‹ Le visiteur royalChapitre 7 sur 12 · LE BOURGMESTRE HŒCK ET SA FEMME · texte numérisé non relu

LE BOURGMESTRE HŒCK ET SA FEMME

NE petite ville en fête. Des drapeaux plein les rues. Sur les navires du port, le grand pavois. Un arc de triomphe devant une importante villa moderne à la sortie de la ville. Pardessus tout cela, le ciel limpide du mois d'avril, vibrant de lumière. Pas une ombre par terre.

Un cortège populaire, précédé d'un agent de police et de quatre musiciens soufflant dans leurs cuivres, venait de traverser la rue principale, en route vers la villa. Derrière, au milieu de la chaussée, aboyaient quelques chiens bâtards.

Peu de temps après on sonnait doucement à la porte d'entrée de la maison silencieuse du bourgmestre, située dans une rue latérale. La vieille gouvernante entrouvrit sa fenêtre et regarda.

Sur les marches carrelées, un bouquet de narcisses à la main, se tenait la femme du pharmacien, petite dame aux hanches rebondies.

La gouvernante la fit attendre quelques instants avant d'aller ouvrir. Avec un salut muet, elle la conduisit dans la salle à manger, où cette domestique de confiance avait maintenant coutume d'introduire les personnes qui venaient prendre des nouvelles de sa maîtresse malade.

— Comment ça va-t-il, petite Mam'selle Mogensen?

— Pas mieux, en tout cas, répondit la demoiselle, faisant celle qui en sait plus long qu'elle ne veut le dire. La sœur de Madame vient d'arriver d'Allemagne aujourd'hui.

— C'est donc bien vrai? J'avais entendu dire chez Sorensen et Lund qu'au train du matin était descendue une dame qui n'avait pas l'air d'être du pays. J'ai tout de suite deviné. A-t-elle beaucoup changé?

— La commandante?

— Oui.

La gouvernante eut un pli indulgent au coin des lèvres.

— Je ne puis le savoir, madame Bergmann. La commandante n'était jamais venue depuis que je suis ici.

— Ah! c'est vrai: j'ai parlé sans réfléchir. Mais vous pouvez me croire, mademoiselle Mogensen, elle était ravissante dans sa jeunesse. On aurait dit une reine. Et, croyez-moi encore, il y a eu bien du chagrin et de la tristesse lorsque le vilain Allemand s'est permis de nous l'enlever. Pourtant, les gens ne pouvaient se mettre d'accord pour décider laquelle des deux sœurs était la plus belle. Quant à moi, j'ai toujours préféré votre maîtresse. Pensez-vous que je pourrai la voir aujourd'hui?

— Non, je ne pense pas. Madame a passé une mauvaise nuit. Mais j'irai le lui demander, si vous désirez.

— Oui, oui, je vous en prie, vous serez gentille, petite mademoiselle Mogensen. Cela amuserait peut-être Madame d'avoir des nouvelles de la fête. Je viens justement du cortège des ouvriers. Vous avez dû entendre la musique?

— J'ai assez à faire avec mon travail, madame Bergmann. Une pareille responsabilité...

— Oui, je comprends très bien. Vous avez une tâche lourde ces temps-ci, mademoiselle Mogensen.

— On fait son devoir.

— Vous devriez néanmoins tâcher de sortir un peu aujourd'hui pour voir la cérémonie. La ville va être illuminée ce soir, quand nous aurons fini de dîner. Et l'on a commandé la musique militaire de Randers. Il faut reconnaître que Jorgen Ovensen fait bien les choses, lorsqu'il s'en occupe?

— Dois-je porter ces fleurs à Madame?

— Oui, voulez-vous? Je regrette qu'il y en ait si peu.

.u fond de la grande chambre à coucher, mais dans un Ut bien écarté du mur, la malade reposait sur le dos, parmi les draps éblouissants de blancheur et garnis de nombreux entredeux. Un petit coussin rond en soie rouge foncé avait été glissé sous sa nuque.

Sa sœur était assise à son chevet dans un fauteuil de rotin, du côté des fenêtres. De l'autre côté se trouvait une de ces coiffeuses très basses, surchargées de flacons et de petits pots, d'où émane souvent une atmosphère mystérieuse toute particuUère: avec leur glace entourée de mousseline, elles sont comme un autel de l'amour pour les femmes éprises. Suivant les ordres du médecin, tout objet superflu avait été banni de la chambre. On avait même enlevé les rideaux pour laisser entrer autant d'air et de lumière que possible. Mais la femme du bourgmestre n'avait pas voulu se séparer de la table sacrée, pendant sa longue maladie; elle préférait avoir à la portée de sa main les nombreuses petites choses dont elle se servait habituellement, y compris les flacons de remèdes et les boîtes de pilules.

Sur cette table il y avait encore un vase contenant quatre roses à longues tiges. Puis une petite coupe d'argent avec des gâteaux à la menthe et des bonbons, que la malade offrait à son

médecin ou à d'autres visiteurs. Au milieu de tout cela on voyait enfin quelques photographies: Tune, grand format, représentait le bourgmestre.

La malade avait voulu la garder près d'elle. Les yeux humides, elle la contemplait pendant toutes les longues heures où elle était couchée seule, luttant contre l'angoisse de la mort et les reproches qu'elle s'adressait. Même en ce moment, alors qu'elle avait là sa sœur, il lui arrivait de se mettre à rêver, le regard fixé sur le portrait de son mari, et souvent elle interrompait la conversation d'une façon un peu nerveuse, en disant que le bourgmestre allait bientôt rentrer.

La commandante von Rauch était une dame frisant la quarantaine, de quatre ans plus âgée que la femme du bourgmestre. Les deux sœurs avaient été belles et — chacune à sa manière — contentes de leur beauté. La commandante, qui n'avait pas eu d'enfant, faisait encore de l'effet. D'un goût bien allemand, serrée dans son corset d'où débordait une forte poitrine, elle avait vraiment le physique convenant à l'épouse d'un officier prussien. Les traits fins et plus doux de la femme du bourgmestre portaient la marque des années, et surtout de la maladie qui la consumait depuis plusieurs mois. Le reflet un peu vitreux qui est le signe avant-coureur de la mort, voilait ses yeux bruns, autrefois si chauds. La jolie bouche, qui avait eu la forme d'un petit cœur, collait maintenant, exsangue, aux dents blanches devenues saillantes. Seules, ces dents et la chevelure châtain avaient tenu bon contre la destruction causée par la maladie.

Les deux femmes étaient filles d'un inspecteur des douanes qui, aux alentours de 1860 et même pendant la guerre, avait mené joyeuse vie dans cette petite ville au bord d'un fjord jutlandais. Un an à peine s'était écoulé depuis la signature de la paix que la fille aînée, à la grande indignation de la ville, épousait un officier de l'ennemi, qui au cours de l'occupation avait eu ses quartiers dans la maison de l'inspecteur des douanes.

Pour la première fois depuis dix-huit ans, la commandante rendait visite à sa patrie. Dans l'intervalle, elle n'avait vu sa sœur et son beau-frère qu'une seule fois, pendant leur voyage de noces, il y avait quatorze ans. Ce printemps-là, une rencontre avait été arrangée dans un grand hôtel du lac de Côme, où

madame von Rauch faisait une cure d'air après une grave maladie, dont elle s'était refusée à préciser la nature.

Cependant, au cours de toutes ces années, les sœurs avaient échangé une correspondance régulière, et leur réunion actuelle les avait fort émues.

La femme du bourgmestre s'était pourtant fatiguée assez vite, elle devenait un peu distraite. On aurait dit que les nombreuses questions de sa sœur finissaient par la gêner. Souvent elle feignait de ne pas les entendre et à chaque instant elle changeait le sujet de la conversation.

A la longue elle se tut, et à présent, les yeux fermés, elle laissait la commandante raconter sa vie dans la capitale de l'Allemagne, sans l'écouter au fond.

On frappa doucement à la porte. C'était mademoiselle Mogensen, portant le bouquet de la femme du pharmacien.

— Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda la malade avec impatience.

— Madame Bergmann demande si elle peut entrer.

— Non, non, impossible. Je ne puis voir personne aujourd'hui. Dites-le à madame Bergmann.

— Madame Bergmann pensait que peut-être Madame aurait envie de l'entendre parler de la grande fête que célèbre la ville. Elle vient directement du cortège des ouvriers.

— Ah! mon Dieu! que m'importent ces bêtises! Surtout ne répétez pas cela, mademoiselle Mogensen. Dites à madame Bergmann que c'est extrêmement aimable de sa part, mais que je suis trop fatiguée.

— Madame veut-elle garder les fleurs ici?

— Oh non ! il y en a trop. Et elles sentent si fort. Emportezles au salon.

— C'est presque dommage, dit la commandante, qui s'était levée et avait pris le bouquet. Elles sont vraiment jolies. Laissemoi du moins en prendre quelques-unes pour les mettre dans ton vase, au lieu de ces roses qui ne sont plus bien fraîches.

— Oh non! je ne voudrais pas me défaire des roses. Elles peuvent durer encore un peu. C'est mon docteur qui me les a apportées. Ne sont-elles pas exquises ? Transmettez mes remerciements à madame Bergmann, mademoiselle Mogensen. Et dites-

lui que je suis désolée, mais que je ne puis recevoir personne aujourd'hui.

— Qui est madame Bergmann? demanda la commandante, quand la gouvernante fut partie. Une de tes amies d'ici?

— C'est la femme du pharmacien. Tiens, tu dois la connaître. Tu ne te souviens pas de ma vieille camarade d'école Laurine Holm?

— Si, le nom me dit quelque chose.

— Tu ne te rappelles pas?... Maman la prenait toujours comme exemple à ne pas suivre, le croupion tortillant, comme elle l'appelait.

— Ah oui! je me souviens. D'ailleurs, Laurine était très jolie, n'est-ce pas? Blonde, avec un teint superbe. C'est elle qui est là?

— Oui, elle vient presque tous les jours prendre de mes nouvelles. Et quand je ne suis pas trop lasse, on lui permet d'entrer. Au fond elle est bien gentille. Mais très fatigante, crois-moi.

Malgré sa grave inquiétude pour sa sœur, la commandante ne put s'empêcher de sourire. Elle pensait qu' Aime-Marie n'avait évidemment pas changé dans ses relations d'amitié. C'est la même indifférence capricieuse avec laquelle, dès sa prime jeunesse, elle avait tyrannisé les nombreuses admiratrices et protectrices qui l'entouraient toujours.

— Au fond, cela m'amuserait de dire bonjour à ton amie. Crois- tu qu'elle se souvienne de moi?

— Se souvienne?... Ah! tu ne peux t'imaginer à quel point on se souvient dans une petite ville! Si tu voulais savoir ce que tu mangeais ici à dîner il y a vingt-cinq ans, je suis sûre que tu trouverais quelqu'un pour te renseigner.

— Et tu crois qu'elle est encore là?

— Chut!

La malade étendit la main. Son oreille avait perçu un bruit de pas masculins dans le salon voisin.

— C'est mon mari, s'écria-t-elle joyeusement. Et le faible reste de sang qui coulait encore dans ses veines monta brusquement à ses joues.

Ie bourgmestre, qui venait de procéder à un interrogatoire à l'hôtel de ville, était en uniforme. Il s'inclina cérémonieusement devant la commandante.

— J'espère que je ne vous chasse pas? dit-il, en voyant qu'elle faisait mine de s'en aller.

— En aucune manière, répondit-elle brièvement. Mais j'apprends qu'il y a en ce moment dans la maison une vieille amie d'école, et j'ai envie de lui dire bonjour. Vous m'excuserez?

Le bourgmestre s'inclina de nouveau avec une poHtesse un peu forcée.

Du lit, la malade lui tendait déjà la main. A cause de la présence de sa sœur, elle était d'ailleurs un peu ennuyée qu'il fût en uniforme. Elle ne savait pas pourquoi, mais, malgré sa taille haute et droite, l'uniforme ne lui allait pas. En outre, elle avait vu tout de suite qu'un bout d'attache sortait du col.

Quand, après le départ de la commandante, il s'approcha du lit, la figure de sa femme rayonna de tendresse. Elle prit la grande main brunie, appuya sa bouche contre la peau gonflée de veines et la baisa comme en cachette.

— Sais-tu que nous ne nous sommes à peine vus aujourd'hui ? demanda-t-elle.

— Je n'ai pas voulu vous déranger. C'est tout naturel que ta sœur et toi vous ayez eu beaucoup de choses à vous dire.

— Tu ne me déranges jamais. Combien de fois dois-je te le répéter? Tu m'as justement beaucoup manqué toute la matinée. N'est-ce pas curieux, mais j'ai l'impression que tu me manques moins quand je suis seule que si j'ai du monde, même ma propre sœur.

— Tu as dû te fatiguer en parlant trop, dit-il, au lieu de répondre, et sa figure barbue, qui était comme sculptée dans du vieux chêne, prit une expression encore plus froide et fermée.

— A présent aussi je me sens lasse... et bien émue, dit-elle en soupirant, et elle appuya sa joue contre la main de son mari, comme un enfant qui cherche le repos sur un coussin. Lise et moi nous avons tant parlé d'autrefois. . . de notre voyage de noces. . . du jour où nous nous sommes rencontrés à Bellagio. Cette merveilleuse soirée au bord du lac. Te souviens-tu?

— Oui, il faisait beau, répondit-il d'un ton sec, et il retira sa main, doucement, mais fermement.

Pendant un court moment elle resta silencieuse, les yeux fermés. Elle avait senti le petit frémissement qui avait secoué son mari, lorsqu'elle lui avait posé cette question.

— Tu ne veux pas t'asseoir un peu près de moi? demandât-elle sans le regarder, avec un mouvement de la main vers le fauteuil d'osier.

— Je n'ai pas le temps pour le moment. J'allais demander mon cacao à Mogensen, vois-tu. On m'attend au bureau. A trois heures il y aura une réception chez Jorgen Ovensen, et je dois y prendre la parole au nom de la députation du conseil municipal.

— Décris-moi un peu le cortège des ouvriers. Etait-ce réussi ? J'aimerais avoir quelques détails.

— Je ne l'ai vu que rapidement, des fenêtres de l'hôtel de ville. Ce n'était pas mal. Jorgen Ovensen avait tout organisé luimême. D'ailleurs, chose assez comique, on se demande finalement si son anniversaire tombe bien aujourd'hui. En tout cas, c'est une bonne réclame pour son affaire.

— Est-il vrai qu'il va illuminer la ville ce soir?

— Je l'ai entendu dire.

— Quand dois-tu y aller?

— A trois heures.

— Et quelle heure est-il maintenant?

— Midi et demi.

— Promets-moi de venir me dire au revoir avant de partir.

— Je n'en aurai guère le temps. Comme je te l'ai dit, le bureau est plein de monde.

— Mais puisque je te supplie de le faire.

— Quelle lubie te prend, Anne-Marie?

— Tu sais très bien ce que je veux dire. Si je mourais pendant que tu es absent?

— Tu me sors toujours des histoires absurdes, dit-il, mais en même temps il baissa les yeux pour éviter le regard tendu, plein d'angoisse, qui continuait à le fixer.

— Alors tu me promets de venir?

— Oui, bien sûr, si tu y tiens absolument.

— Car tu sais ce qu'a dit le docteur. Le bourgmestre se redressa un peu.

— Ah oui, le docteur Bjerring, dit-il d'un ton indulgent. Il en raconte beaucoup trop. Mais tu devrais essayer de te reposer un peu. Aujourd'hui tu as certainement parlé plus que tes forces ne le permettent.

Peu après il partit.

Les lèvres tremblantes, la malade fixa la porte fermée par laquelle il avait disparu — jusqu'au moment oii sa bouche se contracta et où ses yeux se remplirent de larmes.

QUAND le bourgmestre Hœck arrivait à son bureau, qui ^ se trouvait dans une aile latérale du grand bâtiment de l'hôtel de ville, ses manières devenaient beaucoup plus libres et même plus cordiales que dans la chambre de sa femme. Sans doute il ne se départait jamais d'une certaine solennité inhérente à ses fonctions, et, comme le sentiment de sa dignité le rendait extrêmement susceptible, il fallait le traiter avec quelques égards. Mais envers ceux qui n'oubliaient pas ce qu'il était, il se montrait souvent d'une amabilité simple et douce, qui avait su conquérir l'affection des petites gens.

Souvent apparaissait chez lui une curieuse indulgence envers les criminels, même les plus dangereux et les plus impudents. En revanche, il pouvait offenser des gens honorables, fussent-ils les premiers citoyens de la ville, en les traitant avec toute la sévérité de la loi à l'occasion de menues infractions, auxquelles euxmêmes n'attachaient aucune importance.

Aussi ne se sentait-on jamais bien tranquille en face de lui, et dans l'ensemble les opinions à son égard étaient assez divisées. Tout le monde s'accordait cependant pour dire qu'il n'était pas un magistrat médiocre. Au fond, on était assez fier de lui. On reconnaissait que le bourgmestre et sa femme faisaient honneur à

la ville. Pendant les premières années, avant la maladie de madame Hœck, quand, accompagnés de leur petite fille élégamment vêtue, ils descendaient chaque après-midi la rue principale pour se rendre au jardin public, ce spectacle constituait un des événements du jour pour ceux qui, assis derrière les fenêtres de leur salon, suivaient des yeux les passants dans leur espion. La taille droite du bourgmestre, qui portait la tête haute, et sa figure brune encadrée d'une barbe et de cheveux déjà presque blancs, produisaient grand effet dans le milieu provincial. Et sur la beauté de sa femme il n'y avait qu'une opinion, la jalousie mise à part.

C'était pour une autre raison encore que la ville se sentait honorée de leur présence. Autrefois le bourgmestre Hœck avait fait partie du tribunal de Copenhague, oii, considéré comme un des juges d'instruction les plus perspicaces du pays, il jouissait dans le monde juridique d'une brillante réputation. Il possédait le titre rare de doctor juris et l'on s'attendait à le voir entrer un jour à la « Cour suprême ». Il allait, disait-on, revêtir la pourpre quand, à l'étonnement général, il se fit nommer bourgmestre dans une petite ville.

Aux yeux de ses amis, il eut l'air d'accomplir un sacrifice — d'ailleurs sans grand effort — en ramenant sa femme, prise de nostalgie, dans le pays où elle était née; et madame Hœck ne donna pas non plus d'autre explication.

Depuis cinq ans ils vivaient ici, loin de leurs amis et de leurs égaux en esprit, oubliés même à moitié par eux, mais sans jamais se plaindre ni laisser deviner qu'ils n'y restaient pas de leur plein gré.

QUAND madame von Rauch eut reconduit la petite ^ femme du pharmacien jusqu'à la porte, elle s'arrêta un moment devant la grande fenêtre d'angle de la salle à manger, ses doigts chargés de bagues tapotant le rebord. Son visage avait une expression pensive.

Bien qu'Anne-Marie eût tout fait pour le cacher dans ses lettres, la commandante avait deviné depuis longtemps que sa sœur n'était pas heureuse en ménage. Elle ne s'était pas laissé égarer par le nombre d'adjectifs tendrement enthousiastes dont Anne-Marie se servait toujours pour parler de son mari. A travers les lignes d'une fine écriture aux ondulations inquiètes, elle avait clairement lu un regret, un chagrin dissimulé qui était devenu plus profond avec les années et avait fini par sombrer dans le désespoir.

Là-bas en Allemagne, la commandante s'était peu à peu fait une opinion sur le sujet. Une expérience acquise dans le milieu où elle se mouvait, et surtout son union avec un officier jouisseur, que, moins d'un an après la cérémonie nuptiale, elle avait surpris en flagrant délit d'adultère, la conduisaient à rejeter toute la faute sur le mari. Quand Anne-Marie lui annonça la nomination de Hœck en province et souligna qu^ elle n'avait pas

poussé à ce changement, mais qu'elle s'inclinait devant le désir de son mari, madame von Rauch vit dans ces paroles le moyen de cacher une vérité humiliante. Même si les éloges qu'elle faisait du bourgmestre excluaient la pensée d'une réelle infidélité de la part de celui-ci, Anne-Marie pouvait avoir eu de bonnes raisons pour préférer qu'il s'éloignât des tentations de la capitale.

Après sa conversation avec la femme du pharmacien, la commandante commença enfin à comprendre qu'il devait en être autrement dans cette tragédie d'amour. La petite dame provinciale avait parlé du bourgmestre dans les termes les plus respectueux, elle ne semblait pas concevoir le moindre soupçon de quelque malheur conjugal. D'ailleurs, la commandante devait le reconnaître, son beau-frère ne répondait pas très bien à l'image qu'elle s'était faite de lui — un peu à la ressemblance de son propre époux, qui sentait le vin.

Mais au nom du ciel, que s'était-il donc passé?

Quand, après une absence d'un quart d'heure, elle retourna dans la chambre de sa sœur, elle la trouva seule. Sans aide, Anne-Marie s'était soulevée sur le coude et avait pris la glace à main de la table de toilette pour s'arranger un peu les cheveux.

— Sais-tu qu'il est près d'une heure? demanda-t-elle. Le docteur peut venir à tout moment. Ne veux-tu pas faire marcher le vaporisateur. L'air qu'on respire ici ne doit pas être agréable.

— Mais qu'est-ce qu'il y a, petite Anne-Marie? Tu as pleuré ?

— Ça se voit ? J'ai les yeux rouges ? Je suis aussi très fatiguée. D'une main lasse elle replaça le miroir.

— Je crois que je vais me reposer un peu jusqu'à l'arrivée du docteur.

Elle s'étendit sur le côté, tournant le dos à sa sœur, pendant que celle-ci arrangeait les draps et l'oreiller. L'effort que lui coûtait toujours le geste de lever les bras l'avait brisée. Tandis qu'elle babillait de choses indifférentes, ses paupières se baissèrent petit à petit. A la fin elle sommeilla.

Madame von Rauch avait de nouveau pris place dans le fauteuil de rotin à côté du lit et restait là sans bouger, toute bouleversée de voir comme Anne-Marie était devenue livide. En somme, elle avait trouvé sa sœur beaucoup plus faible que les

lettres de celle-ci ne le donnaient à croire. Il devait y avoir quelque chose de grave.

Elle revit nettement sa cadette, sous l'aspect qu'avait celle-ci à l'époque où elle-même s'était mariée et avait quitté le pays. Qu'Anne-Marie était jolie ! Encore mi-enfant, à peine seize ans, de taille moyenne, harmonieusement proportionnée, habillée de robes presque longues, avec de petites crinolines et de courtes manches bouffantes. Ses cheveux épais étaient relevés en un chignon serré derrière la tête, ce qui d'ailleurs lui allait mal. Mais le dernier hiver elle avait porté une grande capeline de velours bordée de fourrure qui, en revanche, lui seyait à ravir. Elle était toujours gaie comme un pinson, pétillante d'esprit et de fantaisie, et pourtant une vraie lady, parifaitement correcte, surtout devant les messieurs. Qu'elle était amusante, quand les jours de réception, elle entrait dans le salon d'un air digne de grande dame, alors qu'elle venait de se battre avec la bonne dans la cuisine pour pouvoir lécher une assiette de confiture. Au point de vue physique aussi elle s'était développée tôt, et elle avait suivi attentivement la croissance de sa jeune poitrine. Cependant, quatre années devaient s'écouler avant qu'elle se jetât au cou d'un homme avec toute l'ardeur de son petit corps.

La commandante se souvenait encore très bien de la drôle de lettre, un peu embarrassée, dans laquelle Anne-Marie lui annonça ses fiançailles. La jeune fille avait l'air fort éprise de la personne de son fiancé, tout en avouant qu'il n'était pas beau. A l'occasion d'un assassinat, le magistrat Hœck avait été amené à venir passer deux ou trois mois dans la petite ville. Les futurs époux ne s'étaient jamais rencontrés avant cette courte période. Quand la commandante eut fait la connaissance de son beaufrère au cours du voyage de noces, elle comprit que les manières de cet homme taciturne, si différentes de celles des provinciaux, l'avaient idéalisé aux yeux d'Anne-Marie, sans compter l'importance de sa situation et la réputation que lui avait acquise la découverte des assassins.

Madame von Rauch s'était souvent dit depuis qu'elle n'avait jamais vu de couple plus heureux. Ils venaient de parcourir la montagne pendant une semaine comme de vrais vagabonds, et ils avaient apporté la fraîche atmosphère de la neige à

la ville d'hôtels tièdes, aux odeurs de cuisine, où elle-même traînait les jours dans la solitude et les regrets. Anne-Marie lui avait confie que jamais elle n'aurait cru la vie aussi merveilleuse, et l'expression ravie avec laquelle la jeune mariée avait prononce cette phrase, la sœur aînée ne pouvait pas l'oublier: ce fut comme une aiguille enfoncée dans son propre cœur. Le souvenir que lui avait laissé le mari s'était un peu effacé au cours des années. Elle se rappelait surtout son silence, dans lequel il devait y avoir une certaine force.

Que s'était-il donc passé entre-temps qui avait troublé leur bonheur ?

Soudain un vieil incident lui revint à la mémoire. Un cousin nommé Alexander, qui était employé au bureau de leur père et venait tous les jours chez elles, avait été très attiré par Anne-Marie. Celle-ci, de son côté, sensible depuis sa prime jeunesse aux hommages masculins, ne se montrait point indifférente. Mais le jeune homme était un garçon sans valeur, aussi paresseux et négligent que beau. On avait dû brusquement l'éloigner de la ville, et personne ne l'avait revu.

Anne-Marie, qui à ce moment-là entrait dans sa seizième année, fit la moue un jour ou deux, et puis n'eut plus l'air d'y penser. Cependant elle n'avait peut-être pas tout à fait oublié. La commandante se rappelait maintenant que plusieurs fois, même après son mariage, elle avait parlé dans ses lettres du cousin dont le triste destin lui inspirait beaucoup de compassion. Avec la fidélité maternelle bien caractéristique qu'elle gardait envers tous ceux pour qui elle avait eu de la bienveillance, elle l'avait certainement suivi en secret le long de sa route épineuse, qui plus d'une fois avait été bien près de le conduire sous les verrous.

Ce vaurien aurait-il par hasard croisé de nouveau le chemin d'Anne-Marie? On entend souvent raconter d'étranges histoires au sujet du sinistre pouvoir qu'ont les fantômes d'un premier amour de surprendre le cœur le plus solide.

Sornettes que tout cela! Maintenant la commandante se souvenait: il y avait belle lurette que le type était mort en Amérique.

La malade rouvrit les yeux, regarda autour d'elle d'un air étonné et demanda:

— Quelle heure est-il?

— Une heure et demie viennent de sonner. La pendule du salon a dû te réveiller.

— Alors, il ne faut plus espérer pour aujourd'hui la visite du docteur, murmura Anne-Marie, mi-somnolente encore, et, comme à regret, elle détourna de nouveau la tête pour se rendormir.

Quelques minutes après, elle tendit sa main osseuse vers un flacon d'eau de Cologne, dont elle passa le bouchon de verre sur son front.

— Qu'il fait chaud ici ! se plaignit-elle. Je ne me sens pas bien.

— Je vais ouvrir une fenêtre.

Un certain temps s'écoula en menus propos sur le temps, les gens du pays, et enfin sur Ingrid, la fille unique de la maison, qui avait douze ans et qui était en pension dans une plus grande ville voisine. La commandante avait jusque-là évité d'en parler, car elle pensait que ce sujet devait trop émouvoir sa sœur; mais elle fiit soudain frappée par le fait que pas une seule fois la mère n'avait parlé de son enfant, dont la photographie se trouvait sur la coiffeuse dans un cadre d'argent, à côté de celle du bourgmestre. De nouveau, madame von Rauch se demanda quel secret cachait le ménage Hœck, et cette fois-ci d'une manière qui n'éveillait pas seulement en elle la compassion, mais aussi un brin de curiosité féminine.

Couchée sur le dos, la malade tournait la figure vers la lumière. Le sommeil l'avait ranimée. Ses joues avaient même repris un peu de couleur.

— Dis-moi, demanda la commandante après un silence, au nom du ciel, pourquoi ton mari s'est-il fait envoyer dans ce petit trou de souris, où il est évident que vous ne pouvez trouver de relations convenables? Ne serait-ce qu'à cause des études d'Ingrid et de son éducation, il aurait mieux valu rester à Copenhague.

Anne-Marie parut un peu effrayée par la question, qui arrivait dans la conversation comme des cheveux sur la soupe. Tout en détournant les yeux de la fenêtre pour les lever au plafond, elle effleura sa sœur du regard, le même regard timide et scrutateur avec lequel, plusieurs fois déjà, elle avait observé la commandante lorsque celle-ci lui posait certaines questions.

— Le moment était peut-être mal choisi pour Ingrid, réponditelle. Mais le poste était libre, et ce fut une raison décisive, puisque mon mari voulait venir ici. D'ailleurs, je suis moi-même très contente d'y être. Copenhague ne me manque pas le moins du monde. Si seulement je recouvrais la santé... En somme, pourvu que je sois avec mon mari, on pourrait m'envoyer au Groenland.

— Oui, on dit ça. Et, bien entendu, on le pense jusqu'à un certain point. Mais il me semble qu'il a dû y avoir pour toi une transition difficile. Tu aimais beaucoup Copenhague.

— Oh ! tu sais, je n'ai pas eu le temps de sentir la transition. . . du moins d'une façon aussi aiguë. A peine étions-nous installés que notre petit Kai tomba malade. Et trois mois après il mourut.

— Oui, c'est vrai! Tu as sa petite tombe ici. Du reste, tu ne peux imaginer combien cela m'a paru étrange de penser que tu étais la mère d'un grand garçon de six ans, que je n'avais même jamais vu. Il devait être très beau.

— Beau? Je n'en sais rien. Mais quel adorable enfant! Il avait les yeux de son père, sérieux et profonds, pleins de pensée.

— Tu as dû traverser une période très dure, ma petite Anne-Marie.

— Oh oui ! sans doute, dit-elle. La main sous la joue, elle regardait fixement le plafond. Et cependant... C'est très curieux, mais il me semble parfois qu'au fond ce fut une période délicieuse. Un pareil malheur vous rapproche si profondément l'un de l'autre. Les petites choses de tous les jours deviennent indifférentes, les petits désaccords sont oubliés. Et tu ne peux savoir quelle consolation et quel soutien je trouvais en mon mari. Il ne me quittait pas. Si je ne l'avais pas eu, je serais devenue folle. C'est presque mal de l'avouer, mais quelquefois, quand je songe à ces jours passés, j'ai l'impression que par son amour infini il me dédommageait pleinement de ce que j'avais perdu.

Un court silence suivit les paroles d'Anne-Marie. La commandante s'abandonna de nouveau à ses pensées. Dehors, dans le printemps éblouissant du jardin, sifflait un infatigable étourneau.

— J'ai peine à croire que l'absence de relations ne vous soit pas pénible, reprit la commandante. Vous deviez connaître beaucoup de personnes agréables à Copenhague. Tu m'as décrit, il m'en souvient, plusieurs collègues de ton mari, de ceux que

vous voyiez souvent. N'y en avait-il pas un — comment s'appelait-il donc? — le conseiller Lunding, je crois...

— Ah! oui, il était amusant, répondit Anne-Marie un peu vivement. Mais il se révéla un assez triste sire. Mon mari m'avait toujours dit que sa réputation laissait à désirer. Il finit par avoir une histoire avec une femme mariée, et pendant les derniers temps nous l'évitions complètement.

La commandante la regarda avec méfiance, son instinct féminin l'avertissait qu'elle avait trouvé la piste menant au secret. Pourtant elle ne voulut pas insister auprès de sa sœur. Par crainte de l'agiter, elle interrompit son interrogatoire dissimulé.

— Ne fait-il pas trop froid ici? demanda-t-elle. Ne dois-je pas fermer?

— S'il te plaît. Cet oiseau a un cri désagréable.

La conversation revint aux affaires de la ville et à Ingrid, qu'on attendait pour une courte visite à l'occasion du séjour de sa tante.

— Comme je me réjouis de la voir, dit la commandante. Elle doit te manquer terriblement. N'est-ce pas?

— Affreusement, dit la mère, et ces mots furent suivis d'un soupir. Elle avait les larmes aux yeux et sa bouche tremblait.

— Mais n'aurait-il pas mieux valu la garder à la maison, pour elle et pour vous ? On doit bien pouvoir faire ses études ici. Et même si l'enseignement n'y est pas du plus haut degré, Ingrid s'en serait contentée actuellement. Comment font les autres familles de la ville? Madame Bergmann, par exemple? Met-elle aussi ses enfants en pension?

— Non, non. L'école ici est irréprochable. Et Ingrid l'a suivie jusqu'à l'année dernière. C'est alors que mon mari a pensé qu'il était temps qu'elle apprît à vivre loin de nous.

— Je trouve cette idée absurde. Surtout maintenant que tu es malade. Tu devrais en parler sérieusement à ton mari.

— Tu penses bien que je l'ai déjà fait!

Elle fermait les yeux pour cacher les larmes qui continuaient à ghsser sous les cils.

— Oui, excuse-moi de te le dire, mais je trouve cela incompréhensible de la part de ton mari. Je m'explique maintenant que tu puisses être malade, rien que de penser à ton enfant. Juste

ciel, il devrait le comprendre! Tu me permets de lui en parler?

— C'est inutile, je le sais!

La commandante resta interdite devant la violence désespérée de cette affirmation.

— Je ne saisis pas, déclara-t-elle. Tu m'as pourtant dit que ton mari était d'habitude si prévenant et si compréhensif.

Anne-Marie tourna en hésitant son visage vers sa sœur, la regarda longuement et comme honteusement de ses grands yeux remplis de larmes, tandis que sa bouche s'élargissait pour retenir des pleurs.

— Alors tu n'as pas senti. Lise?

— Quoi?

— Que mon mari est... est... malade?

— Malade? Ton mari malade? Il me semble qu'il a l'air bien solide pour son âge.

— Non, pas à ce point de vue... Ce n'est pas ce que je veux dire. Tu ne me comprends pas.

Elle se tourna de nouveau en un mouvement d'abandon, leva les bras en l'air, puis les laissa retomber lourdement sur le couvrent.

— Personne ne me comprend! gémit-elle, désolée.

Pour le moment, la commandante comprenait en effet de moins en moins, mais elle n'osait plus questionner. La figure de sa sœur avait de nouveau la teinte Hvide qui lui causait tant d'inquiétude.

Et puis, d'autres choses réclamèrent son attention. Anne- Marie se plaignit de la chaleur et voulut boire. Elle dut aussi prendre son médicament, puis il fallut essuyer ses mains moites. La commandante l'aida, sans lui permettre de sonner mademoiselle Mogensen.

— Je me réjouis de pouvoir te rendre service, dit-elle, en essayant par le ton de mettre dans ces paroles une signification profonde. C'est pour cela que je suis ici, ma petite Anne-Marie.

.u milieu de toute cette confusion, le docteur arriva. Aucune des deux sœurs n'avait entendu ni sonner ni frapper à la porte. Elles ne s'aperçurent de rien avant qu'il fût dans la pièce.

— Vous voici tout de même, dit Anne-Marie d'un ton un peu mécontent. Je ne vous espérais plus aujourd'hui. Le docteur Bjerring. Ma sœur, la commandante von Rauch.

Le docteur était un homme encore jeune, un peu contrefait, habillé avec cette élégance orgueilleuse à l'aide de laquelle les gens comme lui essayent de compenser leur infirmité. Cependant l'impression que produisait sa personne n'était ni ridicule ni déplaisante. Il avait une figure imberbe, longue et pâle, aux grands traits assez beaux, la mâchoire inférieure un peu proéminente, de fortes lèvres rouges, des sourcils épais, des orbites profondes et bleuâtres, une paire d'yeux noirs étincelants, dont l'éclat métallique révélait pour le regard expérimenté l'homme épris des femmes. Les cheveux clairsemés, noirs comme l'encre, avaient l'air d'avoir été peints sur son crâne.

Il parut très malheureux de s'être attiré la disgrâce de la malade et s'excusa longuement d'avoir été retardé en route.

— Bon, prenez une chaise, docteur. Et parlez-nous un peu de votre soirée mondaine. Il n'y a rien à raconter sur moi. Je

suis la même aujourd'hui qu'hier. Pas d'appétit, pas de forces... rien.

— Et le sommeil? demanda-t-il, en prenant le poignet d'Anne-Marie de ses longs doigts pour tâter le pouls. La poudre n'a pas produit d'effet ?

— Aucun. Vous êtes un mauvais docteur, qui ne pouvez me soulager. Mais trêve de questions. Aujourd'hui je veux me reposer. Et racontez donc un peu la soirée à Krogstrup. Y avait-il beaucoup de monde?

— Oui, c'était cette fois le souper de cérémonie du grand veneur. Il y avait certainement tout ce qu'on peut se procurer d'habits dans la région. Tiens, c'est vrai, le bourgmestre s'est excusé.

— Oui, malheureusement. Je l'ai pourtant supplié d'y aller et de ne pas s'occuper de moi. Cela lui aurait fait tant de bien de quitter un peu son bureau. Et j'aurais pu avoir un compte rendu tout frais. Bon, mais alors, les dames? Y avait-il beaucoup de belles toilettes?

— Si l'on veut, car plusieurs de ces dames ne portaient pas grand-chose.

— Tu entends. Lise? Le docteur est impossible!... Et qui aviez- vous l'honneur de conduire à table?

— La nouvelle gouvernante du grand veneur. Mademoiselle Lang.

— Ha, ha ! J'ai entendu dire qu'elle était très johe. Qu'en pensez-vous ?

— Assez gentille.

— Pas plus?... Mais très vivante, peut-être?

— A un certain point de vue, oui. Pendant une heure et quart elle n'a ouvert la bouche que pour manger. Je finissais par craindre qu'elle ne fît craquer son corset.

La malade rit, satisfaite.

— Vous êtes terrible, docteur ! Ne vous conviendrait-elle pas néanmoins, cette mademoiselle Lang? Je t'avertis — elle se tourna vers sa sœur — que je fais tout mon possible pour trouver une femme au docteur Bjerring. Je lui recommande les jeunes personnes les plus belles et les plus riches du pays. D'ailleurs sans le moindre succès.

— Le docteur Bjerring n'a peut-être pas envie de se marier, fit observer la sœur. Et puis, c'est souvent un jeu dangereux.

— Oh! ce n'est pas précisément la raison, madame la commandante, dit le docteur, en regardant par la fenêtre. Mais il en est de l'amour comme des places au théâtre: celle que l'on désirerait est généralement déjà prise.

— Oui, des échappatoires, vous en trouvez toujours, dit vivement la femme du bourgmestre. Et ce soir vous sortez encore. Vous en menez une vie de bâton de chaise, ces jours-ci. Est-il vrai qu'il va y avoir des illuminations et des feux d'artifice au jardin? Ce serait magnifique!

La conversation continua gaiement de la sorte, comme dans un salon. La commandante y prit une part active, de plus en plus intéressée par ce viveur de province.

Lorsqu'il partit enfin, elle l'accompagna jusqu'à l'entrée. Elle voulait lui parler de l'état de sa sœur. Il secoua gravement la tête en disant qu'il s'attendait à une crise. Evidemment, les forces ne cessaient de diminuer, mais cela n'excluait point la possibilité d'une amélioration subite ; oui, la femme du bourgmestre pouvait fort bien recouvrer un beau jour une santé florissante. Ces maladies des reins sont capricieuses. Elles peuvent aussi bien vous laisser vivre jusqu'à cent ans que vous tuer en une heure.

En revenant par la salle à manger, la commandante rencontra le bourgmestre. Il sortait de son appartement privé et était en tenue de gala. Mademoiselle Mogensen le suivait avec son pardessus.

Le bourgmestre demanda comment ça allait « là-dedans », et sa belle-sœur répondit qu'Anne-Marie n'était pas très bien.

— Mais le docteur vient de passer, ce qui l'a remontée, ajouta-t-elle.

Le bourgmestre ne répondit rien à cela.

Il avait eu l'intention, afin de n'éveiller aucun soupçon chez sa belle-sœur, d'aller dire au revoir à sa femme, comme elle l'avait désiré. Maintenant il se contenta de charger la commandante d'un mot d'adieu pour elle. Dès qu'il eut mis son pardessus, il partit.

Madame von Rauch retourna auprès de la malade. Anne- Marie était couchée, la main sous la joue, dans la même position

qu'au moment où sa sœur l'avait quittée en compagnie du docteur. Son regard était tourné vers les fenêtres, et elle était si profondément plongée dans ses rêveries que la présence de la commandante ne la fit pas revenir à elle tout de suite.

— Alors, que penses-tu de mon docteur? demanda-t-elle enfin, quand madame von Rauch se fut de nouveau installée dans le fauteuil de rotin à côté du lit. Ce n'est pas un Adonis, mais au fond il est bien gentil. Et tu ne peux savoir comme il a été touchant dans ses soins pour le petit Kai.

— Mais crois-tu qu'il soit un bon docteur? Cela me paraît la chose principale.

— Ma chère, on le considère comme un faiseur de miracles. Sans son infirmité, il ne se serait jamais fixé en province, j'en suis sûre. Tu as dû sentir que sa gaieté n'était pas tout à fait sincère. En réalité, c'est une nature terriblement mélancolique. Cela vous déchire le cœur de voir combien il peut être quelquefois déprimé dans le tête-à-tête. Il lui arrive de passer des heures ici, simplement parce qu'il a besoin de causer avec quelqu'un qui le comprenne. Tu n'as pas remarqué ses yeux? Il me semble qu'ils renferment beaucoup de tristesse. Tiens! il est trois heures.

C'était la pendule du salon qui le lui rappelait.

— Tu attends quelqu'un? demanda la sœur.

— Non, sauf mon mari. Je l'attends toujours, lui.

— C'est vrai, ton mari vient de sortir. Je devais te dire au revoir de sa part.

— Est-il parti?

— Oui. Il était pressé. Il devait aller porter ses félicitations à la personne dont on fête l'anniversaire. Il était en grande tenue.

Anne-Marie se tut. Elle ferma les yeux et finit par se retourner, comme pour sommeiller un peu, puis elle tira la couverture par-dessus ses épaules, de manière à cacher presque entièrement sa figure, et ne bougea plus. Mais quand, au bout de quelques minutes, la sœur aînée tendit la tête en avant pour s'assurer que la malade dormait, elle vit que des larmes ne cessaient de couler le long de ses joues.

La commandante ne put y tenir. Elle se pencha vers le lit, prit la main de sa sœur et dit:

— Anne-Marie! Petite sœur! Qu'y a-t-il? Confie-toi à moi. Peut-être pourrai-je t'aider.

— Non, il n'y a rien à faire! Rien!

— Parle-moi tout de même. Gela te soulagera.

— A quoi bon? Tu ne comprendras pas. Et je ne comprends pas moi-même.

— Essaye pourtant. Dis-moi tout.

— Oh! c'est une trop longue histoire. Je n'en finirai jamais.

— J'aurai de la patience. Songe que je suis ta sœur.

— Oui! dit-elle et, prise d'une angoisse mortelle, elle pressa la main de la commandante contre son cœur.

.NNE-MARiE parla d'abord de sa défunte belle-mère, la veuve d'un brave fonctionnaire supérieur des postes. Madame Hœck avait été une grande femme sèche, assez contente d'ellemême, à l'esprit étroit et d'une curiosité intellectuelle très limitée. Née dans une famille de pasteurs bien connue, les Silenius, elle en était très fière. Partout dans le pays elle avait des frères, des cousins germains ou des cousins au second degré, qui tous étaient pasteurs et tous écrivaient des livres sur des sujets édifiants, ce dont elle éprouvait une fierté particulière. Comme les Silenius étaient à ses yeux une famille favorisée par la grâce divine, que la Providence avait chargée d'une mission sacrée dans le pays, les écrits de ses parents représentaient pour elle la parole suprême, inspirée de la vérité, sur la grande énigme de la vie et de la mort. Quel que fût le sujet dont on s'entretînt en sa présence, madame Hœck s'arrangeait pour glisser dans la conversation une remarque telle que: « Il y a un beau passage là-dessus dans les Considérations du dimanche de mon frère Pierre », ou : « Mon cousin Jean a traité la question avec une profondeur et une clarté merveilleuses dans ses sermons de l'Avent. » Si la conversation avait lieu sous son propre toit^ elle allait chercher l'œuvre citée dans sa bibliothèque, puis, de sa rude voix masculine, elle en

lisait de longs extraits; après chaque point, elle jetait par-dessus ses lunettes un regard à ses auditeurs pour quêter leur admiration.

Le choix qu'avait fait son fils en prenant Anne-Marie comme compagne lui avait causé du mécontentement et du souci; avec la sincérité incorruptible mais cruelle qui était une de ses qualités fondamentales, elle n'avait pas caché ses sentiments à la jeune femme, ni même au mari. Bien qu'Anne-Marie, à cause de celui-ci, eût déployé tout son charme pour séduire cette vieille personne sévère, madame Hœck, dès sa première visite, la traita ouvertement de « petite poupée à l'éducation négligée ». Mais, ajouta-t-elle, soucieuse du bonheur de son fils, elle considérait comme un devoir de s'attacher à l'éducation de sa bellefille, pour faire d'elle une vraie femme.

Madame Hœck habitait Copenhague et, pour avoir la paix, Anne-Marie avait supporté en silence cette tutelle. Chaque soir, la nouvelle mariée avait écouté avec une patience angélique d'interminables lectures, tout en luttant désespérément contre une envie de bâiller convulsive. Elle n'avait pas été habituée à ce genre de distractions dans le foyer de son enfance, où les soirées se passaient à jouer aux cartes ou à écouter chanter les chansons d'Erik Bœgske. Mais elle aimait son mari à la folie et craignait l'influence qu'aurait pu exercer sur les sentiments de celui-ci la colère ou le déplaisir d'une mère.

Peu à peu les rapports s'améliorèrent. Pourtant il n'y eut jamais chez la vieille dame une réelle confiance. Anne-Marie ne pouvait se montrer devant elle avec un chapeau à la mode, une paire de gants neuve, ou simplement un grand sourire joyeux, sans que la belle-mère, devenue soudain méfiante, la soumît à un interrogatoire serré. Comme Anne-Marie était extrêmement sensible à la critique, dès qu'il s'agissait de son aspect extérieur,^ des scènes violentes éclatèrent plusieurs fois entre les deux femmes. La vieille dame, qui avait toujours eu un visage semblable à une pomme flétrie, était constamment choquée du fait qu'Anne- Marie, avec une obstination instinctive, n'acceptait pas de renoncer au droit féminin de se farder.

— C'est bon pour les cocottes, pas pour les honnêtes femmes, avait souvent répété madame Hœck, furieuse.

Ce fut surtout cette situation familiale qu' Anne-Marie.

essaya de dépeindre à sa sœur, qui d'ailleurs la connaissait déjà par SCS lettres. De son mari, elle dit qu'au commencement il s'était rangé chevaleresquement à ses côtés dans la lutte, rappelant souvent sa mère à la raison avec beaucoup d'autorité. Il n'avait jamais régné une grande affection entre lui et cette mère, qui pendant ses années de jeune garçon l'avait excédé par d'éternelles remontrances, et, comme il avait toujours eu beaucoup d'amour-propre, il s'était rendu indépendant de bonne heure, en travaillant pour gagner sa vie.

Mais après la mort de madame Hœck, Anne-Marie perçut un changement dans les sentiments de son mari. Il se mit de plus en plus à la critiquer. La méfiance et le mécontentement de la mère ressuscitaient dans le fils comme une maladie héréditaire de l'âme. Sa profession y contribua, croyait-elle. Le fait de toujours s'occuper d'affaires criminelles l'avait conduit peu à peu à ne voir partout que tromperie et malhonnêteté. C'était devenu comme une idée fixe et un jour, dans un accès d'irritation maladive, il avait décidé que leur fille devait partir, parce qu'à son avis Anne-Marie exerçait sur elle une influence malsaine. Ingrid était revenue un jour à la maison avec quelques pommes que lui avait données un des grands fils du receveur, et le bourgmestre avait vu dans ce simple enfantillage la preuve d'une intimité inconvenante entre le garçon et la fillette. Il y avait eu des journées affreuses!

La malade parlait vite, d'une voix un peu haletante, avec maintes remarques accessoires et de soudaines pauses, comme une personne qui n'a plus la force de garder un secret, mais qui pourtant, incapable de se laisser aller à dire la vérité complète, préfère créer une certaine confusion. Elle évitait aussi de tourner les yeux vers sa sœur, dont elle serrait la main d'un geste nerveux et angoissé.

La commandante lui caressa les cheveux en silence. Elle commençait à saisir la trame des événements, et elle dut lutter contre une violente émotion. Le malheur qu'elle devinait maintenant était beaucoup plus terrible que ce qu'elle avait imaginé, et elle n'avait pas le courage d'insister près de sa sœur pour en 5avoir davantage. La pitié la rendait muette.

Malgré les accusations contre soi qui s'étaient clairement fait

sentir à travers les paroles incohérentes d'Anne-Marie, elle ne croyait pas que celle-ci fût coupable de quelque faux pas. Elle aurait juré que sa cadette n'avait rien de sérieux à se reprocher. La situation était beaucoup plus triste. Anne-Marie était la victime de la jalousie d'un fou. Dans sa solitude et son désespoir, elle finissait par se croire coupable.

On frappa à la porte. C'était de nouveau mademoiselle Mogensen avec son grand tablier blanc comme neige.

— Qu'y a-t-il? demanda la commandante en se levant. Anne-Marie était trop affaiblie pour recevoir le message elle-même.

— Le pasteur Torm est là. Il demande s'il dérange Madame.

— Un pasteur? dit la commandante, surprise, et elle se tourna vers le lit. Je ne pense pas que sa visite soit utile.

— Si, laisse-le entrer! dit Anne-Marie. Il est très gentil. Il vient presque tous les jours me voir.

— Mais n'es-tu pas trop épuisée maintenant?

— C'est justement à cause de cela. Je me sens toujours plus calme quand le pasteur Torm est près de moi.

— Faites entrer le pasteur, dit la commandante d'un ton un peu sec.

Le pasteur Torm était un vieux monsieur aux cheveux blancs, tout reluisant de propreté.

— Qui êtes- vous ? demanda-t-il, étonné à la vue de la commandante. Pasteur dans la ville depuis quinze ans, il en connaissait tous les habitants, jusqu'aux chiens et aux chats.

Anne-Marie présenta:

— La commandante von Rauch, ma sœur.

— Ah ! dit-il d'un ton indifférent. Eh oui. . . Bien. . . Rauch, oui. Le pasteur Torm ne portait aucun intérêt aux étrangers. Ce

qui sortait des limites de sa paroisse n'existait pas pour lui.

— Comment allez-vous, petite Madame? demanda-t-il, s'asseyant dans le fauteuil près du lit. Vous sentez-vous un peu mieux ?

— Non, pas du tout. Plus faible de jour en jour.

Le pasteur secoua sa petite tête argentée avec un soupir chuintant.

— J'en suis navré ! J'ai tant prié pour vous, petite Madame.

— Vraiment, cher pasteur. Alors cela doit être la volonté de Dieu que je ne guérisse point.

— Ne dites pas cela! Personne ne connaît les voies du Seigneur. Il prend des chemins cachés pour entrer dans nos cœurs. Souvent sa main pèse lourdement sur nous pour nous faire rejeter les vains fardeaux du monde. Aussi devons-nous Le remercier de nos souffrances. N'oubliez pas, petite Madame, que chaque nuit sans sommeil vous rapproche de Dieu.

— Oui, je l'ai senti. Et c'est ma seule consolation.

— Je viens justement de chez Andersen, le boucher. Vous savez qu'il a été malade pendant tout l'hiver, sans espoir de guérison... il avait un cancer... et ce matin il s'est endormi doucement pour la dernière fois.

— Le boucher Andersen est mort?

Anne-Marie se souleva un peu dans le lit et regarda le pasteur avec de grands yeux élargis.

— Oui, c'était très beau. En vérité, on peut dire que ses souffrances l'avaient régénéré. Je ne le voyais jamais à la table du Seigneur avant sa maladie, et ce n'est pas sans peine que j'ai réveillé sa conscience engourdie. Mais vers la fin il s'est entièrement donné à Dieu. Ce matin à sept heures j'ai été appelé près de lui pour lui administrer les derniers sacrements, et je puis affirmer que je n'ai jamais dit à personne avec plus de confiance: « Tes péchés te sont remis. » Peu de minutes après il rendait son âme à Dieu, le sang du Seigneur sur les lèvres.

Anne-Marie avait fermé les yeux. A cette époque-là, tout décès lui causait une telle impression qu'elle en tremblait.

— Pasteur Torm, dit-elle, voulez-vous prier avec moi?

— Mais oui, chère Madame! N'est-ce pas la raison pour laquelle je suis venu ?

Cependant la commandante s'était retirée au salon. Elle se tint debout devant une fenêtre, dont ses doigts tapotaient violemment le rebord, pendant que sa forte poitrine se soulevait et s'abaissait sous la tempête d'émotions qui agitait son âme. La porte de la chambre à coucher était restée entrouverte. Elle put entendre la voix d'Anne-Marie récitant le Pater. Et elle fut sur le point d'éclater en sanglots de chagrin et d'indignation, lorsqu'elle entendit sa sœur prononcer d'une voix raffermie les paroles: «Et pardonnez-nous nos offenses».

l' ÉTAIT sur la demande expresse du bourgmestre que le pasteur Torm était venu cette fois. En rencontrant le pasteur dans l'escalier du dignitaire dont on célébrait le jubilé, le bourgmestre lui avait dit que sa femme se sentait mal et qu'elle serait certainement contente de le voir. Les propos découragés de sa belle-sœur sur l'état d'Anne-Marie l'avaient inquiété. Au fond, il n'en était pas surpris; il croyait lui-même que la mort approchait à grands pas, et il ne souhaitait pas autre chose. Mais c'était la première fois que son espoir avait été confirmé par d'autres que le docteur, en qui il n'avait aucune confiance.

A cause de cela il avait abrégé sa visite de félicitations, autant que le permettaient les circonstances et les devoirs de politesse. Porte-parole d'un comité spécial de conseillers municipaux pour la présentation du cadeau de la ville, un service à café en argent, il avait pris un verre de vin avec le personnage qu'on fêtait et sa famille, puis, après quelques mots d'excuse, il s'était retiré.

Il n'aimait d'ailleurs pas beaucoup le héros du jour, tout en reconnaissant volontiers ses grandes capacités et son rôle méritoire dans le développement de la ville. Il se sentait toujours gêné chaque fois que — comme ce jour-là — il se voyait forcé par sa

situation de lui adresser un discours louangeur. Ce gros homme blond aux yeux bleus, avec sa voix forte et son accent jutlandais, lui déplaisait physiquement. En outre, Jorgen Ovensen laissait à désirer sous le rapport de la délicatesse: sans avoir commis d'actes nettement malhonnêtes, il avait souvent côtoyé les limites entre le mien et le tien. Les transactions auxquelles il s'était livré dans l'administration de la Chambre de commerce, à une époque où les affaires semblaient prendre une tournure favorable pour l'ancien président, étaient enveloppées d'une obscurité mystérieuse, que le bourgmestre, malgré ses investigations minutieuses, n'avait pas réussi à percer.

Aussi craignait-il que ses félicitations ce jour-là n'eussent paru un peu sèches. Heureusement, le directeur de l'Ecole professionnelle avait pris la parole après lui et n'avait pas ménagé les fleurs de l'éloquence.

A présent le bourgmestre se promenait le long de la route élevée qui contournait la ville et d'oii l'on avait une belle vue sur le fjord et la campagne. Pourtant ce n'était pas à cause du panorama que depuis quelque temps il avait choisi cette route comme heu de promenade, mais parce qu'il y était plus tranquille que dans le petit jardin pubhc de la ville. Ce n'était pas non plus le beau temps qui le faisait marcher si lentement et s'arrêter si souvent pour respirer à fond. Ce jour-là il éprouvait moins que jamais le désir de rentrer chez lui. La présence de la bellesœur étrangère lui était extrêmement pénible par les images qu'elle évoquait.

Au déjeuner, elle l'avait entretenu des souvenirs de leur rencontre pendant le voyage de noces, des lettres d'Anne-Marie au temps des fiançailles et de bien d'autres choses, sur lesquelles il préférait ne rien entendre. Les événements à moitié oubliés du passé lui étaient de nouveau insupportablement proches. Les déceptions et les chagrins revenaient le hanter, comme de vieilles plaies qui se rouvrent.

Il suivait justement le même chemin qu'il avait pris quinze ans auparavant, un jour de printemps semblable, pour aller demander la main d'Anne-Marie. Les parents de la jeune fille habitaient une vieille maison de bois qui tombait en ruine, làhaut sur le flanc de la colline, où il y avait maintenant le réservoir

d'eau municipal. Ce n'avait pas été une démarche aisée, pensait-il en s'attendrissant sur lui-même.

Qu'un homme comme lui, alors assesseur au tribunal de Copenhague et assez orgueilleux, se fût résigné à se présenter en solliciteur chez un individu qui, au su de la ville entière, n'avait pu conserver fonctions et honneur que grâce à la protection d'amis de cercle, cela prouvait bien le sérieux et la solidité de ses sentiments. Etant donné la situation et les projets d'avenir du jeune magistrat, c'était un véritable sacrifice — et quelque chose comme un coup risqué — de s'allier à une famille dont la réputation, douteuse encore sous d'autres rapports, ne se trouvait nullement améliorée du fait que la fille aînée avait épousé un officier prussien.

Et pourtant il avait été très heureux le jour où il s'était assis dans le vieux salon rose pâle ouvrant sur le jardin, avec la petite main agitée d'Anne-Marie dans la sienne. Les rayons de soleil, qui donnaient un air de fête à la pièce, allumèrent des étincelles dans les verres de sherry, quand son futur beau-père proposa de boire à la santé des fiancés.

Malgré ses trente ans, il était assez inexpérimenté en amour. Dans sa jeunesse, tandis que la plupart de ses camarades sortaient beaucoup, et à chaque bal tombaient amoureux d'une de leurs danseuses, il se plongeait dans ses études et travaillait pour son avenir. Il n'avait pas connu la douceur que recèle un baiser de femme. Anne-Marie l'ensorcela par ses petites caresses timides. Il s'abandonna entièrement au charme de sa tendre et pétillante gaieté.

Qu'il ne fût pas le premier amour de la jeune fille, oui, qu'elle eût déjà connu quelques petits flirts innocents, il le savait par les bavardages de la ville, mais cela ne l'affectait nullement à cette époque. Ce qui appartenait au passé devait être oublié. D'ailleurs, les manières d'Anne-Marie avaient beaucoup changé depuis leurs fiançailles ; elle était devenue plus calme, plus réservée envers les gens qu'elle rencontrait. Les remarques qu'il lui avait faites un jour semblaient avoir porté des fruits : il lui avait expliqué, en prenant beaucoup de précautions, qu'une jeune et jolie femme s'exposait à la calomnie en déployant trop d'amabilité envers les autres; qu'à son avis elle ne gagnait rien à se montrer trop gaie

et trop souriante; elle était plus belle aux moments où son visage gardait une expression paisible. Une certaine réserve ne déparait d'ailleurs jamais ni une femme ni un homme: ils en acquéraient de la distinction, de la tenue et de la grâce.

Le bourgmestre ne comprenait pas maintenant, quand il regardait en arrière, comment il avait pu être aussi optimiste, et c'était pour lui une nouvelle preuve du sérieux de son amour qu'il se fût laissé aveugler à ce point. Car il avait vite découvert qu'Anne-Marie était une petite personne désordonnée et négligée au point de vue moral. Qu'importait que peu à peu elle apprît à modérer sa tenue, alors que toute sa pensée visait à éveiller l'attention d'autrui, à faire de l'effet... Il ne s'écoula guère de jours après leurs fiançailles avant qu'il s'aperçût du trouble nerveux qui s'emparait d'elle partout où se trouvaient des hommes. Les admirateurs qu'elle avait dans la ville occupaient constamment son esprit. Sans en avoir bien conscience, elle amenait toujours la conversation vers ce qu'avait dit ou fait en telle circonstance le pharmacien Andersen, l'adjoint Jœrgensen ou le commis Jensen. Et elle avait dû les regarder de près, car elle connaissait parfaitement, non seulement leur taille ou la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux, mais la forme de leurs mains et de leurs pieds, oui, même des particularités de leurs vêtements, qu'à sa manière folâtre elle louait ou ridiculisait.

Cependant il y avait en tout cela quelque chose de si naïf qu'il n'eut jamais le courage de lui adresser des reproches. Il ne voulait pas risquer qu'elle le crût jaloux. En outre, il lui trouvait une excuse dans sa jeunesse et surtout dans la mauvaise influence de ses parents. La mère était une coquette pour qui l'aspect physique seul comptait; c'était certainement en grande partie à cause de son besoin de plaisir et de toilettes que le mari avait puisé à la caisse de l'administration. Très belle elle-même, elle avait élevé ses filles dans la vanité. Anne-Marie avait raconté à son fiancé comment sa sœur et elle avaient l'impression de passer un examen, quand dans leurs jeunes années elles allaient se promener à travers la ville avec leurs parents. Continuellement elles entendaient les recommandations de la mère : « Lève un peu la tête, Anne-Marie !» ou : « Tends la cheville, Lise ! Les coudes au côté, toutes deux ! »

Alors, pour l'arracher le plus vite possible à son foyer et à l'influence de la vie provinciale, il avait décidé que leur mariage serait célébré ce même été. Mais en pleine lune de miel déjà sa confiance subit un nouveau choc.

Les histoires de la commandante pendant le déjeuner venaient de lui rappeler certain épisode. Il y avait à peine quinze jours qu'Anne-Marie et lui étaient mariés. Pendant une semaine ils avaient parcouru les montagnes, tout en haut dans la région des nuages, où peu à peu la jeune femme avait surmonté sa pudeur virginale et s'était même laissée aller à son violent besoin d'abandon. Au fond, elle n'avait aucun sens de la nature. Elle pouvait tout juste en goûter les plus gros effets, les panoramas de plusieurs lieues, les vertigineuses crevasses, mais elle regardait les jeux délicats de la lumière ou des contours avec le même manque de compréhension qu'un sauvage. Si néanmoins elle avait été enthousiasmée par le voyage et avait supporté gaiement de très dures ascensions, c'était parce que, comme tout ce qui l'affectait, les impressions produites par la nature alimentaient la vie sensuelle récemment éveillée chez elle et se transformaient en chaleur amoureuse. La pluie après le soleil sur un lac de montagne, un bruissement à travers la forêt, le murmure d'un ruisseau caché, oui, même des déceptions et des accidents de voyage furent uniquement pour elle des prétextes à de nouveaux débordements de caresses.

Il en avait éprouvé parfois une vague inquiétude. Dans la tendresse de cette petite femme frêle, il y avait comme l'inexorabiHté d'une force naturelle déchaînée. Lorsqu'elle s'accrochait à lui sous une pluie de baisers, il songeait à l'éruption d'un volcan. Mais il était lui-même trop épris, il se sentait trop heureux d'un tel abandon, et en outre il n'avait pas à cette époque assez d'expérience, pour comprendre vraiment une pareille femme et pour la craindre.

L'après-midi qui suivit l'arrivée du jeune ménage dans la ville de touristes surpeuplée où la sœur aînée leur avait donné rendez-vous, ils étaient assis tous les trois sur une terrasse devant l'hôtel, quand un monsieur vint saluer madame von Rauch et, sur les instances de celle-ci, finit par prendre place à leur table. C'était un homme du type lieutenant, assez bien, mais insigni-

fiant: un hobereau autrichien. Anne-Marie devint brusquement tout autre. Elle avait repris les manières nerveuses et agitées que son mari connaissait si bien; et lorsque le jeune homme se mit à lui adresser des compliments indiscrets, elle fut loin de les repousser; au contraire, par ses sourires, elle semblait les encourager. Elle savait tout juste assez d'allemand pour soutenir une conversation dans cette langue, mais sa maladresse à s'exprimer ne faisait que fournir au jeune étranger l'occasion de redoubler d'amabilités et de débiter des gentillesses. Elle en oubliait tellement la présence de son mari — elle qui venait de lui serrer la main en cachette sous la table et qui pendant quinze jours n'avait vécu que pour lui —- qu'elle n'essaya même pas de l'entraîner dans la conversation.

Pour la mettre à l'épreuve, il se leva, sous prétexte d'aller au bureau de poste voir s'il y avait du courrier. Elle resta tranquillement assise, lui fît en souriant un petit signe de tête et lui dit qu'elle l'attendait. A son retour, au bout d'une demi-heure, le jeune homme était parti depuis quelques minutes. Il feignit de n'avoir rien remarqué et de son côté Anne-Marie ne parut pas avoir la moindre impression de s'être mal conduite. Aucun jeu de sa physionomie ne révéla qu'elle se rendait compte du mécontentement dont elle était cause. Quand ils se promenèrent le soir au clair de lune le long du lac, elle appuya d'un geste caressant la tête contre l'épaule de son mari et se montra fort tendre. Pour la première fois il suspecta sérieusement sa sincérité.

Il avait souvent pensé qu'à ce moment-là il aurait déjà dû prévoir jusqu'où sa nature la conduirait, et se séparer d'elle avant qu'un plus grand malheur fût arrivé et surtout avant qu'ils eussent mis des enfants au monde. Mais elle sut de nouveau le tranquilliser. En outre, il espérait toujours que le nouveau milieu où il l'avait transplantée aurait sur elle une heureuse influence.

Cette influence fut toute différente de ce qu'il avait attendu. Par sa jeunesse et sa beauté, Anne-Marie éveillait partout une attention justifiée, et elle accepta immédiatement, avec une joie presque ingénue, que les hommes qu'elle rencontrait lui fissent une cour assidue, voire inconvenante, selon l'opinion de son mari. Cependant il ne pouvait se résoudre à lui parler. Toujours plein

de confiance dans ce qu'elle devait être au fond, il se promit de faire preuve de patience, en même temps qu'il pria sa mère de ne pas se montrer injuste envers elle.

Il lui pardonnait d'autant plus facilement, qu'il n'avait en ce temps-là aucune raison de douter de son amour. Elle pouvait être attendrissante dans son bonheur et sa reconnaissance devant leur jolie installation, dont il avait payé seul les frais. Dès qu'il rentrait à la maison, elle lui sautait au cou; elle l'avait déjà embrassé d'innombrables fois avant qu'il eût le temps d'enlever son pardessus. Dans son enchantement de la vie, elle essayait de faire de chaque jour une fête pour lui, elle s'habillait coquettement et employait toute son ingéniosité féminine à lui plaire.

Il finit pourtant par trouver l'occasion de l'avertir contre le danger d'être trop aimable avec les étrangers. Parfaitement calme, sans manifester aucune malveillance, encore moins de la jalousie, il lui demanda d'être plus réservée, dans son propre intérêt. Il répéta ce qu'il lui avait dit pendant leurs fiançailles, que cela ne lui allait pas d'être si exubérante. Malgré ses belles dents, elle serait encore plus charmante si son visage restait calme.

Elle r écouta, fut convaincue, et finalement se jeta dans ses bras en pleurant, pleine de remords.

Le lendemain, ils devaient aller à une grande soirée. Anne- Marie était ravissante avec sa gorge et ses bras nus, qu'il ne s'était pas habitué sans quelque difficulté à lui voir étaler dans le monde. Au moment de monter en voiture, elle lui enlaça le cou, le regarda droit dans les yeux et lui dit:

— Ce soir tu n'auras pas l'occasion de me reprocher quoi que ce soit. Je te le promets!

Néanmoins, une heure ne s'était pas écoulée qu'elle commençait d'attirer l'attention sur elle par son entrain. Les hommes l'entouraient et se pourléchaient de satisfaction. Pour l'avertir, et aussi pour montrer aux gens sa confiance, car il avait senti qu'on le regardait du coin de l'œil avec pitié, il se rangea parmi ses admirateurs et prit part à la conversation avec un sourire. Malgré cela, elle n'essaya pas le moins du monde de se contraindre. Même lorsqu'il eut l'air grave, elle feignit de ne rien voir. C'était comme un envoûtement. On aurait dit qu'elle était

la proie d'une impulsion de la nature, sur laquelle elle n'avait aucun contrôle.

Pendant qu'ils revenaient chez eux en voiture, il attendit ce qu'elle dirait. Mais elle fit comme si de rien n'était, elle parla des dames de la soirée et critiqua les messieurs. Il ne la comprit qu'à moitié à ce moment-là. Est-ce une feinte? pensa-t-il. Ou est-elle sa propre dupe? Ou encore y aurait-il chez la femme des états d'âme que les hommes ne comprennent pas et auxquels ils ne sauraient donner un nom?

D'année en année le mystère augmenta pour lui. Plus ils vivaient ensemble, plus intime d'une certaine façon devenait leur vie conjugale, et plus Anne-Marie lui semblait une étrangère. Lorsqu'il croyait enfin la connaître à fond, une parole ou une remarque faite par hasard, ou simplement l'aveu d'une préoccupation momentanée, dévoilait soudain des sentiments cachés, révélait des aspects inconnus de son être, qui disparaissaient ensuite dans une nouvelle obscurité, un nouveau repU. Son âme faisait songer à certaines sources chaudes, dont les eaux tantôt bouillonnent innocemment à la surface de la terre, tantôt s'élancent vers le ciel en un superbe jet multicolore, pour retomber subitement et disparaître sous terre, cachées dans des abîmes dont personne n'a sondé le fond.

Il se souvenait du jour où, pendant qu'ils étaient en train de dîner, une lettre d'une parente jutlandaise vint annoncer à la jeune femme la mort de son cousin en Amérique. Ils étaient mariés depuis plusieurs années déjà, et Anne-Marie lui avait raconté très simplement que ce cousin venait la voir autrefois chez ses parents, et qu'ils étaient alors un peu amoureux l'un de l'autre. Aussi fut-il très étonné de la profonde impression que progressivement produisit sur elle la nouvelle du décès. A la fin elle devint toute pâle et il s'aperçut qu'elle faisait semblant de manger. Pendant la soirée, comme, sortant de la chambre à coucher, il entrait à l'improviste dans le salon, il remarqua qu'elle cachait vivement quelque chose sous un journal. Lorsqu'il voulut voir ce que c'était, elle refusa et se mit un peu en colère. Du coup, il prit lui-même le paquet. C'étaient quelques menus souvenirs du cousin, des bouquets de fleurs fanées, deux carnets de bal avec des dates, un billet doux en vers de la Saint- Valentin et autres

babioles analogues, qu'elle avait gardés sous clef dans le tiroir d'un secrétaire. Il lui fit honte de son enfantillage, mais surtout d'avoir voulu le lui cacher. Et de nouveau la scène habituelle se répéta. Après un faible essai pour se défendre, elle l'écouta, repentante, et finit par se jeter à son cou en pleurant, mais elle resta la même qu'auparavant.

A cette époque-là encore, il se sentait souvent très heureux. En un sens, la tendresse et l'affection d'Anne-Marie n'avaient jamais été plus grandes que pendant les années qui suivirent la naissance des enfants. Bien qu'il fût plus âgé qu'elle et sur le point de grisonner, elle continuait à lui vouer un culte où entrait presque de l'humilité. Il était de son côté plus épris que jamais. La maternité l'avait mûrie physiquement, ses chairs étaient plus pleines et plus blanches. C'est avec une certaine honte qu'il se rappelait maintenant à quels avilissements sa passion pour elle l'avait souvent conduit.

Et cependant elle n'avait jamais été sienne entièrement. Même aux heures d'abandon, il n'était pas sûr de la qualité de ses sentiments. Quelquefois il avait l'impression de n'être qu'un simple remplaçant. A la longue ses yeux s'ouvrirent enfin.

Un soir, comme ils revenaient d'une réception au cours de laquelle il s'était senti fatigué et distrait, elle se pelotonna contre lui dans un accès de tendresse sans cause, qui le rendit méfiant. En se remémorant les incidents de la soirée, il constata que plusieurs fois il l'avait vue avec un de ses collègues, le conseiller Lunding, beau garçon d'un agréable commerce, que depuis quelque temps ils avaient souvent rencontré dans le monde et qu'ils avaient reçu chez eux une fois, à leur dîner annuel de magistrats.

Il profita de l'occasion pour mettre Anne-Marie au courant de ce qu'on disait du caractère suspect de cet homme, et surtout de ses relations avec les femmes. Elle devint sérieuse en l'écoutant et le remercia de l'avoir prévenue.

— D'ailleurs, je m'en doutais, lui dit-elle. Il a des façons de vous regarder qui ne me plaisent pas.

Quelques semaines plus tard, Hœck eut un procès important, et pendant plusieurs jours il ne rentra pas déjeuner chez lui. De la fenêtre du restaurant où il avait l'habitude de prendre son

repas, il vit un jour Anne-Marie qui passait de l'autre côté de la rue, un rouleau de musique dans son manchon. Il s'en étonna, car c'était au moins une demi-heure avant sa leçon de chant, et pourtant elle semblait pressée. En outre, il remarqua qu'elle avait mis son chapeau neuf, bien que la pluie menaçât.

Ayant appelé le garçon et payé, il la suivit un moment à une certaine distance, caché dans la foule sur l'autre trottoir. Dans la rue de Frederiksberg, elle jeta un coup d'œil vers la pendule d'un étalage et ralentit le pas. Un instant après, la haute et claire personne de Lunding apparut du même côté. Il salua en souriant la jeune femme et, bien qu'elle feignît de nouveau d'être pressée, il l'arrêta. Pendant quelques minutes ils eurent une conversation animée, et les joues d'Anne-Marie s'empourprèrent. Pourtant elle restait à quelques mètres de lui, comme sur le point de repartir.

Un souvenir surgit dans la mémoire de Hœck. Il se rappela qu'Anne-Marie lui avait raconté un soir au dîner qu'elle avait rencontré Lunding dans la rue, et elle avait, en cette occasion — avec une astuce qu'il comprenait seulement maintenant — exprimé sa surprise que le jeune conseiller revînt de si bonne heure de l'audience. Naïvement il lui avait expliqué qu'en ce moment Lunding avait un emploi aux séances publiques du tribunal, qui se terminaient tôt et à heure fixe.

Malgré tout, il résolut de ne rien dire jusqu'à nouvel ordre. D'abord cela lui aurait trop coûté d'en parler. Ensuite il savait que Lunding venait de demander un congé pour un voyage à l'étranger. Il verrait plus tard.

Un soir, quelques semaines après, ils étaient au théâtre dans une loge de balcon, d'où ils pouvaient voir tout le parterre. Pendant le premier acte il sentit qu'Anne-Marie était agitée: plusieurs fois elle dirigea ses jumelles vers une des dernières places de la partie mal éclairée du parterre. En regardant furtivement du même côté, il aperçut Lunding, qui se penchait pour causer avec une dame assise devant lui, une certaine madame Elhngsen. On apprit plus tard qu'il l'avait rencontrée au cours de son voyage et que dès ce moment il avait eu des rapports intimes avec elle.

A l'entr'acte Anne-Marie resta silencieuse; il lui demanda si elle avait vu des personnes de connaissance parmi les spectateurs,

ce à quoi elle répondit non de la façon la plus naturelle du monde. Mais quand le rideau se leva de nouveau, comme, d'ailleurs, pendant tout le reste de la soirée, elle tourna continuellement, avec une nervosité croissante, ses jumelles vers le couple chuchotant du parterre, qui pendant le spectacle profitait de l'obscurité de la salle pour se rapprocher davantage. Au retour, il dit en passant:

— Le conseiller Lunding était au théâtre ce soir. Tu sais, il revient de voyage. Tu ne l'as pas vu?

Elle hésita un instant.

— Non. Où était-il assis? demanda-t-elle alors, comme si elle avait pensé à autre chose.

C'était la première fois qu'il la surprenait en flagrant délit de mensonge, mais il ne put toujours pas se décider à lui parler. Il eut pitié d'elle. Il crut sentir que cette fois-ci elle souffrait ellemême de son manque de sincérité, et il comprit bien que, si elle mentait, c'était en grande partie dans la crainte de perdre la confiance et la tendresse de son mari.

Peu de temps après, à la suite d'un décès, la fonction de bourgmestre fut vacante dans cette ville de province, et il y vit un signe de l'au-delà. Il ne croyait plus pouvoir influencer la nature d'Anne-Marie par la persuasion. Un essai de religion avait même échoué, n'étant devenu qu'une nouvelle source de plaisirs. Elle allait régulièrement à l'église et communiait, mais, rentrée à la maison, elle était toujours plus préoccupée du pasteur que du sermon, des paroissiens que du chant des psaumes.

Il crut qu'un retour au pays natal, où elle trouverait, avec les souvenirs presque innocents de son enfance, la vie calme et simple d'une petite ville, mettrait fin aux égarements de ses pensées et de ses sentiments. Dans l'espoir de pouvoir sauver les pauvres débris de leur bonheur conjugal, il avait fait ce pénible sacrifice.

Bien en vain.

Ie bourgmestre s'était assis à Tombre d'un érable, sur le banc qui se trouvait devant le mur du cimetière, à côté du sentier descendant à la ville. Les mains croisées autour de la poignée de sa canne, il regardait mélancoliquement le fjord et les vastes prairies. Et cependant il ne voyait rien. Ses pensées ne pouvaient se détacher du passé. Un amer souvenir en évoquait un autre. De plus, il éprouvait par intervalles le besoin de se replonger dans son malheur. Chaque fois surtout que la maladie d'Anne- Marie semblait glisser vers une solution définitive, il lui redevenait nécessaire d'étabUr consciencieusement le bilan de sa faillite conjugale.

Mais la grille du cimetière grinça tout près de lui, et quelqu'un vêtu de noir apparut sur la route, la tête baissée. C'était le comptable de la Caisse d'épargne, un homme d'âge moyen, qui avait perdu sa femme, il y avait deux mois, et continuait à venir chaque jour sur la tombe, en sortant de son bureau.

Il enleva respectueusement son chapeau garni de crêpe et s'arrêta.

— Tiens! C'est vous, monsieur le bourgmestre! Oui, on a d'ici une vue splendide.

— Magnifique. Et le temps est extraordinairement beau.

— Oui, et c'est un grand jour pour la ville, monsieur le bourgmestre. Tous ces drapeaux, quel spectacle! Peut-être cela vous étonne-t-il de me voir ici à cette heure, alors que tous les autres sont allés à la fête. Mais pour moi je n'y tiens pas, ma vie est finie. Cette tombe est mon foyer.

— Je sais que vous avez subi une grande perte, monsieur Jensen. Peut-être pas la plus grande qui puisse atteindre un homme... néanmoins on ne s'en console pas facilement. Je vous comprends bien.

— On ne s'en console jamais, monsieur le bourgmestre.

— Je le crois. Seulement il faut dompter son chagrin, monsieur Jensen. Si on se laisse aller, il prend trop facilement le dessus.

— Hélas, monsieur le bourgmestre! Pour moi tout est fini. Ma femme et moi nous étions indiciblement heureux ensemble. Pendant vingt ans nous avons vécu côte à côte, et je puis vraiment dire que nous étions tout l'un pour l'autre. Le bon Dieu ne nous avait pas accordé d'enfants, mais nous nous entendions si bien! Nous avions les mêmes intérêts, les mêmes goûts en tout, et on peut dire qu'à la fin nous avions aussi les mêmes habitudes. Quand je rentre chez moi maintenant, c'est pour y trouver le vide, monsieur le bourgmestre. Je n'ai plus que le canari de ma femme à qui parler. Si j'allume la lampe et prends un livre, je n'en tire aucun plaisir, du moment que je ne lis plus que pour moi.

Le chagrin du veuf fit une profonde impression sur le bourgmestre; il n'en sentit que mieux sa propre et désespérante misère. De grosses larmes roulèrent dans la barbe grisonnante de Jensen, dont les yeux étaient gonflés et enflammés par les pleurs des deux derniers mois.

— N'êtes-vous pas trop seul, monsieur Jensen ? Vous devriez essayer de vous distraire un peu. Avez- vous vu le cortège des ouvriers à midi?

— Oui, je l'ai vu. La Caisse d'épargne avait fermé pour l'occasion. J'ai même trouvé une très bonne place sur le grand escalier du fourreur Hansen, vous savez. Le spectacle en valait vraiment la peine, n'est-ce pas, monsieur le bourgmestre?

— Oui, c'était très bien... très bien.

— Et c'est un grand homme que nous célébrons aujourd'hui. Un bienfaiteur de la ville.

— Certainement, certainement!

— Bien entendu, vous allez à la fête de ce soir, monsieur le bourgmestre?

— Non, je ne peux y aller. Ma fêmme est malade.

— Mais oui, où ai-je donc l'esprit? J'oublie tout. Comment va madame Hœck?

— Toujours de même. Mais avec l'aide de la Providence, tout ira mieux bientôt.

— Que Dieu soit loué! Je suis heureux d'entendre cela. Quand on est veuf et qu'on sait ce que c'est que de perdre ce qu'on a de plus cher, eh bien...

— Qui s'occupe de votre ménage maintenant, monsieur Jensen? demanda le bourgmestre, pour changer de sujet. Vous ne pouvez pas rester sans personne.

— Si, pour le moment je suis seul, tout seul. Quand je rentre, c'est pour trouver le vide, monsieur le bourgmestre. Mais il faut quelqu'un dans la maison et je viens d'engager une gouvernante pour le premier mai. C'est mademoiselle Broager. Vous la connaissez peut-être, monsieur le bourgmestre?

— Mais oui, n'est-ce pas elle qui était autrefois gouvernante à Krogstrup?

— Oui.

— Et qui depuis va faire des repas, à l'occasion, chez les gens de la ville?

— Oui, c'est elle. Vous n'en avez pas entendu dire de mal, j'espère, monsieur le bourgmestre?

— Non, au contraire. Son art culinaire est même célèbre. Vous avez certainement bien choisi.

— Oui, je le crois. J'ai pourtant entendu dire que sa santé n'était pas excellente, ce qui m'a un peu inquiété. Cependant elle a bonne mine.

— Oui, si je me rappelle bien, elle est même extrêmement grande et forte.

— Parfaitement. C'est une femme de belle apparence.

Le bourgmestre s'étonna un peu du ton. Il regarda plus

attentivement Jensen. Oui, bien sûr! au fond des yeux gonflés, encore humides de larmes, brillait une petite étincelle.

— Combien y a-t-il de temps que votre femme est morte, monsieur Jensen ?

— Il y aura deux mois vendredi prochain. Deux longs mois terribles.

— Vous verrez, le temps passera plus vite pour vous quand vous aurez mademoiselle Broager dans la maison. Tant que nous sommes sur terre, la vie garde son pouvoir sur nous.

— Que voulez-vous dire, monsieur le bourgmestre?

— Simplement qu'il ne faut pas perdre courage. La vie est généreuse. Peut-être vous est-il réservé encore beaucoup de joie.

Le veuf continuait à le regarder sans comprendre, un peu timidement.

Le bourgmestre se tut. Il se sentait soudain moins pauvre au point de vue sentimental. Il comprenait qu'au milieu du chagrin sincère que lui causait la mort de sa femme, Jensen avait déjà escompté les avantages de l'autre. Avant un an, le maître épouserait la gouvernante, le petit homme serait le mari le plus heureux de la terre.

Le comptable enleva de nouveau son chapeau garni de crêpe et se retira respectueusement.

Avec un regard plein de dédain, le bourgmestre le suivit des yeux un moment, puis il se leva et prit le chemin du retour.

QUAND Hœck rentra chez lui, il faisait presque nuit. ^ Anne-Marie raccueillit par des reproches, car il était parti sans lui dire au revoir. Elle semblait en proie à une agitation nerveuse. Elle dit qu'elle était à bout de forces. Bien que depuis le départ du pasteur elle eût dormi une heure, elle se sentait anxieuse et inexprimablement lasse.

La commandante était assise dans le fauteuil d'osier à côté du lit. Le bourgmestre, debout de l'autre côté, écouta en silence les plaintes de la malade. Une pénombre grise remplissait la pièce. La seule lueur venait du feu, qu'on venait d'allumer dans le poêle.

Mademoiselle Mogensen entra pour annoncer que le dîner était servi.

Une fois à table, la commandante se mit à parler avec véhémence de l'état de sa sœur. Elle dit que la dépression d'Anne- Marie et son manque de résistance n'étaient certainement pas dus uniquement à des souffrances physiques; elle ajouta enfin — d'une manière assez provocante — que, par exemple, la privation de sa fille avait peut-être une influence pernicieuse sur le cours de la maladie.

Le bourgmestre écarta la question par quelques phrases banales. Puis, après avoir interrogé sa belle-sœur sur les conditions sociales et politiques en Allemagne, il lui demanda si elle continuait à se plaire dans sa nouvelle patrie.

La commandante répondit qu'en tout cas les grands pays avaient l'avantage qu'on ne s'y acharnait pas à vouloir tailler les autres sur des patrons conventionnels, qu'au contraire chacun pouvait se développer à sa guise.

— Et cet avantage vous a vraiment paru précieux?

— Oui, sans aucun doute.

— Je vous avoue que cela m'étonne un peu.

— Ah... quoi? demanda la commandante en rougissant.

— Oh!... il est possible que je n'aie pas bien compris. A quel point de vue vous placez-vous spécialement?

— A tous les points de vue. Mais je pense surtout au mariage qui dans les petites sociétés est un véritable lit de Procuste, où les meilleures femmes subissent des souffrances épuisantes.

La figure sombre du bourgmestre eut l'air de s'allonger. Ses traits s'étaient figés. Il commençait à comprendre ce que cachaient les paroles de la commandante.

— Je n'ignore pas complètement, dit-il en lui offrant une seconde fois du rôti, la façon dont on considère le mariage et ses devoirs dans l'Europe moderne. Je dois avouer que cet affranchissement de tous liens vers lequel on tend n'a pas ma sympathie. Et je croyais, à vrai dire, chère belle-sœur, que vous non plus ne pouviez l'approuver.

— Malgré tout, je le préfère au genre de fidélité conjugale qui consiste à se nouer comme une corde autour du cou de sa victime.

— De plus, continua le bourgmestre, comme s'il n'avait pas entendu la dernière phrase, je ne saisis pas pourquoi vous mentionnez seulement les femmes comme victimes de la contrainte conjugale. Si vous aviez parlé aussi des hommes, je vous aurais mieux comprise. Le mariage est loin d'être une institution idéale; je vous l'avoue très volontiers. En ma double qualité de chef de la police et de magistrat, j'ai trop souvent l'occasion de le vérifier. Malheureusement, la nature a créé l'homme et la femme si différents qu'il faut beaucoup de culture morale ou,

si vous me permettez le mot, beaucoup d'abnégation des deux côtés, pour que la vie conjugale soit pleinement satisfaisante.

— Oh! s'il n'y avait que cela! C'est justement le fait d'être différents qui exerce un attrait. Notre besoin instinctif de nous compléter s'exprime dans la passion amoureuse. Et plus l'illusion est grande, plus l'ardeur augmente.

A ce moment, mademoiselle Mogensen arriva de l'oflice avec le dessert, et le bourgmestre essaya de détourner le sujet de la conversation. Mais la commandante, belliqueuse, s'y accrocha, voulant l'obliger à se prononcer.

Il dit alors qu'il avait le plus grand respect pour la passion dont elle avait parlé. Sans d'ailleurs partager son enthousiasme pour l'être naturel, il reconnaissait que la passion amoureuse, en particulier, était une grande force sacrée, devant laquelle on n'avait qu'à s'incliner. Mais d'après sa propre expérience, ce noble sentiment était moins souvent la cause des misères conjugales que les petites perfidies d'une âme frivole, les tromperies dues à la vanité et au désir de plaire. Or, sur ce terrain-là, on avait le droit de dire que c'étaient les femmes qui prêtaient le plus à la critique.

La commandante éclata de rire.

Comment! Les hommes n'avaient-ils pas aussi leur vanité! Même les meilleurs ne se rendaient-ils pas souvent ridicules ou méprisables, dans leurs efforts pour obtenir des distinctions et de l'influence ? Et en demandaient-ils la permission à leur femme ou à leur fiancée? Généralement, un homme n'abandonne qu'une bien faible partie de soi à la femme dont il est aimé. Quand, malgré cela, il exige de l'avoir toute à lui, de contrôler ses moindres pensées, ses rêveries passagères, n'est-ce pas de la tyrannie, n'est-ce pas une barbarie révoltante, aussi cruelle et inhumaine que les cages et les ceintures de chasteté du Moyen Age? La seule excuse à de pareils sentiments, c'est que, dans leur propre tiédeur, ces hommes-là n'ont aucune idée de la source de tendresse que peut receler une femme, source beaucoup trop puissante pour qu'un mari et même un grand troupeau d'enfants arrivent à l'épuiser. La femme étouffe ou éclate, voilà tout, si elle n'a pas la possibilité, au moins par l'imagination, de faire don de son superflu.

Le bourgmestre répondit par un sourire vague, qui découvrit de grandes dents bien conservées.

— Cette conception sur votre sexe, que vous venez de développer, me semble conduire à l'absurde. Dans ce cas, en effet, la prostituée serait la femme idéale. C'est d'ailleurs ce qu'elle est en train de devenir, du moins en littérature.

La commandante jeta sa serviette sur la table.

— Oh! cette moralité de pasteur danois, comme je la connais !

Le bourgmestre lui lança un regard rapide et garda un moment le silence.

— Velbekomme/^, dit-il enfin, et il se leva en faisant un léger salut.

La commandante resta sur sa chaise.

Elle ne regrettait point sa provocation, certaine que sa sœur n'avait rien de grave à se reprocher. Elle pensait en outre que la faiblesse d'Anne-Marie n'était pas uniquement due, selon l'opinion du docteur, à l'état de ses reins, qui toujours avaient été délicats, mais qu'on pouvait voir en la malade la victime infortunée de la vengeance d'un homme égaré par la jalousie.

Mademoiselle Mogensen était repartie après avoir servi le dessert, vexée que le bourgmestre et la commandante se fussent mis à parler allemand en sa présence.

Une fois dans la cuisine, elle donna devant la bonne Ubre cours à son imagination.

— Ils se disputaient pour de bon. Elle, l'Allemande, s'était rejeté en arrière sur sa chaise d'une manière très peu distinguée, et le bourgmestre avait la même figure gris cendre que pendant ses crises cardiaques. J'ai vu ses mains trembler quand il a pris l'omelette. Autant que je sache, il n'avait pas été aussi énervé depuis le jour où Ingrid avait mendié des pommes au grand garçon du receveur.

I . « Grand bien vous fasse ! ». Expression danoise qu*on prononce à la fin de chaque repas pour remercier la maîtresse de maison.

Ie bourgmestre s'était retiré dans sa chambre, qui se trouvait un peu à l'écart, à côté de l'antichambre. Une lampe était allumée sur le bureau entre les fenêtres ; mais la plus grande partie de la chambre restait dans la pénombre.

Cette grande pièce longue, aux meubles solides, formait liaison entre l'appartement privé et les bureaux.

Il se mit à marcher de long en large. Le tapis moelleux étouffait le bruit de ses pas. Son ombre allait et venait sur les rayons de livres et sur le grand poêle de porcelaine blanche placé devant le mur principal.

Anne-Marie avait donc fait des confidences à sa sœur et s'était plainte de lui. Bien sûr, il aurait pu le prévoir. Comme elle se comprenait peu encore! Et qu'avait-elle raconté? Qu'avaitelle tu?

Une vieille pendule dans un coin sonna sept heures. Il s'arrêta devant le bureau, où un tel nombre d'interrogatoires, de plaidoiries, de comptabilités de succession et de rapports restés sans réponse s'étaient entassés depuis quelque temps, qu'il en avait honte.

Rien ne le faisait souffrir et ne l'humiliait autant que de constater comment lui, autrefois ponctuel jusqu'à la minutie,

était devenu inexact, négligent. Il ne pouvait presque plus se concentrer sur son travail. Dès qu'il était seul, ses pensées partaient à la dérive. Il avait même subi l'épreuve de voir deux de ses jugements de la dernière année cassés par la Cour suprême.

L'horloge de l'église fit retentir au-dessus de la ville sa sonnerie somnolente.

Il resta debout, perdu dans ses pensées, la main sur le dossier d'une chaise et le regard tourné vers la lampe. Il évoqua une soirée remontant à deux ans et demi où Anne-Marie, assise à ce bureau, avait, pour l'aider, écrit le jugement concernant une grande affaire d'incendie. Quant à lui, il marchait de long en large tout en dictant.

C'était deux ans après leur arrivée dans la ville. Il se rappela qu'Anne-Marie portait encore le deuil du petit Kai.

Le grand espoir qui l'avait conduit ici paraissait alors se réaliser. La maladie et la mort de leur fils les avaient rapprochés. Leur commun chagrin, leur commun regret, leur échange de consolations, les avaient tendrement attachés l'un à l'autre, et la conscience du prix que leur avait coûté cette fois la réconciliation mettait sur leur union comme une empreinte sacrée.

Au fond, il ne s'était jamais senti plus heureux que ces premières années dans la petite ville morte où, en dehors de son foyer, il se trouvait comme en pays étranger, dont il comprenait tout juste la langue. Anne-Marie traversait une période de purification. Le chagrin lui avait donné une très belle expression. Maintenant, disait-elle, qu'elle avait connu le côté grave de la vie, elle en comprenait enfin la valeur. Les vêtements de deuil contribuaient à donner une douceur nouvelle et raffinée à sa beauté blond foncé.

Ils étaient alors toujours ensemble, allaient chaque jour au cimetière, ne prenaient part à aucune activité mondaine; ils vivaient uniquement l'un pour l'autre. Anne-Marie avait été de tout temps une excellente maîtresse de maison. Pendant ces années-là, elle se consacra complètement à ses devoirs d'épouse et de mère.

Le soir, quand Ingrid était couchée, elle venait volontiers près de lui avec son ouvrage, parce que la solitude du salon l'effrayait. Sa présence ne le dérangeait pas; au contraire,

il aimait bien la voir assise sur le divan du bureau, et le travail ne lui semblait jamais plus facile que lorsqu'il entendait le pointillement monotone de son aiguille, ou lorsqu'elle allait et venait dans la pièce pour mettre les livres en ordre ou s'occuper du feu.

Un jour qu'il s'était blessé à la main droite, elle lui avait proposé tout de suite d'être sa secrétaire. Pendant plusieurs jours elle négligea même la maison pour se consacrer entièrement à lui. Ayant reçu des rapports détaillés sur la grande affaire d'incendie, il était impatient de régler la question. A la fin, il fallut travailler la nuit pour terminer à temps, et dans sa préoccupation il ne songea point qu'Anne-Marie serait surmenée. Elle-même ne dit rien; mais soudain la plume lui tomba des mains et elle s'évanouit. Elle en fut inconsolable, se cacha honteusement contre lui et lui fit maintes excuses.

Il avait repris en ce temps-là une telle confiance qu'il ne croyait plus à la possibilité d'une tromperie. Il était loin de penser au moindre danger en ce qui concernait le docteur Bjerring. Anne-Marie avait souvent parlé de sa répugnance pour la personne de ce dernier; malgré la capacité professionnelle qu'on lui reconnaissait, elle avait exprimé son mécontentement de l'avoir comme médecin de la famille. Ce fiât seulement le jour oii, rentrant du tribunal, le bourgmestre trouva le docteur en visite et vit que, contrairement aux habitudes, on avait servi du vin et des friandises, qu'il conçut pour la première fois des soupçons.

Il ne fut pas long à s'apercevoir de l'intérêt qu'Anne-Marie portait au petit homme infirme et à sa destinée. Il remarqua comme elle parlait souvent — non du docteur lui-même — mais de ses clients, des gens qu'il avait soignés avec succès, de ce qu'on disait de lui dans la ville en bien et en mal. Plusieurs fois le bourgmestre observa qu'elle devenait pensive en entendant prononcer le nom de Bjerring et, quand une voiture approchait dans la rue, il pouvait, caché derrière un journal, lire sur le visage d'Anne-Marie, tendu vers la fenêtre, qu'elle se demandait si c'était le médecin qui passait dans son cabriolet.

Le docteur Bjerring avait été appelé chez eux pour la première fois à l'occasion de la maladie du petit Kai. Pendant cette

période il y vint tous les jours, trouva souvent Anne-Marie seule et là, au-dessus même du lit de mort de l'enfant, naquit le germe de cette nouvelle trahison.

Sans doute ce fut plus tard qu'elle se rendit compte de ses sentiments. Mais quand, l'année de deuil écoulée, le ménage Hœck reprit part à la vie mondaine de la ville, le bourgmestre n'eut pas de mal à s'apercevoir que la nouvelle liaison se développait de la même façon que les précédentes. Comme toujours, Anne-Marie ne pouvait résister aux flatteries les plus plates du docteur, se montrait ravie de ses bavardages les plus insipides et, emportée par l'imagination, s'abandonnait entièrement à des rêveries romanesques. En même temps qu'elle s'égarait, elle égarait de nouveau son mari dans un embrouillamini de cachotteries et d'altérations de la vérité. A la fin, elle ne savait plus elle-même distinguer le vrai du faux.

Comme tant d'autres fois, il pensa au divorce, mais il y renonça, non par crainte du scandale — l'opinion d'autrui lui était devenue indifférente — mais à cause d'Ingrid, que la loi ne lui permettrait pas d'emmener et qui, si elle restait entre les mains de sa mère, serait vouée à la perdition. En outre, à quoi bon un divorce? Sa vie était définitivement perdue. Son avenir serait empoisonné comme son passé. Chaque bon souvenir avait été souillé. Même la mémoire de sa mère lui faisait honte. Il n'y avait qu'une seule chose, la mort, qui pût expier la faute, adoucir la douleur et peut-être en dernier lieu apporter l'oubli.

Ie bourgmestre s'était enfin installé dans son fauteuil et s'était mis à lire le courrier du soir, qu'un employé lui avait passé par la porte du bureau. Au milieu des divers rapports de fonctionnaires dans de grandes chemises bleues et jaunes, il saisit tout de suite une petite lettre à l'écriture enfantine, qui était de sa fille. Elle écrivait:

« Cher Papa,

« Merci beaucoup de me permettre de venir à la maison samedi pour la visite de tante Lise. Je voudrais te demander si je puis arriver dès vendredi. Nous n'avons que des cours de calcul, de géographie et de travaux manuels ce jour-là, ce qui n'est pas très important. Mademoiselle Andersen m'y autorise, si tu le permets aussi. Embrasse Maman chérie mille fois. Je me réjouis follement de vous revoir. Ta fille affectionnée.

« Ingrid. »

Le bourgmestre respira par le nez, mécontent. Il regrettait d'avoir permis à l'enfant de venir. Mieux valait décidément éviter les relations avec la tante. En tout cas, il ne pouvait être question de manquer des cours.

Il avait pris le papier pour répondre tout de suite, quand mademoiselle Mogensen entra précipitamment dans la pièce, la figure toute pâle. La vieille et digne gouvernante était si bouleversée qu'elle avait même oublié de frapper à la porte.

Elle lui demanda de venir tout de suite. Madame allait subitement très mal. Elle devait être sur le point de mourir.

Au premier instant le bourgmestre fut, lui aussi, épouvanté. Mais pendant qu'il se dirigeait vers la chambre de la malade, la pensée lui vint que quelque temps auparavant, Anne-Marie les avait tous effrayés un soir d'une manière analogue, et cela sans autre raison apparente que de faire venir le docteur. Aujourd'hui elle savait que Bjerring assistait à un dîner avec une certaine madame Grabe, qui était en séjour chez le directeur de la douane et dont il s'occupait beaucoup. Le bourgmestre se rappela qu'en effet la dame en question se trouvait encore dans la ville et devait, comme le docteur Bjerring, être pour le moment à la fête chez Jorgen Ovensen. Cette idée avait sans doute suffi pour agiter Anne- Marie.

Mais en arrivant près de sa femme, il vit tout de suite qu'il y avait vraiment du danger.

Anne-Marie était couchée, les yeux ouverts, le regard vide, et elle râlait, raidie dans une crise de suffocation. Sa sœur, penchée sur elle, soutenait ses bras tremblants. Tout le lit était secoué.

— A-t-on fait chercher le docteur? demanda-t-il à mademoiselle Mogensen qui, toute bouleversée, se tenait au milieu de la pièce, les mains jointes.

— Oui, Jens Kristian est parti en courant.

— Mademoiselle, passez-moi le flacon d'eau de Cologne! ordonna la commandante. Et une cuiller!

Elle lâcha sa sœur d'une main, lui mouilla les tempes et déboutonna l'encolure de la chemise de nuit. Après un petit cri rauque qui traversa la gorge serrée survint un vomissement.

Peu après, la crise était terminée.

Anne-Marie s'affaissa dans le lit, faible et couverte de sueur, les yeux fermés. Son corps était encore parcouru par quelques spasmes et elle avait du mal à respirer. Lorsqu'elle entendit la voix de son mari, elle essaya de lui tendre la main, mais n'en eut

pas la force. Elle laissa retomber sur la couverture cette main inerte et bientôt sombra dans une sorte d'assoupissement.

Le bourgmestre fut si ému qu'il dut s'appuyer contre le pied du lit. 11 devinait que la fin était proche.

— Comment est-ce arrivé? demanda-t-il.

La commandante raconta que pendant une heure Anne- Marie s'était plainte de violents maux de tête et d'oppression. Tout à coup elle avait été saisie de frissons, accompagnés de vomissements. Au milieu de tout cela étaient arrivés les spasmes.

Le bourgmestre se tourna vers mademoiselle Mogensen, sa montre à la main.

— Jens Kristian sait-il que le docteur est chez Jorgen Ovensen ?

— Oui, Madame l'a dit lorsqu'elle s'est sentie plus mal. Sur quoi le bourgmestre ne demanda plus rien, et pendant

une dizaine de minutes aucune parole ne fut prononcée. De la rue, d'habitude si calme, montait le bruit de pas nombreux. C'étaient les gens qui allaient voir les illuminations à l'autre bout de la ville.

Les plaintes d'Anne-Marie recommencèrent. Ses paupières s'étaient soulevées. Une seconde crise s'annonçait.

— Ce docteur ne va-t-il pas arriver bientôt? s'écria la commandante, désespérée.

Le bourgmestre sortit de nouveau sa montre d'une main tremblante.

— Je n'y comprends rien. D'après mes calculs, il devrait être ici.

— Le garçon a dû se tromper de chemin. Qu'on envoie donc la bonne.

Le bourgmestre dit qu'il préférait aller chercher un ancien médecin de canton en retraite, qui habitait la maison voisine. S'il le trouvait chez lui, il le ramènerait en deux minutes.

Mais à peine avait-il traversé le salon qu'on sonna à la porte. Il se retira aussitôt dans sa chambre, pendant que la bonne ouvrait.

Il entendit le docteur Bjerring enlever son pardessus et passer par la salle à manger.

Une dizaine de minutes s'écoulèrent. A plusieurs reprises il

s'était rapproché de la porte, mais sans pouvoir se décider à retourner dans la chambre de la malade, tant que Texamen médical ne serait pas terminé. D'ailleurs, il était physiquement exténué, il se sentait sur le point de s'évanouir. Son cœur cessait de battre à chaque instant, il dut recourir à ses gouttes de naphtol pour tenir debout.

Enfin il y eut un bruit de pas et l'on frappa.

— Entrez.

C'était mademoiselle Mogensen.

— Le docteur voudrait dire un mot à Monsieur.

— Faites entrer.

Le docteur Bjerring était en tenue de soirée et dans sa hâte il avait oublié d'enlever la fleur de sa boutonnière. Il ne dit rien d'autre que: « Oui » en écartant les mains d'un geste de profond regret.

— Vous croyez qu'il n'y a aucun espoir? demanda le bourgmestre.

— Hélas! non, je ne crois pas.

— Pourtant... peut-être?

— Non, je n'ai pas le droit de vous cacher, monsieur le bourgmestre, que c'est une question d'heures pour madame Hœck. Mais je vous ai déjà averti plusieurs fois que vous étiez trop optimiste au sujet de cette maladie.

— Je le sais. Vous n'avez rien à vous reprocher. Seulement je ne comprends pas... c'est venu si vite.

— L'empoisonnement du sang, que je craignais depuis longtemps, s'est produit. Il peut avoir un effet mortel en très peu de temps. Et la malade est par-dessus le marché très affaibHe.

— Vous ne pensez pas qu'on puisse faire quelque chose... pour la soulager?

— Madame Hœck a une potion calmante et j'ai donné l'ordre qu'on tienne un bain prêt pour le cas où elle aurait de nouveaux spasmes, ce que d'ailleurs je ne crois pas. Hélas! il n'y a rien d'autre à faire.

Le bourgmestre ne posa plus de questions. Il se rendit compte que le docteur, impatient de retourner à la fête, avait en ce moment l'esprit plus occupé de la belle madame Grabe que de la malade. Il se sentit plein de pitié à l'égard d'Anne-Marie

qui, après avoir sacrifié pour cet homme le bonheur de son foyer et sa propre paix morale, mourait seule, comme quelqu'un dont la vie a été une malédiction.

— Je ne veux pas vous retenir plus longtemps, dit-il poliment. Vous êtes à une réception.

— Oh! cela n'a aucune importance. Si seulement ma présence pouvait être utile, je...

— Mais non. D'après ce que vous m'avez dit, je comprends que vous n'y pouvez rien.

— Je passerai plus tard dans la soirée. Vers les onze heures, je pense.

— Oui, puisque ce sera sur votre chemin, alors... Je veux dire en rentrant de la fête.

— Oui, entendu!

Quand le docteur fut parti, le bourgmestre retourna dans la chambre de la malade. Dès qu'il traversa le salon, une forte odeur de musc lui vint aux narines.

Anne-Marie somnolait de nouveau, mais elle se réveilla au moment où elle sentit sa présence. Elle ouvrit les yeux et le regarda fixement, avec une sorte d'égarement anxieux dans les prunelles figées. Déjà elle ne pouvait plus parler. L'ouïe avait aussi presque disparu. La dernière parole qu'elle avait prononcée avait été chuchotée avec difficulté dans l'oreille de sa soeur pendant la visite du docteur. C'était le mot « Ingrid ».

La commandante se leva tout de suite pour laisser le bourgmestre seul avec Anne-Marie. En se dirigeant vers la porte, elle s'écarta de lui d'une manière très marquée.

Elle se retira dans sa chambre, qui était voisine de la salle à manger. Les rayons de la lune descendaient jusqu'au plancher et elle n'alluma point la lampe. Elle était si émue qu'elle ne pouvait rester tranquille. Tantôt elle s'asseyait sur le divan, tantôt elle marchait de long en large, et à la fin elle se jeta contre le dossier d'une chaise, en appuyant son mouchoir contre sa bouche pour que personne n'entendît ses sanglots.

— Assassin! Assassin! criait sans cesse une voix au fond de son âme.

Elle ne se rappelait plus quand le soupçon lui était venu pour la première fois; mais lorsqu'elle avait vu au dîner le sourire vide et spectral avec lequel son beau-frère avait répondu à sa remarque sur la morale des petites villes, elle fut convaincue que c'était exprès qu'il avait gâté la vie d'Anne-Marie, pour se venger de torts imaginaires. Il l'avait tuée sciemment. Avec la cruauté perfide d'un fou, il avait savouré sa vengeance chaque our, en la voyant souffrir et dépérir sous sa froideur et son dédain. Et il avait compris qu'elle en mourrait. Ce meurtre était un paiement. Il savait qu'Anne-Marie ne pouvait pas vivre sans amour.

La commandante se leva et alluma enfin la lampe. Elle voulait partir, sans attendre le jour. Elle n'oserait pas coucher sous le même toit que cet homme, une fois qu'Anne-Marie aurait fermé les yeux. Pour ne pas être tentée par une vengeance sanglante, elle partirait dès que la mort serait survenue. Elle prendrait le premier train pour la ville où Ingrid était pensionnaire, afin d'apporter à la pauvre enfant le dernier message de sa mère.

Le bourgmestre était assis à côté du lit; il n'avait pas parlé, et d'ailleurs Anne-Marie n'aurait rien entendu. Elle avait seulement recouvré un peu la vue. Ses yeux hagards restaient fixés sur lui, mais ils n'avaient plus d'expression; le regard ne pouvait plus implorer.

Ses mains, ses petites mains toujours si agitées, reposaient inertes sur la couverture. La gauche, celle qui était la plus rapprochée de lui, avait la paume tournée en dehors, comme pour lui adresser une prière muette, le supplier d'être compatissant.

Le bourgmestre ne remarqua point ce signe de vie discret.

En revanche, il avait aperçu les roses du docteur Bjerring, qui étaient toujours sur la table au chevet du lit. Son regard fut aussi attiré par la petite coupe d'argent remplie de bonbons. Il se rappela qu'Anne-Marie se l'était procurée quand elle avait

su que le docteur aimait ce genre de friandises, qui depuis ne faisaient jamais défaut à la maison.

Les heures passèrent. Tandis que la source de sa vie se tarissait, Anne-Marie épiait en vain une petite lueur de l'amour d'autrefois ou seulement de pardon dans la figure de son mari. A la fin pourtant il lui prit la main, et tel qu'il était assis là sans bouger, livide et recroquevillé, il ressemblait lui-même à un mourant.

La rue était de nouveau animée par les gens qui rentraient chez eux après les illuminations. Ils parlaient avec enthousiasme des ballons lumineux, des fusées et des lampions multicolores.

La respiration d'Anne-Marie devenait presque imperceptible. Ses paupières se fermaient de plus en plus. Elle avait la bouche entrouverte.

Quand la commandante et le docteur entrèrent dans la chambre vers minuit, elle était morte.

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