DURANDEAU
« iV. -B. — L'agence tient également des mères et des pères, des oncles et des tantes. — Prix modérés. »
Le succès fut grand. Dès le lendemain, l'agence fonctionnait, le bureau était encombré de clientes qui choisissaient chacune son repoussoir et l'emportaient avec une joie féroce. On ne sait pas tout ce qu'il y a de volupté pour une
jolie femme à s'appuyer sur le bras d'une femme laide. Ou allait grandir sa beauté et jouir de la laideur d'une autre. Durandeau est un grand philosophe.
Il ne faut pas croire pourtant que l'organisation du service fut facile. Mille obstacles imprévus se présentèrent. Si l'on avait eu de la peine à monter le personnel, on eut plus de peine encore à satisfaire les clientes.
Une dame se présentait et demandait un repoussoir. On étalait la marchandise, lui disant de choisir, se contentant de lui insinuer quelques conseils. Yoilà la dame allant d'un repoussoir à un autre, dédaigneuse, trouvant les pauvres filles ou trop ou pas assez laides, prétendant qu'aucune des laideurs ne s'assortissait à sa beauté. Les commis avaient beau lui faire valoir le nez de travers de celle-ci, l'énorme bouche de celle-là, le front écrasé et l'air imbécile de cette autre : ils en étaient pour leur éloquence.
D'autres fois, la dame était horriblement laide
elle-même, et Durandeau, s'il était là, avait de folles envies de seFattacher à prix d'or. Elle venait rehausser sa beauté, disait-elle ; elle désirait un repoussoir jeune et pas trop laid, n'ayant besoin que d'un léger ornement. Les commis désespérés la plantaient devant un grand miroir, faisaient défiler à son côté tout le personnel. Elle emiportait encore le prix de laideur, et se retirait, indignée qu'on eût osé lui offrir de pareils objets.
Peu à peu, cependant, la clientèle se régularisa, chaque repoussoir eut ses clientes attitrées. Durandeau put se reposer dans la jouissance intime d'avoir fait faire un nouveau pas à l'humanité.
Je ne sais si l'on se rend bien compte de l'état de repoussoir. Il a ses joies qui rient en plein soleil, mais il a aussi ses larmes cachées.
Le repoussoir est laid, il est esclave, il souffre d'être payé parce qu'il est esclave et qu'il est laid. D'ailleurs, il est bien vêtu, il donne le bras aux célébrités de la galanterie, vit dans les voitures, mange chez les cabaretiers en renom,
passe ses soirées au théâtre. Il tutoie les belles filles, et les naïfs le croient du beau monde des courses et des premières représentations.
Tout le jour, il e:5t en gaieté. La nuit, il enrage, il sanglote. ïl a quitté celte toilette qui appartient à l'agence, il est seul dans sa mansarde, en face d'un morceau de glace qui lui dit la vérité. Sa laideur est là, toute nue, et il sent bien qu'il ne sera jamais aimé. Lui qui sert à fouetter les désirs, jamais il ne connaîtra le goût des baisers.
Je n'ai voulu, aujourd'hui, que raconter la création de l'agence et transmettre le nom de Durandeau à la postérité. De tels hommes ont leur place marquée dans l'histoire.
Un jour, peut-être, j'écrirai les Confidences (Tnn Repoussoir. J*ai connu une de ces malheureuses, qui m'a navré en me disant ses souf-
frances. Elle a eu pour clientes des filles que tout Paris connaît et qui ont montré bien de la dureté à son égard. De grâce, mesdames, ne déchirez pas les dentelles qui vous parent, soyez douces pour les laides, sans lesquelles vous ne seriez point jolies!
Mon repoussoir était une âme de feu, qui, je le soupçonne, avait beaucoup lu Walter Scott. Je ne sais rien de plus triste qu'un bossu amoureux ou qu'une laide broyant le bleu de l'idéal. La misérable fille aimait tous les garçons dont son lamentable visage attirait les regards et les faisait se fixer sur celui de ses clientes. Supposez le miroir amoureux des alouettes qu'il appelle sous le plomb du chasseur.
Elle a vécu bien des drames. Elle avait des jalousies terribles contre ces femmes qui la payaient comme on paye un pot de pommade ou une paire de bottines. Elle était une chose louée à tant l'heure, et il se trouvait que celte chose avait des sens. Vous figurez-vous ses amertumes, tandis qu'elle souriait, tutoyant
celles qui lui volaient sa part d'amour? Ces belles filles qui prenaient un méchant plaisir à la cajoler en amie devant le monde, la traitaient en servante dans Tintimité; et elles l'auraient brisée par caprice, comme elles brisent les magots de leurs étagères.
Mais qu'importe au progrès une âme qui souffre ! L'humanité marche en avant. Durandeau sera béni des âges futurs, parce qu'il a mis en circulation une marchandise morte jusqu'ici, et qu'il a inventé un article de toilette qui facilitera l'amour.
Les gens chagrins, ceux qui vieillissent et que fâche notre jeunesse, déclarent que les roses de leur temps sont fanées et que nous n'en avons plus que les épines. Ils vont disant à la jeune génération, avec une joie mauvaise : « La grisette se meurt, la grisette est morte ! »
Et moi je vous affirme qu'ils mentent, que Tamour et le travail ne sauraient mourir, que les gais oiseaux des mansardes n'ont pu s'envoler.
Je connais un de ces oiseaux.
Marthe a vingt ans. Un jour, elle s'est trouvée seule dans la vie. Elle était enfant de la grande ville qui offre à ses filles un dé à coudre ou des bijoux. Elle a choisi le dé, et s'est faite grisette.
Le métier est simple. Il demande seulement un cœur et une aiguille. Il s'agit de beaucoup aimer et de travailler beaucoup. Ici, le travail sauve l'amour, les doigts assurent l'indépendance du cœur.
Marthe, au matin de la vie, a pris son front entre ses petites mains, et s'est plongée bravement dans les plus graves réflexions.
— Je suis jeune, je suis jolie, et il ne tient qu'à moi de porter des robes de soie, des dentelles, des bijoux. Je vivrais grassement, nourrie de mets délicats, ne sortant qu'en voiture, oisive et assise toute la sainte journée. Mais, un jour, après avoir versé toutes mes larmes et surmonté tous mes dégoûts, je m'éveillerais dans la boue et j'entendrais les plaintes de mon cœur. Je préfère lui obéir dès aujourd'hui ; je veux en faire mon seul guide. Pour pouvoir l'écouter en paix , je porterai des jupes d'indienne , je le consulterai à voix basse, pendant mes longues heures de couture. Je veux être libre d'aimer qui mon cœur aimera.
Et la belle enfant se constitua ainsi citoyenne de la république des bonnes filles travailleuses et aimantes.
Depuis ce jour, Marthe habite sous les toils une petite chambre pleine de soleil. Vous le connaissez, ce nid que les poètes ont décrit. Le seul luxe du ménage est une propreté exquise et une gaieté inépuisable. Tout y est blanc et lumineux. Les vieux meubles eux-mêmes y chantent la chanson de la vingtième année.
Le lit est petit, tout blanc, comme celui d'une pensionnaire; seulement, à l'extrémité de la flèche qui supporte le rideau, se balance un Amour en plâtre doré, les ailes et les bras ouverts. A la tcte de la couche, sourit un buste de Déranger, le poète des greniers; contre les murs, sont collées des lithographies, des perroquets jaunes et bleus, des gravures tirées du Voyage de Dumont-d'Urville; sur une étagère, s'étale tout un monde de porcelaines et de verreries , gagnées dans les fêtes foraines.
Ensuite, il y a une commode, un buffet, une
table et quatre chaises. La petite pièce est trop meublée.
Le nid est morne, lorsque Toiseau n'y est pas. Dès que Marthe entre, le grenier entier se met à sourire. Elle est l'âme de cet univers, et, selon qu'elle rit ou qu'elle pleure, le soleil entre ou n'entre pas.
Elle est assise devant une petite table. Elle coud en chantant, et les moineaux du toit répondent à ses refrains. Elle a hâte de finir son ouvrage; elle se sait attendue, car elle doit le lendemain gagner les hauteurs ombreuses de Verrières.
Son cœur a parlé, s'il faut tout dire, et elle a parfaitement entendu ce que son cœur lui a dit. Voici deux mois qu'elle lui a obéi. Elle n'est plus seule au monde, elle a rencontré un bon garçon. Comme elle est une bonne fille, elle s'est laissé aimer, et elle a aimé elle-même.
Voyez-la dans la rue, son ouvrage à la main. Elle saute légèrement les ruisseaux, retroussant ses jupes, découvrant des chevilles délicates.
Elle a la démarche tout à la fois hardie et effarouchée, l'effronterie et la peur des moineaux du Luxembourg. Elle est l'oiseau alerte du pavé parisien; c'est là son terroir, sa patrie. On ne rencontre nulle autre part ce sourire attendri, cette allure décidée, cette élégance native. L'enfant, toute simple et toute rieuse, a le plumage modeste et la gaieté éclatante de l'alouette.
Le lendemain, quelle joie dans les bois de Verrières ! Il y a là des fraises et des fleurs, de larges tapis d'herbe et des ombrages épais. Marthe prend de la gaieté pour toute une semaine. Elle s'enivre d'air et de liberté, touchée aux larmes par le bleu clair des cieux et le vert sombre des feuillages. Puis, le soir, elle s'en revient avec lenteur , une branche de lilas à la main, ayant plus d'amour et plus de courage au cœur.
C'est ainsi qu'elle s'est arrangé une vie de travail et de tendresse. Elle a su gagner son pain et se garder pour qui bon lui semble.
Qui oserait gronder cette enfant? Elle donne
plus qu'elle ne reçoit. Sa vie a toute la dignilc de la passion vraie, toute la moralité du travail incessant.
Chantez, belle alouette de nos vingt ans, chantez pour nous, comme vous avez chanté pour nos pères, comme vous chanterez pour nos fils. Vous êtes éternelle, car vous êtes la jeunesse et Tamour.