r.L nom i. noir
elles de l'escalier, lorscm'mi cri terrible, un cri déchirant se fait entendre.
Margarei devient pâle comme la mort; elle presse vivement le bras de Francis.
— Mon ami, murmure-t-elle d'une voix altérée, quel est ce cri?...
Francis, immobile de surprise, écoutait sans répondre,... quand soudain madame Burley toute pâle, son bonnet en désordre, se précipite vers l'escalier, un flambeau à la main.
— Au secours!... au secours!... crie-t-elle.
— Eh bien! madame, qu'y a-til ? demande Francis avec une surprise pleine d'inquiétude.
Madame Burley ne reconnaît pas d'abord la voix de sir Francis : elle lève convulsivement la lêie, et, voyant quelqu'un devant elle
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sur ies marches de l'escalior, elle pousse un cri d'épouvante, et laisse tomber son tlaaibeau qui roule de marche en marche etjs'éleint.
La pauvre vieille femme serait tombée ellemême, si Francis ne l'eût tout-à-coup soutenue ; mais au milieu des ténèbres , à ce contact qui lui fige le sang dans les veines, madame Burley,qui se croit aux mains des êtres féroces que son imagination rêve sans doute, madame Burley jette des cris aifreux, et continue d'appeler au secours, d'une voix râlante et brisée, comme dans un cauchemar.
Les domestiques accourent au bruit; ils arrivent avec des flambeaux et des lanternes. Enfin madame Burley, reconnaissant Francis et 3iargaret, cesse de crier el de gémir 5 elle s*assied lourdement sur une marche, et toute frissonnante, étendant la main vers le salon,
elle murmure des mots inarticulés.
Sir Francis et Margaret la pressent de questions. D'abord madame Biirley est trop Aiible, trop agiléeencore, pour répondred'une manière intelligible; mais bientôt la voix et les idées lui reviennent, et elle dit en joignant les mains :
— Mon Dieu!... mon Dieu!... pourquoi sommes-nous venus demeurer dans ce château? Bien certainement il y a ici, dans les caves, des spectres et des brigands, des fauxmonnayeurs peut-être... Oui, oui, conlinuel-elle avec plus de force, il y a des faiixmonnayeurs, j'ai entendu le bruit de leurs marteaux.
— Allons, ma chère madame Burley, dit Francis en haussant les épaules, pas d'enfantillages ; revenez à vous; parlons un peu raison : il ne s'agit point de faire ici de l'Anne
LE VOILK NOIRc 33
Radclîff : exp!iquez-vous, qu'on sache enfin ce qui \ous a tant effrayée.
— Oh oui! je vous le jure, que je suis effrayée, répond madame Burley en levant les yeux au ciel j'Ct vous, sir Francis, il faut que vous ayez un cœur de fer pour ne pas frissonner de la tête aux pieds. Ah! si j'avais cru tout ce que me disait à Londres, mistress Cripping, la fameuse devineresse, ^'Mi'aurais pas mis le pied dans ces vilaines ruines qui correspondent à la Caverne du Diable; mais je ne resterai pas ici. Non, non, je veux m'en aller, retourner à Londres; là, du moins, il y a des watchmans, des constables: la police y est bien faite, et on ne risque pas, toutes les nuits, d'être égorgé dans son sommeil.
— Madame, je vous en supplie, dit sir Francis avec impatience, revenons au nalu-
oG l.K VOlLt NOIR.
rcl , ne iilons plus de scènes fantastiques. Heureusement que votre nièce est plus raisonnable que vous; car vraiment, à vous voir si pâle, si bouleversée, elle pourrait croire qu'il s'est passé ici quelque chose de terrible.
— Oh oui, terrible! bien terrible! poursuivit la vit ille tante en secouant douloureusement [si tête; quand je vous dis que c'est un miracle que je sois encore en vie. Car enfin je dormais, j'étais toute seule dans ce grand vilain salon à tentures, au milieu de ces personnages abominables qui ont l'air de danser sur la tapisserie. Savez-vous qu'ils avaient beau jeu , les brigands 5 et, si je ne m'étais pas réveillée au bruit de leurs marteaux, j*étais probablement assassinée.
Il y avait tant de conviction, tant d'épou-
\ante dans l'action de madame Burley, qu e Margaret no [>ut s'empêcher de tressaillir.
— Voyons, ma bonne lante, dit-elle avec douceur, je vous en prie, raconlez-nous tout simplement ce qui s'est passé; vous faisiez sans doute quelque mauvais rêve, et le bruit dn vent dans la cheminée, vous aura fait croire à ce bruit de marteaux.
— Bien, bien, ma nièce, interrompt madame Burley avec une certaine aigreur ; vous me croyez donc bien folle, de penser que je prends le bruit du vent pour un bruit de marteaux. Non, non, ma chère, nous avons encore notre lète -, et, Dieu merci, je ne suis pas tombée en enfance.
— Non, sans doute, s'empressa de dire sir Francis, qui ne voulait pas irriter la vieille dame, depeui que r''xji]ication(|u'il on allen-
dait lîo devînt impossible; vous clfs une femme lie sens et de raison, mad;îmeBurIey, voilà pourquoi voire nièce vous supplie de nous dire bien franchement la cause de votre frayeur, et cela sans exagération^ sans aucun mélange romanesque.
— Soit ! écoutez-moi donc, reprit madame Burley d'un ton solennel; mais d'abord, je vous en prie, n'allez pas rire; autrement je me fâche et ne dis plus rien. Voici la vérité vraie : comme j'ai eu l'honneur de vous le (lire, je faisais un petit somme dans mon fauteuil; je ne dormais pas précisément, j'entendais parfaitement tout ce qu'on faisait, tout ce qu'on disait près de moi.
— Mais puisque vous étiez seule, ma tante, iiitt irom|it Margaret avec un sourire d^incrédulité.
LE VOILE JVOIR. 35^
— Cesl bien, c'est bien, je me comprends, si vous ne me comprenez pas; je veux dire, qu'à la rigueur, j'aurais pu entendre et saisir toute une conversation; mais il ne s'agit point de cela pour le moment. Au fait, je dormais donc, ou plutôt je ne dormais pas, quand tout-à-conp.....
— Eli bien ? dit Francis.
Madame Burley venait de s'interrompre, et regardait autour d'elle d'un air effaré.
— Quand tout-à-coup, reprend-elle d'une voix qui s'affnblit par degrés , j'entends comme un bruit sourd, un bruit lointain; ce bruit semble venir des caves, j'ouvre un œii, je regarde, rien. Seulement il y avait sur les murailles, des ombres qui remuaient; le charbon de terre jetait une lueur bleuâtre , qui faisait ressembler les chîj^isq^ à, autant de fan-
lômes. Cependant jo ne juge pas encore à propos de m'effrayer. J'écoute toujours, j'écoute et voilà que le bruit de marteaux
devient plus fort, les murailles, le plancher tremblaient. En approchant de la cheminée, j'entendais mieux encore ce bruit ; par instant même il y avait des voix, des voix d'hommes, qui semblaient parler tout auprès de moi, dans la muraille
— Mon Dieu!... mon Dieu !... c'est déplorable! dit à demi-voix sir Francis en se tournant vers sa femme; votre pauvre tante
Et, se touchant le front du doigt, il faisait comprendre à Margaret que le cerveau de la \ieillc femme était complètement dérangé.
Par bonheur madame Burley ne vit point ce geste injurieux, elle continua :
LE VOILE NOIR. ii
— J'écoutais donc toujours sans faire un mouvement, sans oser respirerj je fermais les yeux, j'avais l'air de dormir, car c'était ma seule ressource; autrement les malfaiteurs, qui m'épiaient sans doute à travers les tentures, m'auraient poignardée pour me faire taire. Le bruit des marteaux était alors si près de mon oreille qu'il me semblait que tout cela se faisait derrière moi, qu'on voulait enfin démolir la muraille, percer la plaque de la cheminée. Oh! alors, je n'y tiens plus, la frayeur était trop forte, je veux me lever de mon fauteuil pour m'enfuir, j'ouvre les yeux, quand je vois....
Il y eut un moment d'interruption et de silence.
— Quand je vois.;... une figure d'homme, une figure horrible qui sortait de la tapisse-
4^ Iti; von M Noiit.
liCi ctqiiiii>o ooi)»«i<itMail ascc dod yciiN nniii* bovanii. Alors j'ouUiie (outo prudt^nro , je orio , j'uppoUo oi jo iiio siuivi*, <|u»nil «it^jà , sans iloiiltt, Ta&snMiiii éiail ^ ma poiirsuiio.
M;\(l;\mo Hnrlty so lui ; elle t^iali comme t^puistV par les ilotalls tlos oirconslancos cffVoyabli's (jn't^llo vonail tio raconlor ; ses jouos oonscrvaiont ItMir pàliMir, si»s yeux triaient liagantsi lernes, effares.
Sir Fnineis ol Margiret s'enlrerognrdaieni a»M9 rj^n «iir«\ el Kraueis hanssail les t^j^wules a^oo lin ^eslo »le eou)|v'\<8ion <1o«lourciis«\ Marj;arol élait pensive el prèoCi'uptV\ Quant aux doniesliques tjui environnaient niadsjue Hurley, ils avaient les uns el les autres une allilude fv>rl dilTèivnte : eeux-c> paraissaient frapjîès de lerrtiurj ceux-là souriaient d'un i\iv in» rcduk, ijui voulait dire elle est folio.
LK VOILK NOIR. 43
Enfin madame Burley, s'^ipuyanl toujours sur le bras de sir Francis, consentit à retourner au snlon , pour (ju'on procédât à rinslnnt même, aux plus minulieuscs recherches. Le domestique italien, Silvio, avait une expression sardoniijue, qu'on pouvait attribuer au récit bizarre et incroyable qu'il venait d'entendre. Il prit un marteau, et, frappant de toutes parts contre les murailles, il voulut convaincre madame Burley de son erreur.
— Voyez, madame, dit-il, examinez bien : j'ai frappé partout, et nulle part les murs ne sonnent creux. Les tentures sont, ma foi, bien Collées contre les panneaux, et je délie un rat de se glisser dessous.
T;>ndis que Silvio explorait ainsi tout le salon, ta jeune ieiiime de chambre Betsy,
curieuse de voir sans doute le dénoûment de celle étrange scène , p:^ssait la tête par une porte entrebâillée, et regardait d'un air malicieux et moqueur. Margaret, apercevant toutà-coup sa femme de chambre, fut choquée de celle hilarité inconvenante, et fit signe à la jeune fiiie de se retirer.
— Eh bien ! madame, dit sir Francis, qui se promemiit de long en large dans le salon, j'espère que maintenant vous êles rassurée , et que vous ne craignez plus de voir paraître une figure de brigand à travers la tapisserie.
— Suffît! suffit! répondit madame Burley d'un ton de mauvaise humeur; je sais, monsieur, que vous êtes un esprit fort, et que vous ne f-royez ni à Dieu ni à diable. Ma nièce est moins tranquille que vous, j'en suis
LL VOIl.i; NOIK. 45
sûre. Mais, n'importe, qu<'la volonlc du ciel s'accomplisse! Je ne veux pas encore abandonner ce château ; je veux faire preuve de courage, faire preuve d'affection pour ma chère nièce; s'il y a du péril, mon devoir de lante est de le partager avec elle. Ce que je risque , c'est d'être massacrée un jour dans mon sommeil, t^t ce sera voire faute, monsieur; vous serez coupable de ma mort^ puisque c'est vous qui avez eu la malheureuse idée de venir habiter cet infernal château : mon sang retombera sur vous.
— J'accepte toute la responsabilité, ma chère luadame Burle}', dit sir Francis en s'efforçant de garder son sérieux. Mettons la chose au pire : supposons qu'il y ait ici quelque malfaiteur, le danger n'est pas grand, puisque nous sommes au moins sept ou huit gaillards, tous bien armés, et capables de vous
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défendre. Allons, allons, soyez tranquille, et passez une bonne nuit.
Sir Francis tendit la main à madame Burley, qui la prit d'un air maussade. La vieille dame s'approcha de la cheminée, ailuma un bougeoir, puis, faisant signe à une femme de chambre de venir, elle lui dit à l'oreille :
— Vous resterez toute la nuit près de moi, dans un fauteuil ; vous aurez pour la peine une demi-couronne.
— Madame, tout à votre service, répondit la femme de chambre très respectueusement.
Margaret et sir Francis restèrent quelques minutes encore dans le salon après le départ de madame Burley.
— Décidément, ma chère amie, dit Fran-
cis, en prenant trois volumes brochés qu'il mit sous son bras, je ne veux plus lire à ta tante de ces ridicules ouvrages; la pauvre femme a la tête malade; et toi , qui es le cou rage même, elle finirait par te rendre peureuse. Je vais cacher les Mystères (fUdolphe , de manière que madame Burley n'en entende plus parler.
Et ils sortirent pour monter dans leur appartement.
Le Venin du Serpent
Au moment où sir Francis entrait dans sa chambre à coucher, un domestique lui remet une lettre qu'un homme à cheval venait d'apporter, disait-il. Cette lettre, qui n'attendait point de réponse , devait contenir des nou-
velles importantes, et qui, au dire Ju messager, ne souffraient pas le moindre retard.
Sir Francis, qui justement attendait depuis quelques jours une lettre de son homme d'affaires , rompit vivement le cachet , et , s'approchant d'un flambeau, il parcourut des yeux le contenu de ce billet.
Margaret, sans adresser une seule question à son mari, marchait sur la pointe du pied vers le berceau de sa fille; elle entr'ouvrait déjà les petits rideaux de mousseline, quand soudain elle entend derrière elle une exclamation sourde et douloureuse; elle tourne la tête ; sir Francis était d'une pâleur mortelle, le papier tremblait dans sa main.
— Mon ami, qu'as -lu donc? demande Margaret d'une voix émue.
Sir Francis ne répond rien , et la regarde avec une expression indéfinissable.
— Mon Dieu ! s'écrie Margaret en courant vers lui, qu'as*iu donc? parle, je t'en conjure; est-ce que cette lettre contient quelque mauvaise nouvelle ?
— Oh ! non , non , murmure sir Francis avec un sourire amer; c'est impossible! je ne veux pas le croire : c'est une lâche et affreuse calomnie.
Margaret le considère avec stupeur ; elle croit démêler dans le regard de son mari, quelque chose de sombre et de poignant, qui ressemble à la fureur. Elle lui adresse de nouvelles questions, elle le supplie de parler; mais sir Francis , qui s'obstine à ne pas répondre, la regarde toujours d'une manière étrange en secouant h iête ; puis, détour-
•i^± l.t VOJJ.F. iSOlK.
naiit biiisquemeiit les yeux, il les reporte et les fixe sur le papier , qu'il froisse dans ses innins.
En même temps, il laisse échapper quelques paroles vagues et inintelligibles ; les muscles de son visage sont contractes , des goutt<'S do sueur baignent ses tempes. Par momens, il appuie convulsivement une main sur sa poitrine , comme pour comprimer les batlemens désordonnés de son cœur.
— Mon ami, au nom du ciel! continue Margaret d'une voix suppliante, ne me tache rien, dis-moi tout. Si c'est un malheur, eh bien, quel qu'il soit, j'aurai de la force ; ne crains pas de briser mon courage; s'il faut pleurer, nous pleurerons ensemble ; mais, oh! je t'en prie, ne me cache rien.
Francis ne détachait point les yeux de
celle letlre; il avail l'air d'en étudier chaque mot, de les appieiidre par cœur, d'y chercher un sens qui échappait toujours à son esprit. Enfin, les questions de Margaret devinrent si pressantes , si pleines d'inquiétude, que Francis ne put s'empêcher de lui répondre; mais, ne voulant pas sans doute aggraver les alarmes de sa femme, il prit un air calme et souriant, que démentait l'altération de sa voix.
— Ma pauvre amie, dit-il, iranquillisetoi, je t'en conjure; celle lettre n'entérine aucun malheur: c'esl tout simpiomenlquelque sotte et méchante plaisanterie ; lu \ois, je n'y attache aucune importance.
Et en même lemps, il se mit à rire avec une expression si douloureuse, que Margaret frissonna jusqu'au fond du <<jeur.
64 LE VOILI^ AOIR.
— Non , Francis, non, s'écm-l-elîc nvec énergie, tu ne veux pas être franc avec moi, tu souffres. Cette lettre est fatale, il faut que tu me la montres; je te le demande à mains jointes.
^ Et toute tremblante, elle essaya de prendre le papier que tenait son mari; mais celui ci, la repoussant tout à coup avec une certaine rudesse, chiffonna vivement la lettre dans ses doigts, puis, l'approchant de la flamme de la bougie, il y mit le feu. Le papier brûlait , luais lentement, quand sir Francis, qui le tenait toujours, l'éteint aussitôt, en étouffant la flamme entre ses deux mains; et, sans dire une parole, il sort précipitamment de la chambre, et va s'enfermer dans son cabinet lie travail.
Margaret, dévorée d'inquiélude, \e\\t sui-
LE VOILF, NOIR. 55
vre son mari, mais il est déjà loin; elle frappe à la porte du cabinet, elle appelle Francis ; la porte ne s'ouvre pas.
— Oh ! mon Dieu ! que faire? murmura-telle en fondant en larmes, je n'ai jamais vu Francis comme aujourd'hui; comme il m'a repoussée, et puis, quel manque de confiance! ne rien me dire ! il avait l'air d'être irrité contre moi ! Oui, dansses yeux, j'ai vu comme un éclair de fureur! Ah! je comprends, cette colère ! elle est feinte ; c'est pour avoir un prétexta à me cacher le malheur qu'il vient d'apprendre.... car c'est un-, malheur! oh! oui; quelque perte d'or ou d'argent! nous sommes ruinés, peut-être! Si Francis avait voulu me croire , il n'aurait pas confié ses intérêts à cet homme d'affaires , qui est un misérable, j'en suis sûr.
Et toujours immobile devant la porte, elle continuait de frapper, tantôt d'une main craintive, tantôt plus énergiquement, en accompagnant chaque coup d'une parole suppliante. Mais aucune voix ne répondait; la porte demeurait fermée.
Cependant Margaret , l'oreille appliquée contre la serrrure, immobile, et retenant sa respiration, tâchait de surprendre quelque bruit, quelques paroles , dans l'intérieur du cabinet. Enfin ^ il se fait un grand bruit de meubles, les pieds des fauteuils glissent sur le parquet, et voilà qu'un pas lourd et sonore, comme celui d'un homme qui se promène de long en large, frappe l'oreille de Margaret.
— Dieu ! quelle agitation! murmure-t-elle. Que peut-il avoir? il marche convulsivement,
comme dans un accès de fièvre chaude; s'il allait se trouver mal! s'il avait besoin de secours I Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! si je pou vais entrer seulement !
Et elle frappe encore.
— Francis aie pitié de moi ! ouvre ! je meurs d'épouvante.
Sa voix était si pleine de larmes et de frayeur, que sir Francis , ému sans doute , ouvrit brusquement la porte.
Il était plus pâle encore que tout à l'heure. Ses mains se crispaient violemment, ses habits étaient en désordre.
La lettre à demi-brûlée se trouvait tout ouverte sur un secrétaire.
— Ah ! Francis ! tu veux donc me faire mourir! s'écrie Margaret, en le pressant con-
tre son cœur avec une lendresso douloureuse Je veux absolument que tu parles ; j'ai droit à ta confiance. Écoute, Francis, écoute: si tu continues à garder le silence, je croirai que tu ne m'aimes pas , que tu ne m'as jamais aimée...
— Moi! dit Francis avec amertume , je ne l'ai jamais aimée ! Margaret ! Margaret ! tu ne dis pas ce que lu penses; oh! non! toi , tu ne peux douter de mon amour; si je pouvais être aussi sûr du tien !. .,
— Que veux-tu dire?
— Je dis, interrompt Francis les lèvres serrées, que c'est une chose horrible que le doute ; je dis qu'on est bien crédule quand on aime, qu'on est bien aveugle.
-^ Je ne te comprends pas, Francis! Il y a de l'ni^reOr, de la colère dans l'accent de ta
LE VOir.K NOIR. 59
voix ; parle , [)arl(', est-ce que vraiment j'ai fait quelque chose qui te déplaise ? Est-ce que je serais coupable sans le savoir?
— Sans le savoir! dit Francis, en clouant sur elle un œil morne et scrutateur. Oh ! non, Margaret , lorsqu'on est coupable, on sait bien qu'on est coupable.
— Francis, en vérité, tu me désoles; j'ai beau faire , je ne puis te comprendre ; je vois bien maintenant que tu es irrité. Oui !.,. c'est depuis quelques minutes, depuis la lecture de celle lettre! mais enfin, que peutelle l'annoncer? Maintenant, j'y pense, tu parlais tout à l'heure de calomnie; serait-ce quelque insinuation perfide contre moi? serait-ce...
— Ah! ah! Margaret, vous comprenez enfin, interrompt Francis en se croisant les
bras sur la poitrine et secouant la tête ; je vois avec plaisir que vous avez de l'intelligence, et qu'on n'a pas besoin de vous dire les choses.
— Ainsi, je ne me trompais pas, Francis, répond-elle vivement; c'est bien une calomnie? On te parle de moi dans cette lettre?....
— Oui madame, on me parle de
vous.
— Oh ! Francis ! quel langage ! Est-ce bien à moi que tu t'adresses? quel ton froid et cruel ! Oh! maintenant, je l'exige, ilfautque je voie cette lettre, il le faut! Je te la demande au nom de noire amour, au nom de notre enfant!
— Notre enfant!.,, murmure Francis, les
dents grinçantes. Ah! vous l'avez di» ! voire voix n'a pas tremblé ! vous n'avez pas Laissé les yeux ! Il y a toujours dans vos traits la même candeur, la même innocence. Non , je ne puis croire que tant de pureté soit un mensonge , que l'ange soit un démon.
Et marchant d'un pas fébrile vers son secrétaire, il prit la lettre, y jeta encore les yeux; puis, frappant du poing sur une table , il s'écria :
— L'accusation est pourtant formelle, on n'épargne aucuns détails. Oh! certes, certes, celui qui a tracé ces lignes était bien informé! il m'écrit là certaines choses.... que je savais déjà, Margaret, en partie du moins, mais je n'aurais jamais pu croire ! oh non, jamais ! C'est horrible, c'est l'enfer !
fii En prononçant ces derniers mots, il fut
pris d'une espèce de convulsion, et tomba dans un fauteuil comme anéanti.
Margaret, saisie d'effroi, s'empressa do lui dénouer sa cravate; et, courant chercher des sels et de l'eau fraîche , elle se penchait vers lui, quand Francis, se levant tout-à-coup, la repousse et s'écrie :
— Ne m'approchez pas, Margaret, il faut auparavant vous disculper!... Dieu merci, je ne vous soupçonne pas! non, non, je suis plus juste et moins crédule ! Aulrement , si je pouvais croire!... si je pouvais un instant douter.,... ah!
Il n'acheva point, mais un geste expressif et violent compléta sa pensée.
— Margaret, reprit -il d'une voix plus douce , vous savez , n'est-ce pas, combien je
VOUS aimais, combien je vous aime?... Oli ! non, je ne crois pas qu'un homme ait jamais plus aimé!... Eh bien! si pourtant d'amour, on rendait en échange la trahison et l'opprobre! dites, dites, ne serait-ce pas quelque chose d'horrible et d'infernal?
— Oh ! oui , dit-elle d'une voix pleine de larmes^ oh ! oui, ce serait bien infâme! Mais c'est impossible , tu ne le crois pas , mon Francis?
— Margarei , te rappelles-tu ce jeune Français, M. Gaétan de Mirande?...
Margaret tressaille.
— Tu sais , continue Francis en hochant la tête, ce beau jeune homme qui n'avait guère que vingt-deux ans à l'époque de notre mariage ? Il peignait fort bien , il avait sur-
tï4 T.i: VOIIK NOIR.
tout, m'a-t-oii dit, un lalent extraordinaire pour les miniatures.
— Francis , pourquoi ce nom? demandat-elle d'une voix brisée.
— Oh ! pourquoi , pourquoi ! lu le sais parfaitement, Margaret. Je veux croire, continue t-il avec une inflexion railleuse, que tu es pure et candide , incapable de dissimulation ; mais, franchement, tu n'es pas aussi simple que tu voudrais le paraître : tu m'entends à demi-mots, tu devines au moins?..,
— Non, Francis, non, je te jure, cela esi une énigme pour moi.
— Énigme ou non, réplique Francis avec véhémence, j'en saurai le mot, j'en aurai la clé ; et malheur ! malheur à ceux qui m'auront fait outrage î... Mais patience, caimon
Lt VuII.K XOIR. 65
nou-t, et discutons un peu sans nous fâcher. Ce... jeune homme, <;e Gaëlan, il venait souvent chez ton père, n'est-ce pas, avant notre mariage?
— Oui, Francis, oui, je l'avoue, balbutie Margaret d'un air embarrassé. Mais pourquoi telle question? on dirait que tu n'as jamais entendu parler (\c\ M. Gaétan de Mirande?
— Si ! si! Margaret, j'en avais déjà entendu parler.
— Eh bien! alors tu dois savoir, Francis, que ce jeune homme est !e fils d'un ancien ami de mon père: il était venu passer quelque temps à Londres, et mon père lui faisait un accueil assez cordialu
— Oui, oui, très cordial ! sî bien qu'il dînait tous les jours chez M. Macpherson , et
que chaque soir, lorsque le brave négociant retournait à son bureau, lui, M. de Mirande, demeurait dans le salon, seul avec toi.
— Eh bien! quel mal?...
— Oh ! oh ! rien du tout ; ce jeune homme avait du savoir-vivre, il voulait vous tenir compagnie, Margaret. Comme tous les Français, il avait trop de politesse et de courtoisie pour ne pas te faire un peu la cour.
En parlant ainsi, Francis redevenait pâle et tremblant .
Margaret demeurait silencieuse. Les derniers mots de son mari avaient semblé produire sur elle une soudaine et profonde impression.
— Et alors, continuii Francis avec un accent de colère concentrée et railleuse, alors
LE VOILE NOIK. 67
il fallait bien Uier le temps ; et M. de ÎMirande faisait des croquis, de jolis dessins sur ton album. Une fois même, il s'avisa de faire ton portrait en miniature : est-ce vrai, Margaret?
— Oui , Francis , dit-elle d'une voix altérée , je n'en puis disconvenir ; et , d'ailleurs, quel motif aurais-je pour déguiser une chose aussi indifférente?
— Indifférente, madame!... Ah ! ah! pour le coup, je vous dis, moi , que vous n'êtes pas franche; vous ne pensez pas ce que vous dites! Certes, entre vous et ce jeune homme, il ne pouvait rien y avoir d'indifférent, car M. de Mirande était un de vos nombreux adorateurs... Il vous aimait, Margaret!... et vous-même, vous le regardiez avec des yeux sans colère. Oh î je l'ai vu , cet homme , je l'ai vu bien souvent près de vous, poursuivit-
68 LE \oiT.?-, •oir..
il avec plus (le \iolence, et je ne sais pourquoi, mais je l'avais en horreur!... P.ien que je ne sois pas un duelliste , Dieu m'en garde l j'aurais voulu lui chercher querelle, me battre aveclui pour le tuer, car je le haïssais, vous dis-je... une voix secrète, iin instinct profond, me disait qu'un jour ou rnntre fpt homme me serait fatal!
— Ainsi , vous êtes jaloux , Francis? dit Margaret avec un accent de dignité offensée. La voilà donc, cette énigme? Oh! Francis, j'avais meilleure opinion de vous ; j'aurais cru du moins que vous pensiez mieux de moi , et que vous m'épargneriez toujours la honte d'un soupçon. Maintenant, je puis tout vous dire : c'est vrai, M. Gaétan de Mirande était plein d'attentions pour moi ; je crois même, sans trop de vanité, que je ne lui étais pas indifférente : car, d'après quelques mots
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échappés à mon père , j'acquis presque la certiiutle que M. Gaëlan m'avail demandée en mariage.
— Vous l'avouez donc, Margaret, dit impétueusement Francis , cet homme vous a aimée ?
El eu parlant ainsi , Francis arpentait la chambre avec agitation, en se frappant le front et la poitrine, comme un homme dévoré d'une fièvre chaude.
— Eli bien ! dit-il, lisez, lisez celte lettre! elle vous dira ce que je ne veux pas vous dire, moi ! elle vous dira que M. Gaétan de Mirande était le très bienvenu chez votre père... que vous l'aimiez enfin.
Margaret garda le silence ^ mais, arrachant des mains do Francis la lettre qu'il tenait , file la parcourut des yeux , et s'écria :
— Francis, est-il possible! toi, le plus généreux , le plus loyal des hommes, tu as pu croire à une pareille perfidie?... Moi, je t'aurais trompé, trompé de la sorte... oh! Francis, je ne te reconnais plus !
Et dans l'accent, dans le regard de Margaret, il y avait tant de désespoir et d'amour, que Francis fut bouleversé jusqu'au fond de l'âme.
— Margaret , dit-il avec plus de douceur, en la pressant contre sa poitrine, je t'en conjure, ne me parle pas avec cette indignalion , disculpe-toi plutôt; tout ce que je te demande, c'est que d'un seul mot tu réfuies les insinuations infâmes de cette lettre. Je t'aime, oh! tu le sais, je t'aime! il n'y a pas une femme au monde, excepté toi, qui aurait pu nie fnire comprendre l'amour. Mais, de
grâce, parle, ne me cache rien, renverse d'une seule parole toute celte machination perfide qui a conspiré contre mon bonheur. Oh! ftîargarct, vois-lu, je suis bien malheureux!... Naguère encore, il n'y avait pas sur la terre, un homme qui pût se dire aussi fortuné que moi! et maintenant je pleure , je suis misérable!... Car, \ois-tu, je doute, j'ai beau faire, je doute; et désormais il y aura quelque chose d'horrible au fond de mon cœur, lorsque j'embrasserai ma filie !
Margaret fondait en larmes. Penchée sur la lettre fatale, elle la dévorait des yeux, elle en commentait l'écriture, elle tâchait de comprendre l'intention perfide qui avait dicté cet effroyable écrit. Mais, hélas! cette lettre était sans signature : la main qui l'avait écrite était sans doute inconnue. La pauvre Margaret ne pouvait rien comprendre à cet ouvrage
infernal, et, se frappant le front, se tordant les mains, elle comprenait seulement que son bonheur était à jamais détruit, que le doute avait pénétré, comme un serpent, dans le cœur de son époux.
11 y eut un instant de silence.
Enfin, Francis , après avoir réfléchi quelque temps, lui dit :
— Margaret, je ne te cache pas que j'ai delà jalousie dans le cœur. C'est injuste, oui, mais, vois-tu, c'est plus fort que moi. Écoute : je t'adore '... tu es la seule femme au monde que j'aie aimée : si je pouvais croire que lu n'es pas fidèle, que tu me trompes , vois-tu, Margaret, sans plus attendre, jeté tuerais!... je me tuerais moi-même!... Mais non, tu es la vcilu même, la candeur des anges ; auprès de loi, je me irouvo 'iiiame, parce que j'ai pu
douter, parce que Vai pu soupçonner ton innocence... Mais, oh ! pardonne! pardonne!., maintenant, vois -tu, j'en suis sûr, tu n'as jamais pu commettre le crime dont on l'accuse, et celte lettre est quelque chose d'ignoble. Je m'en souviens, je n'étais pas le seul à t'aimer; il y en avait bien d'autres, et sans doute les refus les ont exaspérés. Delà, ces lettres lâches, ces lettres anonymes... Ils voudraient me faire croire, les misérables, que tu m'as trompé ! que cet enfant, dont mon cœur est idolâtre,
que ceL enfant est un bâtard I Mais non,
va, sois tranquille, je nu veux plus, désormais, consulter (jue mon cœur, que mon amour. Tiens, regarde, voici le casque je faisdi' leurs letlr.s!
Et froissant, chii'tonnant entre ses mains l'éciit accusuleur, il le jela dans les charbons ardens, qui le consumèrent aussitôt.
— Merci, merci, Francis! dit Margaret en joignant les mains. Je te reconnais, maintenant : c'est bien toi!.. Tu m'aimes, ta voix n'est plus amère, ni poignante ; je retrouve mon ami, mon époux. Oh! quel bonheur! comme ils seraient punis, ceux-là qui veulent nous désunir, qui veulent jeter le trouble et la discorde dans notre ménage! Francis, mon bon Francis, va, je t'aime! je ne t'ai jamais plus aimé!... et tu peux me croire, avant de commettre l'action qu'on me reproche, je serais morte !
— Margaret, oui, je te crois! s'écrie Francis en la serrant contre sa poitrine; lu ne peux me tromper, tu es trop belle et trop pure ; il y a quelque chose de trop divin dans ton regard. C'est moi, vois-tu, c'est moi qui étais injuste; mais qu'y faire? J'ai le sang
(l'Olhello dans les veines : j'aime et je suis jaloux.
II y eut quelques instansde silence. 3Jargaret et Francis se tenaient embrassés, et leurs yeux seuls avaient un langage : leursbouches étaient muettes.
Enfin, lorsque deux heures sonnaient à l'horloge , les époux allaient se retirer dans leur appartement.
Soudain, un bruit sourd et indistinct se fait entendre.
Margaret , qu'un instinct indéfinissable avertit, court, ou plutôt se précipite vers sa chambre ; elle entre, elle enlr'ou vre les rideaux du berceau.
— Ah! s'écrie-t-e!le d'une voix déchirante, ma fille...
Le berceau élait vide. Les draps semblaient tièdcs encore.
Francis accourt.
— iVIargaret, qu'astu donc.î'
— Ma fille!... ma fille!..,
Margaret n'en peut dire davantage : elle venait de tomber sans mouvement sur une ottomane; elle était pâle et mourante.
Francis, avec son instinct de père, a compris toul à coup. Alors , il se fait dans son cœur un déchirement profond,
— Ma fille! s'écrie-t-il. Ah! maintenant, je comprends tout. Malheureux! malheureux!... Ou plutôt, je n'ai plus à douter; ce que m'annonçait celle lellrc est trop réel :
cet enfasU n'est pas le mien! C'est son
père qui la réclame , qui me l'a prise.... Ahî...