‹ Le vitalisme et l'animisme de StahlChapitre 3 sur 16 · LE PROBLÈME DE LA VIE; RÉSUMÉ DE SON HISTOIRE · texte numérisé non relu

LE PROBLÈME DE LA VIE; RÉSUMÉ DE SON HISTOIRE

Trois principales solutions du problème. Le mécanisme et l’animume dans l’antiquité, au moyen-âge, dans les temps modernes. L’âme des physiciens d’Ionie, l’atomisme de Démocrite, les âmes nutritive, sensitive, raisonnable de Platon, d'Aristote, de Galien, des Stoïciens, de la Scolastique, de Saint-Thomas. Le mécanisme de Descartes, la chimiatrie de Willis, le dynamisme de Leibnitz et HofTmann. Le mysticisme médical de Paracelse, les archées de Van Helmont. L’animisme de Stahl. Le double dynamisme de Montpellier, l’organicisme de Paris. Le mécanisme, l’animisme, le vitalisme contemporains.

« Les minéraux sont, les végétaux vivent, les animaux sentent. » La matière brute dure sans organisation et sans vie, le simple vivant végète sans pensée ni sentiment; mais le sentiment et la pensée supposent et enveloppent la vie, comme la vie est entée sur l’existence nue de la matière. Quelque définition que l’on donne de la vie, elle est donc une forme de l’existence commune aux végétaux, aux animaux et à l’homme. D’où vient la vie? Quel en est le principe? Au milieu

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des innombrables hypothèses proposées de tout temps pour résoudre ce problème capital de la physiologie, il semble d’abord qu’on ne puisse se diriger et se reconnaître; mais un examen plus attentiffail bicnlôt distinguer trois grands systèmes principaux.

Le premier fait de la vie un résultit plus compliqué des forces de la mécanique, de la physique ou de la chimie : si différents que soient les phénomènes vitaux, ils n’ont pas une autre origine que les phénomènes qui s’accomplissent dans les êtres organisés; ce sont les mêmes forces qui précipitent les covps les uns vers les autres et qui organisent et font vivre la matière.

Le second cherche la raison de la vie ailleurs que dans la matière et ses forces brutales; il la place dans un principe supérieur et intelligent, de quelque nom qu’on l’appelle, qui est à la fois le principe de la vie et de la mort, parce qu’il anime le corps ou s’en relire, le gouverne ou l’abandonne.

Ces deux hypothèses sont essentiellement opposées.

Le troisième système dittëre également des deux premiers, mais il peut, selon les doctrines particulières, se rapprocher davantage de l’un ou de l’autre. Selon lui, la vie ne résulte ni des lois ordinaires de la mécanique ou de la chimie, ni de l’âme intelligente.

L’histoire nous présente ces trois grands systèmes et il semble même que la raison ne puisse en enfanter d’autres. Comme il arrive toujours, parce que la raison humaine commence par se porter aux extrêmes, les deux premiers systèmes s’offrent seuls et longtemps avant le troisième dans l’antiquité.

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Tous deux se confondent dans les genèses obscures des physiciens de l’école d’Ionie, qui font sortir, comme toutes choses, la vie et les vivants de l’eau, de l’air ou du feu, qui, d’autre part, appellent l’àme le principe de la vie, mais pour qui l’àme n’est elle-même que l’eau, l’air ou le feu, depuis ThalèS jusqu’à Heraclite et môme jusqu’à Empédocle et Amixagore.

Ce n’est que plus tard qu’ils se dislinguent nettement el qu’ils s’opposent. Le premier système est le fond de l’atomisme de üémocrite. Les physiciens atomisles ne reconnaissent autre chose que la matière brute, dont les éléments, grâce à leurs figures, s’attachent les uns aux autres et forment, suivant le hasard, les combinaisons les plus diverses, les corps irréguliers et inorganisés, les corps organisés et vivants, les animaux qui sentent, les hommes raisonnables et libres.

Le second système est représenté dans l’antiquité par un grand nombre de philosophes et de médecins célèbres, particulièrement par Platon, par Aristote, par Galien, et, en général, par cette tendance du panthéisme païen à diviniser ou à personnifier tout au moins les forces de la nature. Tous attribuent, sans différence essentielle, lu vie à des âmes végétatives pour les plantes, sensitives pour les animaux et raisonnables pour les hommes. Ils admettent que ces âmes non-seulement président aux fonctions de la vie, mais construisent aussi le corps et ses organes. Peu importe qu’une même âme, seulement végétative dans les plantes, soit en outre sensible chez les animaux et devienne encore raisonnable chez les hommes, comme semblent le vouloir

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Aristote et les stoïciens, ou qu’à l’âme végétative des plantes s’ajoute chez les animaux une seconde âme sensible, et à toutes deux chez l’homme une troisième âme raisonnable, comme le veut Galien.

Au moyen âge, la philosophie scolastique, inspirée par l’antiquité et par une religion spiritualiste, peupla le monde d’esprits de toutes sortes, êtres de raison et de fantaisie, créés à l’image de Dieu, intelligents comme lui, comme lui incorporels, causes mystérieuses de tous les phénomènes dont les forces aveugles de la matière ne paraissaient pas capables de produire les merveilles. Képler subissait encore l’influence de la scolastique, lorsqu’il donnait aux planètes une âme directrice pour les conduire dans l’espace suivant des courbes savantes, sans heurter les astres qui fournissaient d’autres carrières, sans troubler l’harmonie réglée par le divin géomètre. Dans les siècles les plus voisins du nôtre, tout comme dans les plus reculés, des philosophes aux abois, poêles ou mystiques, créaient pour le besoin du moment des natures plastiques présidant à la génération et à toutes les fonctions des organes. Us faisaient le Dieu des chrétiens semblable à ce Dieu de l’orient qui ne manque pas de grandeur, mais qui se repose éternellement dans une immobilité majestueuse et indifférente, qui craint de souiller ses mains au contact de ses créatures et au gouvernement de l’univers, qui donne l’être à des Dieux inférieurs, ouvriers du monde, chargés de diviser la matière pour en faire les astres, de la pétrir pour l’organiser, de la subtiliser pour en former les âmes humaines, enfln, de mettre en mouvement

tous les rouages de la machine et de veiller chacun à la conservation de quelque partie du tout.

Toutefois, on peut dire que les anciens philosophes sont trop peu savants, que ces âmes ne sont le plus souvent pour eux que de pures fictions, tout au plus des causes occultes. Au moyen âge même, les sciences naturelles et physiologiques n’avaient pas fait assez de progrès pour que ces doctrines générales sur le principe de la vie pussent se produire avec quelque autorité scien- - tifique. Il faut attendre jusqu’à la fin du xvi' ou jusqu'au XVII* siècle. Saint Thomas lui-même ne fait autre chose que de reproduire, en l’accommodant tant bien que mal au christianisme, la doctrine d’Aristote.

Le premier système n’est plus alors proposé seulement par les matérialistes, mais aussi et surtout par les médecins et les philosophes les mieux convaincus de la spiritualité de fâme, et par cela même qu’ils la distinguent et la séparent trop bien du corps. Plusieurs influences différentes ont contribué à répandre ce système au xvii* siècle; en première ligne les principes et les définitions de la philosophie cartésienne, en second lieu les découvertes et les progrès récents de l’anatomie et de la chimie.

Descartes lui-même peut être regardé comme le chef d’une école de médecins qu’on appelle mécaniciens ou iatromécaniciens. Sa matière subtile, ses atomes, ses tourbillons, ses définitions métaphysiques de l’àme, chose qui pense, et de la matière, chose étendue, ses lois du mouvement ont servi de base à sa propre théorie médicale et en général à toute la médecine mé-

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canique. Son fœtus se forme comme toute sa terre et toutes ses planètes, comme tous scs tourbillons, mécaniquement; aucun principe supérieur et intelligent n’intervient dans cette formation; les lois de la mécanique y sufiisent. Comment en serait-il autrement? Quelle force intelligente agirait sur la matière, l’étendue et la pensée n’ayant aucun rapport, aucun point de contact? Quelle puissance pourrait jaillir de la matière elle-même, quand il n’existe en elle aucune force, mais seulement (les modifications foutes passives? De plus, la découverte d’Harvey, rendue publique en 1628, avait produit sur les savants le même effet que produit infailliblement sur l’esprit humain toute invention nouvelle ; ils trouvaient les principes de foutes les maladies dans un vice de la circulation, et faisaient du corps humain une machine hydraulique, fonctionnant suivant les lois de l’hydrostatique et de la mécanique. La vie ne fut plus qu’un mécanisme.

Les mnthémadciens et les dynnmistes se rattachent aux mécaniciens, comme Leibnitz et son Harmonie préétablie à Descartes et à ses principes.

D’autres, toujours sous l’influence de la physique cartésienne et de ces mêmes définitions métaphysiques de l’ânic et de la matière, et enivrés en même temps des récents progrès de la chimie, faisaient du corps humain une vaste cornue où les substances étrangères se combinent et se séparent. I.a vie n’est plus pour ceux-ci qu’une combinaison chimique. Ce sont les infroc/iimisles ou chimiatres.

Il n’est pas un grand esprit parmi les médecins du

xvn® siècle qui ne suive de plus près ou de plus loin la bannière de Dcscartes, quelque préférence particulière que chacun puisse avoir pour la mécanique ou la cliimie. Parmi les chimiatres, ce sont Sylvius et Willis.

Parmi les mécaniciens, mathématiciens, dynamistes, solidistps, Harvey, Sanctoriits , Borelli , Bocrhaave, Bernoüilli, Fr. Hoffmann.

En somme, les mécaniciens et les chimistes suppriment dans la matière organisée la vie et l’organisation. Tîn peu plus de mouvements dans un corps ou des mouvements plus savants et plus compliqués, quelques substances de plus ou quelques combinaisons nouvelles rie ces substances en doses plus savantes; voilà qui doit suffire à élever un minéral à la dignité de végétal, la matière brute à la condition de corps organisé et vivant. Un peu plus de mouvements encore ou un peu plus de combinaisons chimiques, et voilà le corps devenu tout d’un coup celui d’un animal. ' •

Le second système est représenté dans les temps modernes par des philosophes d’une tout autre école, par des mystiques comme Paracelse, Robert Pludd, Van Helrnont, et par un médecin savantet sérieux, parStahl. Si la philosophie exerça au xvn* siècle une influence générale et manifeste sur la médecine, l’union était encore plus étroite au xvi* siècle entre ces deux sciences. Paracelse ne les distingue pas, non plus queFludd et Van Helrnont; aussi leur médecine est-elle toute mystique comme leur philosophie.

Selon Paracelse, les corps sont formés de principes immatériels. L’homme est composé d’un corps, d’un

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esprit intelligent et d’une âme sensible, sans compter tous les éléments immatériels à l’aide desquels l’esprit produit le corps et y manifeste ses merveilles. La vie a son principe particulier dans un être intermédiaire, distinct à la fois du corps et de l’esprit.

Selon Fludd, il y a trois âmes dans l’homme, l’une intellectuelle, l’autre vitale, la dernière sensible, cause de la nutrition et de la reproduction ; les animaux, les végétaux, les minéraux mêmes ont aussi des âmes, mais de moins en moins nobles et de moins en moins nombreuses.

Après avoir étudié avec l’ardeur patiente d’une saine méthode la^ médecine et la chirurgie. Van Helraont abandonna les lentes études et les médications empiriques pour chercher une science plus prompte et plus complète dans les rêveries de l’illuminisme et les chimériques opérations de l’alchimie. Ce fut un de ces hommes à l’imagination ardente, que le mystère attire, que séduit tout ce qui est merveilleux ; impatient de savoir, plein de foi et de superstitipn, il préfère l’hypothèse et l’erreur au doute et à l’ignorance. Il méprise tout ce qui est simple et naturel ; il aspire à tout ce qui est surnaturel et extraordinaire. Son esprit est si plein de Dieu, si convaincu de sa perfection et de sa supériorité sur l’univers, qu’il ne saurait imaginer assez de créatures intermédiaires pour le séparer du monde corporel et épargner au créateur d’avilir sa grandeur et sa puissance à la formation de la matière; il prend les visions qu’enfante son imagination préoccupée pour des révélations du ciel. Ce fut

cependant un grand esprit, dont les écarts ne doivent pas faire méconnaître les qualités, dont les extravagances ne détruisent pas les nobles aspirations. Ce fut un de ces hommes à qui la chimie doit de nombreuses découvertes et qui ont jeté les fondements d’une science aujourd’hui positive, en cherchant dans le creuset de l’alchimiste la pierre philosophale. Tout pénétré de la vérité du spiritualisme, il vivifia et ennoblit, tout en les égarant souvent, la médecine et la physiologie naissante ; il sert comme de transition entre les doctrines hermétiques de Paracelse, de Fludd, de J. Boehm et la métaphysique rationaliste du XVII* siècle.

Comme l’illuminisme créait entre Dieu et l’âme humaine toute une série de génies intermédiaires. Van Helmont imaginait entre l’âme immortelle et le corps toute une hiérarchie d’êtres ou d’archées incorporels, une âme sensitive et mortelle, siégeant avec l’âme immortelle ou l’esprit à l’orifice de l’estomac, un archée prinqjpal siégeant dans la rate, chargé de former le corps, d’en organiser la matière, d’en surveiller les fonctions, jouant auprès de Pâme le rôle de ministre de ses affaires corporelles, ayant sous son gouvernement un nombre presque infini d’archées secondaires, préposés chacun à un organe, à une fonction, h une partie, si minime qu’elle soit, du corps humain. Cet archée principal, c’est le principe de la vie; il n’est pas immortel, mais il est incorporel; il tient plus de l’âme que de la matière par sa nature et par son intelligence.

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Cette hypofh^*9e est bien peu différente de celle de Cudworlh ou de quelque aufre que ce soif, qui imagina le premier la doctrine d’un médiateur plastique, chargé des mêmes fonctions que l’arcliée. Elle ne diffère même pas essentiellement de l’antique hypothèse de l’Ame végétative, soit qu’elle s’ajoute à l’Ame sensitive et à l’Ame raisonnable, soit qu’elle réunisse à elle seule les puissances et les attributions des deux autres. Mais archée, ou âme végétative, ou médiateur, ou nature plastique, cet être, un ou multiple, n’a qu’une existence de raison, tout hypothétique cl précaire. Aucun argument bien sérieux n’était présenté, sinon en faveur de cet être fictif, du moins contre la physiologie matérialiste, atomiste, mécanique ou chimique. Van Helmont tenta bien sans doute de porter un premier coup à la médecine matérialiste; mais cette multitude innombrable de génies subalternes dont il peuplait notre corps, ressemblait trop à une mythologie fantastique, aux visions d’un illuminé, aux expédients d’un poète embarrassé, pour se faire agréer par d’autres que par des mystiques. La moindre réflexion du bon sens devait faire envoler tous ces fantômes : heureuse l’àme spirituelle, si elle ne partageait pas ellemême le sort de tous ces êtres chimériques, dont Van Helmont la séparait de notre corps. C’est une physiologie misérable que celle-là et qui ne mérite même pas ce nom.

En dépit de Van Helmont et des spiritualistes de toutes les écoles, la physiologie mécanique et la médecine chimique restaient donc en possession, sinon de

la science et de la vérité, au moins de l’autorité, de la renommée, de la foi commune, et gouvernaient la pratique; peut-être un progrès naturel et nécessaire était retardé pour longtemps, si un esprit supérieur ne se fût élevé contre ces doctrines erronées, pour remplacer, il est vrai, en définitive une erreur par une erreur opposée, mais aussi pour ébranler et ruiner des systèmes vicieux, préparer l’avénement de la vérité et produire même déjà quelques vérités solides. Ce fut Stahl.

Un grand esprit devait gémir de voir rapetisser aux proportions mesquines de la mécanique ou de la chimie les phénomènes supérieurs de l’organisation et de la vie. Si la vie ne se faisait pas sentir dans la santé comme une force supérieure aux forces mécaniques et chimiques, il fallait être aveugle pour ne pas la surprendre dans la maladie et dans la mort. Ces crises désespérées, ces efforts énergiques qui changent tout d’un coup la face des choses, cette agonie môme du moribond, ne sont-ce là que les oscillations d’une balance avant de preruire son équilibre, que la fermentation ou l’explosion d’une combinaison chimique? N’est-ce pas plutôt une lutte de la vie, de la nature, d’une force quelconque enfin, mais particulière et supérieure, contre le mat?

On n’accorde pas toujours à Stahl cette importance; on se conten le souvent de le regarder comme un homme instruit, comme un philosophe ami de l’hypothèse, qui a renouvelé l’antique opinion d’Aristote en attribuant à l’âme le principe de la vie, qui n’a fait que remplacer par l’âme raisonnable l’archée de Van Helmont et toutes

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les entités vaines imaginées avant lui ; mais en lui rien de vraiment original : l’animisme ne serait qu’une vieille doctrine rajeunie, sans influence sur l’avenir, un excès de spiritualisme. Encore la plupart des critiques de Stahl, et des plus bienveillants, accusent- ils l’animisme de n’être qu’un matérialisme déguisé. Cependant c’est à Stahl que l’on doit d’avoir suscité celte troisième et récente doctrine générale sur le principe de la vie, qui a fait la gloire de deux écoles célèbres de médecine, et qui constitue encore aujourd’hui, quelles qu’en soient les diverses interprétations, le fond commun de la science physiologique.

Ce troisième système sur le principe de la vie ne date guère que de la fin du siècle dernier, du jour où la science physiologique fut vraiment constituée; et c’est lui-méme qui la constitue. En effet, tant que les phénomènes de la vie sont rapportés aux lois mécaniques ou chimiques, il n’y a pas de barrière entre la mécanique ou la chimie et la médecine; celles-là envahissent celle-ci comme leur domaine et l’absorbent tout entière. Le médecin n’est plus qu’un mécanicien qui a une certaine spécialité, la machine corporelle, ou un chimiste qui prend le corps humain pour laboratoire. Et d’un autre côté, tant que les phénomènes de la vie peuvent être rapportés à l’âme, la barrière n’existe pas non plus entre la médecine et la psychologie; et il ne faut pas dire, comme Roussel, que Stahl a renversé cette barrière; elle n’existait pas, il ne l’a pas élevée.

Haller est peut-être le premier qui, en attribuant

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l’irritabilité, éomme une force particulière et distincte, à une certaine substance du corps humain, fonda ce système intermédiaire. Mais c’est surtout dans deux écoles, quelque temps rivales, que ce dernier système s’est définitivement constitué. De ces deux écoles, l’une s’est rapprochée davantage du dynamisme, quelquefois même du matérialisme, l’autre du spiritualisme et même de l’animisme. Ce sont l’école de Paris et celle de Montpellier.

Pour l’une, représentée surtout par Bichat et Broussais, l’organisation et la vie ne sont plus les mouvements désordonnés des atomes, ni les mouvements réguliers de la mécanique, ni les combinaisons chimiques de substances inorganisées : autre est la matière brute et inorganique, autre la matière organisée et vivante; autres sont les lois de la première, autres les lois de celle-ci. La vie n’est pas non plus comme un être chimérique qui gouverne le corps ou l’abandonne; il n’y a pas quelque chose qui ait nom la vie ou l’organisation, en dehors du corps, fût-ce l’âme elle-même ; il y a un corps composé de tissus et d’organes vivants et ditférents de la matière brute. Cet ensemble de tissus et d’organes, irritables, excitables, vivants en un mot, c’est l’animal, c’est l’homme, l’animal qui digère et respire, l’homme tout entier, dira môme Broussais, qui sent et qui pense.

Pour l’autre école, celle de Montpellier, il y a un principe de vie, une force vitale, qui n’est pas un vain mot, mais une chose, qui n’est pas un être de raison, mais une réalité, une puissance qui organise et régit la

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matière sans être matière elle-même , qu’on l’appelle àme ou autrement, qu’on la distingue ou non de l’âme, principe de la volonté et de la raison, peu importe: ce qui importe, c’est qu’on reconnaisse l’existence de ce principe et qu’on le distingue des forces physiques, mécaniques et chimiques, et de la matière ellemême des organes.

L’école organiciste et l’école vitaliste, de quelque côté qu'elles inclinent et qu’elles divergent, n’en remontent pas moins jusqu’à Slahl. 11 est directement le père de l’école de Montpellier; le vitalisme de cette école n’est que l’animisme de Stahl mitigé et débarrassé de ses plus téméraires hypothèses. Si l’école de Paris * lui doit un peu moins, elle lui doit beaucoup encore, beaucoup plus surtout qu’elle ne reconnaît lui devoir. Car c’est Stahl qui, mieux que personne, a posé le problème de la vie ; c’est lui qui a détruit tous les systèmes erronés de son temps; c’est lui qui a rappelé l’attention des médecins et des philosophes sur la vie, son origine, ses manifestations; et, s’il a à son tour élevé sur des ruines un système ruineux en attribuant la vie à l’Ame raisonnable, c’est qu’il n’est pas donné à un s'eul homme de tout faire et d’achever toujours ce qu’il commence, pas plus à Stahl qu’à Descartes. Il suffit d’ailleurs d’effacer après Stahl cette confusion de l’Ame qui pense et du principe de la vie, c’est-à-dire une induction arbitraire que ne légitiment ni les faits ni la raison, pour dégager de son système une forte part de vérité.

Aujourd’hui les mémos doctrines extrêmes se trouvent encore en présence, et, entre deux, les mêmes

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théories moyennes et modérées que Paris et Montpellier ont vues naître, avec tous les changements de forme et de détail qu’apportent à toutes choses le temps et les progrès de la science.

Aujourd’hui, s’appuyant sur ce fait, que la science produit dans ses laboratoires quelques-unes de ces substances que l’on croyait autrefois ne pou\oir être produites que par la nature dans le corps des animaux et des plantes, corps gras, principes immédiats, matière organique, sinon organisée, il y en a qui prétendent, comme autrefois Willis, que la vie n’eStque le résultat d’une chimie plus savante. D’autres, s’autorisant des plus récentes études sur la transformation et l’équivalence des forces naturelles, du mouvement, de la chaleur, de la * lumière, de l’électricité, prétendent que les phénomènes chimiques ne sont que des effets particuliers des forces physiques les plus connues, et que, celles-ci n’élanl que les transformations différentes du mouvement, la vie elle-même se réduit à lu mécanique. C’est ainsi que Descartes construisait avec le mouvement le système céleste et le corps humain.

D’autre part, des philosophes fermement convaincus qu’entre la mécanique ou la chimie la plus savante et la vie, il y a un abîme infranchissable, et, s’appuyant surtout sur l’influence incontestée que le moral exerce sur le physique, soutiennent, comme autrefois Aristote et Stahl au xviii' siècle, que le principe de la vie, c’est l’âme. Ils tempèrent seulement, au moins le plus grand nombre, la doctrine du physiologiste allemand, en refusant à l’âme la connaissance même irréfléchie de son

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action plastique et nutritive qu’ils attribuent à des pouvoirs aveugles échappant même à la conscience.

Entre ces deux partis extrêmes et aussi opposés qu’il y a deux siècles se rangent encore aujourd’hui sous le drapeau des Bordeu et des Barthez ou des Bichat et des Broussais, des physiologistes qui ne veulent pas que la vie soit une combinaison chimique ou un habile effet de mécanique, mais qui n’atFirment pas pour cela qu’elle soit produite soit avec raison, soit sans conscience par la même âme qui pense et qui veut. De ceuxlà, les uns, que n’ont pas convaincus les corps gras artificiels, disent encore, comme il y a quarante ans, que les phénomènes vitaux et les organes vivants sont distincts des phénomènes physiques et de la matière brute, mais que, s’il ne faut pas demander le secret de la vie à la chimie ou la mécanique, il faut encore moins créer pour l’expliquer une force distincte de la matière, un principe vital, fût-il différent de l’âme qui pense. C’est toujours V organicisme. Les autres trouvent encore qu’un tissu, qu’un organe, même vivant, n’est pas un animal, un individu, que la vie n’est pas seulement différente des plus beaux résultats possibles de la mécanique ou de la chimie, mais qu’elle a dans l’être vivant une unité dont seule peut rendre raison une force vitale, une et individuelle. C’est toujours le double dynamisme.

Animiste ou organiciste, physiologiste ou philosophe, de Paris ou de Montpellier, quiconque distingue expressément le phénomène de la vie de ceux de la chimie ou de la mécanique, et professe que la vie est un fait spécial qui ne se résout dans aucun autre, relève, qu’il

le sache ou qu’il l’ignore, qu’il le veuille ou qu’il s’en défende, de Stahl et de sa doctrine. Car personne avant Stahl, pas même Aristote, et personne mieux que Stahl, pas même les plus savants de nos jours, n’a compris et défendu la réalité distincte et la beauté souveraine de la vie contre les théories presque sacrilèges des mécaniens et des chimistes.

Je me propose de remplir une lacune regrettable dans l’histoire de la philosophie, peut-être même de la physiologie, en étudiant dans les ouvrages originaux de Stahl sa théorie physiologique et philosophique et en donnant de l’animisme une exposition exacte, claire et complète.

Tout ce qui a été écrit d’important sur Stahl, à part quelques courtes notices biographiques et quelques appréciations générales, se réduit à peu de chose au prix d’un aussi grand nom ; quelques pages de Maine de Biran (1); un chapitre de Kurt Sprengel, œuvre aussi confuse qu’incomplète (2) ; un article de M. Madin, où les sources les plus importantes ne semblent pas avoir été suffisamment consultées (3) ; une thèse de M. Lasègue (li), travail excellent, le seul qui donne une idée juste de la doctrine de Stahl, le seul qui atteste une étude CQnsciencieuse et intelligente des ouvrages originaux, plein de vues élevées et philosophiques. Cependant c’est avant tout une thèse de médecine, où les ques-

(1) Rapports du physique et du moral de l'homme, partie.

(2) Histoire de la médecine, par Kurt Sprengel.

(3) Dictionnaire des sciences médicales.

(4) De Stahl et de sa doctrine médicale.

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