut-être les fiancés avaient-ils senti eux-mêmes que la tentation de lâcher complètement les rênes à leur passion pourrait devenir trop forte. En tout cas, mademoiselle Rebecca consentit à partir en voyage, jusqu'à ce que l'année de deuil fût écoulée et que le mariage pût avoir lieu.

E reviens maintenant à l'histoire de Martha. Volontiers je me serais attardé encore un moment sur la première et joyeuse période de sa jeunesse, avant que les sombres flots de la mélancolie eussent envahi son âme, et j'aurais aimé peindre par écrit cette jolie vie de rêve, ces visions enchanteresses, dont je voyais passer le reflet doré dans ses yeux, comme le clair de lune sur un étang des bois. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la période de chagrin qui suivit, lorsqu'elle se réveilla et devint lucide; sur le tourment qui rongea son cœur quand, sortant de ses rêves heureux de douces caresses, de mots tendres et d'affectueuses pressions de mains, elle se trouva entre les rudes poings de Jesper, presque étourdie par une haleine qui sentait le tabac grossier. Il y aurait également beaucoup à raconter sur l'instant où la pauvre fille comprit que les portes du royaume magique de l'amour lui seraient toujours fermées, qu'elle n'apprendrait jamais à connaître les plus hautes joies de la vie.

Mais je n'ose pas m'attarder davantage sur ce sujet, il est temps de passer au terrible événement qui fait encore trembler ma main et se contracter mon cœur, au destin qui dirigea une flèche mortelle contre cette tourterelle sauvage, qu'avec beaucoup de crainte, mais aussi beaucoup d'espoir secret j'avais vue s'emplumer peu à peu.

Un après-midi, en arrivant à T auberge, je la trouvai seule. Elle se tenait en face d'un petit miroir, qui était accroché au montant de la fenêtre, et peignait ses longs cheveux roux. Bien qu'elle n'eût sur sa chemise qu'un petit jupon, elle n'éprouva aucune gêne devant moi, car elle me considérait à moitié comme un père. Je m'assis et causai avec elle, pendant qu'elle achevait sa toilette. Sa mère, qui venait de temps en temps dans la cuisine, était en train de traire la vache.

C'était par un temps limpide et vers la fin de la journée. Le soleil éclairait déjà le plancher jusqu'au fond de la pièce. Pour ne pas être vue de quelque étranger, Martha s'écartait de la fenêtre chaque fois qu'elle entendait sur le pont un bruit de pas ou le roulement d'une voiture. Et elle était souvent dérangée. Il y avait en effet ce jour-là une fête de chasseurs dans une clairière en contre-bas de la grande forêt, et des voitures transportant des gens en habits du dimanche passaient presque sans arrêt.

Les clients habituels du soir faisaient faux bond à l'auberge. Après mûre délibération, ils avaient décidé avec un parfait accord de chercher à battre monnaie à l'occasion de cette fête patriotique, qui comportait toute une série de divertissements populaires. Le vieux Frants, le joueur de violon, et son fils s'étaient fait engager dans la tente du bal. Lars-le-borgne et Anders l'Homme-au-chaland avaient loué en association une escarpolette pour dames; Zacharias-le-tisserand et Morten-le-chasseur une tente-brasserie, tandis que Sœren, le tailleur de pierre un peu obtus, dont les facultés ne pouvaient atteindre la grande spéculation, s'était simplement procuré une caisse de cigares, qu'il projetait de vendre au détail. Ils auraient tous voulu qu'EUen prît avec sa fille un débit de sucres d'orge et de bâtons de cannelle, mais je m'y étais fermement opposé. Martha devait se rendre à la fête en compagnie de son fiancé, qui allait venir la chercher.

Si elle se faisait belle, ce n'était cependant pas pour Jesper. Chaque fois que je prononçais ce nom, une ombre passait sur son visage. C'était un autre, un étranger, qui avait conquis son cœur et donnait à ses yeux leur curieuse lueur vacillante. Elle avait depuis quelque temps une attitude un peu mystérieuse, et il lui arrivait parfois, si on la contrariait, d'entrer dans de vraies

crises de colère. Elle était surtout mauvaise avec Jesper. Un soir où il avait voulu la prendre de force sur ses genoux, elle l'avait mordu fortement à la joue.

J'essayai comme toujours de lui poser des questions pour dépister son secret; mais cette fois-ci je ne pus rien tirer d'elle. Elle jouait la naïve et me répondait avec le dos, alors que je l'interrogeais avec la bouche. Je sondai la mère, pensant qu'elle savait peut-être quelque chose: elle me parla d'un jeune homme qui avait « traîné ici tout un après-midi devant une tasse de café » ; mais je ne pus obtenir d'elle aucun renseignement réel, aucune explication tenant debout.

Je pensais avec inquiétude à ce qui arriverait si Jesper surprenait un jour Martha avec un étranger. Je savais que la nuit il se tenait souvent aux aguets dans le voisinage de l'auberge, muni d'un gourdin.

Martha sortit d'un tiroir de commode du linge propre, des bas, un mouchoir, en même temps qu'un ruban de velours noir auquel était suspendu un médaillon d'ambre, puis elle porta le tout sur une chaise près du miroir. Et bientôt elle fut absorbée par sa toilette. Sans le savoir elle fredonnait une chanson, tout en attachant ses cheveux, en nouant ses jarretières et en laçant ses souliers.

Un jeune homme s'en allait dans les bois, Sourire aux lèvres, regard en joie.

Soudain elle se rappela qu'il y avait aussi dans le tiroir les anciennes boucles d'oreilles d'argent de sa mère. N'ayant mis qu'un seul bas, elle s'approcha clopin-clopant de la commode pour les essayer. Elle se tourna et se retourna devant le miroir, après quoi elle eut un petit signe de tête satisfait.

Une jeune fille s'approcha Timidement, les yeux baissés.

Il y avait dans ces bouts de chanson quelque chose qui attira mon attention. D'où les tenait-elle? Ce n'était aucune des chansons paysannes habituelles. Cependant j'avais l'impression de connaître les paroles.

La vague glissait doucement Vers sa demeure estivale, la forêt.

Cachée parfois derrière un buisson, La jeune fille se retournait et riait.

Ainsi finissait la chanson, qui parlait d'un couple de jeunes amoureux dans un bois; et tout à coup je me rappelai oii je l'avais entendue auparavant. C'était l'étudiant étranger, le jeune conteur, qui l'avait chantée la nuit des noces de Grethe. Je me souvins que j'avais pensé alors qu'il devait l'aimer beaucoup, car, pendant qu'il la chantait, une expression frappante d'espièglerie animait son visage, habituellement si impassible et sérieux.

L'idée me vint brusquement, avec une tendre crainte toute particulière, que c'était peut-être pour lui que Martha était en train de se parer, comme une nouvelle épousée pour son mari. Le jeune monsieur se promenait oisif dans le pays. Quoi de plus vraisemblable qu'ils se fussent rencontrés?

Martha avait enfin passé sa robe. Après avoir emporté la cuvette et le peigne, elle mit un peu d'ordre dans la pièce, mais à chaque instant elle s'approchait du miroir, se tournant de tous les côtés pour se voir aussi de dos.

Un poids douloureux m'oppressait. Je sentais que je devais intervenir, mais comment? Ah! je ne comprenais que trop bien ses aspirations. Je lui avais si souvent au fond du cœur pardonné sa révolte contre le genre d'amour que lui avaient imposé les vieux amis qui s'étaient arrogé sur elle un droit de tutelle. Et cependant! Un sombre pressentiment me faisait frémir. Il me disait tout bas que sa vie était en jeu.

Il me sembla que j'avais le devoir de l'avertir. Je lui appris sans ambages que Jesper la surveillait et je l'engageai à se méfier, car il pourrait faire un malheur.

Elle m'écouta en silence. De nouveau une ombre traversa son visage, qui était devenu très pâle. J'éprouvai un véritable malaise. Je ne sais pourquoi, mais j'avais l'impression que la mort planait dans l'air et l'inquiétude s'empara de moi.

Me levant de ma chaise, je m'approchai d'elle. Je la saisis fermement par le poignet et la regardai en plein dans les yeux.

— Qui as-tu rencontré dans les bois il y a quelques jours ? dcmandai-je.

Elle essaya de se dégager.

— Cela ne regarde personne. Lâche-moi !

Mais je la retins ferme, bien que cela me fût pénible.

— Martha! dis-je. Prends garde! Ne nous précipite pas dans le malheur. Qu'est-ce que tu manigances?

— Lâche-moi ! cria-t-elle. Lâche-moi, je te le répète ! Ou je mords !

Je reculai en chancelant, épouvanté par elle. Dans sa rage elle s'était recroquevillée et tapait du pied comme un enfant qui ne peut pas crier. Son regard lançait des éclairs. Je compris à ce moment le surnom de « fille du diable roux » que lui avaient donné les gens, à cause de son père.

Au même instant des pas se firent entendre dehors et la haute silhouette de Jesper apparut quelques secondes plus tard à la porte. Il était vêtu de ses habits du dimanche, avec un foulard rouge autour du cou et un chapeau à large ganse. Il avait dû remarquer qu'il s'était passé quelque chose entre Martha et moi, car il s'attarda au seuil de la pièce d'une façon désagréable, en promenant vivement des regards méfiants sur nous.

— Je viens à un mauvais moment, dit-il avec un sourire méchant.

— Que racontes-tu? lui répondis-je tranquillement. Martha t'attendait. Tu vois bien qu'elle est prête.

Martha finissait par être effrayée elle-même de la physionomie du jeune homme. Elle se hâta de traverser la pièce pour aller prendre le mouchoir qu'elle avait laissé sur une chaise et dit:

— Oui, pourquoi viens-tu si tard, Jesper? Partons tout de suite !

Ce n'avait pas été mon dessein de les accompagner à la fête. Mais je compris qu'en y allant je pourrais me rendre compte si mon hypothèse au sujet de l'étudiant était exacte; dans ce cas il y serait et je trouverais peut-être moyen de l'avertir, lui aussi. Je laissai cependant les deux autres partir en avant, et il faisait à moitié sombre déjà quand j'arrivai sur les lieux.

Une masse de gens s'y étaient rassemblés. Ce genre de fêtes était alors nouveau; d'ailleurs, elles ressemblaient assez aux

anciennes foires-de-sources^, qui maintenant ont disparu. C'étaient les invalides de guerre, avec leurs orgues de Barbarie, qui présentaient le spectacle le plus curieux. On avait fait de grands préparatifs pour l'éclairage au moyen de lampions multicolores. Il y avait des montreurs d'ours, des chanteuses, des graveurs de cachets, des lanceurs de disques et beaucoup d'autres divertissements analogues, comme on en voit dans les villages les jours de foire.

Je trouvai Martha et Jesper en plein air à une table de la brasserie de Zacharias, et il apparut que mes pressentiments étaient justes. D'une table assez voisine l'étudiant, assis tout seul, contemplait Martha avec des yeux énamourés. A la lueur d'un des lampions qui étaient suspendus dans les arbres, je voyais nettement à la fois son visage et celui de la jeune fille, bien que, pour rester inaperçu, je me fusse placé à une assez bonne distance d'eux.

Les yeux de Martha aussi étaient grands ouverts et rêveurs. Elle ne le fixait jamais en face, encore moins répondait-elle aux petits signes de tête par lesquels il essayait de capter son regard ; mais il y avait dans sa physionomie quelque chose qui disait au jeune homme qu'elle pensait à lui et à lui seul. Toutes ses aspirations cachées, tout son monde secret de rêves s'y reflétaient. Non comme un mirage créé par la magie de l'amour, mais comme une vivante réaUté, une tentation toute proche.

J'avais le cœur serré d'angoisse à l'idée que Jesper pourrait remarquer combien elle était loin de lui et chercher la cause de sa distraction. Heureusement la vue du garçon était déjà bien absorbée par son gloria. Il avait trouvé quelques camarades avec qui partager une bouteille d'eau-de-vie. Tous avaient de fortes voix et à chaque instant ils trinquaient ensemble en s' adressant de prolixes déclarations d'amitié.

Au sujet de l'étudiant, je ferai remarquer seulement qu'il ressemblait plutôt à un enfant ou à une jouvencelle en habits masculins qu'à un homme. Il ne devait pas avoir plus de dix-sept ou dix-huit ans et il était de stature fluette, n'ayant que la peau

I. Foires tenues près d'une source miraculeuse et qui ressemblaient un peu aux pardons bretons.

sur les os. Sur son nez aigu îl portait un binocle à la nouvelle mode, au lieu de lunettes. Son cou long et mince, son menton étroit et son grand nez lui donnaient au peu l'air d'un oiseau. Sous le menton la pomme d'Adam saillait comme un petit jabot.

Joli garçon, il ne l'était vraiment pas. Mais le regard si plein de secrète tendresse, si perdu dans la contemplation, qu'il posait sur Martha derrière les verres du binocle, la passion qui couvait dans ses yeux et colorait ses joues d'une rougeur virginale, tout cela, pour moi du moins, imprégnait sa personne d'une beauté particulière très émouvante. De temps en temps une expression anxieuse apparaissait sur son visage, ses lèvres remuaient fébrilement, et il raffermissait son pince-nez d'un geste vigoureux, comme s'il avait essayé avec énergie, mais en vain, de s'arracher à ses mélancoliques rêveries.

Je me représentais nettement comment tout s'était passé. Je voyais l'étudiant arrivant à travers bois, une boîte d'herborisateur au dos, le jour où Martha et lui s'étaient rencontrés pour la première fois. Libre et joyeux voyageur, peut-être avec une chanson sur les lèvres, il s'en allait le long du sentier quand soudain, au milieu de la solitude muette du grand bois sombre, il s'était trouvé devant une jeune fille moitié enfant moitié femme, pauvre, nu-pieds, nu-tête, mais belle et séduisante dans toute sa misère. Comme le sang lui était monté aux joues à cet instant! Comme son cœur avait battu!... Ah! je devinais tout d'après ma propre expérience! Moi aussi, j'avais traversé cette verte pénombre alors que j'étais un jeune homme à l'âme libre, devant qui s'ouvrait le monde entier, sans pressentir que je devais rencontrer une aventure romanesque sur mon chemin. Elle se présenterait sous la forme d'une femme, qui me prendrait au piège et dirait : « Tu n'iras pas plus loin ! »

J'avais laissé mes pensées prendre leur essor, et lorsque je revins à la réalité, l'étudiant et Martha avaient disparu. Jesper et ses camarades aussi s'étaient levés. Ils se tenaient à une petite distance des tables, la main sur l'épaule les uns des autres, échangeant de ces plaisanteries qui, entre compagnons un peu éméchés, finissent très souvent par de vraies batailles.

Je ne voyais toujours pas Martha; je compris qu'elle et l'étudiant avaient profité de l'occasion pour se réunir. Je me

rappelle que je tremblai d'angoisse. Que se passerait-il si Jesper s'apercevait de leur disparition?

Convaincu qu'ils n'oseraient pas trop s'éloigner ni rester trop longtemps absents, je me mis à les chercher sous les arbres du voisinage. Il y avait là un sentier où l'on pouvait se tenir sans être vu des gens de la fête et, malgré le bruit, je perçus des voix qui sortaient du fourré. L'une était celle de l'étudiant, dont on reconnaissait facilement l'accent, et c'était lui qui parlait le plus. Mais je pus aussi entendre Martha. Je me postai derrière un tronc et saisis quelques bribes de leur entretien, tandis qu'ils passaient lentement dans mon voisinage, avec de fréquents arrêts.

— Pourquoi êtes-vous si taciturne aujourd'hui? demandat-il. Pourquoi êtes-vous si grave?

— Je ne suis pas grave, répondit-elle.

— Mais toujours pensive. Pourquoi?

— On peut bien l'être, lorsqu'on n'a guère de raisons pour se réjouir.

— Vous ne parlez pas sérieusement. Qui pourrait avoir le cœur de vous contrarier ? Je crois plutôt que tous les jeunes gens du pays sont amoureux de vous. Cela n'aurait rien d'étonnant. Je le comprends fort bien.

— Non, vous ne pensez pas ce que vous dites.

— Je ne le pense que trop. Savez-vous à quoi je songe souvent?

— Non.

— Vous avez dû entendre raconter un soir cette histoire... vous savez, il s'agit de petites filles qui sont nées au clair de lune sous une feuille d'herbe-aux-chapeaux. On m'a dit qu'une fois grandes, lorsqu'elles sont changées en sylphides et qu'elles ont le droit de porter les cheveux longs, leur trisaïeule, l'ondine du marais, leur fait cadeau d'un gland contenant un philtre magique. Dès qu'elles entendent les pas d'un voyageur dans les bois, elles se tiennent aux aguets et — pan! — il est comme envoûté. Dites-moi, n'aviez-vous pas sur vous un philtre magique, le jour où nous nous sommes rencontrés?

Ils se rapprochaient de moi, et je pus entendre Martha rire sans bien comprendre.

— Il me revient à l'esprit, poursuivit l'étudiant, que j'avais

senti un doigt invisible frôlc^r mes paupières. Vous êtes certainement une petite sorcière, Martha. Votre demeure ne se trouvet-elle pas dans le domaine des feux follets? Je suis sûr que ce sont vos cheveux que j'ai vus briller un soir sur le marais comme une flamme dansante. Qu'auriez- vous dit, si ce soir-là je vous avais punie de vos sortilèges en vous enlevant? C'est très dangereux pour les jeunes et belles sylphides de s'en aller seules dans les bois. N'avez-vous pas eu peur de moi ? Et si je vous avais embrassée ?

Martha rit de nouveau, mais cette fois en comprenant.

— Alors je vous aurais donné un coup de pied, dit-elle.

— Et si je vous embrassais maintenant?

Du coup je toussotai. Je ne pouvais les laisser continuer. Une telle angoisse s'était emparée de moi. Je les entendis s'arrêter, puis s'éloigner vivement en silence.

A ce moment j'eus des regrets. Pourquoi avais-je troublé leur bonheur? J'avais éprouvé comme un doux vertige pendant qu'ils passaient devant moi ; mais aussi une peur, un effroi mortel, qui m'empêchait presque de respirer. Je savais ce qui était en jeu. Et même si nul autre que moi n'arrivait à connaître la vérité, c'est devant Dieu que je me sentais responsable.

Tout cela montrait qu'il était grand temps de les avertir. Quand je revins sur les lieux de la fête, je vis Jesper debout en face de Martha et la secouant fortement par les épaules. Il s'était aperçu de son absence et voulait savoir où elle était allée; bien qu'elle affirmât ne s'être éloignée que pour une raison légitime, il lui mettait le poing sous le nez et, emporté par la colère, menaçait de la battre. Je vis que le visage de Martha était devenu blanc comme un œuf. Peu après, malgré sa résistance, il la traîna sous la tente du bal, et je ne les vis plus.

E revins chez moi vers le matin, mais l'inquiétude que m'inspirait le destin de Martha me tint éveillé. Au bout d'une heure, je me relevai et retournai dans le bois.

Le jour commençait à poindre. Sur les prairies flottait une vapeur légère, qui çà et là se suspendait à un buisson isolé et l'enveloppait comme une toile d'araignée. Haut dans le ciel volaient de joyeuses alouettes matinales, et du bois sortaient de grandes troupes de corbeaux au vol lourd, criant de leur voix rauque: « Croax! Croax! » tout en se répandant sur la campagne.

Soudain les joyeuses alouettes se turent. Comme des points noirs, elles descendirent à travers les airs avec la rapidité de l'éclair et disparurent dans les champs.

Un milan planait au-dessus des collines. Déployant de larges ailes, il avançait tranquillement, sans se presser, mais cette lenteur laissait deviner le regard avide avec lequel il guettait son petit déjeuner. Il décrivait de grands cercles, se dirigeant vers le bois, puis revenant en arrière. Soudain, appuyé sur ses ailes, il s'arrêta, comme s'il avait aperçu quelque chose. Mais avec la même soudaineté il s'éleva d'un coup d'ailes vigoureux — semblable à un haussement d'épaules — et disparut en décrivant cette fois un arc majestueux au-dessus des cimes d'arbres.

Sur l'herbe se fit entendre comme un faible pépiement; puis la voix enrouée d'un corbeau retentit, et bientôt les alouettes remontèrent avec leurs chansons vers les nuages rosés du ciel.

Je me rappelle ce matin-là comme s'il datait d'aujourd'hui. Il est vrai qu'en pensée je l'ai revécu chaque jour des nombreuses années qui depuis se sont écoulées. Jamais je ne l'oublierai, tant que je conserverai la mémoire. Oui, je crois que même à mon dernier moment l'image du milan surgira dans mon souvenir, qu'il planera devant mon regard éteint comme le silencieux messager de la Mort.

J'arrivais presque au pont, quand j'aperçus une silhouette dans la prairie qui se trouvait de l'autre côté de la colline. C'était une silhouette féminine. Lentement elle se glissa par-dessus la haie du bois, avec l'air de chercher quelque chose. Bien qu'elle fût penchée en avant et rendue presque invisible pour moi par la vapeur flottant sur la prairie, je pus la reconnaître immédiatement à ses cheveux roux. C'était Martha.

Je restai stupéfait. D'oià sortait-elle? Et pourquoi était-elle seule? Elle ne m'avait pas vu. Je l'appelai, et instantanément elle s'arrêta, comme frappée par la foudre. Puis elle eut l'air égaré. Elle ne s'était évidemment pas rendu compte d'où venait le cri. Il se passa un bon moment avant que son œil me distinguât. Je ne suis même pas sûr qu'elle me reconnût. Mais elle se hâtait maintenant. Courant le long du sentier, elle trébucha dans sa hâte, roula par terre comme un lièvre blessé, puis se releva et fît en vacillant le dernier bout de chemin qui la séparait de la maison. Je la vis s'appuyer de la main contre le mur, tandis qu'elle faisait le tour du pignon pour entrer par la porte de la cuisine.

Mon cœur battait à se rompre. Etait-elle ivre? Ou était-ce de fatigue qu'elle chancelait ainsi ? La seconde hypothèse semblait la plus plausible. Mais avait-elle donc été poursuivie? Et en ce cas par qui? Par Jesper ou par l'étudiant? Elle avait visiblement perdu la tête.

Une voiture pleine de gens bruyants revenant de la fête sortit du bois. Ils agitèrent leurs chapeaux et crièrent hourra au passage. Quelques piétons se montrèrent aussi dans le sentier. Lorsqu'ils eurent tous disparu, je traversai le pont et arrivai à l'auberge, mais je trouvai les portes fermées. Je frappai à la

fenêtre de la chambre de Martha, mais elle n'ouvrit point et ne répondit pas non plus. Dans l'espoir d'éclaircir un peu l'afTaire, je me dirigeai vers la prairie d'où elle était venue. A cause de la rosée, je n'eus pas de mal à trouver l'empreinte de ses pas. Elle dessinait deux raies sombres à travers ce réseau de fils d'argent. Je pus la suivre le long de la haie jusqu'à un endroit où il y avait une tourbière. Là elle se perdit dans la vase brune, et je dus abandonner mes recherches.

J'étais si près de la fête que je percevais nettement la musique du bal. J'allai dans la tente où l'on dansait, mais je ne vis ni Jesper ni l'étudiant. La plupart des gens étaient partis. Le soleil était déjà haut dans le ciel, et je rentrai à mon tour chez moi.

Je pus encore moins dormir qu'auparavant. J'avais le cerveau comme engourdi et dans le corps de tels élancements, qu'il me fallut avoir recours à ma poudre de chasse pour trouver le sommeil. Tandis que je m'agitais sur mon lit dans l'inquiétude et le doute, une décision mûrit en moi. Je la mis à exécution l'après-midi même. L'école était fermée à cause de la moisson du seigle, aussi avais-je toute une journée à ma disposition.

J'allai chez le cordonnier de Ramsbaek, où logeait l'étudiant. Je voulais parler au jeune homme à cœur ouvert. Je voulais le mettre en garde contre Jesper et le prier de quitter le pays, à la fois pour sa propre sécurité et pour celle de Martha.

Je le trouvai assis au bord d'un fossé devant la maison et s'amusant avec une coccinelle, qu'il faisait grimper le long d'une tige, afin qu'elle priât Notre-Seigneur de nous accorder le beau temps. Il se rappelait m'avoir vu à la noce de « Petit Mads », me dit-il, et je compris qu'il avait entendu parler de mes écrits, car il me déclara que mon nom était connu dans le milieu littéraire. En somme, il fut très aimable et rit de bon cœur; j'en conclus aussitôt qu'il ne devait rien avoir de grave sur la conscience.

Je dois faire remarquer que je n'avais pas encore osé suivre l'appel des Muses, bien que j'en eusse assez souvent éprouvé la tentation. Mon activité d'écrivain se place à une époque postérieure de ma vie. Mais dans l'espoir d'augmenter mes si maigres ressources et peut-être d'aider Martha à faire un meilleur mariage, j'avais alors commencé la publication d'un journal de chasse, Diane. Malheureusement il cessa de paraître au bout de peu de

temps, faute d'un nombre suffisant d'abonnés (il n'y en avait que trente-quatre). Puis je fis la tentative d'un hebdomadaire humoristique, Le Paquet de tabac, avec lequel j'obtins un certain succès.

J'expliquai franchement à l'étudiant mes relations avec Martha et le priai de me dire ce qui s'était passé entre eux et à quel moment avait eu lieu leur dernier entretien au cours de la nuit passée.

Il me répondit sur-le-champ, avec une sincérité que je n'avais aucune raison de suspecter, qu'il ne l'avait pas revue depuis qu'elle avait été entraînée de force au bal par son fiancé. Ce spectacle l'affligeant trop, il était rentré chez lui, m'expliquat-il.

Je le crus sur parole. C'était donc Jesper qui s'était mal conduit envers Martha, comme d'ailleurs je l'avais supposé. Je décrivis à l'étudiant le genre d'homme qu'était le fiancé, j'ajoutai que sa vie serait en danger si Jesper le surprenait une fois avec Martha.

Du coup il eut vraiment peur. Il se leva d'un bond, pâle comme un linge, et se mit à tourner en rond dans la pièce oià nous étions assis. Il allait partir tout de suite, dit-il, de son plein gré. Il était venu ici à cause de la beauté du pays et parce qu'il avait entendu dire que beaucoup de vieux souvenirs survivaient parmi les habitants. Il ne niait point que Martha l'eût attiré au plus haut degré par son physique original et sa mystérieuse personnalité. Mais il n'avait pas envie de s'exposer à recevoir un mauvais coup. Il partirait donc le jour même.

Je le remerciai, et nous nous quittâmes.

Au crépuscule je me rendis à l'auberge. Martha, assise sur un banc à la fenêtre de la salle, le dos vers la porte, ne se retourna pas quand j'entrai. Les coudes sur le rebord, elle regardait dehors par les carreaux teintés des couleurs de l'arc-en-ciel, à travers lesquels la lumière rouge doré du soir ruisselait sur ses cheveux roux, qui avaient l'air d'avoir été teints avec du sang.

Quand j'eus demandé une goutte de café, elle alla dans la cuisine sans me regarder, et ne se montra plus avant l'arrivée de Lars-le-borgne, Sœren le tailleur de pierre et les autres clients du soir. Je m'étais installé sur le banc dans le coin de la porte.

« la place des pauvres », comme on l'appelait. Je m'y asseyais toujours pour boire mon café. Je voulais qu'on pût affirmer sans mentir que, tout en fréquentant l'auberge comme les autres, je ne prenais aucune part à leurs beuveries.

Je fus effrayé par l'aspect de Martha à son entrée dans la salle. Livide, elle tourna çà et là en vacillant d'une façon bizarre, comme une personne tirée d'un profond sommeil. Elle ne pouvait rester tranquille. A chaque instant elle allait dans la cuisine ou dans sa chambre, mais elle en sortait tout de suite et se plaçait loin de nous, aux endroits où il faisait le plus sombre. On aurait dit qu'elle fuyait notre société et pourtant n'osait pas être seule.

Sa mère était couchée ce jour-là. On l'entendait de temps en temps remuer derrière la porte close. Au milieu de la table des vieux était allumé un bout de chandelle dans un brûle-tout, et l'ombre de Lars-le-borgne grimpait vers les poutres du toit lorsqu'il agitait ses longs bras. Ils parlaient tous bruyamment. Même le taciturne Sœren, le tailleur de pierre, avait trouvé une langue. C'étaient leurs bénéfices de la fête qu'ils dépensaient en commun; comme le résultat n'avait pas répondu à leur attente, ils se plaignaient des organisateurs et projetaient de leur faire un procès. Ils tapaient sur la table, proférant d'abominables jurons et injures; c'était affreux de les entendre.

Martha, qui ne faisait qu'entrer et sortir sans pouvoir trouver le repos, s'assit enfin à côté de moi et me saisit la main d'une manière impressionnante. Je dissimulai ma surprise. Je n'avais pas le courage de l'interroger, craignant trop de connaître le sombre secret qu'elle portait en elle. Et cependant je ne pressentais pas encore toute l'épouvante du malheur.

Sa main était froide comme celle d'un cadavre et je pus constater à son haleine qu'elle n'avait pas mangé depuis longtemps. Elle frissonnait par moments, on aurait dit qu'elle avait la fièvre. Je lui demandai si elle était malade; elle me répondit que non, en posant la tête sur mon épaule comme pour dormir.

Dans son enfance elle avait l'habitude de se reposer de cette façon le soir, quand elle était fatiguée du bavardage des vieux. Elle ne l'avait pas fait depuis un certain nombre d'années, mais sa tête retrouva tout de suite l'ancienne place tranquille sous ma longue barbe, et elle tomba presque aussitôt dans un

sommeil agité. La fièvre continuait à la secouer. De temps en temps elle poussait de petits cris plaintifs, comme un jeune chien qui se tient devant une porte fermée et voudrait bien rentrer.

J'attendais l'arrivée de Jesper. Je la désirais et la redoutais à la fois; à son attitude envers Martha je devinerais probablement ce qui s'était passé entre eux. Mais il ne se montra pas de toute la soirée, et pour une bonne raison. Les vieux exprimèrent à plusieurs reprises leur étonnement de son absence, et je me rendis compte ensuite que Martha était sortie de la salle chaque fois qu'on avait parlé de son fiancé. Même pendant son sommeil le seul nom de Jesper la faisait tressaillir.

Pourtant je ne concevais pas encore de soupçon. Ce fut seulement le lendemain, en apprenant que Jesper avait disparu et que personne ne l'avait revu depuis la fête, qu'une terrible idée me traversa l'esprit. Je me dis avec épouvante que le diable était venu chercher son salaire, que l'enfer s'ouvrait pour recevoir la victime.

Je m'enfermai dans ma chambre et restai là pendant une demi-journée, l'esprit et les sens comme paralysés. Je n'avais pas le courage de me montrer aux gens du pays, par crainte de trahir mon désespoir. Le pis était que je n'osais même pas aller vers Martha dans sa grande détresse, tant je craignais un aveu qui pouvait m'obliger à devenir son dénonciateur. Je n'aurais jamais cru qu'un homme pût, sans en perdre la raison, souffrir ce que je souffris ce jour-là. Mais Dieu veillait sur ma misère et m'accorda le soutien de sa force spirituelle.

Cependant le cadavre de Jesper fut trouvé dans le bois sous un tas de feuilles mortes. On envoya chercher le docteur du district, qui, après examen, déclara que le jeune homme avait été étranglé. Il y avait encore des marques de doigts très nettes sur son cou. J'étais certain que les soupçons ne tarderaient pas à se porter sur Martha. Plusieurs personnes l'avaient vue à la fête avec l'étudiant, et en outre, il était bien avéré que les rapports entre elle et Jesper avaient toujours laissé à désirer.

Le lendemain matin, le procureur du canton arriva en voiture au village et s'installa chez le bailli.

Ne pouvant rester confiné plus longtemps, je me rendis à l'auberge du bois. Martha était encore couchée à mon arrivée.

mais j'avais l'habitude de venir bavarder avec elle dans sa petite chambre à côté de la salle.

Elle dormait profondément quand j'entrai. Je dus la secouer pour la réveiller. Elle devint aussitôt consciente, car un frisson lui traversa le corps. Elle voulut bondir hors du lit, mais n'en eut pas la force. Lourdement elle retomba sur son oreiller et se tourna vers le mur, les yeux fermés.

Je n'avais pas moins eu le temps de lire dans son regard. Et elle dans le mien. De nouveau je vis trembler son beau corps demi-nu. Elle avait compris que je savais tout.

— Martha, il faut te lever! dis-je.

Elle resta encore un moment sans bouger, le visage blême, les yeux sans vie et la bouche entrouverte, comme une morte. Puis elle s'assit lentement sur son séant, s'étira en un brusque sursaut et me regarda. Aucun mot ne sortit de ses lèvres. Mais quand nos yeux se rencontrèrent, l'aveu se lisait dans son regard figé d'effroi.

Je tombai à genoux au pied du lit, sans pouvoir retenir mes larmes. Martha, la tête dans ses mains, se balançait en avant et en arrière avec d'étranges pleurs secs, une sorte de petit gémissement que je n'avais jamais entendu auparavant et n'ai jamais entendu depuis chez un être humain.

— Pourquoi n'as-tu pas eu confiance en moi? dis-je. Cette affreuse chose ne serait peut-être pas arrivée.

— Est-ce que la Truie le sait? demanda-t-elle.

Elle avait été si habituée depuis l'enfance à désigner sa mère par ce vilain mot que même dans une circonstance pareille il lui vint tout naturellement à la bouche. Elle n'y voyait rien de mal. Ce fut d'un ton particulièrement émouvant qu'elle le prononça. En somme, c'était sa mère à qui elle pensait d'abord et qu'elle plaignait.

Je lui dis que sa mère ne savait rien encore, mais qu'on avait trouvé le cadavre de Jesper et que le procureur était arrivé au village.

— Hu-hu!

Cela sonnait à moitié comme le cri d'un hibou, à moitié comme les pleurs d'un enfant inconsolable.

Alors elle me demanda si je croyais que l'étudiant savait

quelque chose. Je lui annonçai qu'il était parti et ne reviendrait plus. Elle enleva un instant les mains de son visage et me regarda comme si elle ne me croyait pas. Puis elle se remit à pleurer et dit que tout lui était égal désormais.

Voici en résumé ce que je tirai d'elle au sujet de l'événement: pendant leur retour de la fcte, Jesper n'avait pas voulu la laisser tranquille; il avait fini par la culbuter pour en prendre à son aise avec elle, et une lutte en était résultée. Chose étrange, elle ne savait pas elle-même comment elle l'avait tué. Elle ne pouvait rien se rappeler. Même après l'avoir vu mort, elle n'avait pas compris tout de suite que c'était elle qui lui avait enlevé la vie. Aussi avait-elle laissé d'abord le cadavre visible. Mais plus tard elle était retournée le couvrir de feuilles.

Je venais de lui expliquer que, si elle était arrêtée, elle devrait chercher à se justifier devant ses juges en s'en tenant à la stricte vérité, quand j'entendis parler dans la salle. Je reconnus tout de suite la voix vigoureuse du procureur, puis celle du bailli.

— Il faut te lever, Martha, dis-je, en lui caressant les cheveux d'un geste apaisant. C'est la police!

— Hu-hu!

Elle enfouit sa tête dans l'oreiller; cela déchirait le cœur de la voir. Je dus la faire descendre du lit. Elle était comme un enfant désemparé.

— Il ne faut pas qu'on me voie dans cet état, dit-elle, et elle me pria de pousser le verrou de la porte, pour ne pas laisser les étrangers entrer avant qu'elle fût habillée.

Elle tremblait comme une feuille de peuplier. Je dus l'aider à se vêtir. Pour la dernière fois je contemplai la petite fille que j'avais tant aimée.

— Tâche de te ressaisir un peu, lui dis-je. Et reste ici pendant que je vais voir ce qui se passe.

Ce furent les dernières paroles que je lui adressai. A peine étais-je entré dans la salle que le procureur s'avança vers moi, sa toque sur la tête, et dit brusquement:

— Vous êtes Jens Thyssen, instituteur adjoint à Starup ?

— Oui, répondis-je, surpris.

Au même instant il posa la main sur mon épaule et dit:

— Je vous arrête!

Sur quoi il se tourna vers le bailli et montra la porte de la chambre.

— La fille est là-dedans. Prenez-la en garde.

Je n'essaierai pas de décrire mon état d'esprit à ce moment, d'autant moins que mes pensées s'étaient brusquement détournées de moi-même. Le bailli revint de la chambre en nous informant qu'il n'y avait trouvé personne. Après un examen plus soigneux, on s'aperçut que la fenêtre avait été ouverte. Martha avait dû s'enfuir par là.

De ce qui se passa ensuite, je ne fus au courant que par le récit des autres. Pendant deux jours on chercha en vain la fugitive dans les bois et sur la lande. Le bruit courut qu'à une bonne lieue du village les gens avaient vu une jeune fille assise au bord d'un fossé, les mains autour des genoux. Elle était pâle et nupieds, avec de longs cheveux roux épars sur le dos. Chaque fois qu'une personne passait par là, elle se levait et la scrutait en plein visage d'un air égaré, de sorte que plusieurs s'enfuirent, prises de peur. Vers le soir elle était entrée chez le forgeron du pays et lui avait demandé, en lui faisant une profonde et bizarre révérence, quelle distance il y avait encore jusqu'au paradis. A toutes leurs questions elle avait donné la même réponse : qu'elle allait au-devant de son fiancé. Il était étudiant et leur mariage devait avoir lieu à la Saint-Michel.

Le forgeron et sa femme, qui avaient bon cœur, plaignirent la malheureuse enfant et la recueillirent provisoirement. Mais dans la nuit elle s'était sauvée par la fenêtre et le lendemain matin on trouva son cadavre dans l'étang d'un moulin voisin.

E n'entrerai pas ici dans les détails de la honteuse dénonciation que mes ennemis avaient dirigée contre moi, et dont il résulta que je fus soupçonné du meurtre de Jesper. Comme on le saura plus tard, en particulier par l'écrit intitulé Ma Vie en prison, les juges ne m'acquittèrent pas seulement de toute participation à cette mort, mais encore de la méchante accusation sur laquelle était fondé le soupçon. J'ai déjà indiqué plusieurs fois quelle idée se faisaient les gens de mes relations avec Martha, et j'aurais dû, à cause de cela, montrer plus de prudence à l'égard des petites filles de l'école. Mais je n'aurais jamais pu supposer que mon affection pour les jeunes, mon dévouement envers la génération nouvelle, sur laquelle reposait l'avenir de notre bienaimé pays, pouvaient être mal interprétés.

Malgré mon acquittement, je perdis ma place à l'école, et tous les débouchés vers un honnête métier me furent fermés. Il est attristant que le soupçon le moins fondé entache l'honneur d'un homme et que, par le seul fait de se défendre, il prête le flanc aux accusations. Je dus quitter la région à laquelle des liens si indissolubles attachaient mon cœur et qui, par sa nature, me plaisait plus que tout autre lieu du monde, plus même que mon propre pays natal, où se trouvait la pauvre chaumière de ma

mère. Quiconque a connu la puissance affolante de l'amour ne me condamnera point.

Le doyen Hjort, qui savait la joie profonde que j'éprouvais à parcourir les grands bois de la région, m'avait appelé un jour en plaisantant un envoûté de la forêt, et depuis j'ai bien souvent pensé à ces mots. Je ne me sens jamais à mon aise dans les pays ouverts à la lumière, et encore moins au bord de la mer, en face des flots agités. J'aime la solitude des bois, leur profonde paix, le bruissement du feuillage, qui a l'air d'un chœur de fantômes des temps passés. J'aime leur pénombre, leurs sentiers cachés, leurs oiseaux muets, leurs étangs noirs et calmes, où le ciel bleu se reflète comme un paradis dans un enfer.

Il me fallait quitter tout cela, dire adieu à la petite tombe de Martha dans le fouillis d'arbres du cimetière. La porte de ma propre demeure se referma derrière moi et je dus m'en aller par les chemins, me nourrissant comme les oiseaux du ciel des dons que me fournissait le hasard.

Renonçant au récit de mes longues pérégrinations, je préfère esquisser en quelques mots la destinée des personnes dont j'ai parlé dans cette période de mes souvenirs.

Quelques semaines après la mort de Martha, sa mère la suivit dans la tombe. Il était grand temps qu'elle disparût, car on peut dire qu'elle pourrissait dans son lit. Du vicaire Berthelsen et de mademoiselle Rebecca je n'ai pas grand'chose à dire. Je me contenterai de répéter exactement ce qu'on m'a raconté, et dans les mêmes termes.

Ce fut plusieurs années après mon départ, qu'au cours d'un voyage d'été je retournai à Starup revoir les anciens lieux et déposer une couronne sur la tombe de la pauvre Martha. Je demeurais alors à Greis; mais je me livrais l'été au métier de colporteur pour assurer mon entretien pendant l'hiver. C'était un dimanche; j'allais le matin m' asseoir dans mon ancienne église sans que personne me reconnût, pas même Ovensen, car j'avais fait couper ma barbe. Je m'étais placé tout au fond et je pris soin de passer inaperçu le plus possible.

L'après-midi, en m'éloignant des limites du village pour gagner le bois, je passai devant la maison de « Petit Mads ». Elle paraissait aussi pimpante et aussi fraîchement blanchie à la chaux

que lors de ma visite la veille de son mariage. La porte était ouverte; je pouvais voir l'intérieur de la cuisine, avec le fourneau et le manteau de la cheminée. Les ustensiles de cuivre accrochés au mur brillaient autant que cette fois-là. Grethe, debout devant le feu, préparait le café.

Qu'elle était devenue robuste! Ses joues rondes et rouges luisaient à la lueur du feu, et ses hanches avaient pris une telle ampleur que ce fut tout juste si je la reconnus.

La porte de la salle aussi était ouverte, et de là venaient la bonne grosse voix de Mads et les rires d'un petit enfant. Grethe ne m'avait pas vu, quand elle entra dans la salle avec le café. Je l'y suivis. Je pensais que par elle je pourrais avoir les renseignements les plus exacts sur le vicaire et mademoiselle Rebecca.

Petit Mads se prélassait dans un fauteuil à côté du poêle, un poupon sur les genoux. Un autre enfant jouait par terre avec un dévidoir. Au bout de la table, où il y avait des restes de repas, la mère de Grethe était assise en habits de dimanche, tenant entre les mains un bas qu'elle tricotait. Grethe mit la cafetière sur la table. Le bébé essaya en pleurant d'attraper son sein qui, gonflé par le lait, apparaissait sous le corsage dégrafé dans le haut.

Quoique stupéfaits de me voir, ils m'invitèrent très amicalement à prendre place près d'eux, et nous nous lançâmes aussitôt dans une conversation animée sur les événements anciens et récents de la paroisse. Je demandai des nouvelles de mademoiselle Rebecca, ou plutôt de madame Berthelsen, comme elle s'appelait maintenant, mais tous restèrent étrangement taciturnes. Grethe évidemment préférait se taire et Mads, emmenant les enfants, alla soigner le cochon.

A la fin, la grand-mère dit que les choses n'avaient pas aussi bien tourné pour la fille du doyen qu'on aurait pu le croire. Le vicaire avait une bonne situation dans l'île de Fy et l'argent ne leur manquait pas; mais il était d'une nature terriblement avare, ce qui faisait souffrir mademoiselle Rebecca, habituée chez elle à dépenser largement. Il avait aussi le défaut de ne pas beaucoup s'intéresser aux enfants et trouvait que sa femme en avait eu trop en trop peu de temps. Elle venait encore tous les ans pour surveiller l'entretien de la tombe de ses parents, et chaque fois

elle avait paru plus lasse et plus surmenée, trouvait la vieille mère. Grethe ne la contredit point.

Pendant que la bonne femme racontait, j'avais pu examiner Grethe à loisir et promener aussi mes regards autour de la pièce confortable. Je me rappelai comment, avant son mariage, « Petit Mads » avait été convaincu qu'il ne manquait rien chez lui pour faire un foyer agréable, alors qu'il y manquait ce qu'on considère généralement comme la chose la plus importante. Avait-il eu raison pourtant? Sur ce petit foyer, qui n'avait pas eu pour base un amour réciproque, la bénédiction de Notre-Seigneur semblait répandre plus de grâces qu'ailleurs.

Je demeurai longtemps dans un calme étonnement, tandis que d'étranges pensées s'agitaient en moi.

A un moment où la vieille mère était allée dans la cuisine, je ne pus m' empêcher de demander à Grethe comment cela marchait pour elle-même. Etait-elle vraiment heureuse?

Elle rougit et rit.

— Pourquoi ne le serais-je pas?

— Je veux dire, Grethe, as-tu fini par aimer ton mari de la vraie manière?

D'abord elle ne voulut pas répondre. Me tournant le dos, elle se tenait dans un coin, en train de ranger des vêtements d'enfants. Elle dit enfin, tout bas:

— Je crois qu'en ce temps-là nous attachions trop d'importance à toutes ces histoires sur l'amour, comme nous en lisions dans les livres...

Elle devenait de plus en plus rouge et bredouillait. Mais la vieille revint alors de la cuisine. Elle avait dû entendre notre conversation. Car elle mit la main sur mon épaule en disant:

— Je sais bien, Thyssen, qu'à ce moment-là vous étiez en colère contre moi, de même que la fille du doyen. Mais, voyezvous, nous autres parents de la vieille école, nous prenons les choses comme elles sont. Mettez un gars en face d'une fille et ça marche toujours, pourvu qu'ils soient gentils l'un envers l'autre. Ensuite il y a les enfants et les maladies et tout le reste, et aussi les tracas et les joies de la vie. Oui, oui, mon petit Thyssen, ça vaut mieux que toutes ces bêtises qu'on appelle l'amour.

Je me tus, mélancolique. Je ne pouvais répondre ni oui ni non. Et encore aujourd'hui, j'aime mieux continuer à me taire.

Page 1