‹ Le voile noirChapitre 2 sur 4 · I.l NuJI I. \u\l · texte numérisé non relu

I.l NuJI I. \u\l

Lt'S lial)il;iiis d.' celle conliée orageuse ont quelque « liose de farouche el de falul dans la physionomie. Leurs longues chevelures nallées , floUaul au gré du venl , ressemblent à des crinières. A la rigueur, avec une imagination un peu exallée, vous pourriez les prendre pour les dénions de cet eolur terrestre.

'b;ins \f voisinage, on trouve une foule de crtrri' res el de mines abandonnées. C'est de là tjn'on lir;iil jadis du marbre, de la houille el du plon»b. Aujourd'hui, ces njines el ces carrières sont épuisées, ou du moins ne sont plus en cours d'exploitation ; et, depuis bien des années , personne n'est descendu dans ces espèces de gouffres.

C'est là même, c'est dans cette partie sau-

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vage et pittoresque du CMnibi-rland , (nie se passa le drame que nous allons raconter. Ce drame est bizarre, fantasque et presque incroyable au premier coup-'i'œil ; mais il est malheureusement trop réel , et Ton en parle encore avec épouvante dans la contrée qui en fut le liiéâtre.

Il y a une quarantaine d'années, on apercevait, à mi-côte d'une montagne voisine de la Caverne du Diable, le vieux château de Caudebeck, dont la fondation remontait peutêtre à la con(juête de Guillaume. Il était entouré de ruines majestueuses, que de longues guerres avaient amonL-elées peu à peu. Un seul corps de logis était resté presque intact : c'était une habitation d'un genre très sévère, qui n'aurait pas convenu sans douic aux petites maîtresses de Paris ou d< Lon-

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dres, mais qui devait charmer tous les cœurs de poêle, tous les cœurs épris de la forte et vudt; nature. Des fenêtres de ce château , si votre vue plongeait sur le pays environnant, vous ne distinguiez que des eniassemens de rocs aigus, des montagnes couronnées de sapins et de chênes verts; et puis votre oreille était assourdie continuellement par le bruit des torrens écumeux et des cascades, qui roulaient du haut de toutes ces pentes.

Ce château était habité par sir Francis Lackland et Margarel, sa jeune femme. Pleins de poésie et d'amour , ils avaient fui le tumulte des villes pour s'aimer en silence. Margarel n'avait guère que vingt ans. On n'aurait pu voir une physionomie plus douce et plus intéressante. 11 y avait dans son sourire quelque chose de mélancolique et d'enivrant qui paritiil au cœur, et (aisail penser ù ces

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blondes filles de Morven que chante Ossian dans ses magnifiques poèmes. Ses longs cheveux blonds encadraient son front pur et blanc, el se déroulaient avec une grâce divine sur la blancheur de son cou d'ivoire. Margaret était grande, svtlle et cambrée; sa taille était celle des fées et des sylphides.

Quant à sir Francis, il n'était pas moins beau; il venait d'accomplir sa vingt-cinquième année. Sa taille était haute; ses grands yeux noirs et pleins d'expression révélaient toute son âme ; ses traits, d'une régularité parfaite, prévenaient tout d'abord en sa faveur, et paraissaient être l'image fidèle et vivante de son franc et loyal caractère. Sir Francis n'était pourtant point exempt de tous défauts. Bouillant, impétueux, il avait beaucoup moins de douceur que Margaret. Par momens même, s'il n'eut pas eu la certitude profonde que

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Margaret était la phis vertueuse des femmes, il n'iiuraif pu se défendre d'un certain penchant à la jalousie. Plus d'une fois, il n'avait pu vaincre son humeur quelque peu irascible; niyis sa femme était si bonne et si douce, si patiente, qu'elle le calmait bientôt, et faisait rentrer la confiance et la paix dans son cœur.

Aussi Francis aîmait-il Margaret avec adoration. Depuis six mois elle l'avait rendu père, et re lien d'amour les attachait plus fortement encore l'un à l'autre.

Margaret était fille unique d'un gentilhomme écossais, nommé Macpherson , qui était mort quelques années auparavant , à Londres, après avoir fait sa fortune dans le commerce. Sir Francis connaissait Marga-,

rel bien avant de l'épouser; il était fort lié avec M. Maeplierson : il avait même en le bonheur de lui rendre un service pécuniaire, dans une circonstance oîi l'honnête négociant, victime d'un abus de confiance, allait être obligé de déposer son bilan, si la générosité de sir Francis ne fût venue à son aide. Bientôt après , grâce à cet beureux secours, il avait rétabli ses affaires qui étaient devenues p!us florissantes; et^ dans l'espace d'une année, sa fortune, déjà considérable, s'était singulièrement accrue. Margaret, jeune, belle et riche, était le point de mire d'une foule de prétendans; aussi , malgré 6on origine bourgeoise et marchande , plus d'un gentilhomme riche et orgueilleux l'avait demandée en mariage. Mais le choix de Margaret fut bientôt fixé : sir Francis était le seul homme qui lui inspirât de l'amour.

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Leurs cœurs s'étaient depuis longtemps compris; ils reconnurent qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Quand sir Francis demanda Margaret à son père, ceiui-oi fut dans le ravissement : trois semaines après, Francis et Margaret étaient unis, et rien ne semblait devoir troubler leur bonheur, quand une catastrophe épouvantable survint tout-à-coup.

Parmi les adorateurs de Margaret , parmi ceux qui n'avaient essuyé que des refus, on distinguait, en première ligne, un Espagnol, le comte del Castro. Gel homme , jeune encore , et qui jouissait d'une fortune prodigieuse , s'était figuré que ses richesses auraient le plus grand poids dans la balance ; BJftis, voyant que sir Francis obtenait sur lui

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l'aN-nnlngc , ccl homme, aussi làcbe que haineux, résolut de se veuger.

Une nuit d'hiver, à Londres, par un temps sombre et pluvieux, sir Francis rentrait chez lui, seul et sans armes , après s'être attardé dans un club. 11 traversait un pont, contre les arches duquel les flots de la Tamise, çoulevés par la tempête , venaient battre avec impétuosité. Soudain un homme, enveloppé d'un large manteau brun, se précipite sur Francis, et le frappe d'un coup de poignard. Francis était aussi brave que vigoureux. Sans perdre la tête , il se saisit du misérable qui l'a frappé, il l'étreint contre sa poitrine, et , reconnaissant tout-à-coup, à la lueur d'un réverbère, le visage de l'Espagnol, de Fernand del Castro, il s'écrie :

— liilàine ! tu en voulais à ma vie! Je

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pourrais te tuer, mais je ne suis pas aussi lâche, aussi cruel que toi... Va-t'en , je te permets de vivre.

En même temps il le lâclie , il le repousse avec mépris, et, lorsqu'il s'éloignait déjà , par hasard il tourne la tête en arrière

L'Espagnol venait de s'élancer une seconde fois contre lui. Le misérable, armé d'un pis tolel, courait sur Francis, quand ce dernier, au comble de l'exaspération, se jette sur del Castro, l'étreint à la gorge, puis tout-à-coup l'enlevant de terre, le traîne vers le parapet, et le précipite dans la Tamise.

A peine Francis a-t-il accompli cet acte de vengeance et de justice, qu'il se repent. Mais il est trop tard! un cri furieux, aigu, se fait entendre... puis unesecondeaprès, le bruit

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d'un corps qui tombe dans les vagues t^^umantes.

Francis prêle un instant l'oreille, mais il n'entend plus rien ; rien que le fracas de la tempête et le brisement de l'onde contre les arches. Plus de doute, Fernand del Castro est mort ! Triste, sombre et morne, Francis retourne chez lui. Sa blessure, assez profondeet qu'il avait étanchée avec son mouchoir, saignait encore abondamment lorsqu'il rentra, Margaret, qui l'attendait avec une fébrile inquiétude, pousse un cri d'angoisse en l'apercevant qui revenait tout pâle et couvert de sang. Francis tâche de la rassurer, en lui persuadant que sa blessure est légère, et qu'il sera bientôt guéri. Du reste, il ne donne sur cet événement aucune explication, et se contente de dire qu'un malfaiteur a voulu le dévaliser.

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Bientôt sir Francis fut rélabll. H n'avait aucuneaffaireqiii le retînt à Londres, il nedemandait qu'à vivre tranquille avec sa femme, loin de ragitalion tumultueuse des villes: il résolutdonc de partir pour le nord de l'Angleterre, et d'aller s'y fixer pour toujours avec sa. famille.

Madame Burley, tante de Margaret, devait les accompagner dans leur résidence sauvage et pittoresque. Cette femme, qui aimait sa nièce avec un amour de mère, était une créature excellente, mais par malheur crédule et superstitieuse. Elle n'entreprenait jamais rien, sans consulter auparavant les diseuses de bonne aventure. Commeonlui avait plusieurs fois prédit que le séjour de Londres lui serait fatal, elle saisit avec empressement l'occasion départir. Sa fortune était assez considérable : elle l'abandonna par anticipation à air Francis qui, depuis longtemps, avait 1«

projet d'aclieier quelque vieux châleau aux environs des frontières d'Ecosse. Ayant appris que le châleau de Caudebeck était à vendre, il s'empressa d'en faire l'acquisition, et quelques semaines après il y était établi avec madame Burley ,

Ee bFult dans le mur.

Il y avait déjà six semaines que sir Francis et sa femme habitaient le château deCaudebeck. Leur \ie était douce et tranquille. Toutes leurs journées s'écoulaient dans une charmante et poétique uniformité : tantôt

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c'étaient de longues promenades à cheval, au milieu des ravins el des bois ; tantôt lorsqu'il pleuvait, les deux époux, réunis au coin d'un feu vif et pétillant, lisaient ensemble leurs poètes chéris, ou ces romans pleins d'ame et de sensibilité qui font couler de douces larmes. Toutefois, madame Burley, qui était folle des aventures merveilleuses, n'aimail guère les développemens de passion sentimentale, et préférait de beaucoup les histoires sombres et terribles. Pourtant l'excellente femme était horriblement peureuse, et ces lectures tragiques la faisaient frissonner des pieds à la tête.

Las romans d'Anne Radcliffe , et le Moine, celte formidable conception de Lewis, étaient ses livres favoris. Margaret ne partageait point là-dessus le goût littéraire de sa tante : elle aimait beaucoup mieux Clarisse et Gran-

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disson; cl c'était uniquement pour complaire à madame Burley, que, de temps à autre , elle priait son mari de lire à haute voix, le soir, quelques nouvelles productions fantasmagoriques, sorties fraîchement du cerveau de la célèbre romancière anglaise. Sir Francis, qui n'aimait guères, en fait de lectures, que les choses parfaitement naturelles, ne consentait à lire ces romans de spectres et de brigands, que par condescendance et par bonté d'âme. Du reste, i! lisait fort bien, avec beaucoup d'ameet de chaleur, et par moraens il s'identifiait, en quelque sorte^ avec les personnages excentriques de ces productions sinistres. Alors son œil étincelait; sa voix peu à peu devenait creuse et tremblante; son visage semblait pâlir aux lueurs du foyer; et madame Burley, assise dans sa moelleuse bergère, auprès de la lampe, atrêtait son aiguille, et laissait lom-

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[km- sa tapissorif , on frissonuanl »Ie tous ses rnenibros. Margaret, voyant l'eflroi de sa tante, •aurait bien voulu parfois que Francis inlerrompîl sa lecture; naais la vieille femme, qui aimait à frémir, voulait absolument qu'on poursuivît.

Ce genre de scènes, qui se répétait le soir deux ou trois fois au moins par semaine, était vraiment singulier. Si par bonheur, au milieu de ces effrayantes lectures, on entendait le vent bruire au loin, ou l'aile d'un hibou heurter les vitres de la fenêtre, la (erreur était à son comble chez madame Burley, etJVIargaret pouvait être sûre que sa pauvre tante passerait la nuit la plus agitée et la plus fiévreuse du monde.

Ln soir que sir Francis, fatigué d'une longue chasse au renard, avait obstinément re-

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fusé de lirii les Mystères (fUdolpfie^ madamf Burley, dont l'imagination avait besoin d'excitant, s'engourdit peu à peu dans son fauteuil, et s'endormit profondément.

Le temps était froid, la pluie tombait fine et serrée. Sir Francis, les pieds surd'énormes chenets en fer, assis devant une haute cheminée gothique, jetait de temps à autre sur le charbon de terre embrasé des pommes de pin sèches et des fagots de branches mortes. Alors on voyait une grande lueur s'élever dans l'âtre, et tout ce qu'il y avait dans l'apparlement, table, chaises, fauteuils, semblaient remuer confusément dans l'ombre , et s'agiter d'une manière fantastique. La soirée eut sans doute été fort bien choisie pour une lecture de roman sombre.

Sir Francis ctail seul dans la chambre,

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près de sa vieille Uinte enrioraiie. Margaret \enait de monter au premier (Hage, pour voir son enlanl qui souffrait depuis quelques heures. Du reste , celte maladie n'avait rien de grave ni d'inquiétant: le cœur seul d'une mère pouvaît s'en alarmer.

Margaret, penchée sur W berceau de son enfant, contemplait, avec une extase mélancolique, cette douce et pâle créature, dont les joues légèrement pâlies trahissaient un récent malaise. Mais depuis une heure l'enfant dormait avec calipe, et tout semblait annoncer une guérison complète.

Il y avait dans le ckâteau plusieurs domestiques, parmi lesquels se trouvait une jeune femme de chambre nommée Betsy, et un Italien que sir Francis avait pris à Londres avant départir. Cet Italien se nouMmait Silvio. La

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personne qui l'avait gardé longtemps à son service , avait cru pouvoir répondre à sir Francis de la fidélité de cet homme ; quant à Betsy, elle était dans la maison de madame Burley depuis sept ans au moins, et jamais elle n'avait donné à sa maîtresse le moindre sujet de mécontentement. Celte jeune fille témoignait un zèle extrême et une singulière affection pour Margaret et sir Francis ; elle semblait surtout aimer avec une grande tendresse l'enfant de ses maîtres, qu'elle entourait de soins et de sollicitude. Margaret croyait donc pouvoir compter sur Betsy comme sur elle-même.

Mais revenons à sir Francis, que nous avons laissé réfléchissant devant la haute cheminée flamboyante du salon.

11 commençait à trouver longue l'absence

deMargarel; et ne pouvant se défendre d'une certaine inquiétude , il quitta brusquement le salon, pour aller voir si l'enfant ne serait pas plus malade.

Lorsqu'il entra dans la chambre à coucher, ce fut avec une extrême précaution : aussi Margaret, la tête toujours penchée sur le berceau, n'entendit point son mari venir. Les mains jointes, la bouche calme et souriante, elle contemplait ce petit ange endormi, quand tout à coup elle se retourne au craquement du parquet.

C'est toi , mon ami î... dit-elle à voix

basse. Chut! chut! pas de bruit, l'enfant dort.

Sir Francis redouble alors de précaution, et, marchant sur la pointe du pied, il s'approche du berceau, regarde l'enfant qui som-

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mt'ille, pois, se loiirnant avec amour vers Margaret, il l'étreint silencieusement contre son cœur et l'embrasse.

— Eh bien ! murmure-til , tu es maintenant sans inquiétude, j'espère?., vois comme sa figure est paisible. Je le le disais bien, chère amie , que tout cela n'était pas grave... Une autre fois tu seras moins craintive, sans doute , et lu attendras pour te désespérer qu'il y ait au moins quelque chose de sérieux.

— Oui, mon ami, sois tranquille, répond Margaret en souriant ; je tâcherai à l'avenir d'être plus raisonnable. C'est vrai , notre pauvre chérubin dort maintenant comme un bienheureux ! Sa respiration est bien égale , bien douce, me voilà tout à fait rassurée.

— Eh bien alors , descends, chère amie,

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dit Francis en lui preinuit la main ; j'ai peur qu'à force de baisers et de caresses, lu n'éveilles notre petite Sarah. Betsy va rester près du berceau, et nous, mon ange, nous allons . retourner au salon, pour lire quelques pages de Shakspeare.

— Du Shakspeare ! oh ! non , Francis ! H faut un peu de complaisance ; voilà près de huit jours que éette pauvre tante veut qu'on lui lise du terrible, et tu refuses cruellement. Viens... viens, nous avons justement les Mystères d'Udolphe qu'elle brûle de connaître, et, si tu veux, nous en finirons un volume ce soir ?

— Non, non, vraiment, Margaret, dit Francis avec un peu d'impatience. Tu es trop bonne aussi , et la chère tante a trop d'exigence... Moi je t'âvoue qtfé J'ai en horreur ce

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genre tl»^. ieclure, et qn«' c'est le plus grand sacrifice que je puisse faire à la bonne dame, quand je ui'enibuce avec elle dans les souterrains de ses \ieux cliâteaux. Ces histoires là sont tellemenl absurdes, tellement invraisemblables, qu'il me parait impossible qu'on y prenne le moindre intérêt.

— Mais en vérité, Francis, tu es bien sévère. Certes, je ne voudrais pas lire du matin au soir ces romans de fantasmagorie ; mais je suis obligée de convenir qu'ils m'amusent quelquefois, et me font terriblement peur. C'est très agréable d'avoir peur, vois-tu : on a de l'émotion, on tremble, on se sent pâlir... et l'on éprouve tout à fait le plaisir des petits enfans, quand on leur raconte l'histoire terrible de Douglas le-Noir ou de Barbe-Bleue ?

— Mais non , c'est impossible, Margaret,

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lu n'es pas assez folle, assez crédule, pour l'intéresser à loutes ces niaiseries. Je ne parlerais pas avec la même franchise devant madame la tante, qui pourrait m'accuser d'irrévérence à l'égard des fantômes d'Anne Radcliffe ; mais toi, chère amie, je dois te dire que tu as trop d'intelligence et de bon goût pour te plaire à de pareilles lectures. Lis Siiakspeare ou Millon, lis Corneille et Dante, à la bonne heure! voilà quelque chose qui développe et corrobore l'esprit. Mais toutes ces fadaises que Londres nous expédie chaque jour, ne sont bonnes qu'à eflfrayer les nourrices et les enfans. Tiens, par exemple, nous sommes ici dans un vieux château gothique, plein de souterrains et de corridors mystérieux. Ce pays est horrible et superbe. Partout des rochers, des torrens, des précipices ; à quebjues milles d'ici la Caverne du Dia-

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Lie!.,, Certes \oil;"i, j'espère, une i..ise en scène qui réjouirait mistress Anne Radcliifi'. S'il devait y avoir des spectres et des brigands, cette résidence passablement romantique leur conviendrait beaucoup. Je le répète que nous avons ici des caveaux d'une profondeur immense qui, dit-on, communiquent par des voies souterraines jusqu'à la fameuse Caverne du Diable...

— Est-ce bien vrai? dit Margarel avec un léger tremblement.

— Ah ! ah ! ah ! voilà que tu trembles maintenant, ma jolie pe-'reuse, reprit Francis avec un éclat de rire qu'il s'empressa d'étouffer. Allons, chère folle , ne va pas, je t'en conjure, te bouleverser la tête avec toutes ces idées absurdes: tu sens bien que je plaisante, et qu'il n'y a rien de vrai dans ces bruits ri-

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dirules que fies spôrulalcurs, aussi aiidesque maladroits, avaient répandus sur ce vieux château pour l'acheter à meilleur compte. Dieu merci! notis n'avonr. rien h craindre; ce pays, malgré toute sa physionomie sauvage, est habité par les plus honnêtes gens du monde, ei jamais on n'entend parler aux environs ni de voleurs ni de brigands. On arrête bien, de temps à autre, quelques pauvres diables de contrebandiers, qui cherchent à passer en fraude de l'eau de-vie et du rhum; mais ces gens-là sont très inoffensifs, quand on ne gêne pas leur métier.

Margaret demeurait silencieuse et pensive. Ses lèvres avaient un peu pâli, et bien qu'elle fit tout ses efforts pour déguiser rémotion pénible qu'elle venait de ressentir, sir Francis comprenait sans peine qu'il l'avait

effrayée iGiU à l'heure, bien involontairement.

Dix heures sonnaient alors à l'horloge du châleau.La pluiecontinuait avec plus de force, et la bise qui, par momens, s'engouffrait dans les longs corridors, poussait comme des plaintes lugubres.

— \iens, Margaret, viens, je t'en prie, dit Francis en l'attirant doucement vers la porte, je lirai tout ce que tu voudras pour te faire plaisir : fût C6 même les Mystères (VUdolphe, ou quelque chose de plus effroyable, je ne recule pas. Nous allons bien rire, et madame Burley va bien trembler.

Déjà Margaret et Francis avaient quitté la chambre où B« tsy demeurait seule près du berceau, lis descendaient les premières mar-

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