I.i; VOIL! NOlK. i i
11 tombe sur un (auieuil el s'arrache les cheveux.
Cette lettre, voîci ce qu'elle contenail dans les dernières lignes :
• Pour vous prouver , monsieur Francis • Lackland , que je dis la vérité, avant vingt- » quatre heures celte enfant ne sera plus dans » le château ; elle sera chez son père, son v6- » ritable père. »
PanTre Mère!
Toute la nuit, Margaret demeura seule dans sa chambre; Francis s'était retiré dans son cabinet.
Jusqu'au matin la tempête avait grondé , ti la pluid tombait encore aux premières
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lueurs du jour. Celait bien là une nuit horrible, une nuit prédestinée pour le drame lugubre qui venait de se jouer dans le château de Caudebeck.
Cep ndnnt madime Burley, qui était bien loin de soupçonner une pareille calaslrojihe, avait dormi du sommeil des justes. Aussi le malin, quand ses yeux s'ouvrirent, elle était calme, fraîche et reposée. Pour la première fois, depuis bien longtemps, elle n'avait rêvé ni de spectres, ni de revenans, ni de voleurs. Elle descendit de sa chambre plutôt que d'habitude : elle était enveloppée d'une chaude robe de chambre de laine, et tout dans sa personne annonçait le bien-être et la tranquillité.
— Eh bien' ma petite B'isy, dit madame Burley en se promenant dans uacoriiJor;
LE vont; iNoiR, 81
comment va le jeune ménage? Ont-ils passé une bonne nuit? Pour moi, je me sens fraîche et bien portante comme une rose. Je n'ai jamais été plus charmante, et je commence ù croire quelles diseuses de bonne aventure sont des buses,
Betsy regardait madame Burley sans dire une parole, et pourtant la jeune femme de chambre était fort bavarde dans l'occasion.
— Eh bien! dit madame Burley, vous me regardez comme une espèce de statue, Betsy. Est-ce que vous ne me comprenez pas? Pourtant je parle, etje m'en pique, très purement. Je veux dire que j'ai dormi comme tous les anges du ciel, et que toutes les devineresses n'ont pas le sens commun. Autant que je me rappelle, celte nuit devait être une nuit fatales Oui, ma foi! ces vieilles sibylles me
82 LE VOHK iNOin.
Tavaient bel et bien prédit. Mais tout cela, petite, décidément, c'est de la comédie : je ne crois plus aux sorciers. Je suis maintenant un esprit fort, et comme j'ai dormi cette nuit le mieux du monde , je persiste à dire que les horoscopes sont de la graine de niais. '
Betsy ne répondait rien, mais tout dans sa physionomie, tout dans sa personne, annonçait la tristesse et le découragement.
— Eh bien ! eh bien ! ma belle, reprit madame Burley en absorbant une large prise de tabac , comme nous sommes sérieuse ! Est-ce que, par hasard , nous aurions rêvé chien ou chat, ou miroir cassé. Nous sommes, Dieu me pardonne, comme une catastrophe.
— Madame, dit Belsy avec tristesse, je suis fâchée d'avoir à vous annoncer une mauvaise
nouvelle, mais la nuit n'a pas été aussi heureuse que vous le croyez. Demandez plutôt à sir Francis, à madame votre nièce.
Ce disant , Betsy salue madame Burley et s'éloigne pre'cipitamment.
— Ah ! ah ! ah! dit madame Burley, en prenant une nouvelle prise de tabac, il y a du nouveau à ce qu'il paraît : voyons donc un peu.
Et elle se dirige vers la chambre à coucher deMargaret. Elle frappe d'abord avec discrétion contre la porte, et comme on ne lui ou- \re pas, comme aucune voix ne lui répond, elle ouvre avec une hardiesse mêlée de crainte.
Margaret était agenouillée, les mains jointes, devant le berceau; son visage était inondé de larmes j ses cheveux en désordre se dérou-
84 I.E VOIM'. NOIR.
laieiilsur sfs épaules; il y avait <'aris toute sa physionomie, une fatigue exlrème, une douleur indicible.
Le berceau était vide. Les rideaux étaient complètement tirés.
Madame Buriey entre dans la chambre, et la pauvre mère ne détourne pas la tête ; elle demeure immobile, sanglotani toujours, et se frappant la poitrine.
— Margaret ! ma nièce!., ma petite nièce! s'écrie madame Burley en courant à elle; qu'est-ce que tu as donc ? mon Dieu ! te voilà en prières comme une Madeleine, ei pourtant tu n'as pas péché, tu n'as pas de reproches à te faire?
La voix de madame Burley était si aigre, si perçante, que Margaret, maigre son aLonie profonde, tourne la tête et regarde.
LE YOILL NOIR. 9B
— Allons , petite, lève-loi! parle! continue la tante en essayant de la relever; qu'est-ce que lu as donc? pourquoi cette figure effarée? est-ce qu'il y a queltjue malheur?
Margarel a reconnu sa tante , elle a même entendu ce que inadainc Burley vient de lui dire.
— Oh oui! repond-elle avec des sanglots 5 oui... oui... je suis bien malheureuse ! !...
— Eh bien ! qu'est-ce? expliquons-nous, dit madame Burley d'un ton presque gaillard ; est-ce que les aventures d'hier soir vous ont empêchés de bien dormir?Tu es folle, ma pe* tile nièce, tu es folle! moi,quitremblaiscomme la feuille, je suis maintenant ferme comme un roc inébranlable I Je verrais tous les brigands du monde, ça m'est égal. Quand il fait do soleil, moi, d'abord, je ne crains pas les
spectres! au contraire, j'aurais du plaisir à les voir au grand jour ; ça doit être curieux... Ah ! ah ! ah ! ah ! vous étiez joliment courageux hier, vous et votre mari, ma petite; ce matin les choses ont bien changé. Que diable ! ce n'est point le vrai courage ; il faudrait être comme moi, avoir peur, et tenir bon.
Après ce discours d'une faconde un peu bavarde, madame Burley, se croisant les bras, attendit la réponse. Margaret la regardait, silencieuse; elle conservait la même posture, et ne se relevait pas.
— Voyons, dit madame Burley d'un air martial , est-ce que la tragédie va durer comme ça longtemps encore? égayons-nous un jseu. Vous êtes là , je vous dis, comme utte Madeleine. . . Votre petite Sarah serait plus
courageuse. Où est-elle celle pelile? que je l'embrasse, que je la dévore de caresses.
El , sans allendre de réponse , madanie Burley s'avança brusquement vers le berceau.
— Tiens! dit-elle avec un air de surprise, pas plus de Sarah que sur la main; le berceau est vide... Où diantre est-elle?
— Matante!., ma tante!., répond doulou- ^usement Margaret, je n'ai plus de fille!... On l'a prise!
— Ah ça! tu veux rire, ma nièce?
— Non, non, je ne veux pas rire!.., dit Margaret fondant en larmes.
— • Oh ! oh 1 oh! voilà du tragique, dit madame Burley. Ah ça! je voudrais bien savoir
ouest la petite? c'est mon idée, à moi : j'ai ià des bonbons, dans mon sac, je veux lui en donner.
— Ma tanle, répond Margaret d'une voix déchirante; écoulez, ce n'est pas un jeu... ma fille!... je ne la verrai plus! Maintenant je n'ai qu'à mourir...
Madame Burley haussa les épaules.
— Par ma foi ! dit-elle avec dédain, je ne suis pas la plus romantique du château! Voilà ma nièce qui est plus Ibrie que moi dans ce genre ! Mais, puisqu'elle ne veut pas me parler raison, allons tout droit au neveu, à sir Francis. Que diable ! les hommes, en générai, c'est raisonnable, on en peut tirer quelque chose. Voyons un peu, ma petite nièce, ne vous dérangez pas, et , puisque vous
LE VOILt: NOIR. 89
êtes eu prières, restez ; moi, je vais faire un tour.
En parlant de la sorte, madame Burley, qui vient de prendre une large prise de tabac, sort de la chambre avec force éternuements. Elle court au cabinet de sir Francis; et, voyant la clef sur la porte, comme on ne lui ouvre pas, elle entre sans plus de façon.
Le cabinet était sombre encore; les rideaux des fenêtres n'étaient pas tirés; une lampe terne et vacillante brûlait sur le secrétaire. Sir Francis étaitassis dans un fauteuil, en face de la cheminée. Deux pisioiets étaient posés devant lui sur une table; il tenait encore à la main une plume, et paraissait réfléchir.
— Allons, s'écrie t-il sans entendre le bruit de la porte qui s'ouvre, ne tardons pas davantage! accomplissons mon dessein!... C'est
quelque chose de trop cruel que le doute... mourons!
Ce disant, il prend un pistolet et l'arme 5 puis, l'appuyant contre son front, il dit d'une voix brisée de sanglots :
— Margaret! Margaret! je t'aimais bien pourtant ! Ah! je t'aimais trop, je meurs!., .
Et le malheureux allait presser la détente du pistolet, quand madame Burley se jelte sur lui et le désarme.
— Au secours! au secours!... s'écrie-telle en saisissant Francis par la tête; au secours! !!.,...
Sir Francis, qui était bien loin de s'attendre à une pareille attaque, demeure frappé de stupeur. Il étend vainement une main vers la table pour saisir l'autre pistolet, la vieille
laïUe l'étreint avec une sorie de fureur, et crie toujours au secours.
On arrive de toutes parts.
Dès lors, sir Francis ne pouvait plus attenter à sa vie, son projet ne devait plus avoir d'exécution.
Le ninet.
Madame Biirley eut beau faire toutes les questions du monde, elle ne put jamais savoir au juste ce qui s'était passé. Une seule chose pourtant fut certaine pour elle, c'est que la fille de sirFranc's aNail été mysiérieuseuient enlevée par des mains inconnues.
91 , LE VOILE r.OIRJ
Sir Francis n'était plus le même homme; il était sombre et désespéré. D'abord , ne pouvant croire à son malheur, il avait douté longtemps, et ses recherches dans le château, bien qu'infructueuses, avaient duré plus de \ingt-quatre heures : toutes les chambres , tous les caveaux avaient été minutieusement explorés , mais rien ne pouvait amener le moindre résultat; personne, dans le château, ni domestiques, ni palefreniers, ne pouvaient donner le plus léger renseignement. Sir Francis, comme frappé de vertige et de folie, se promenait seul à grands pas dans le parc; il se frappait le front, et, de temps à autre, des cris furieux s'échappaient de ses lèvres,
— Ma fdle ! . . • ma pauvre enfant! disaitîi avec des torrens de larmes. Ah!.,, misérable!...
LE VOILE NOJn. 05
Mais lout-à-coup une autre idée, une idée pleine de fureur et de vengeance lui saisissait le cœup.
— Je suis bien lâche, murrauraît-il, voilà maintenant que je pleure, parce qu'on m'a pris cet enfant, cet enfant qui fait ma honte ! Oh! sensibilité maudite!... Vraiment, c'est pitoyable! moi, regretter cet enfant qui n'est pas le mien... Car, enfin, je n'en puis douter, tout est précis ; les détails sont, j'espère, bien suffisans... Certes, il faudrait avoir un triple bandeau sur les yeux pour ne pas voir ce qui est!... Et cependant je l'aime, celte frêle créature!... j'ai pour elle une tendresse de père, un amour profond dans les entrailles, et je sens que je ne pourrai jamais la haïr. . . Malheureux!... malheureux!...
Et il se promenait convulsivement.
9fi LF \oir.F. NOIR.
— Mais c'est horrible ! reprenait-il après un moment de silence , c'est une idée qui met du plomb fondu dans mes veines, qui me torture... je ne puis vivre avec cette idée... Elle ! Margaret ! elle , que j'aimais avec toute mon âme, elle m'aurait trompé lâchement!..', non, non... c'est impossible! La nature humaine est bien fausse, je le sais , mais elle ne peut pas atteindre à ce degré d'hypocrisie... Margaret!... je l'ai vue douce et charmante, je l'ai vue prier pour sa fille, et alors le ciel était dans son visage , il y avait un rayon divin dans ses yeux... C'était quelque chose d'ineffable et de pur comme les anges de Rapb.aël. Oh I oh! oh! continuait-il en fe frappant la poitrine avec son poing fermé, ce serait bien épouvantable! il faudrait que j'eusse été pris à plaisir par le démon au milieu des hommes, pour être un
LK VOILK NOIR. '91
exemple de malheur et de fatalité. Margaret, que j'aimais avec toutes les puissances de mon être!. . 0 mon Dieu ! rien que d'y penser, je deviens fou , mes cheveux blanchissent , je vieillis d'une année par minute....
Et sir Francis continuait ses promenades désordonnées dans le parc, seul, morne et pensif: il ne rentrait que le soir, brisé de lassitude, et se jetait sur son lit sans dire une parole à Margaret.
Dire et faire comprendre la douleur de cette pauvre mère éplorée, ce serait impossible : du matin au soir elle était en prières à genoux, et, se frappant le sein devant le berceau vide de son enfant, elle s'écriait :
— Mon Dieu! mon Dieu 1 faites-moi mourir, ou rendez moi ma fille!...
Madame Burley, qui maintenant était bien
forcée de comprendre tout ce qni s'était passé, faisait tout son possible pbur ramener le calme et l'harmonie dans le jeune ménage, mais inutilement.
Alors toutes les craintes, toutes les illusions fantastiques de madame Burley étaient revenues avec plus de force ; et se rappelant le bruit sinistre, les coups de marteau qu elle avait entendus un soir pendant son sommeil, elle disait sans cesse en branlant la tête :
— Ah ! ah ! mes pauvres amis, vous n'avez pas voulu me croire ! je vous disais bien pourtant qu'il y avait des scélérats dans les caves de ce château. Sans doute les misérables vous ont pris votre enfant; ils ont quelque projet féroce, quelque chose qu'on ne peut imaginer, et un beau jour, en traversant quelque place de Londres ou de Dublin, vous
LE voiLi: ^ol^.. 99
serez tout étonnés de voir votre pauvre petite Sarah dansant sur la corde roide, et courant sur les œufs sans les casser. Je vous dis qu'on l'aura vendue à un faiseur de tours : cela se pratique ordinairement» Mon Dieu ! mon Dieu ! c'est pourtant bien trisle ! Ma pauvre petite nièce ! elle qui était si blonde et si gentille !
A tous ces bavardages, Margaret ne faisait aucune réponse, et sir Francis, plus sombre encore et plus désolé , regardait madame Burley avec un mélange de haine et de désespoir.
Quelques jours se passèrent. Sir Francis^ n'ayant aucune nouvelle de sa fille, avait déposé sa plainte chez les magistrats de Carlisle. On lui avait promis de faire toutes les recherches nécessaires, et ii était retourné
100 1,1 vol m: >()ih.
dans son cliatciu avec une âme plfiine de douleur et vide d'espérances.
Depuis Va disparition fatale de cette pauvre enfant, les deux époux étaient comme désunis; sir Francis n'adressait plus une fois par jour la parole à Margaret, et quand ses yeux tombaient sur elle comme par hasard, il la regardait avec une expression de haine profonde et douloureuse.
Bien souvent Margaret avait eu le dessein de se jeter dans les bras de son mari , de provoquer une complète et franche explication; mais il y avait dans le visage et dans les manières de sir Francis tant de froideur et de mépris glacial , que Margaret n'avait jamais eu le courage d'entamer la conversation.
Tous les soirs, sir Francis faisait seller un
LE VOILE ^OIR. loi
cheval, et, sechappaiu du parc au grand galop , il s'enfonçait dans les ravins les plus sombres , les plus déserts. Sa promenade morne et taciturne se prolongeait bien avant dans la nuit, et quoique la tempête grondât avec violence, quoique la pluie se déchaînât en torrens impétueux , il galopait toujours à travers les rocs et les montagnes. Il rentrait chez lui au milieu des ténèbres.
Margaret demeurait plongée dans un profond désespoir 5 elle ne quittait plus le berceau de sa iille , et toujours elle disait au ciel :
— Keudez-moi mon enlanl!
Peu de temps avant cette horrible catastrophe, Margaret avait prié Francis de faire \en\v d« Londres une harpe : c'était un ins-
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irument perfectionné dont les journaux vantaient l'excellence.
Cette harpe venait d'être posée dans l'apparlemenl de Margaret: elle était encore enfermée dans son étui d'acajou , et Margaret, en proie à la plus noire tristesse, n'était guère en humeur d'examiner sa nouvelle et dispendieuse acquisition.
Dix heures sonnaient; Margaret, après une soirée morne et silencieuse auprès de son mari, remonte dans sa chambre, puis, après avoir adressé au ciel une longue et fervente prière, elle se dispo e y se mettre au lit.
Une veilleuse d'albâtre, placée sur la cheminée , éclairait faiblement la chambre , les rideaux retombaient sur les fenêtres , un silence profond régnait.
ïout-à-coup Margaret entend un bruit va-
gue, indéterminé; elle prête l'oreille et s'accoude sur son lit.
C'est un bruit sourd et bizarre, un bruit qui se fait à quelque distance, mais qu'on ne peut cependant définir.
Elle se lève effarée de son lit, elle parcourt la chambre à grands pas et regarde derrière les rideaux : il n'y avait rien d'extraordinaire, les clioses étaient dans leur état naturel. Margaret, persuadée qu'elle est le jouet d'une illusion, d'un accès fébrile, se recouche et pose sa tête sur l'oreillerj mais soudain le bruit recommence plus distinct, plus proche : elle se jette à bas de son lit, elle cherche encore de toutes parts. Le bruit venait d'un angle de la chambre : c'était justement dans cet angle que se trouv&it la harpe qu'on avait apportée. Margaret hésite d'abord... ou-
LE VOILE iNOlK.
vrira-t-elle l'étui de cette harpe? Un frisson parcourt ses membres ; un secret pressentiment lui dit qu'elle court un grand danger
Mais pourtant la curiosité est plus forte ; d'ailleurs , Margaret est une femme pleine de courage , et plus d'un homme , dans une occasion périlleuse, n'aurait pas son énergie. Elle s'approche de la harpe , elle ouvre la
boîte et pousse un cri terrible Un homme
était caché dans celte espèce d'armoire : il n'y avait point de harpe.
Margaret, qui ne perd point la tète, s'élance vers la cheminée et secoue vivement le cordon de la sonnette, puis elle appelle au secours. Cependant, l'homme qu'elle venait de découvrir demeurait immobile et tenait les yeux fixés sur elle.
LE VOILl. NOIR. i05
On accourl; sir Francis entre le premier dans la chambre de sa femme.
— Eh bien! qu'est-ce donc? demandet-il.
Margaret est pâle, silencieuse, et, sans répondre , elle montre du doigt l'étui de la harpe.
Sir Francis regarde et jette un cri de fureur.
— Ah!,... quel est cet homme? s'écriet-il.
Et, d'un bras furieux, il tire à lui l'individu blotti dans celle boîie d'acajou, et le traîne au milieu de la chambre.
Cet homme, qui ne disait pas une parole, paraissait avoir dix-huit ans à peine. Ton le
sa physionomie exprime la terreur; il a les yeux tout grands ouverts, et met les mains devant son visage comme pour se cacher ou se garantir des coups. Il porte une espèce de livrée : c'est un groom, sans doute.
— Misérable! que viens-tu faire ici? dit Francis en le secouant avec violence.
Le pauvre diable ne fait aucune réponse, et s'arrondissant le dos comme un chien qui craint le bâton, il a l'air d'implorer la clétnenlce de sir Francis.
— Parle!... veux-tu bien parler, drôle?
reprend sir Francis en raidissant les poings. Si tu ne me dis pas franchement ce que tu venais faire ici, je l'écrase, je te broyé sous nies pieds!
Le petit jeune homme ne répondait pas
davantage, et joignant les mains, agenouillé, il continuait d'implorer avec larmes.
— Ah ça! je te ferai Lien parler, coquin! s'écrie sir Francis en le saisissant par les cheveux. Veux-tu bien me dire pourquoi tu es ici?... qui t'envoie?
L'inconnu fait entendre un cri douloureux , et, posant un doigt sur sa bouche, il semble dire qu'il est muet. Mais son autre main se fixe sur le côté gauche de sa poitrino., et il indique une poche où se trouve un papier.
C'était un papier plié en forme de lettre.
Sir Francis s'en saisit; il lit d'un coupd'oeil les quelques lignes que renferme celte lettre, et s'écrie, en se tournant versMargaret avec une expression menaçante:
— Ah! ;ili ! nous voulions déchiffrer l'énigme, voici... \oici le mot... Mais vous d'abord, rclirez-vous, dit-il en se tournant vers les domestiques qui se tenaient immobiles et slupéliés. Restez à quelque distance, je vous appellerai peut-être... soyez prêts à m'obéir.
Les domestiques sortent de la chambre.
— Madame, reprend sir Francis avec un air de triomphe plein de menace et de douleur-, voulez-vous qne je vous explique, moi, ce que vous ne compreniez pas, il y a quel- (jues jours?.. Voulez-vous que je vous dise où est cette fille?.. Ecoutez : cet homme, ce muet, est envoyé par Gaétan de Mirande, il vous apportait celte lettre de la part de son maître... et cette lettre î... Savez-vous bien ce (|u'elle vous dit ? Gaétan de Mirande vous at-
LE VOILK NOIR, i09
lend à un raille d'ici , dans une olinise de posle... il vous attend pour vous emmener en France avec votre enfant. C'est lui, madame, c'est lui qui l'a enlevée!
— Francis ! Francis! s'écrie Margaret en joignant les mains. Oh ! c'est une machination infernale... non, vous ne pouvez pas croire cela !.. . Ce serait indigne !
— Indigne!... oh! oui!... c'est bien indigne à vous, Margaret! c'est une ingratitude qu'on ne peut s'imaginer... 0 mon Dieu! mon Dieu!...
Et tombant dans un fauteuil, il se met à pleurer, à gémir, à sangloter.
Pendant ce temps-là, le petit jeune homme demeurait debout dans un coin de la chambre, la tête basse, les bras pendans; il avait
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l'air d'un coii|iaî>In qu'on ^a (rnînor au supplice.
Après quelques inslans de silence, sir Francis, qui semblait plon;^é dans une espèce d'anéanlisscmeni , se relève furieux, et, courant \ersrinconnu, il lui dit en le saisissant à la gorge :
— Misérable! lu seras puni pour ton naal* trc... Oh ! demande à Dieu que je le trouve, aulrcmenl malheur à loi!...
Le muet, qui pourtant n'était pas sourd, suppliait en gesticulant d'une façon convulsive; il jouait une pantomime pleine d'expression et très intelligible, mais qui ne produisait pas sur Francis la plus légère impression.
Margaret demeurait agenouillée , les yeux tournés vers le ciel.
LE VOILE WOIR. 1(1
— Mon Dieu!... je l'aime pourtant bien!... murmurait-elle au milieu des sanglots; mais que faire? Comment lui faire comprendre qu'il est injuste... que je suis indignement ca» lomniée ? 0 malheureuse !.,. Je n'ai donc plus qu'à mourir!.. Maisje me résigne: maintenant je ne suis plus mère ! Ce que je demande à Dieu, c'est qu'il protège ma fille î...
Celte prière était murmurée à voix basse : sir Francis ne pouvait l'entencjre ; et d'ailleurs sa colère était si exaltée, que rien n'aurait pu l'émouvoir.
— Madame ! dit-il avec un rire acre et poignant, vous avez cru , sans doute, que je serais, moi, comme tant d'autres maris débonnaires, et que je supporterais patiemment mon outrage?... mais, non! j'ai du sang dans les veines... Il n'y a plus d'amour au
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fond de mon cœur , il y a la vengeance ! Cet homme que vous aimez , ce Gaétan, je vous le tuerai, madame!.. Je sais où il est, il doit vous attendre, je vais à sa rencontre. C'est un rendez-vous moins agréable que je lui ménage, mais il s'en souviendra, madame, il s'en souviendra jusqu'au dernier soupir!
En achevant ces mots, sir Francis courut vers la porter
' — A moi! dit-il; à moi!.. Venez tous. Les domestiques arrivent précipitamment.
— Qu'on se saisisse de cet homme! qu'on ^e garolte... pieds et poings liés! qu'on l'enferme ! qu'on le surveille!., de façon qu'il ne puisse échapper. Vous, Anselme, vite qu'on me selle un cheval ! qu'on mette mes pisto-
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lels dans les fontes! à l'instant même... allez. ...
Le muet, pâle comme unestatue de marbre , frissonnait dans son coin.
Sir Francis fait un signe, et deux domestiques s'emparent du pauvre diable. Ils lui attachent les mains derrière le dos avec des cordes ; ils lui garoltent les Jambes, puis le tirant par le collet avec rudesse, ils le font sortir de la chambre.
Margaret, brisée de douleur et d'émotion, n'avait plus la force de parler ; elle restait à genoux, les mains jointes, les bras étendus vers sir Francis, qui ne la regardait pas et détournait la tête.
Quelques instans après ou entendit un cheval piaflfer dans la cour.
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— Votre honneur, dit Anselme, le cheval est prêt.
Francis ne dit pas une parole à Margaret, il quitte brusquement la chambre, puis entrant dans son cabinet , il s'arme d'un large poignard triangulaire.
— Anselme, dit-il, vous allez me suivre , mais à quelque dislance. Quoi qu'il arrive, ne venez pas avant que je vous appelle. Mais sî je crie : A moi ! accourez bride abattue.
Anselme s'inclina respectueusement. Sir Francis descendit l'escalier avec précipitation : au bas du vestibule, il se trouva face à face avec madame Burley. Mais sans répondre aux questions de tout genre que lui adressait la brave dame, il s'élança dans la cour, et s'éloigna suivi d'Anselme. Un cheval tout sellé attendait près de la grille ; sir Fran-
LE VOTLE NOTR. 115
cis mit le pied à l'étrier , et, fouettant vigoureusement sa monture, il s'enfuit de !a coup au grand galop.
Anselme , qui n'avait pas eu le temps de préparer un cheval pour lui , enfourciia tant bien que mal une vieille rosse de labour , qui j sollicitée vivement à coups de talons , finit par prendre une espèce de galop.
Cependant il y avaii déjà presque une portée de fusil entre le domestique et le maître.
Un ami inconnn
Margaret était restée en proie aux plus douloureuses angoisses.
Après le départ de sir Francis, elle se relève effarée; d'abord elle ne comprend pas nettement ce qui vient de se passer , elle
lis LE VOILE NOIR.
morchc a\cc agitation dans la chambre. Mais voilà que soudain le scnliment de la réalité revient à Margarel, elle s'élance vers une croisée qu'elle ouvre ; elle regarde, et voit au loin sir Francis qui fuit loin du château, au galop de son cheval.
Margaiet se rappelait bien tout ce qui venait d'avoir lieu quelques minutes auparavant, néanmoins elle ne pouvait croire aux soupçons de Francis; c'était pour elle comme tine espèce de mauvais rêve, comme un cauchemar. .
Madame Burley, qui vient d'apprendre tout ce qui se passe, arrive^ enveloppée d'un peignoir, chez Margarei ; elle la presse de questions,, elle veut lui faire comprendre que sir Francis a le cerveau dérangé, puis, dans un bavardage incessant, elle dit à M.irgaret que
LE VOILE Nom. 119
les prédictions des devineresses se réalisent, et qu'il n'y a plus que malheurs à attendre dans ce château.
Quelques heures s'écoulent. La nuit était morne et profonde. La pluie n'avait pas cessé encore, le ciel était triste et orageux.
Margaret , ne voyant pas revenir son mari, attend jusqu'à trois heures du matin, le cœur plein d'épouvante et d'incertitude.
Madame Burley qui, par bienséance, ne voulait point se retirer dans sa chambre avant de voir se coucher sa nièce, finit par s'endormir dans un (auteuil , après avoir raconté, tant bien que mal, les histoires du monde les plus absurdes, les plus fantasmagoriques.
Enfin le galop d'un cheval se fait entendre au bas de la montagne ; puis la sonnette de la grille retentit; on ouvre, et Margaret, qui ne
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s'est point couchée encore, se penchant à sa fenêtre, voit un cavalier qui arrive dans la cour au grand galop.
Ce cavalier était sir Francis. Il saute à bas de son cheval, et monte précipitamment l'escalier sans dire une seule parole aux nombreux domestiques qui l'environnent.
Margaret est dans une angoisse indicible; que fera-l-elle? Faut-il qu'elle sorte de sa chambre, et qu'elle s'élance au devant de sir Francis? Une lutte \iolenle, un chaos de sentimens contradictoires s'agite dans son cœur. Enfin, sans réfléchir , ne consultant que i'araour qui ia transporte, elle quitte sa chambre et court au bas de l'eslier. Elle se trouve face à face avec son mari.
Margaret pousse un cri indéfinissable, elle veut jeter ses bras autour du cou dr* Francis;
LE VOILE ÎNOIR. '12Î
mais celui-ci, se détournant tout à coup, monte l'escalier à la hâte, et s'enferme à double tour dans son cabinet.
La nuit de Margaret fut horrible, ce fut une longue et cruelle insomnie, pleine de fièvre et de mauvais rêves. Le jour commençait à paraître. C'était aux alentours du château un chant délicieux de fauvettes et de rossignols , qui venaient porter le calme dans l'âme endolorie de Margarel. Le soleil levant colorait de sa lueur rose les montagnes arides du voisinage; un vent délicieux et frais soufflait dans le feuillage des chênes verts.
Margaret, qui vient de quitter son lit, s'accoude à la balustrade de sa fenêtre pour respirer la fraîcheur du matin : sa figure était pâle et fatiguée, ses yeux environnés d'un cercle bleuâtre.
— Oh! pensait-elle, mainlenanl, il n'y a
plus pour moi de bonheur : Francis me méprise, ma fille m'est à jamais ravie, je n'ai plus qu'à mourir!...
Quelques heures se passent; Margaret, les yeux perdus dans le paysage immense qui se développe devant elle, demeurait toujours appuyée sur la balustrade de sa croisée. On frappe à sa porte, et comme aucune réponse ne se fait entendre, Betsy entre avec une certaine précaution.
— Madame, dit Betsy en s'approchanl de la fenôtre, voici une lettre.
Margaret se retourne, elle pi end machinalement la lettre.
— Mais dis-moi d'abord, Betsy, mon mari, que fait-il? je ne l'ai pas vu ce malin encore.
— Madame, répond Betsy avec un air de
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tristesse officiel^ je crois que sir Francis est très fatigué de sa course nocturne; je ne puis \ous dire où il est allé, mais une chose certaine, c'est que son cheval est revenu couvert de sueur. Quant à sir Francis, il était plein de poussière : certes, il a dû faire une course longue et bien fatigante.
Margaret venait d'ouvrir avec indifférence la lettre que Betsy lui avait remise; elle la parcotirt des yeux, et voilà que soudain sa physionomie change ; elle jette un cri.
— Mon Dieu! Madame, qu'avez -vous? dit Belsy en avançant un fauteuil.
— C'est infâme! oh! c'est infànie! <lit Margaret en se tordant les mains; lui qui setnblail m'aimer avec tant d'abnégation... Ce n'était qu'une hypocrisie atroce, il me trompait !
42i LE VOILi: NOIR.
Ef , comme si elle était seule , Margarct se met à lire à voix haute les lignes suivantes :
« Madame,
)) Vous êtes bien crédule en vérité : vous
» croyez que sir Francis vous aime et qu'il
» n'a jamais aimé que vous ; mais vous se-
» riez détrompée , si vous pouviez savoir
» certaine chose. Vous ne me connaissez
» pas, Madame, mais je vous connais, moi,
» et je vous porte le plus vif intérêt. Je dois
» donc vous dire, pour ne pas vous laisser
» plus longtemps dans Terreur, que votre
» mari vous trompe : il aime une jeune per-
» sonne nommée Eveline... Quand je vous dis
» qu'il l'aime, je me trompe, il serait plus
» juste de vous dire qu'il l'a aimée! car la
.' malheureuse î^^veline, qu'il a laissée en-
LE VOlLli NOIU. I2r>
)' ceinte trois à quatre mois avant votre ma- » riage, le poursuit maintenant comme une » furie , et veut troubler son bonheur con- » jugal.
» L'avis que je vous donne est tout chari » table, car vous ne me connaissez pas, et , » suivant toute apparence,, vous ne me con- » naîtrez jamais ; mais je suis un homme » juste, et je ne puis voir un hypocrite sans » avoir l'envie de le démasquer. Or, je dois * vous avouer que votre mari n'est pas digne » de vous, qu'il est tout au plus digne de » miss Eveline, qui, du reste, est d'une beauté » ravissante. Je vous assure que la pauvre^ » femme est plus à plaindre que vous encore; » elle est d'une famille honnête, et s'imagi- » nait que sir Francis pousserait le dévoû- » ment jusqu'à l'épouser; mais sir Francis » est un gaillard qui ne se laisse pas erapor-
126 LE VOll-E NOIR.
)> 1er par les faiblesses du cœur, el qui n'aime
> les femmes que suivant son intérêt, Ap-
> prenez le fin mot , ma pauvre dame : sir » Francis voudrait maintenant se débarras- » ser des poursuites d'Eveline, et je ne serais » pas étonné qu'un beau jour il songeât à se
* défaire d'elle. C'est un homme qui n'a pas i» trop de scrupule, je vous conseille de vous » en défier : un beau j:ur, si vous aviez le » malheur de ne plus lui plaire, vous pour-
> riez avaler un breuvage qui vous ferait » dormir pour longtemps : c'est pourquoi V je conseille à miss Eveline de ne pas trop » se risqutr aux environs du château de H Caudebeck. La police est très mal faite M dans ce pays sauvage, et l'on n'y fait guère » d'autopsies. Sur ce, ma belle dame, je i> vous souhaite beaucoup de bonheur, et
* vous prie de me considérer comme le plus
LE VOILE NOIR. i27
» inconnu, mais le plus dévoué de vos )) amis. »
Margaret demeurait immobile comme une statue; elle était pétrifiée.
— Madame, dit Betsy a\ec un air de com ■ passîon, comme vous êtes pâle!... Mon Dieu! que je suis fâchée de vous avoir donné cette lettre...
Betsy parlait encore, quand Margaret, chancelant tout à coup, tomba sans connaissance dans un fauteuil.
L'ÉTasioD .
Belsy, en voyant sa maîtresse évanouie , s*t'!ance à la porte et crie 'au secours.
Sir Francis arrive avec précipitation. Son visage était bouleversé, ses yeux pleins de
fatigue: on comprenait facilement qu'il nvaît passé une bien mauvaise nuit.
— Eh bien, qu'y a-t-il ? demande sir Francis
— Monsieur, vencz^ venez tout de suite! dit la femme de chambre d'un air tout effaré. Madame vient de se trouver mal . . .
Francis entre dans l'appartement de Margaret, et, la voyant pâle et privée de mouvement, il est saisi d'une douleur profonde.
— Ah ! pense-t-il, c'est moi qui suis cause de tout... J'ai été trop cruel ! Pauvre femme!... n'était-ce donc pas assez de perdre sa fille?... Ah ! malheureux que je suis!
Et il se penche sur Margnret , il lui presse ardemment les mains dans les siennes •, il la supplie de rouvrir les yeux.
LE VOILE NOin. 131
Margaret enfin reprend connaissance; mais à peine a-t-elle aperçu son map\ qu'elle le repousse avec une espèce d'indignation.
— Laissez-moi laissez-moi , dit-elle
d'une voix faible, je veux mourir !
— Que dis-tu, Margaret?... Oh ! reviens à toi...', Je t'aime, tu sais bien que je t'aime!...
— Non, vous ne m'aimez pas... c'est une imposture!..... J'ai tout appris, monsieur.
— Que veut-elle dire ?
— Francis, oh! je vous aurais cru plus loyal et plus sincère, continue-t-elle amèrement. "Vous avez feint d'être jaloux j vous m'avez presque accusée d'un crime , et tout cela, c'était pour mieux me tromper!... Li-
13Û LK \oll.i: NOIK.
s«z, liïjtz cette lèllre, ei niez, s'il vs\ fiossible... Connaissez-vous missÉveline?
Ce nom produit sur Francis l'effol du tonnerre ; il recule avec une sorte d'effVoi.
La lettre (jue venait de lire Margarct étîiit ton)bée à terre: Margarel l'indiquait à sir Francis d'une main tremblante.
Il ramasse vivement ce papier , il le lit d'un coup-d'œil. Alors un nuage plus sombre charge son front ; un mélange de frayeur et de courroux apparaît dans ses yeux.
— 01) ! décidément, s'écrie-l-il en fermant les poings, il y a des misérables qui veulent détruire mon bonheur. Cette lettre concorde trop bien cvec celle d'hier ; toutes les deux sont anonymes : c'est l'ouvrage d'une main
Li: VOILK NOIR 133
lâche et perfide. Oh! si je pouvais le décou- \rir, cet ennemi invisible!
Et il arpentait Ja chambre à grands pas, avec un air de trouble et d'égarement.
Margaret s'était levée avec peine de son fauteuil ; elle s'approcha de sir Francis.
— Monsieur, dit-elle en lui prenant les mains , vous n'avez pas encore répondu à ma question. Connaissez-vous miss Évelîne?. . .
En même temps, elle regardait d'un œil fixe et interro^^ateur sir Francis, qui pâlissait et rougissait lour à tour : il semblait vouloir éviter le regard perçant de sa femme,
— Margarel , dit-il avec une douceur pleine de tristesse , crois-moi, ne nie questionne pas davantage au sujet de cette
i3/[ LE TOILE NOIK.
l'emme... Vois- tu, je serais incapable de mentir, et malgré moi je t'affligerais.
— Ainsi donc, reprit Margaret toute irissonnante ; ainsi donc , tout est vrai ! Miss Éveline était votre maîtresse ? peut-être même encore...
— Oh! Margaret ! je t'en supplie, ne m'accable pas desoupçonsontrageans... J'en conviens, j'ai eu tort; je n'ai pu me défendre d'un sentiment de jalousie inexplicable ; je t'ai ofiensée,oui, et je t'en demande pardon!... j'ai fdit depuis hier des réflexions sérieuses, j'ai compris toute mon injustice : maintenant je sais à quoi m'en tenir. M. Gaétan de Mirande est tout simplement un jeune fat, qui îï parlé saiîs doute un peu légèreriïenE sur ton compie... Quelque nrisérable, qui veut nous désuniry a recueilli? ses propos malveillanfî
de là, Un système d'accusaiion sourde , des lettres anonymes... Mais il ont beau faire, les infâmes!., il faudra toujours bien que je les découvre un jour , et alors , malheur à eux!
— Francis, tu ne veux donc pas me répondre, ou plutôt tu cherches à me donner le change, dit Margaret d'un ton ferme et sévère. Mais je te préviens que je ne me laisserai pas mettre un bandeau sur les yeux... Je veux savoir la vérité, je veux savoir quelle est cette miss Éveline?...
— Margaret, répond Francis avec un accent de reproche tendre et douloureux, estce que vraiment tu es assez crédule pour attacher quelque importance à une lettre pareille? Tune vois donc pas que c'est un piège, un pîége grossier?».. Cette fem ttie dont an îe
136 LE VOILi: NOIR.
parle, je l'ai connue, c'est vrai; je ne prétends pas nier unechose toute simple... j'étais bien jeune alors; il y a de cela près de dix ans...
Tandis que sir Francis parlait , Margaret tenait les yeux constamment fixés sur lui; elle avait l'air d'étudier chaque mouvement de ses lèvres, chaque contraction de son visage.
— Mais en vérité, mon amie , reprend sir Francis en secouant la tète d'un air découragé, pourquoi nous faire du chagrin l'un à l'autre?... n'avons-nous pas bien assez de notre désespoir? Notre enfant ! notre pauvre enfant, oùest-elle?... Yoilàce qui devrait t'oçcuper, Margaret ! Moi , je n'ai plus qu'une pensée... c'est de retrouver ma fille. Les magistrats de Carlisie sont informés déjà de ce
LE VOlLi: ÎMOIU. 137
cruel événement; je crois même pouvoir le dire qu'on est sur la voie du coupable. Ce prétendu muet, qui s'était introduit hier dans ta chambre, cet iiomme n'est pas étranger sans doute à l'enlèvement. D'un moment à l'autre, les conslables vont arriver dans le château ; et, ce muet!... nous trouverons bien ie moyen de le faire parler.
— Francis ! Francis ! dit Margaret avec une exclamation partie de l'ame, je vois bien que vous ne voulez lias me comprendre! Il faut donc, malheureuse! que je reste en {roie au doute, à la jalousiel. . J'ai beau faire, je ne puis me tranquilliser... celle lettre sera toujours présente à mes yeux! Ce nom, miss Éveline ! reteniira toujours à mes oreiiles. Ah ! c'est vrai, Francis , dans un moment semblable, je ne devrais songer qu'à une seule chose , qu'à la disparition de ma pauvre enfant! J'y
138 LE VOILE NOiil.
isonge bien aussi, va!... si tu pouvais voir au fohddeiiîohcœur, lu serais effrayé dé mes torturés. Je SUIS mère! Frahcis,êt je souffre éomméune toère... Mais, hélas, je sUis femme aussi ! je suis épouse !... Et cette idée horrible qiié tu en airtais une aUtre au moment de hô- Ire maHage, cette idée que tu me trompes!. , . elle me lait mourir!
Il y avait quelque chose de si navrant, de si douloureui dans l'accent, dans léS gestes de Margai*et, que Frahcis ne put s'empêcher d'éclater en sanglots.
— Chère amie, je l'aime!... oh! tu peut m'en croire! je n'ai jamais airtié que toi !.. est-ce que tu peux comparer à cet amour sublime et profond cette passion folle , ces déplorables égaremens de la jeunesse? Toi, Margaret, lu es une femme simple et charmante I toutes ies autres ^ tois^Uj èOnt pro*
fanes et haïssables atiprès de toi. Tu es si belle et si douce ! j^étais si peu digne de le plaire, que de temps à autre j'ai pu douter... oui, eomment croire à tant de bonheur! Et puis, jeté l'avouerai, j'en ai honte... mais enfin, c'est vrai, je suis jaloux! ce Gaétan de Mirande me faisait peur...
— Eh bien ! je suis comme toi , Francis , j'ai de la jalousie dansl'àrae. .. il m'a semblé quelquefois que tu voulais me cacher quelque chose, qu'il y avait dans ta vie quelque mystère. Cette lettre, que je viens de recevoir, ce n'est pas la première qui éveille mes soupçons. Plus d'une fois, un secret avis est venti m'alarmerj mais jamais encore on ne m'avait parlé si clairement... lenomde cette femme n'avait pas été prononcé. Maintenant, je t'en conjure à genoux , a mains jointes, Uis^moi tout, sans le moindre détour}
140 LE VOlLi; NOIR.
je veux savoir r|iielle est cette femme, savoir si elle a été ta maîtresse?
— Je vois bien qu'il faut te satisfaire , Margarel , dit Francis avec accal)lement ; certes, je ne t'aurais jamais fait cet aveu inutile : ton bonheur et ton repos sont pour moi quelque chose de trop précieux!.. Mais, puisqu'un persécuteur inconnu vient se jeter entre nous, dans l'espoir de nous diviser, je veux rendre ses efforts impuissans ; je commence à croire que le meilleur parti est d'être franc avec toi. Cette miss Eveline est une intrigante , une aventurière que j'ai eu le malheur de connaître il y a une dixaine d'années; celte femme, qui était belle alors et séduisante, jouait la comédie à Covent- Garden. Je la vis un soir dans les coulisses du théâtre, et elle provoqua de ma part quelque compliment banal à force de coups-d'œil
LE VOILE NOIH. lit
et de coquetterie. Bref, quelques jouis apiès, elle était ma maîtresse
En parlant ainsi, Francis avait baissé la tête, pour dissimuler la rougeur de son visage. Margaret n'avait pu retenir un sanglot.
— Pardonne , chère amie, oh ! pardonne, je te fais de la peine, et c'est bien involontairement. Pourquoi m'arracher de la bouche ces paroles qui le blessent? Maintenant, que j'ai commencé, il faut bien que je finisse... tu verras , Margaret , que je n'ai pas de reproches à me faire ; que dans tout ceci il n'y a que de la fatalité.
— Achève, Francis, dit Margaret en paraissant faire un violent effort sur elle-même, j'aurai du courage... je serai calme.
— Cette malheureuse liaison existait de-
142 LE VOILi; NOIR.
puis quatre mois , quand je reconnus que miss Evelinc avait l'âme noire et méchante : c'était une femme capable de toutes les trahisons , de toutes les infamies , lorsqu'elle y trouvait quelque avantage matériel. Par exemple , elle voulait sortir de sa condition abjecte, et son idée fixe était de me forcer à un mariage ; ce qu'elle voulait , c'était mon
nom, ma fortune car elle ne m'aimait
pas , cette femme. Bientôt j'en acquis la preuve certaine, elle me trompait, et je me séparai d'elle violemment. Mais cette perverse créature avait son projet bien arrêté, elle n'était pas d'humeur à lâcher si facilement sa proie. Elle me poursuivit donc avec un acharnement incroyable. J'eus beau quitter Londres, quitter l'Angleterre, elle s'attachait comme une furie à mes pas, et j'étais sûr de la retrouver partout. Alors c'était des
cris , des ppinres , des larraes ; elle me suppliait de revenir à elle, jurant qu'elle ne pouvait vivre sans moi , qu'elle se tuerait. Une fois même, elle se frappa d'uo coup de poignard... la blessure était légère , c'était presque un jeu; mais je fus effrayé. Je fus pris , malgré moi , d'une grande pilié pour cette femme, qui, après tout, était bien à plaindre; pour celle femme qui m'aimait peut-être, bien qu'elle m'eût trompé!...
Francis s'interrompit un instant , comme accablé sous le poids de ses émotions •
— Margaret, la commencent mes torts...
peut-être je manquai d'énergie, de celte dignité personnelle qui ne devrait jamais abandonner le cœur d'un homme. Je revins à cette malheureuse, et, n'ayant plus d'amour pour elle, je tâchai au moins de la dédom-
lU
LL \0n,E NOIK.
mager de mon abandon à t'urce d'argent et de cadeaux. Ah! Margarel. je fus sans doute bien faible et bien aveugle ! et j'eus à me repentir de ma pitié. J'appris avec horreur les machinations qu'employait cette femme pour m'atlirer dans le piège et me brouiller avec toute ma famille, avec tous mes amis. Une fois seul au monde et déconsidéré, elle espérait, l'infâme! (|ue je lui appartiendrais, comme le damné appartient à Sat'în. Je m'éloignai d'elle encore; je fis un long voyage pour lui faire perdre ma trace. En effet , je fus libre pendant quelques années ; mais, à mon retour en Angleterre, à peine arrivé à Londres, les perséculions recommencèrent.
Je revois cette femme; elle s'introduit chez moi presque de force... une nuit même elle s'y cache, et n'en sort que le malin au grand jour , avec effronterie , avec ostentation ,
LK VOlLi: iNOlR. 145
comme pour faire parade de sa honte et de la mienne. Écoute , Margaret , c'était quatre ou cinq mois avant notre mariage ; j'avais toujours obstinément refusé de voir cette femme , je l'avais môme consignée à la porte, lorsqu'un jour il arrive chez moi un jeune homme , un militaire , qui demande à me parler en secret. Cet homme était le frère de miss Éveline. Il me dit quo j'ai perdu sa sœur de réputation ; qu'elle est enceinte , et que je dois l'épouser... Je te laisse à penser, Margaret, de quelle manière je reçus cet insolent... toujours est-il que le lendemain il fallut me battre, et que je le blessai dangereusement d'un coup d'épée.
— Et depuis ce temps-là, Francis, dit Margaret avec un long tremblement dans la voix,
lu n'as pas revu cette femme?
liO LE YOILL NOIR,
— Non, mon arnie j la rude leçon que j'avais donnée à son frère, me faisait croire que je ne serais plus à l'avenir persécuté. Je me trompais; la malheureuse a juré d'être mon fatal génie! Je ne te le cache pas, Margaret , c'était pour elle, c'était pour la fuir, que j'avais quitté Londres, que j'étais venu me fixer avec toi dans cette contrée calme et sauvage. Mais elle a découvert ma retraite, et la voilà qui revient m'obséder. Cette créature perverse a des amis et des complices, méchans comme elle; tu sens bien que tout ce qui nous arrive provient de cette misérable... ces deux lettres anonymes , l'enlèvement de notre enfant !.. . Ah! Margaret, je frémis quand j'y songe , dire que notre pauvre fille est dans les mains de ce démon ; qu'il peut se venger de moi sur elle! qu'il peut la tuer!...
LE VOILl. NOUU 147
Margaret pousse un cri d'angoisse ; elle se lève tout effarée , elle parcourt la chambre comme une personne en démence :
— Oui, Francis , oui , dit-elle en se frappant la poitrine , il n'y a plus à en douter, c'est elle , la malheureuse ! qui nous a volé notre enfant. Oh Fi^ancis! courons, courons, il faudra bien que je la retrouve , ma fille! c'est trop horrible! Maintenant peut-être elle est mourante , elle est morte , ah !... .
Et le désespoir de Margaret prenait à chaque instant une expression plus égarée, plus déchirante.
— Du courage , du calme , ma pauvre amie, dit Francis en la pressant contre son cœur; il faut maintenant tout notre sangfroid, toute notre présence d'esprit. Je te répète qu'il est impossible~que la police ne
148 i.i; Ni'iLi; iNOIr.
découvre i»^s traces du ravisseur. J'ai l'Ame brisée , Mnrgaret ; mais je ne désespère pas. Oh ! si je désespérais , vois-tu , je n'aurais pas la force de vivre... une idée me soutient , une seule! Miss Eveline est bien cruelle; mais par bonheur elle est encore plus lâche , elle n'oserait pas tuer cet enfant. Le crime serait trop facile à prouver : cette femme se dénonce elle-même dans ces deux lettres anony^ mes. Va , Margaret, ta fdle le sera rendue. Miss Eveline est bien capable, sans doute, de commettre un crime, mais elle ne voudrait pas risquer sa vie. Peut-être espère-telle m'arracher encore de l'argent, quelque somme considérable en échange dema lille!... ou plutôt, l'infâme! elle veut nous désespérer l'un et l'autre, jouir de nos larmes , de nos angoisses, savourer notre agonie.
— Francis , ne perdons pas un moment.
dit Margaret en l'entraînant vers la porte , viens, conduis-moi vers cet homme qu'or lient garotlé dans une chambre voisine... l entendra les cris d'une mère , j'embrasserai ses genoux, je lui demanderai ma lille,et il se laissera émouvoir... Comme lu le dis , cet homme est le complice de miss Éveline , mais il ne peut être aussi déprave, aussi barbare qu'elle!
— Viens donc , répond Francis , comme frappé d'une idée subite ; je ne voulais pas voir cet homme avant l'arrivée des constables, car je me défiais de ma fureur, jen'uurais pas été maître de moi ; je l'aurais tué , brisé, bro}'é sous mes pieds!.. Sois tranquille, je me ferai violence , et si cet homme est véritablement muet, je parviendrai peut-être à lui faire écrire quelques mots <jui nous mettrons sur la voie. Viens.
Francis parlait encore lorsque le bruit d'une cavalcade se fait entendre à la grille du château ; il regarde par une fenêtre : c'étaient les officiers de justice qui arrivaient, accompagnés d'un assez fort détachement de soldats.
Francis et Margaret descendent prompte ment l'escalier. Madame Burley, en entendant sonner les crosses de fusil et retentir les pieds des chevaux, accourut tout épouvantée.
— Je voudrais parler à sir Francis Lackland , dit un eonstabte qni paraissait être le chef de la brigade.
— C'est moi, monsieur, dit sir Francis en s'avançant.
— J<? viens, suivant votre déposition , reprend le constable , procéder a l'interroga-
LE VOILE NOIR. iSf
toire , et , s'il est nécessaire, à l'arrestation de cet homme qui s'est introduit hier dans le château de Caudebeck. La police de Carlisle avait déjà l'éveil, et, suivant toute apparence, la tentative mystérieuse de ce malfaiteur se rattache à un complot tramé contre la vie de plusieurs personnes. La justice n'a pas perdu de temps; elle est en ce moment, peut-être, sur les traces du ravisseur de votre fille. Mais veuillez me conduire , monsieur , à la chambre où est enfermé cet homme : quatre soldats vont m'accompagner pour nous prêter main-forte au besoin.
Silvio , le domestique italien , attendait sous le vestibule ; il avait l'air de suivre avec une singulière anxiété le colloque de sir Francis et du constable.
— Vêtiez , Silvio , dit sir Francis; c'est à
'152 LE VOILC iSOIR.
VOUS que j'ai confié !a garde du prisonnier, ouvrez-nous la porte de sa chambre.
Silvîo s'incline sans répondre, et, tirant de sa poche une énorme clé , il se dirige au fond d'un corridor sombre et voûté, par lequel on descend aux caves du château. Le constable et sir Francis marchaient en silence, côte à côte; les soldats, qui les escortaient à quelque distance, s'avançaient d'un pas lourd et cadencé qui faisait bruire sourdement les échos des voûtes.
Enfin Silvio s'arrête devant une porte de chêne basse et cintrée; celte port'e était garnie de larges barres de fer, et toute revêtue de clous énormes. Silvio l'ouvre, et la pousse avec effort. C'était une petite chambre voûtée, assez obscure , au cintre de laquelle on avait troué une espèce de lucarne qui laissait
LE VOILE NOIU. 153
pénétrer avec peine un jour morne et blafard.
— Allons, dit Silvio d'une voix rude; debout, l'homme! on vient pour vous dénouer la langue en attendant le collier de chanvre.
— Paix , Silvio , dit à demi-voix sir Francis, en lui ordonnant le silence d'un geste solennel.
Le conslable avait déjà mis le pied sur le seuil , quand sir Francis laisse échapper un cri de surprise et de rage.
— Parti. . . parti...
— Ah ça, où est il donc, ce gueux? dit Silvio, qui semble pétrifié d'élonnement.
Le constable venait d'entrer "dans le cachot, et promenait les yeux de toutes parts avec un air de stupéfaction indicible.
-^ Monsieuf, dit-il gravement en se tournant vers sir Francis , comment se fait-il qu'on ait laissé évader cet homme? Vous qui aviez un tel intérêt à vous assurer de sa personne , je ne puis concevoir tant de négligence. Cette capture, monsieur, était fort importante; la police comptait sur les révélations de ce malfaiteur pour obtenir la découverte de votre fille, qui maintenant, je ne vous le cache pas , devient difficile et presque impossible!.
Sir Francis avait gardé le silence. Suffoqué de douleur et de colère , il ne pouvait pas articuler une parole. Ses regards, errant dans tous les coins de l'étroite cellule, avaient l'air d'y chercher encore le prisonnier.
Enfin, ne pouvant plus maîtriser sa fureiir,
LE tOILE NOIR. 1S5
fl eoîîM à Sylvio, et le secouant rudement par le bras :
— Misérable ! s'écrie-t-il , je t'avais confié la garde de cet homme , tu l'as laissé échapper. Oh! tu m'en répondras sur ta vie!
— Monsieur, dit le domestique tout tremblant, ce n'est pas ma faute , je vous assure , j'ai fait bonne garde... vous me voyez tout ébahi; c'est à n'y rien comprendre. Il faut que le drôle se soit évadé par cette lucarne j mais non, c'est impossible, la lucarne est trop étroite pour le corps d'un homme.
— C'est vrai , dit le constable ; ce soupit'atl n'aurait pu servir à l'évasion du prisonnier; il faut qu'il ait trouvé quelque autre frfdyên de sortir. Pourtant ces murs de pierre n'ont aucune issue.... Monsieur, continua-
t-i!avec un air de doule , êtes-vous bien sûr de tous vos gens? Cet liomrae , qui a trouvé le moyen de pénétrer dans une chambre a coucher sans être aperçu , n'aurait-il pas des affidés, des complices dans cette maison ?
— Je ne puis le croire, monsieur, répond sir Francis. Jusqu'à présent, mes domestiques m'ont toujours paru fidèles ; et bien que la négligence de Silvio soit inexplicable , je n'ai cependant aucun motif pour croire qu'il ait facilité l'évasion de ce misérable. Mais si vous m'en croyez , monsieur, nous allons faire des perquisions partout le château. Peul-êlre celui que nous cherchons n'est-il pas encore bien loin ; il s'est probablement caché dans les caves qui sont très profondes , et qui même communiquent à de vasies souterrains abandonnés depuis des siècles.
LE VOII.L >OIH, 157
— Oui cerlainement, oui, Hil Sil\io d'un Ion piteux el lamentable , le brigand s'est cache dans les souterrains. Ah! monsieur! allez , ce n'est pas la première fois que ces caveaux ont servi de retraite aux voleurs... Je ne voulais pas vous le dire , moi ! de peur d'effrayer votre épouse et sa respectable tante, mais, presque toutes les nuits, j'entends desbruits sourds qui viennent du fond des caves. Madame Burley n'avait pas tort quand elle vous racontait ce qu'elle avait entendu dans le salon... je ne suis qu'un pauvre domestique, je ne suis qu'une bête, mais c'est égal , monsieur le constnble , si mon cher maître voulait me croire, il abandonnerait ce vilain château , qui lui jouera un mauvais tour... En attendant, je conseille à monsieur le conslable d'emmener avec lui tous ses sol dats s'il veut descendre dans les souterrains;
car, parole d'honneur, il y a du danger...
Le constable et sir Francis s'entreregardaient en silence. Tout-à-coup un bruit bizarre et indéfinissable se fait entendre.... Ce bruit part des profondeurs du château.
— Que veut dire ceci ?.. demande le constable avec un étonneraent mêlé d'inquiétude.
— Tenez , tenez, monsieur le constable , continue Silvio en joignant les mains , entendez-vous maintenant des cris, des cris de
femme?., c'est comme une lutte Oui
quelqu'un sans doute qu'on égorge dans les caves!
En effet , des cris , des plaintes , venaient de retentir sourdement. Francis devient horriblement pâle 5 une idée subite l'épou- \ante!é*#
—Si cette voix était celle de Margaret! oui, peut-être quelque nouvel attentat ! Ah ! courons....
Le con stable était presque effrayé.
— Soldats ! s'éerie-t-il d'une voix émue , préparez vos armes ! nous sommes peut-être tombés dans un guet-apens.
Les crosses de fusils sonnèrent lourdement sur les dalles. Sir Francis venait de quitter la chambre voûtée , et se dirigeait à grands pas vers l'entrée des corridors.
Soudain Margaret , suivie de madame Burley, se présente à lui toute pâle, effarée.
•F- Francis ! Francis ! s'écrie Margaret en se tordant les mains , viens , viens ! c'est quelque chose d'infâme ! c'est le comble de h cruauté, de la fureur!
100 Lt VOILE NOIR. ^
— Explique-toi, Margaret! qu'as-lu donc?
qu'y a-t-il?
— Viens , monte dans ma chambre à coucher, regarde le berceau de ma fille, tu y trouveras...
— Achève , Margaret !
— Oh ! mais, viens , Francis ! viens !. . . Tu ne voudrais pas me croire, tu ne le pourrais pas !
En même temps elle entraînait Francis vers l'escalier.
Le conslable , bouleversé d'une pareille scène , accable de questions madame Burley; mais il ne peut tirer d'elle aucune explication satisfaisante. Alors il ordonne aux soldats de garder toutes les issues , et , prenant Silvio parole bras :
LE MUl.K .\OIR. 161
— Allons 5 dit-il , faites armor tous les gens du château , qu'on allume des torches et des lanternes , nous allons descendre dans les caves pour savoir d'où proviennent cet cris.
Quelques instans après, ce fut dans la cour une grande agitation. Les domestiques accouraient, armés de torches, de pelles et de fourches ; les soldats s'avançaient deux à deux sous le vestibule: on n'attendait plus que sir Francis pour visiter les souterrains.
Tout à coup sir Francis apparaît comme un fantôme; il tient un pistolet dans chaque main.
— Aux caveaux ! dit-il , suivez -moi !
VHI
Le Berceau,
Or, voici ce qui s'était passe dans la chambre à coucher de 31argaret :
Ne pouvant suivre son mari et le constable dans la salle où le prisonnier était dé-
1(jA LE \l)ir.i: NOIR.
tenu, elle élail remontée dans son appartement. A peine avait-elle ouvert la porte , qu'elle entend comme des plaintes, comme des cris faibles et inarticulés.
Elle tressaille, son cœur palpite d'un vague espoir; cette voix est celle d'un petit enfani, cette voix part du berceau dont les rideaux de mousseline sont fermés.
— Oh ! s'écrie Margaret, en s'élançant vers le berceau, si l'on m'avait rendu ma (illel... •
En même temps elleenlr'ouvre les rideaux d'une main tremblante, elle regarde... un petit entant était couché dans le berceau. On voyait ses bras frêles et ronds qui s'agitaient comme pour appeler le sein maternel.
Margaret n'avait pu distinguer encore le visage de cet enfant, qui était tourné vers le côté le plus obscur de la chambre.
LE >OILE NOIR. 165
Un cri de joie, un cri qui part des entrailles fait retentir l'appartement. Margaret n'en peut douter, c'est sa ûlle qu'elle croyait perdue, et que Dieu vient de lui rendre.
Alors, avant même d'embrasser son enfant, avant de l'enlever du berceau pour le dévorer de caresses, pour le conleaipler a\ec adoration , elle se jette à genoux , et , dans un élan de reconnaissance indicible , elle remercie le ciel , qui a pris pitié de la pauvre mère.
C'est une prière courte , mais ardente , pleine de mots entrecoupés et d'exclamations convulsives; Margarel est comme fulle de bonheur : elle rit , elle pleure , elle sanglote .
— 0 ma Sarali! mon enlanl.'jf le retrouve
enfin, tu m'es rendue! Merci, mon Dieu! merci...
Elle se relève toute frémissante , elle se penche sur le berceau , elle enlève Tenfant dans ses bras, et, sans avoir pu même le distinguer encore , car ses yeux sont voilés d'un nuage de larmes, elle le presse contre son sein qui bat avec force, elle le couvre de baisers frénétiques, elle l'accable de si violentes caresses que l'enfant effrayé jette des cris perçans.
— Francis! Francis! viens tout de suite, nccours! crie Margaret , en s'élançant vers la porte. C'est la fille!,..
Mais voilà qu'en approchant l'enfant de ses lèvres pour ie baiser encore, elle pousse un fféniisscmeul douloureux et profond.
La pauvre mère venait de reconnaître son
erreur Cet enfant, que depuis quelques
minutes elle couvrait de pleurs et de caresses, ce n'était pas le sien, c'était un enfant inconnu qu'elle vo}'ait pour la première fois.
— Oh ! s'écrie-t-elle en examinant encore avec une anxiété fébrile les traits du nouveau-né, ce n'est pas ma fille! ce n'est pas elle! Oh ! mais je rêve, ceci n'est pas réel!... cet enfant doit avoir l'âge de ma pauvre Sarah , mais quel est-il ? Qui l'a mis dans ce berceau ? Ma tête se perd, . .
Margaret venait de reposer l'enfant dans sa couchette, elle cherche partout dans la chambre pour voir si rien n'est dérangé : tout se trouvait dans le même état , et il était impossible de comprendre de quelle manière or^ avait pu apporter cet enfant sans être vu.
143 >-ti VUILK NOIIU
Margaret n'était pas restée plus de cinq minutes absente de sa chambre, lorsqu'elle descendait avec sir Francis. Ce faible espace de temps avait donc suffi pour accomplir un mystère dont rien ne pouvait donner l'explication .
Margaret, la tète bouleversée, ne sait quel parti prendre, elleappelle Francis ; elle sonne de toutes ses forces , personne ne vient : le château était dans une si grande agitation, que le bruit des sonnettes et les cris de la malheureuse mère éplorée ne pouvaient être entendus.
Quelques inslans se passent; Margaret venait de tomber dans un fauteuil à côté du berceau ; craignant de s'être trompée ou d'avoir mai vu, elle examine encore le visage de l'enfant : c'était une jolie petite tête blonde, une
figure fraîche et rose, mais ce n'était point Sarah !
— Ainsi donc, s'écrie Margaret fondant en larmes, ce n'est qu'une amère et cruelle raillerie!... H y a des misérables qui prennent plaisir à me torturer !
Tandis qu'elle se livrait silencieusement à sa douleur, elle aperçoit un papier, plié en forme de lettre, attaché aux langes de l'enfant. Elle saisit vivement ce papier, elle l'ouvre , voici ce qu'il contenait :
« Madame ,
» Vous n'avez pas voulu croire l'avis tout w bienveillant que vous donnait un ami in- >• connu; puisque vous refusez de vous rendre
)) à l'évidence, il faul bien vous éclairer par » des preuves palpables. Cet enfant est celui » de miss Eveline et de votre mari. Comme 1» son père l'abandonne, il est bien juste qu'on » vous le confie, à vous madame, qui êtes si » pleine de charité et de compassion. La pau- » vre Eveline est bien à plaindre. . . vous lui » avez pris le seul homme qu'elle eût jamais » aimé: maintenant, pour la dédommager un » peu, ayez soin de son enfant, qui sans vous » serait abandonné. Eveline est toujours la » maîtresse de sir Francis;je vous jure qu'elle » est en ce moment dans le château de Caud- « beck; sir Francisest parfaitement informé » à cet égard , et il pourrait vous dire où il la » cachej mais suivant toute apparence , le ro- • man sentimental de la pauvre fille va tour- » net au drame : il y a quelque noire catas- «» trophe qui s'apprête , et si miss Eveline
» voulait me croire, elle fuirait bien loin de ce » château , qui un jour ou l'autre va devenir » sa tombe.
» Adieu, madame, vous recevrez bientôt » encore de mes nouvelles; je veille toujours » sur vous, et, dans toutes les grandes circon- » stances de votre vie, vous me trouverez » toujours prêt à vous servir. »
On comprendra facilement le trouble et la frayeur que produisit cette lettre dans l'esprit de Margaret. Deux fois dans le môme jour on lui donnait la preuve que sir Francis l'avait trompée: maintenant ce n'était plus seulement une vaine et insignifiante allégation, c'était unepreuve matérielle et vivante... Margaret était bien forcée de croire. Mais pourtant une voix secrète parlait au fond de son
ame, et cette voix, qui était celle de la justice et de l'amour, plaidait en faveur de sir Francis.
Ce fut pendant quelques instans un orage tumultueux, une lutte de sentimens contradictoires dans l'ame de Margaret. Tantôt elle était sûre du crime de Francis, elle voulait sur-le-champ même lui reprocher sa trahison infâme, et mourir à ses yeux. Tantôt elle se disait que tout cela était l'ouvrage d'une main ennemie, une machination sombre et infernale, ourdie tout exprès pour la tuer au milieu des tortures.
Enfin ne pouvant plus soutenir la vue de cet enfant, qui lui rappelle sa pauvre chère fille qu'elle ne reverra plus, Margaret s'échappe de la chambre avec terreur et désespoir, toute pâle, tout échevelée. Elle appelle
LE voii.E :^oip., 173
Francis, elle parcourt avec égareniont les longs corridors du château, et cherche son mari.
C'est au moment où sir Francis quittait la cellule du prisonnier que Margaret se présenta devant lui.
he Coffire de chéue.
Les domestiques et les soldats, précédés des constables, descendaient silencieusement les degrés de pierre qui menaient au fond des caveaux. C'étaient de grandes arches massives construites dans un temps reculé :*on voyait
•170 LE VOII.E >(0I^9^
qu'elles avaient été faîtes pour fsupjjorler le poids de constructions gigantesques, qui, dévastées par les guerres successives, avaient fait place à des bâlirnens moins grandioses et plus modernes. Un silence morne et profond régnait sous ces voûtes humides, dont la clarté des torches perçait à peine les ténèbres opaques. De temps à autre, on entendait péliU 1er la mèche des torches, que la fraîcheur de l'atmosphère éteignait presque. Une eau glaciale et noirâtre tombait par gouttes intermittentes du haut des cascades, et formait peu à peu des mares huileuses et croupies.
Les soldats, saisis malgré eux d'une espècede crainte religieuse, marchaient d'un pas lent et régulier, s'arrêtant parfois au commandement du chef de l'escouade pour écouter au loin si quelque bruit se faisait tntendre.
LK >01I.1l -xoir. 177
— Cherchez parloui et examinez bien, disait le chef. Enfoncez la pointe de vos baïonnettes dans toutes les cavités des murailles. Bien certainement, il y a quelqu'un dans ces souterrains; c'est d'ici que partaient les cris plaintifs.
Par momens, lorsque la petite troupe s'enfonçait dans une longue galerie, un vent humide et glacial, s' échappant tout à coup de ces profondeurs sombres, courbait la flamme des torches qui projetaient sur les murailles suintantes desombres bizarres et fantastiques. Puis des essaims d'oiseaux de nuit s'envolaient effrayés par cette lumière subite, qui venait les éblouir dans leur sommeil.
On parcourt d'immenses caveaux déserts.
Aucun bruit ne s'y fait entendre, rien d'extraordinaire ne frappe les regards.
iT8 LL VOILE NOIR.
Depuis bien des années, personne au monde n'avait mis le pied, sans doute, dans celte espèce de ville souterraine.
C'était, eu effet, quelque chose de sinistre que l'aspect de ces voûtes noires et muettes : les soldats s'entreregardaient avec stupeur; ils se parlaient à voix basse, et l'écho, sourdement frappé par ces voix tremblantes, rendait comme des plaintes lugubres.
Les recherches sont longues et infructueuses. Déjà même il était question de ne pas aller plus avant et de retourner sur ses pas.
• — Courage! courage! dit Silvîo avec une étrange expression ; nous ne sommes pas au bout... il y a tout là-basdes souterrains plus profonds encore, où personne n'a jamais pénétré.
LE VOILE :xOIR. 119
Od se rtmct en marcLe. Après environ ■vingt minutes, la troupe s'arrête devant un large pan de raur à deroi-écroulé. On dirait que cette brèche est toute récente: plusieurs pas d'homme apparaissent gravés sur la terre humide.
— Remarquez-vous ces pas? dit Silvio au constablequi se trouve devant lui.
— Oui , répond l'officier de police en se baissant pour mieux voir. Certes, ces vestiges sont tout nouveMement empreints sur le sol. Avançons plus loin, nous sommes au moment de découvrir quelque mystère.
— Venez donc! dit sir Francis qui redouble d'ardeur. Dussions-rious faire une lieue sous terre, marchons toujours sans nous arrêter.
En cet endroit, les voûtes devenaient plus
KSO LK voii K Nom.
basses el plusélroiies, les lénébres ëiaieni plus profondes : on aurait pu se croire dans les catacombes de Rome.
— Messieurs, dit sir Francis d'une voix solennelle en s'adressant aux consiables, n'avancez maintenant qu'avec une extrême précaution : cette partie des souterrains est dangereuse, il pourrait y avoir des puiis au niveaudii sol... Prenez bien garde !
Un semblable avertissement n'était point fait pour enhardir les officiers de police, mais il n'y avait plus à reculer : les témoins d'ailleurs étaient nombreux, il fallait accomplir jusqu'au bout celte périlleuse mission.
— Chut ! dit Francis en armant un de ses pistolets, il me semble avoir entendu des voix...
LF, VOILE NOIR. 181
— En effet, dit un soldat d'un accent altéré; on marche, on parle là-bas...
La troupe avance encore. Voilà tout à coup que le conslable qui marchait en tête fait signe à ceux qui le suivent de s'arrêter un moment. Il venait d'apercevoir, tout au fond d'une longue galerie obscure, comme un point lumineux et vacillant. On se dirige à grands pas vers celte lueur : c'était une lanterne sourde renversée à terre et brûlant, prête à s'éteindre. Auprès de cette lanterne, était posé sur les marches d'un petit caveau un long coffre de bois garni de cercles de fer. Il y avait sur le couvercle de ce coffre un marteau et des clous qui allaient servir sans doute à le fermer. Tout semblait donc faire croire que peu d'insians auparavant ce caveau n'était pas désert, et que ceux qui étaient
en train <!e clouer cette caisse mystérieuse, avaient été probablement interrompus dans leur opération, et qu'ils s'étaient enfuis pour n'être pas découverts.
— Quel est ceci? demande à Francis le constable qui dirige la troupe. Que renferme ce coffre de chêne?
Francis paraît non moins surpris que le constable, il ne sait que répondre.
— Allons , ouvrez ce coffre, dit le constable en désignant deux domestiques. Enlevez le couvercle à coups de marteau; voyons ce qu'il y a dedans.
Mais les domestiques ne bougent pas. Ni l'un ni l'autre ne se disposent à obéir; ils ont l'air fort peu rassuré.
—Eh bien, vous! faites ce qn^ je dis, re-
prend le conslable avec autorité en s'adressanl à Silvio.
Jj'Iialien ne bouge pas plus que ses camarades, et, faisant un geste négatif, il répond au constable :
— Ma foi, mon magistrat, vous m'excuserez ; je ne suis pas curieux. Ce coffre-là ne m'annonce rien de bon . . . c'est probablement quelque machine infernale qui éclatera en s' ouvrant.
— Poltron! dit sir Froncis d'un ton brusque,
Et s'emparant du marteau, il pose un genou sur le bord du couvercle, tandis qu'à l'aide d'un ciseau de fer il s'efforce de le soulever.
— Ah î monsieur , mon cher maître! s'écrie Silvio d'un air suppliant, je vous en
prie, ne vous risquez pas, vous allez voir.... ah!...
Sir Francis ne l'écoute pas, il ébranle toujours le couvercle et fait sauter les clous.
— Holà ! quelqu'un , dit-il avec un geste impérieux , qu'on m'aide! Tirez à vous cette planche, vous autres!... bien.
Le couvercle est arraché , et tombe brisé en deux. Francis tressaille; il vient d'entrevoir comme une forme humaine sous un linceul. Le conslable s'empresse d'écarter le \oile... un cri d'horreur s'élève parmi les assislans. Il y avait dans cette espèce de cercueil une femme encore belle, à demi-nue et morte !
— Eveline!!! s'écrie Francis , les cheveux hérissés d'horreur.
LE VOILR NOIR. 185
Le conslable a entendu celte exclamalion.
— Sir Francis, dit-il, vous connaissez cette femme ?
— Je l'avoue... répond Francis dont le front dégoutte de sueur.
— Parlez, monsieur, continue le conslable, en l'examinant d'un œil fixe et scrutateur. Comment se fait-il que cette femme se trouve ici ? Ce cadavre est tiède encore ! . . . c'est «n meurtre, peut-être !
Monsieur !... répond sir Francis dont le
trouble augmente, je ne puis vous donner
aucun renseignement à cet égard Certes,
j'étais bien loin de m'attendre à pareille rencontre...
Silvio, qui d'abord s'était reculé avec épou-
486 LE VOILE NOIU.
vante, revient peu à peu et s'approche du cadavre.
— Celte femme, dit-il, je la reconnais bien j oui, c'est elle-même ! Je l'ai vue plusieurs fois à Londres... dernièrement encore, il y a trois ou quatre jours , je l'ai vue rôder aux environs du château : elle avait l'air de vouloir s'y introduire furtivement.
Le constable prêtait la plus sérieuse attention aux paroles queSilvio laissait échapper dans son trouble ; en même temps, il ne perdait pas des yeux sir Francis.
— Vous dites, monsieur, conlinue-t-il, que cette femme se nomme?...
~ Miss Evelinc, répond Francis d'une voix creuse. C'était ma persécutrice, je devrais me réjouir de sa mort. . . mais je la plains malgré moi !
— Miss Eveline , répète le constable en tirant de sa poche un portefeuille; oui, c'est biea son nom. Cette femme n'a-t-elle pas été actrice à Covent-Garden ?
— - Justement, monsieur, répond sir Francis,
— C'est donc bien elle qu'on nous avait désignée, reprend le constable, qui parcourt des yeux quelques lignes écrites sur son portefeuille. Il paraîtrait, sir Francis, d'après quelques dépositions qui ne sont pas sans importance, il paraîtrait que celte femme troublait, en effet, votie existence, qu'elle 1 était pour vous un sujet continuel de crainte et d'inquiétudes? Vous aviez tout intérêt à sa mort?... Peut-être vous êtes- vous lassé de ses persécutions ?
— Où voulez-vous en venir, monsieur.î^...
i88 LE TOILE NOIR.
demande sir Francis en se croisant les bras.
— Pardonnez-moi , sir Francis , je suis magistrat, j'accomplis un devoir sévère. Celle femme a clé trouvée morte dans les souterrains de votre château ; vous devez savoir de quelle manière cet événement a pu s'accomplir... Certes, vous ne ferez jamais accroire à la justice qu'une pareille chose ait pu se faire chez vous, complètement à votre insu...
— Monsieur!...
— De grâce, sir Francis, veuillez nous donner toutes les explications nécessaires; nous allons être obligés de procéder immédiatement à une enquête. Faites en sorie que nous quittions ce château avec la certitude de voire innocence.
— Oh ! c'est trop fort ! s'écrie Francis
LE VÛlLt NOIR. 189
d'une voix éclatante et indignée. M'accuser d'assassinat ! Commencez votre enquête, monsieur , c'est moi maintenant qui l'exige, je veux être entièrement lavé de vos soupçons.
— Sir Francis, dit le consiable d'un air triste et accable' ; vous n'êtes pas juste, la colère vous égare... à ma place vous feriez ce que je fais : peut-être même seriez-vous moins indulgent. Je sais que vous avez toujours en la réputation d'un galant homme; un pareil crime doit paraître impossible de votre part, il est trop monstrueux pour qu'on vous en accuse sur de simples présomptions. Mais d'abord quittons ces caveaux. Qu'on emporte ce cadavre !
Quatre domestiques s'emparent du coffre; on se met en marche : une demi heure après
on élail soili tlos souterrains. La troupe qui environnait les domesli(jues portant le coffre, était déjà sous le grand vestibule du château, lorsque le galop d'un cheval retentit devant la grille. C'est un homme couvert de poussière et tout essoufflé; on voit sans peine qu'il vient de faire une longue route.
Cet homme saute à bas de son cheval ; on lui demande son nom.
— Je suis le frère de miss Eveline, dit-il d'une voix rude et menaçante. Ma sœur! où est ma sœur?... Je sais qu'elle est ici, qu'on me la rende !
Pour toute réponse, le constable lui montre du doigt le cadavre d'Eveline.
— Ah ! s'écrie William, j'arrive trop tard ! c'est sir Francis qui l'a assassinée !
— Misérable!... dit Francis avec liorreup en reconnaissant le frère d'Eveline.
— Oui, c'est toi l'assassin, toi seul! reprend "William les yeux enflammés. Vengeance !!.. . vengeance!!...
Le constable demeurait grave et silencieux,
— Sir Francis, dit-il, voici une accusation positive , c'est à vous maintenant devons disculper. Et vous, monsieur, poursuit-il en s'adressant à "William, il ne suffit pas d'accuser vaguement un homme comme sir Francis.
Fournissez les preuves du crime que vous lui impuiez... Autrement, songez -y, monsieur, si la justice punit les meurtriers, elle punit aussi les calomniateurs et les faux témoins.
— Eh bien! dit William de plus en plus
192 LE VOlLi: ?<OIP..
exaspéré à la vue du «adavrc dosa sœur; toutes les preuves qu'on demande, je les donne» rai sur l'heure!.. Eld'abord, tenez, M. le magistral, voici un paquet de lettres qui pourra \ous édifier : c'est la correspondance de la \iclimeavec sir Francis... Vous comprendrez la haine que lui portail cet homme; et quand vous saurez que dernièrement encore il a usé d'un subterfuge infâme pour attirer la malheureuse Eveline dans ce château, vous ne douterez plus du crime, vous reconnaîtrez la main qui l'a commis!
Le constabie avait pris toutes les lettres que lui présentait William. Il jeta les yeux sur quelques-unes ; mais comme cette correspondance semblait assez volumineuse, un examen grave et consciencieux était nécessaire pour le débrouillement de ce chaos.
— Monsieur , dit-il à William , je cora-
LE VOILE NOIB. 'lO!]
prends et j'excuse votre douleur en présence de ce cadavre; mais, je vous en conjure , un peu de calme et de sang-froid. La colère est une mauvaise conseillère; il faut ici des preuves. Venez , monsieur ; sir Francis va nous suivre dans une pièce voisine ; qu'on y transporte le cadavre ; et ces lettres , que je vais lire devant vous, nous apprendront sans doute la vérité.
Le constable entra dans une grande salie , accompagné de sir Francis , de William , et des gens qui portaient le cercueil.
— Vous, soldats, gardez les portes! dit le
constable en assignant son poste à chacun.
Tenez vos armes prêtes , et si quelqu'un
voulait sortir de cette chambre malgré moi,
faites feu.
La porle venait de se refermer ; on pouvait déjà entendre une discussion vive et orageuse. Un quart d'heure environ s'écoula. Soudain Margaret, informée de ce qui se passe, se précipite vers la salle où est son mari ; les soldais lui barrent le passage.
— Mes amis , mes bons amis ! disait madame Burley les mains jointes , ayez pitié de ma pauvre nièce ! laissez-la entrer, mes bons soldats!... Vous aurez chacun un verre de vin pour la peine.
Mais les supplications de madame Burley demeuraient inutiles; les gardes continuaient de barrer la porie.
— - Soldats! à moi, dit le conslable en ouvrant tout à coup la porte. Emparez-vous de
sir Francis : j'arrête cet homme comme prévenu d'assassinat sur la personne de miss Eveline, sa'maîtresse.
Margaret pousse un cri déchirant.
Le médecin de campagne,
Il y avait, à trois milles environ du cliâieau de Caudbeck, un petit village habité par de pauvres paysans. La plupart des maisons, bâties en briques <t enterre , étaient couvertes de chaume. Les rues , étroites et boueuses,
permettaient à peine à une voiture ordinaire de s'y engager sans risques. Une fois enchevêtrés dans cette espèce de dédale , les attelages n'étaient pas toujours bien sûrs de pouvoir en sortir.
A rentrée du village , près de l'église , vieille masure en ruines , se trouvait une maison un peu plus grande que les autres. Celte maison, couverte de tuiles , avait des contrevents peints en vert , et des murailles badigeonnées, d'une blancheur éclatante. Audessus du toit grinçait une girouette de fer, surmontée d'un coq , les ailes étendues. La porte de cette maison était exhaussée de quatre marches de pierre, toutes vertes de mousse et de mauvaises herbes.
C'est là qu'habitait le docteur Patrick, excellent homme d'une cinquantaine d'années,
qni était la providence de ce pauvre village. Le brave docleur n'avait point son pareil pour la charité. Lorsqu'il s'agissait de rendre service, de secourir un malade, on était toujours sûr de le trouver prêt. t*ar malheur , sa science n'égalait point sa bonne volonté , et le candide Esculape en était encore à la médecine tant soit peu surannée d'Hippocrate et de Galiien. Toutes les innovations médicales lui paraissaient autant d'inventions sacrilèges, d'attentats contre la vie de Thomme, et contre les privilèges de la science. Aussi les malades du docteur , quoique parfaitement soignés quant au zèle et au dévoûment, ne guérissaient-ils pas toujours : tant s'en faut, hélas ! et le cimetière du village , s'il avnît tout-à-coup pu 'prendre la parole , aurait sans doute fait d'assez affligeantes révélations. Heureusement que la terre est muette, et que,
200 LE VOILt NOIU.
suivant l'adage vulg:nie et l'expression naïve du mélodrame, rien n'est plus discret que la tombe.
Cinq heures du soir venaient de sonner à l'horloge en bois du docteur. Le ciel était gris et pluvieux ; un brouillard froid enveloppait l'alraosiihère ; et par momens de gros nuages , pareils à d'épais flocons de fumée , s'abaissaient lourdement sur les toits de chaume, qui disparaissaient presque dans cet amas de confuses vapeurs. On n'apercevait plus les montagnes voisines, tant les bru mes étaient obscures et profondes. Un vent sec et piquant sifflait dans les branchages dépouillées par l'automne. La nuit s'approchait à grands pas , et semblait devoir être tempétueuse.
Le docteur Patrick, qui venait de rentrer
depuis un quart d'heure, se réchauffait au coin d'un bon feu pétillant.
— Ouf! ouf! disait-il en frappant ses mains l'une contre l'autre, j'ai l'onglée, je ne sens plus mes jambes ! Allons, Baby, encore un fa gotetdu charbon de terre!
— Ah ça I répond une voix un peu grondeuse, ne faul-ilpas maintenant mettre le feu à la maison pour vous faire plaisir?
La personne qui parlait ainsi était une grosse femme, jeune encore , aux joues rondes , fraîches et vermeilles.
C'est Baby, la chambrière du docteur, et quelque chose de plus même, s'il en faut croire la chronique scandaleuse du village. Ce qu'il y a de certain , c'est que Baby, femme de chambre ou non, est à peu près la
seule maîtresse au logis. Le docteur ne fait rien sans la consulter, et l<ji demande toujours la permission pour les choses du monde les plus insignifiantes.
Nous devons avouer que le docteur Patrick a le cœur singulièrement tendre, et qu'il aime fort la douce et charmante tyrannie du sexe. Baby, qui n'est pas toujours de très bonne humeur, a parfois un accent plein de caresses, que l'honnête docteur préfère à la plus mélodieuse musique. En outre, elle a des lèvres pourpres et humides, des dents éblouissantes de blancheur, et son grand œil noir lance par intervalles des éclairs voluptueux, qui font bondir le cœur de l'Esculape dans sa vieille poitrine.
Patrick, ses deux pieds toujours sur les chenets, présentait ses deux mains ridées çt
tremblâmes à la flamme du foyer. Baby, après s'être fait prier deux ou trois fois encore , consentit enfin à remettre du charbon de terre dans la cheminée et quelque fagots de branches résineuses, qui pétillèrent joyeusement et jetèrent de vives clartés.
— Voilà... voilà ce que c'est, dit Baby en faisant claquer sa langue en signe de mécontentement; vous êtes gelé jusqu'à la moelle des os, et vous n'en faites jamais d'autres. Plus il fait mauvais temps , plus il vente, plus il grêle , et plus vous aimez à courir.
— Mais, Baby! répond le docteur d'une voix mignarde et caressante, tu sais bien que si je cours, ce n'est pas pour m'amuser.. . Il y a maintenant dans le pays beaucoup de malados -, celte vilaine fièvre épidémique nous en-*
lève bien du monde. Elle me donne bien de l'ouvrage.
— Quand je vous dis, moi, reprit la ménagère , que vous finirez par tomber malade vous-même, et par avoir besoin de médecin. Vraiment, ça n'a pas le sens commun , de se tuer comme ça l'ame et le corps. Est-ce que vous ne pourriez pas dire à James, au petit neveu du vicaire , de vous remplacer quelquefois d;ins vos tournées? A quoi ça vous sert-il, je vous le demande, de l'avoir éduqué, ce petit fainéant ? il saigne maintenant, que c'est un plaisir. Il est très habile, et vous ne l'employez pas?
— Baby, je ne connais qu'une chose, moi! répond gravement le docteur, c'est l'accomplissement de mes devoirs. Quand il s'agit de malades , je me porte toujours bien ; et tant
LE VOILE NOIK. * 205
que je pourrai remuer un bras et une jambe, il ne se donnera pas une médecine, il ne se fera pas une saignée, à dix milles à la ronde, que ton serviteur et maître, le docteur Patrick, ne soit là pour instrumenter.
— A la bonne heure, répliqua Baby en faisant la moue, jft no vous empêche pas de courir les champs : lorsqu'il fait beau, je n'ai rien à dire; mais la nuit, par les temps d'orage, je neveux plus que vous sortiez.
— Baby ! Baby ! le Roi dit nous voulons.
— C'est possible ; moi, je dis je veux. Vous serez bien avancé lorsqu'un beau jour vous tomberez dans quelque précipice, avec votre cheval qui n'a pas le pied sûr?... Nos chemins sont très' dangereux, vous avez manqué je
ne sais combien de fois de vous rompre le cou.
— C'est vrai, c'est vrai, Baby, je suis forcé d'en convenir. Aujourd'hui même encore, si je n'étais pas un excellent cavalier, je...
— Bah! bah r je vous conseille, vantezvous donc, notre maître; vous montez à cheval comme une paire de pincettes.
— Baby ! Baby ! nous oublions le respect... s».
— Allez donc, avec votre respect!
— Baby ! tu veux donc m'échauffer les oreilles?
— Vous en auriez besoin, pardi, vous êtes gelé jusqu'au bout du nez. Voulez-vous que je vous dise, moi, cequî vous, arrivera un de
LE VOILF, NOIR. 207
ces quatre malins?,.. Les précipices, ça n'est rien encore, on s'en tire avec une jambe cassée ;'mais les brigands, c'est autre chose ! . . . vous ferez quelque mauvaise rencontre. Justement, on parle , depuis quelques jours , de vagabonds qui rôdent dans le voisinage ; il est même question de leur donner la chasse.
— Chansons ! dit le docteur avec un air de souverain mépris ; ce pays est un pays de cocagne!., il n'y a, grâce à Dieu, que des honnêtes gens dans la contrée. Quand je dis honnêtes gens.... poursuivit-il en secouant la tête et semblant un peu réfléchir, je les flatte peut-être... Pardieu! je me rappelle que je vois, depuis cinq ou six jours , des gaillards qui ont fort mauvais visage... je dirai même qu'ils ont l'air de bandits.
208 LE VOir.E NOIR.
— Ah î ah ! vous on convenez donc à la fin ?
J'y suis forcé, Baby ! la vérité m'y pousse.. . Ils rôdent aux environs du château de Caudbcck. Tiens, par exemple, ce matin, j'ai rencontré, dans un chemin creux, uneespèce de Robin-Hood, un grand homme à cheval, aux l'avoris épais, Mu mine rébarbative ; il portait quelque chose dans les plis de son large manteau de voyagt... Comme le chemin était Ibrt étroit , ma botte, en passant, eftleure la sienne... il me regarde, oh! oh! mais d'un air qui ne me convenait pas du tout. Par bonheur, j'aime la paix, je déleste les querelles.
— Il ne manquait plus que ça , dit Baby en haussant les épaules, ne fallait-il pas vous couper la gorge avec cet escogriffe? Mais,
dites : comment la chose s'est-elle pas-
sée
— J'étais donc tout près de cet homme, que tu caractérises du nom d'escogriffe: voilà que tout à coup, j'entends comme des plaintes, oui, ma foi , c'étaient des vagissemens qui s'échappaient de ce grand coquin de manteau...
— Y a-t-il un médecin dans le voisinage? me demande rudement l'homme à cheval.
— Dans le voisinage, oui vraiment, monsieur, car je suis là.
— Qui êtes-vous donc ? dit-il.
— Le docteur Patrick, pour vous servir,
vous et la pauvre petite 'créature qui crie de
la sorte.
— Alors, ina chère Baby, il m'envisage d'un air effroyable, absolument comme s'il voulait m'avaler. Par bonheur , je suis une pièce de quelque résistance.
-— Monsieur , lui dis-je avec un courage extraordinaire , qu'est-ce que vous portez donc là-dessous? on dirait un enfant ?
— Corbleu ! docteur , vous êtes sorcier, me répond l'cscogrifle (j'aime ce nom). Puisque vous êtes médecin, dites-moi donc un peu si ce pauvre petit est bien malade? Je suis un dur-à-euire , moi ! j'ai le cœur aussi tendre que le canon de mes pistolets, mais j'aime les enfans, c'est une faiblesse, c'est Une bêlise.,. Toujours est-il que je ne puis voir ces pauvres petits êtres souffrir, Sans avoir l'âme à l'envers.
— Eh bien! dit Baby avec chaleur, je l'aime, moi, ce brigand! il est brave homme an fond, et si un jour je le voyais pendre, je tâcherais d'aHer couper sa corde.
— Sois tranquille, la chose arrivera bientôt, continua le docteur; avec une figure pareille, on ne meurt que sur la potence. Mais laisse^moi achever, car tu m'interromps toujours, et c'est le plus beau de l'histoire. L'homme entr'ouvre son manteau figure-toi,
ma chère, qu'il tenait attaché, par une espèce de courroie qui lui pendait au cou, un petit enfant enveloppé de langes. La malheureuse créature étouffait presque , elle était déjà bleue; je crois bien, c'était cette maudite courroie qui la suffoquait. Alors , je dis à mon inconnu que c'est absurde de porter un enfant comme une valise.
— On voit bien que vous n'êtes pas le père, lui (lis-je.
— Non, mais c'est tout un: je suis l'oncle.
— Et où diable allez -vous comme ça, monsieur ?
— Ah! c'est mon affaire, docteur, c'est mon secret; pas de curiosité , je vous en prie.
En même temps, il portait machinalement une main aux fontes de ses pistolets. Malgré mon courage, je crus inutile de pousser plus loin les questions. Sur ce, mon homme ajouta, sans doute par pure politesse, que, voyageant en voilure avec cet enfant qu'il amenait chez sa mère, à Carlisle, il avait été arrêté par des voleurs. Trop faible pour résister au nombre,
il avait usé d'adresse; et tandis quelesscélé rats pillaient la voiture , il avait sauté , avec reniant, sur un de leurs chevaux. L'anecdote, comme tu le penses , ne me semblait pas très croyable, mais l'instant me parut mal cl>oisi pour discutej\ Je saluai donc mon homme, cl rebroussai chemin en piquant des deux. Une minute ;tprès, je tournai la tète , mon grand vaurien avait disparu dans le brouillard.
Pendant le récit du docteur, Baby, soucieuse et presque effrayée , se livrait à ses réflexions.
— C'est drôle, tout de même, murmuraitelle, un petit enfant de cet âge-là aux mains d'une pareille nourrice?
Il y eut quelques momens de silence. C'é-
214 LE VOILt NOIR.
tait riicui e de se mettre à table. De temps k autre, Baby sortait de la chambre sans rien dire , et passait dans une pièce voisine, pour jeter un coup d'oeil sur les fourneaux. Chaque fois (jue la porte s'ouvrait, une délicieuse odeur de soupe aux choux et de lard s'exhalait de la cuisine, et faisait monter l'eau à la bouche du docteur.
— Ventrebleu ! je mangerai de bon appétit, disait-il, en promenant le bout de sa langue à l'enlour de ses lèvres. J'ai l'estomac d'un creux! c'estcommeun puits.
Enfin Baby vient avertir le docteur que le dîner est prêt. Ils passent tous les deux dans une grande pièce , qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Les murailles étaient garnies de casseroles de cuivre qui reluisaient magnifiquement aux lueurs des four-
neaux; un gros chat blanc dormait en boule, sur un escabeau placé au coin de la cheminée. Un grand chien aux longues oreilles^ aux poils soyeux et nuancés, à la grande queue pendante et déployée en panache , se promenait gravement autour de latable, sur laquelle fumait une énorme soupière , d'un parfum réjouissant. La tabje n'avait rien desplendide j mais tout brillait d'une excessive propreté. Le linge, quoiquerude et grossier, était d'une blancheur extrême; les plais et les assiettes de fayencc à fleurs peintes s'élevaient en pyramide sur un angle de la table. Quant aux couverts, ils étaient nets et luisans comme de l'argent, mais ce n'était <|u'un métal fort commun , entretenu par les soins de l'active ménagère.
— Comme je vais bien dîner! dit le doc-
216 LE VOILt: NOIR.
teur en tendant son assiette; allons, sers-moi, Baby, tout plein, jusqu'aux bords.
Et jamais le docteur Patrick n'avait montré plus joyeuse humeur; il était vif et sémillant, il adressait mille propos malicieux et provocateurs à Baby, qui souriait d'un air sévère et lui recommandait toujours d'être chaste; mais le docteur , bien loin de se calmer, devenait à chaque minute plus agaçantj il lutinaitBaby, il essayait de lui prendre la taille et de l'embrasser. El Baby, (jui faisait tout son possible pour être majestueuse, lui donnait, pour le corriger, des coups de manche de couteau sur les ongles. Enfin le docteur , un peu plus raisonnable, se met en devoir d'engloutir son potage. 11 avalait déjà la troisième cuillerée de choux et de lard, et sa bouche démesurément ou-
vcrlc avait l'air de vouloir absorber d'nn seul coup toute la soupière, quand un bruit de chevaux se fait entendre au dehors ; le chien aboie et court à la porte.
On frappe.
— Qui est là ? dit Baby d'un air maussade, sans se lever de sa chaise.
— Allons, va ouvrir, Baby!
— Bon! encore des visites à c't'heurc!
c'est ennuyeux à la fin. Vous ne sortirez plus d'aujourd'hui.
— Ma chère enfant, dit le docteur avec une dignité comique , je suis aux ordres de l'humanité, lu le sais bien ; pour moi il n'y a ni jours ni nuits, ni beau ni mauvais temps. C'est peut-être une femme qui accouche, une jambe ou des reins cassés... ^Allons, ouvre
218 LE VOILR NOIR.
Oonc, lu vois bien qu'on frappe à briser la porte.
En effet, les coups redoublaient de violence.
— Dieu me pardonne ! dit Baby en joignant les mains ; il semblerait qu'on frappe avec des crosses de fusil...
— Va donc , petite folle , c'est un paysan (jui frappe avec le manche de son couteau.
Baby se décide enfin à se lever, et va ouvrir en rechignant.
— M. le docteur Patrick! demande une voix grave et sonore.
— C'est moi, [messieurs; qu'y a-l-il pour votre service ?
Et voilà que soudain Baby recule en donnant des marques d'elïroi. Le docteur luimême paraît saisi do surprise. Plusieurs soldats, précédés d'un officier de police, venaient d'entrer dans la salle. Le chien grondait toujours , en tournoyant d'un air de menace autour des jambes du constable.
— M. le docteur, dit celui-ci d'un ton sévère , ayez la bonté de nous suivre ! prenez avec vous vos instrumens de chirurgie. Il s'agit d'un cas de médecine légale j il s'agit d'une enquête judiciaire.
— Mais encore, M. le constable, veuillez vous expliquer , dit le docteur qui , fort indépendant de son naturel , n'aimait pas à prêter son ministère à ce qu'il nommait les suppôts de la justice.
— Vous saurez tout bientôt, monsieur le docteur; seulement, je vous en conjure, ne perdons pas un instant : la nuit est profonde, le temps épouvantable; nous avons <lu chemin à faire d'ici au château de Caudbeck.
— Ah! c'est au château de Caudbeck que nous allons ! dit le docteur , comme frappé d'une idée soudaine. Diable ! diable ! Est-ce que par hasard cet homme à cheval que j'ai rencontré... C'est très bizarre!
Et comme le docteur, qui réfléchissait toujours, demeurait cloué sur place, le constable lui frappa légèrement sur l'épaule , en le priant de se dépécher.
— Attendez, monsieur le conslable, rien que sept ou huit minutes ; le temps de faire seller ma bête.
— C'est inutile ! monsieur le docteur, il y a là un cheval tout exprès pour vous. Allons, messieurs , parlons vite.
Baby ne disait pas une parole. Appuyée dans un coin de la chambre , elle semblait à la fois triste et furieuse.
— Baby ! Baby ! cria le docteur, vîte, mon chapeau ! ma trousse !
— Et votre soupe ? v«us ne la mangez pas ? dit Baby d'un ton lamentable.
Le docteur jeta un coup-d'œil plein de gourmandise et de regret sur la grande soupière qui fumait toujours.
— Au fait, dit-il, ce n'est pas bien long, et ce sera toujours autant de pris sur l'ennemi. Pardon, messieurs, je suis à vous.
'222 LE vol ri; >oiii.
El, prcnnni iinechaiso, il s'assil à califourchon; puis, afin d'aller plus vile, pour expédier promptenient son poiagc , il |)iongea sa cuiller dans la soupière , et se mil à manger avidemenl sans prendre d'assielle.
— Ah çà, docteur, vous ne m'avez donc pas enlendu? dii le conslable avec impatience. Au nom de la loi ! je nous somme de me suivre.
— Je tombe d'inanition, monsieur leconstahlc! Encore deux ou trois cuillerées seulement.
— Eh! pas une, monsieur: vous mangerez demain.
Baby apportait lentement le chapeau el la trousse; elle faisait tout au monde pour donner à son cher maître le temps de se garnir un peu l'estomac.
— Allons , jeune fille ! allons vite , dit f*' ^^
LE VOILK NOIR. 2*23
constable d'un ton sévère et presque menaçant. Donnez-raoî ce chapeau et cette boîte; donnez, je m'en charge.
Et tandis que le docteur avalait un grand verre d'ale mousseuse , il se seïilit coiffé par derrière ; c'était le constable qui venait de lui enfoncer son chapeau sur la tête. Le docteur se leva sans avoir même le temps d'essuyer sa bouche, couverte de mousse , et , prenant sa trousse des mains du constable, il envoya d'un geste le plus tendre adieu à Baby .
— Ne pleure pas , petite , à demain malin! Tiens-toi bien chaudemenl; fais-toi un bon lait de poule avant de te coucher.
Baby était de si mauvaise humeur que , pour toute réponse , elle donna un cou[t de coude, qui atteignit une casserole et la renversa sur les fourneaux.
— Voyez ! voyez un peu la petite maladroite ! s'écria le docteur.
Il en aurait dit sans doute bien davantage, si leconstable ne l'eût en quelque sorte entraîné de force.
Chacun monte à cheval ; et, sur un signal du constable, la petite troupe s'éloigne au grand trot .
Les cou«olatious de luadaïue Bnriey.
C'est le soir. Madame Burley et Margaret sont enfermées dans un petit salon. Margaret est en proie au plus violent désespoir. Elle sait, mais vaguement, ce qui vient de se passer. Une chose est pourtant claire et positive
220 LE VOILi: NOIR.
pour elle , c'est que son mari est arrêté comme prévenu d'assassinat.
— Ah ! ma pauvre nièce ! s'écrie madame Burley en levant les mains au ciel, qu'est-ce qui va survenir de tout cela ? Je te le disais bien à Londres, que nous avions tort d'aller dans ce vilain pays de rochers et de montagnes , que les vieux châteaux portent malheur... Tu n'as pas voulu me croire, et maintenant voilà ton mari arrêté! Comment se tirera-t-il d'affaire ? je te le demande. S'il ne s'agissait que de prison, passe encore ; mais c'est l'écliafaud !
Margaret pousse un cri désolé.
— Mais il n'est pas coupable ! dit-elle; non ! non! je le jure, moi! Je connais bien sir Francis-, c'est r honneur et la probité en personne ! . .
jamais il n'aurait pu se souiller d'un assassinat.
— C'est vrai , ma pauvre petite , ajoute madame Burley en prenant une grosse prise de tabac, avec une expression lamentable. J'avoue , moi , que j'ai peine à croire à un forfait de cette nature; mais pourtant , voistu, Margarel, la passion nous emporte quelquefois bien loin. Celte femme, cette Eveline, était sans doute quelque vilaine dévergondée, quelque artificieuse créature qui voulait exploiter indignement le goût passager que ton mari avait eu pour elle. ..
— Ainsi, vous le croyez donc, ma tante , interrompit Margaret avec douleur; Francis a aimé cette femme?... il l'aimait encore bien peu de temps avant notre mariage , ô mon Dieu I
258 LE NOILE TVOIK.
— Allons, allons, mon enfant, il faut ôlrc raisonnable; les hommes, après tout, ne sont |)as des saints. Est-ce que tu t'imagines , par hasard, que le plus snge d'entre eux n'a pas eu de maîtresse avant de se marier? Ah ! ma chère, tu peux croire une femme (l'expé rience ; ils en ont tous , des maîtrcs^^es ; plus ou moins, voilà toute la différence.. El trop heureux encore quand messieurs les maris ne continuent pas leurs fredaines après la cérémonie nuptiale.
Margaret demeura quelque temps silencieuse ; elle s'abandonnait à mille réflexions navrantes, et maintenant, pjusque jamais, elle était jalouse : elle doutait de l'amour de Francis.
— Vois-tu , ma pauvre Margaret , dit madame Burley en hochant la tête , les choses
vont bien mal tourner , voilà ce que je puis te prédire, moi ! Sir Francis va être conduit en prison à Carlisle ,• on fera son procès j cette abominable miss Eveline arrangera l'affaire à sa façon ; elle entassera mensonges sur mensonges... ton pauvre mari aura beau nier, jurer ses grands dieux qu'il n'est pas coupable , les larmes d'une jolie femme influenceront les juges. Il y a aussi ce grand coquin de frère , qui m'a tout l'air d'un sabreur; il fera peur aux témoins à décharge , et notre pauvre Francis ne trouvera peutêtre point d'avocat. Ce qu'il y a de plus malheureux pour lui, c'est la présence de ce petit enfant , qu'on a fourré je ne sais trop comment dans le berceau de ta fille.
— Ah ! ma tante ! épargnez-moi, vous me brisez le cœur ! dit Margaret, les joues ruisselantes de larmes.
— Comment! je te brise le cœur, ô ma chère pelilc nièce, ré|jon(lit madame Buricy en la couvrant de baisers ; moi qui cherche à le prodiguer des consolations... Je suis donc bien maladroite ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
Et pendant quelques instans madame Burley sei mit à pousser des hélas , à lancer des interjections douloureuses, qui avaient quelque chose de mélodramatique.
Margaret pleurait toujours abondamment , les mains croisées sur ses genoux, la tête pendante.
Rien ne troublait le silence , que le bruit monotone du balancier de la pendule, et, par intervalles, le murmure du vent qui grondait dans la cheminée.
On entendait aussi, de temps à autre, soa-
LE VOILE Nom. 231
ner les crosses de fusils sur les dalles desj corridors et du vestibule; des pas lourds et ré-» guliers retentissaient dans les galeries : c'étaient les sentinelles qui veillaient aux portes, et qui faisaient bonne garde .
Enfin, madame Burley, ne pouvant davantage rester muette , essaya de nouvelles consolations , plus banales encore et plus grotesques, qui ne servirent qu'à désespérer Margaret.
— Ohl ma tante, je vous en prie! dit Margarel en se levant avec une sorte d'impatience ; ayez pitié de moi , vous me faites souffrir le martyre...
— Mais, en vérité, ma nièce, tu n'es pas raisonnable. Je conçois bien ton chagrin, j'y compatis... Enfin, j'espère de toutes mes forces; mais ce n'est pas une raison pour (juc je dise
absolument comme loi. Je connais le monde; je suis une femme d'âge; cl, sans me vanier, J'ai un peu plus d'expéricjnce qne vous deux, mes chers cnfans. Si l'on ne m'avait point traitée de bonne femme , les choses n'en seraient point où elles sont. Ah ! Margaiel ! nous aurions une jolie maison à Londres, une bonne voiture pour aller boire du lait dans les environs; notre quart de loge à l'Opéra. Quel malheur, mon ÎDîeu ! quel malheur ! J'ai pourtant assez prophétisé , j'ai dépensé des sommes énormes à me faire dire la bonne aventure : j'ai consulté les cartes , l'eau de savon elle marc de café. J'y ai lu toutes nos catastrophes; mais, c'est égal, il a bien fallu \ous suivre dans ce maudit château. \h! mon Dieu! mon Dieu! comme on peut dire que les jours se suivent et ne se ressemblent pas! Tu t'en souviens, Margaret, . . cette nuit d'orage
OÙ sir Francis fut poignardé sur un pont de Londres ? eh bien ! depuis cette nuit là, rien no nous a proôté ! D'abord , pour nous rendre dans le château , notre voiture a versé deux fois en roule ; ensuite, que de frayeurs , que de frissons toute la nuit ! c'étaient comme des ombres blanches, des spectres qui traversaient le parc; c'étaient des gémissemens , des bruits de chaîn<?s et de marteau : on aurait dit que tous les faux-monnayeurs de l'Angleterre avaient élu domicile dans nos caves. Moi, d'abord, j'avais chaque nuit des cauchemars épouvantables , des sueurs froides. Je ne sais pas comment j'ai fait mon compte pour ne pas devenir sèche eomme du bois , diaphane comme une lanterne. Mais ce n'est pas tout, ma pauvre nièce, il devait nous arriver bien d'autres choses! Un jour, c'est une lettre anonyme qui l'en raconte de belles sur ton
mari ; le lendemain, c'est un aqtre billet sans signature, qui te met un amant sur les épau> les j et puis ne voilà t-il p^s qu'un bpau naa tin, sans aiilrc fqrme de procès, on t'enlève la jolie petite Sarah !
— Ma tante !... En vérité, vous seriez mon ennemie mortelle que vous ne me feriez pas plus de mal !
— Quoi, ma nièce, c'est parce que je suis franche et sans détours que tu m'aC" cuses de cruauté? ne dirait-on pas que je cherche malicieusement à t'exagérer les choses? Voyons, est-ce que le château n'est pas rempli de soldats ? est-ce qu'il n'y a pas un cadavre en bas dans la grande salle ? estce que ton mari n'est pas accusé d'empoi-!sonnement? Tiens, écoute, entends-»tu ce bruit? ces gens qui vont et qui viennent?
mainlenant, peut-être, on emmène sir Francis en prison. Oui, oui, j'en suis très sûre.
Margaret n'en voulut pas entendre davantage : elle s'élança vers la porte et s'efforça de l'ouvrir; mais la porte était fermée en dehors, deux soldats armés de fusils étaient en faction pour empêcher les deux femmes de quitter leur appartement.
Cependant le tumulte augmentait à chaque instant dans le château ; c'était dans la principale cour un grand bruit de cavalcade, et des voix d'hommes se répercutaient lugubrement dans les longs corridors.
XÏI
L'Antopsie,
Tandis que madame Burley prodigue à sa nièce de si étranges consolations, une autre scène d'un caractère plus sombre a lieu dans une grande salle basse.
Le cadavre d'Eveline, toujours enveloppé
238 LE VOILE NOIll.
d'un linceul, est posé sur une longue table de marbre. La pièce est inégalement éclairée par quatre flambeaux de cire jaune qui jettent sur la morte des reflets pâles et lugubres. Le silence est profond; on n'entend que le bruit de la tempête qui se déchaîne au dehors : c'est une nuit froide, ténébreuse et sinistre.
A droite de la table où se trouve le corps, est une espèce de bureau sur lequel se trouve une écritoire ; devant ce bureau est assis un greffier.
Des soldats immobiles et muets se tiennent rahgés au fond de la salle, en s'appUyant sur leurs fusils.
Un magistrat en robe noire est assis dans un fauteuil^ en face du cadavre.
— Gotnnie ils lardent! murmure le magistrat avec irapalience en regardant sa montre.
Enfin la grille de fer a grincé sur ses gonds; un galop de chevaux se fait entendre.
La porte de la salle basse s'ouvre; on annonce l'arrivée du médecin.
Le docteur Patrick entre d'un air assez indifférent, sans trop savoir ce qu'on veut de lui. A la vue d'un cadavre, il recule et détourne la tête.
— Docteur, dit gravement le magistrat, veuillez vous approcher. Tout nous fait croire que cette femme est morte empoisonnée ; nous vous avons mandé pour faire immédiatement l'autopsie devant le prévenu.
240 LL VOILE NOIH.
Le bon docteur, qui s'est remis bien vite de sa surprise monncnlanée, examine le corps d'une œil expert ; il lâte le pouls^ il lâte le cœur, aucune pulsation... 11 demande un miroir, puis, après en avoir essuyé la surface avec le plus grand soin, il le pose devant les lèvres du cadavre : aucun souffle n'a terni la glace.
— M. le magistrat, cette femme est morte, dit-il d'un ton solennel; il y a au moins trois heures qu'elle n'existe plus.
— Ainsi, docteur, vous êtes parfaitement sûr qu'il n'y a plus de remèdes?
— Parfaitement! j'en répondrais sur ma tète. Et d'ailleurs veuillez bien remarquer, M. le magistrat... il y a sur la poitrine et sur les joues des taches noirâlies qui indiquent l'effet du poison.
Le magistrat fait un signe j Jeux soldats s'approchent , et il leur dit quelques mois à l'oreille.
Peu d'insians après , les soldats rentrent , amenant sir Francis, qui marche entre eux deux.
— Docteur , voici le prévenu , dit le magistral, faites votre divoir.
Patrick secoue la tète d un air chagrin ; puis, déployant sa trousse, il dit , en choisissant un scalpel neuf et tranchant :
■— Je n'aime pourtant pas ce genre de iravail ; je m'en passerais bien volontiers. Puis, s'approchant de la femme morte, et la considérant : c'est très dommage, en vérité, continua-l-il , de taillader un si beau corps.
Francis, voyant que le docteur s'apprête à 1. \6
242 LE VÛILL NOIR.
laire usage de son scalpel , s'élance vers lui , et, rariùluiil par le bras d'une main irenablanle :
— Docteur! un moment , dit-il ; êtes- vous bien sur que cette femme est morte ?
— Je voudrais en douter, répond tristement Patrick; mais j'ai trop l'iiabitudede ces SOI tes de choses...
— Monsieur! reprend sir Francis avec vivacité, ce n'est qu'une léthargie, peut-être ; il me semble que la mort a d'autres apparences. Ces narines sont dilatées encore , les lèvres sont à peine décolorées.
— Regardez-moi ces taches, dit le docteur d'un air capable.
Francis se penche sur le cadavre, et secoue la tête avec une expression d'incrédulité.
— Moi aussi, monsieur, dit-il, j'ai autrefois étudié la médecine ; croyez- moi , attendez encore , ne risquez pas une expérience qui pourrait avoir des suites irréparables. J'ai beau regarder cette femme, je ne puis croire que la vie ait complètement cessé chez elle.
— Monsieur! dit le docteur Patrick en se rengorgeant avec orgueil et d'un air piqué , je ne sais pas qui vous pouvez être, et dans quel livre vous avez étudié la médecine et l'anatomie ; mais je vous déclare que mes autorités , a moi , sont Hippocrate et Gallien : pour être un peu vieux , il n'en sont pas plus mauvais. Sur ce, avec la permission de monsieur le magistrat, je vais procéder à l'autopsie.
Et comme sir Francis cherchait encore à différer celte terrible opération, le magistrat.
244 LC VOILE NOIR.
qui attribue ce refus à la crainte , sent redoubler ses soupçons contre Francis.
-—11 est facile de comprendre,monsieur, ditil à l'accusé, que vous avez peur, et que vous cherchez, par tous les moyens, à mettre obstacle au cours de la justice; mais votre opposition est inutile, monsieur : je connais mes devoirs, et je persisterai dans leur accomplissement. Faites, docteur, faites.
— Oui ! s'écrie le frère d'É véline avec fureur; cet homme s'accuse lui-même. Tout autre , à sa place, réclamerait cette expé* rience. . Mais il y a des poisons qui laissent des iro.ces, voilà ce que redoute sir Francis.
Francis regarde William avec amertume et dédain.
— Cet homme est depuis longtemps mon
hE VOILL NOIR.' 245
ennemi , dit-il ; nous nous sommes ballus autrefois, je l'ai blessé; et, n'ayant pu me vaincre en homme d'honneur , 1 epée à la main , il veut me tuer par la calomnie. Cette arme ne lui réussira pas plus que les autres... Usait mieux que personne, lui! que je ne suis pas coupable , que je n'ai pas tué sa sœur!
— Je croyais avoir pourtant bien prouvé que vous êtes l'assassin d'Eveline, réplique AVilliam, dont les yeux lançaient des éclairs. Au surplus, qu'on refuse de me croire, vos lettres sont ià qui parleront, sir Francis.
— Montrez-les donc, monsieur !
— Les voici.
Et parmi quelques lettres plus ou moins insignifiantes qui se trouvaient éparpillées sur la table devant le magistrat, il y en avait
240 Li voiLi nom.
plusieurs àe Frnnris k Ev«line , pleines de colère cl de mciiacei. Une de ces leltres disnit même : • Prenez-y garde, Ereline, vont
» mo persécutez sans relâche! Je ▼ous
> tuerai. •
— Ces lettres qu'on me les montre î s'écrie fiir Francis avec une brûlante indignation.
Il y Jette les yeux, et continue d'une voix plus forte.
— Je n'ai pas écrit ces lettres!... Elles sont fauî^ses. Si vous ne me croyez pas, comparez les écritures.
Mais en dépit des plus énergiques dénéf^tions, il demeure évident pour les spectateurs que toutes ces lettres sont tracées de la môme main , qu'elles sont toutes de sip Franris.
— Au surplus, cette vérification d'écriture n'est pas notre affaire, dit le magistrat, en rassemblant toutes les leltres dans un dossier. En temps et lieu les experts décideront. Commencez, docteur.
Patrick, un peu moins résolu (jue tout à l'heure, se met à repasser sur sa main le tranchant de son scalpel. Knfin n'ayant pas la moindre excuse à donner^ pour retarder l'expérience, il se pencli > ^ir le cadavre.
Francis alors se détourne avec horreur pour ne pas voir l'affreux spectacle qui se prépare, le (rèrc d'Evelinc pleure et sanglote bruyamment.
Le silence régnait profond et morne. Tout à coup un cri déchirant s'élève, le docteur recule pétrifié, le scalpel s'échappe de ses mains!!... Le cadavre s'est dressé à dcmil!...
La blessure est légère, mais le sang coule en abondance.
— Je vous le disais bien!... s'écrie Francis.
Eveline rouvre les yeux : d'une main elle écarte sa longue chevelure qui lui couvre à moitié le visage ; de l'autre elle s'appuie sur la table ; et loulo pâle, elle promène autour d'elle des regards ternes, effarés.
— Enlln. . . enfin ! dit Francis avec énergie. Dieu n'a pas voulu le triomphe des calomniateurs!., nous allons savoir la vérité de la bouche même de celle femme.
Comme tous les assistans, effrayés et curieux, se pressaient autour de ce cadavre qui venait de ressusciter, le docteur Patrick veut qu'ils s'écartent pour lui donner de l'air.
On fait respirer des sels à Eveline, on bai-
LE VOILE Nom. 249
gne ses tempes d'eau fraîche, on lui frappe dans les mains. Le frère d'Eveline est le seul qu'on laisse approcher. William, qui feint une grande joie, appelle sa sœur, il la couvre de baisers frénétiques, il tâche de lui réchauffer les mains dans les siennes.
Peu à peu Éveline reprend connaissance; elle aperçoit Francis, jette un cri, et retombe sans mouvement.
— Voyez plutôt, dit le frère indigné, c'est la vue de son assassin î . . .
Un murmure affirraatif circule dans l'assemblée. Francis proteste en vain de son innocence ; il s'emporte, dans une généreuse colère; mais rien ne peut affaiblir les préventions qui s'élèvent contre lui.
— Cette femme n'a pas encore repris ses
sens, dit-il, donnez-lui le temps de Fcvenir tout-à-fait à elle ; pas de trop violentes émotions, d'abord!... Quand elle aura complètement recouvré sa connaissance, nous la ferons parler.
— Soit, dit le magistrat, qui veut faire preuve de justice et d'impartialité. Soldats ! retirez-vous ; gardez les portes en dehors. Rentrez, si j'appelle.
On éteint plusieurs flambeaux pour qu'une lumière mdins vive ne puisse blesser les yeux encore faibles d'Eveline. Le magistrat ordonne ensuite à Francis de rester immobile et muet dans un angle obscur de la salle.
Cependant le docteur, secondé par William, continuait de prodiguer les pi us actifs secours à Eveline. Elle reprend quelques forces j les
Ts de la TÎe
Alan le magistrat fait ôgK iFiSMâs (f approcher, et fl A à Ef«fiiie :
— ftigfwdex bien , Hiadame j connaissez-
— Lai î... \mU.. msm xsasm î crie-t-cfle
FriBcâsest attere, leèoctear est 1 vnli^e, WiUîam lenK les pâgii et grâce
et Mipaffâhte. Onpovraît
■er dans a graw
air de satiifaetioB mal dégvtsée : fi
tîoB da procès sen facâe , ptas de redcr-
ckes toogues et fat^gaBifs
demaz- ^
eje
nant interroger la victime sans compromettre son existence?
Le docteur consulte gravement le pouls d'Evelinc, et dit au magistrat :
— Vous le pouvez, monsieur, je réponds de tout.
Alors commence une espèce d'interrogatoire. Le magistrat presse Éveline de questions.
— Eh bien ! je dirai tout , s'écrie-t-elle d'une voix faible encore , mais énergiquement accentuée. Sir Francis , après m'avoir abreuvée d'outrages, m'a écrit de venir secrètement à son château de Caudbeck. J'étais à Londres; moi, je suis venue confiante. Il y a quelques jours, des hommes que je ne connais pas m'ont cachée dans une partie aban-
LE VOlLi: NOIR. 253
donnée de ce château ; j'étais arrivée avec mon enfant , cet enfant dont sir Francis est le père. Renfermée seule dans raa chambre secrète, je n'avais pas vu encore sir Francis, malgré mes questions continuelles et mes prières. Deux fois par jour on m'apportait des alimens ; mais toutes mes questions demeuraient sans réponse, Je refusai bien longtemps de rien prendre; j'étais lasse de la vie, je voulais mourir. Mais ce pauvre enfant qui n'avait que moi , il serait mort aussi ! je pris un peu de nourriture...
Eveline s'interrompit un instant, comme pour reprendre haleine ; sa voix était devenue sourde et presque inintelligible.
Le docteur lui fit boire un cordial, et, quelques minutes après, elle put continuer d'une voix plus distincte.
254 LE VOILH NOIR.
— Après avoir mangé, je me sentis prise loulàcoup d'un engourdissement extraordinaire. Mes yeux se fermaient malgré moi ; pourtant je ne voulais pas m'endormir, je luttais de toute ma force contre le sommeil. Oh ! alors, je vis comme à travers un voile quelque chose d'horrible ! ... Ma porte s'ouvrit tout doucement; un homme inconnu s'approcha de moi , et prit mon enfant qui dormait sur mes genoux... Je veux crier; cet homme me colle une main sur la bouche...
— Tu es mortey me dit -il avec un rire affreux; tu ai bu du poison. Cest delà part de sir Francis.
— J'essaye de me lever pour reprendre mon «nfant : j'étais cloué sur mou fauteuil; mes
jambes étaient paralysées. Je réunis tout ce qui me reste de force et de pensée pour secouer ma léthargie... Impossible ! Je m'endors en appelant mon fds, en maudissant l'infàrae qui nous tue tous les deux !...
Il se fait quelques momens de silence.
— Qu'avez-vous à répondre, sir Francis?
demande le magistrat.
— Une seule chose. Toutes les allégations de cette femme sont fausses, horriblement fausses. Je ne lui ai jamais écrit de venir. Je n'ai pas su son arrivée. Cet enfant qu'elle m'attribue , cet enfant n'a jamais été le mien.
— Aussi cruel que lâche! aussi lâche que perfide! s'écrie William. Je jure, moi, je jure devant Dieu et devant les hommes , que sir
â56 LE VOILE noir;
Francis est le père de cet enfant!... 11 craignait un éclat, il avait peur de la colère, du désespoir d'Éveline;ei, pour éviter des révélations indiscrètes, il a voulu se débarrasser tout à la fois de la mère et de l'enfant!
Francis demeure interdit; il se rappelle avec épouvante cet enfant que Margaret a trouvé le matin même dans le berceau de Sarah. Cette importante circonstance, bien connue du magistrat soupçonneux, est, pour ce dernier, une source de réflexions fatales au prévenu.
— L'aveu net et détaillé de cette femme, dit le magistrat sévèrement, cetaveu concorde à merveille avec ce que nous savions déjà. Vous ne pouvez nier, sir Francis, qu'un enfant, encore à la mamelle, a été déposé furtivement dans la chambre de votre femme. Cet
LE VOILE xom. 357
enfant, dont l'existence est mcnlionnôe dans une de vos lettres, ne peut être que celui de miss Évelinc et le vôtre.
— Oh! mais c'est horrible! s'écrie sir Francis en s'arrachant les cheveux; c'est une machination atroce !
Le magistral appelle; deux soldats paraissent.
— Allez, dit il ; i\\\\jn :»v<>rtisse lu femme (le chambre à qui on a confié la garde de l'cifanl . Qu'elle vienne pour le présenter elle-même à miss Évelinc, qui reconnaîtra bien son fds.
— Ah ! quel bonheur ! dit Éveline en joignant les mains, 11 existTî encore, ce <;her enfant... le cruel n'a donc pas assouvi sa fureur sur cette faible et innocente créature.
258 LE VOILF. NOIR.
Mon enfant! mon enfant! que je J'embrasse...
Au moment môme parait Betsy, portant dans ses bras un enfant enveloppé de langes.
— - Reconnaissez-vous cet enfant pour le vôtre et pour celui de sir Francis ? demande le magistrat.
Pour toute réponse, Éveline pousse un cri, mais si douloureux, si tendre, si profond, qu'il est bien facile d'y reconnaître le cri d'une mère.
En même temps , elle arrache en quelque sorte l'enfant des bras de Betsy ; elle le presse contre son cœur, elle le dévore de baisers et de caressesgj
Francis demeure comme un homme foudroyé.
LE VOILE NOIR. d&Q
— Diable ! diable ! \oilù bien des émolions pour la malade, dit le docteur en hochant la tête. Après tant de secousses, il lui faudrait un peu de repos.
— Oui, dit le magistrat, je ne prolongerai pas davantage cet interrogatoire. Maintenant, le fait est clair , les preuves complètement acquises à la justice. Docteur , vous allez rester jusqu'à demain dans le château, pour soigner vjette femme dont le témoignage aura tant d'importance aux débats. Quant à vous , docteur, songez à vous présenter devant le tribunal de Carlisle quand vous en serez requis.
Le docteur Patrick s'inclina d'un air de fort mauvaise humeur.
— Encore de fameuses corvées qui s'apprêtent !. .. murmura-t-il.
Le magistrat ordonne aux gens nrmés de rentrer dans la salle; et, malgré l'énergique opposition de sir Francis, il lui fait garrotter les mains.
— Qu'on se dispose à partir, dit-il d'une voix sonore. A cheval !
Aussitôt des cris aigus retentissent ; c'est Margaret qui vient d'apprendre tout ce qui se passe ; elle s'est échappée de sa chambre, elle veut voir son mari.
Tristes adieux
D'abord on veut arrêter les pas de Margaret, on lui barre le passage.
Francis , qui a reconnu la voix de sa femme , ne peut retenir un cri doulou-
reux.
— Oh ! monsieur, dit-il au magistrat (l*unc voix suppliante, j'en appelle à votre humanité ; laissez-moi voir ma femme, la voir seule, c'est pour lui dire adieu!
Le magistrat demeure impassible.
— Monsieur, répond-il , je voudrais de grand cœur vous accorder la grâce que vous me demandez : mais je ne le puis : mon dc« voir est inflexible. Je ne m'oppose pas sans doute à une dernière entrevue , mais ce doit être en ma présence.
— Monsieur, dit Francis avec plus d'énergie, vous avez une amc!... il y a certainement sur la terre un être que vous aimez. Eh bien ! si vous étiez à ma place, ne serait-ce pas trop cruel de vous priver de ses derniers adieux , de ses derniers embrassemens ? On
LE VOILE Nom. 263
a toujours des secrets à se dire, de ces choses que le cœur dit au cœur. Je vous en supplie, ne me refusez pas !
Cependant Margaret, toujours retenue à la porte par les soldats, faisait de vains et pénibles efforts pour entrer.
— Vous l'entendez , monsieur , reprit Francis avec un découragement profond , elle est là qui m'appelle et qui se désespère!... Au nom du ciel! faites ce que j'implore.
— Sir Francis, répond le magistrat d'un ton grave et solennel, encore une fois, je ne puis souscrire à votre prière. Les charges qui pèsent sur vous sont terribles ; je suis obligé de croire à votre culpabililéjj Or, vous savez très bien la peine rjui vous attend si
2GA LE voiLii Nom.
vous Oies ronvaincu <lu (;rime, cl, duiis voire posilion, vous, homme du monde cl de famille honorable , vous devez songer aux moyens de vous soustraire à la iionle d'une condamnalioi) capilale. Si j'avais la faiblesse de vous laisser un insiaul seul aviic votre femme, vous pourriez en profiler pour vous délruire.
— Eh! monsieur, dil Francis avec un sourire amer cl poignant , est-ce (|ue je suis armé? Et (railleurs , ipiand bien même j'aurais toutes les armes du monde, comment en faire usage? vo}cz mes mains!
En môme temps, i! montrait les liens dont on l'avait garrotte.
— Sir Francis, repartit le magistrat d'un air déliant, il y .> dis poisons bien oubtils...
LK VOILÎ^ NOIR. 265
il n'en faut souvent (|u'une seule goutte; et vous, mieux (ju'un autre, vous devez connaître la propriété îles substances nui sibles...
— Je vous comprends , monsieur le magistrat ; vous êtes persuade que je suis un empoisonneur. L'accusation de cette femme et de son frère ont suffi pour me perdre a vos yeux. Mais vous ne la connaissez pas , cette femme! Je ne veux pas dire ce que je sais d'elle. Un jour, si l'on m'y force, je parlerai, monsieur. Mais, pour son frère, je puis vous dire ce qu'il est, sans plus attendre. C'est un misérable intrigant, un homme perdu de dettes, et qui, pour rétablir ses affaires délabrées, a voulu autrefois me contraindre à épouser sa sœur. Si miss Évelinc a bu du poison, son frère pourrait sans doute vous
nommer la main qui Ta versé. Quant a moi,soyez tranquille, on peut me fouiller; je n'ai sur moi nulle substance vénéneuse Ainsi, ne craignez rien, je ne me tuerai pas.
— Mais votre femme, monsieur? dit le magistrat avec un regard inquisiteur. Qui peut m'assurcr qu'elle ne vous apporte pas un moyen quelconque de vous détruire ?
— Encore une fois, repartit Francis avec une incroyable véhémence , je ne veux pas mourir!... Je veux vivre! vivre pour confondre mes accusateurs. Vous ne songez donc pas, monsieur, que si j'avais la faiblesse, la lâcheté de recourir au suicide, ce serait donner gain de cause à la calomnie?... ce serait vouloir mourir déshonoré.
Il y avait tant de chaleur et de noble con-
LE >01LE NOin. 26*7
viclion dans l'accent, dans le geste de Francis, que le magistrat ne peut s'empêcher d'être ému.
— Eh bien ! dit-il , j'y consens. Vous allez voir votre femme; je vous accorde quelques minutes. Moi, je me retire pour ne pas gêner votre entretien ; mais je vous déclare que deux soldats de mon escorte resteront dans la chambre.
A peine le magistrat est-il sorti, que Margaret entre précipitamment. Elle s'élance vers Francis qu'elle presse ardemment contre sa poitrine. Mais alors, comme Francis ne peut répondre à cette convulsîve étreinte, elle jette un cri profond en le voyant garrotté.
— Luiî... lui!... Francis!... comme un vil criminel! ô mon Dieu!...
Et elle voudrait arracher de ses mains blanches et délicates les cordes rudes qui entravent les bras de Francis. Inutiles efforts! C'est d'abord un dialogue vif et pressé, tout plein [de larmes, de cris et d'emlirassemens. Mais , au nom d'Éveline, que prononce involontairement Francis, voilà toute la jalousie qui se rallume au cœur de Margarel.
~ Ah I Francis! murmure-t-elle avec amertume, tu ne peux nier maintenant ! Cette femme! tu l'as aimée depuis notre mariage, tu lui écrivais encore. Tes lettres sont là.... Malheureuse!...
— Margaret ! et toi aussi, tu m'accables !... Mais ces lettres sont fausses; jettes-y les yeux, tu ne pourras l'y méprendre, toi !
— Francis! mais songes-y donc! que de
LE VOUE Nojn. 269
preuves à la fois. Celle femme qui vient te voir ici secrètement !... Car enfin elle est venue, c'est trop sûr ! et que voulait-elle ? Maintenant que tu es marié, elle ne pouvait plus devenir ta femme... Elle ne pouvait être que la maîtresse.
— Oh ! Margarei ! Margaret î
— Mais supposons qu'elle soit venue ici sans ton aveu ; toujours est-ii que lu as ai mé celle femme, qu'elle est mère, et que cet enfant que j'ai vu... que j'ai presque embrassé, moi! croyant embrasser ma fille.. . que cet enfant...
Elle ne put achever. Sa poitrine était gonflée de sanglots , ses yeux ruisselaient de jarmes ; elle tomba sans force dans un fauteuil.
— Margaret ! va , lu es bien crucUe ! je souflrc assez, pourtant... Est-ce que tu veux l'unir contre moi à mes ennemis? Il ne te manque plus, à présent , que de me croire coupable, que de me croire empoisonneur.
— Oh! non î pour cela, non! s'écrie Margaret en se relevant tout à coup avec une étrange énergie. Je te connais, Francis, je te sais incapable d'un crime. Vois-tu, je démêle toute la vérité : cette femme que tu as aimée... avant moi, tu ne l'aimes plus, peutêtre ; alors, persécuté par elle, et craignant de voir troubler mon bonheur, tu auras voulu témoigner à cette malheureuse quelque condescendance, tu l'auras laissée venir pour apaiser sa colère, pour lui donner peut-être quelque forte somme d'argent... car c'est une
vile et basse créature, n'est-ce pas? L'amour, chez elle, n'est qu'une sorte de spéculation. C'est par intérêt qu'elle voulait t'épouser. Elle ne t'aimait pas, Francis, avoue-le. Non , c'est impossible ; une aussi perverse nature n'a pu comprendre la tienne j un cœur si lâche et si dépravé n'a pu sympathiser avec ton noble cœur !
— Oh ! Margaret ! tu me rends justice enfin! s'écrie Francis avec un rayon de joie dans les yeux. Merci ! merci !...
— N'est-ce pas, Francis, que je devine? Elle est venue,[cette infâme, pour te demander de l'argent; un peu d'amour, peut-être? et tu n'as pas voulu , toi ! mon Francis.... lu l'as repoussée avec dégoût , avec horreur. iUors elle, pour se venger, elle a voulu mourir ; elle a pris du poison ! elle-même! afin de
272 LE VOlLt NOIU.
l'accuser, afin Oc léguer ;\ ta femme cl à ion enfant la liontc cl l'ojiprobre d'un père mort sur l'échafaud! Mais qu'importe! Tranquillise loi, Francis , elle sera trompée dans son affreux espoir. Nous la confondrons, la misérable ! et l'ignominie qu'elle voulait l'infliger retombera tout entière sur elle!...
— Oui, Margaret, oui, ma pauvre amie!... Le ciel est juste ; il prendra notre défense, il déjouera les atroces machinations ourdies contre nous deux... Car maintenant, j'en ai la certitude : tout ce qui nous arrive part d'une main perfide et cachée , d'une main puissante, qui nous environne de pièges...
Francis parlait encore , lorsque la porte s'ouvre : le magistrat paraît .
— Il est temps de partir, ilil-il. Sii Francis, veuillez me suivre.
— Non , non, s'écrie JVIargarei en retenant Francis avec une convulsive énergie, je ne veux pas qu'il parle , je m'attache à lui!..
— Adieu, adieu, Margarcl ! . adieu! dit Frnncis tes voux bafgai's de !armes; tu vois bien qu'il faut obéir. Que faire contre la force !
El déjà les deux gardes l'avaient pris chacun par un bras, et l'attiraient vers la porte : Margaret se jette au cou de son mari, elle Tétreint avec violence, elle se cramponne à ses vêiemens.
— Madame, reti.rez vous, de grâce, dit le magistrat ave une politesse froide et sévère.
Laissez agir la loi !
274 LE VOILE ?JOIR.
— Fiancis est innocent!... je le dis, je le jure, je le soutiens contre le monde entier! reprend Margarct, en serrant Francis contre son cœur, avec plus de désespoir et de véhémence. Je le suivrai partout, on prison ! à l'échafaud!...
— Margaret, laisse-moi , je t'en conjure, dit Francis d'une voix brisée. Je te répète que tout cela est inutile; on t'arracherait de mes bras. Allons, un peu de courage !
Et comme elle redoublait d'efforts et d'étreintes, les deux gardes, sur un geste du magistral, lui font lâcher prise et la séparent de Francis. Alors des cris, des gémissemens, des sanglots. Margaret se jette aux genoux du magistrat, elle le supplie d'avoir pitié d'elle... La grâce n'est pas bien grande!
elle demande seulement à suivre Francis, à partager ses fers et son cachot.
— Madame, c'est impossible ! répond le magistrat en détournant la tête; il n'existe aucune prévention contre vous. Jusqu'à présent je n'ai pas d'ordre qui vous concerne : je ne puis vous emmener.
En parlant ainsi il quitte la chambre, et, tandis que Margaret, toujours à genoux, demeurait presque insensible à force de douleur, il fait lier Francis sur un cheval; et le détachement se remet en route.
Le ïautôuie.
Deux mois s'claiont écoulés depuis l'arrcstalion du sir Francis. On avait instruit le procès avec une grande activité; mais comme il y avait beaucoup de témoins à entendre, beaucoup de recherches à faire, les débats n'a-
vaicnt pu s'ouvrir plus loi. Depuis quelques jours on ne parlait à Carlisle que de ce procès élrange. Les noms de sir Francis, deMargaret et d'Evclinc élaient dans toutes les bouches; rien de plus contradictoire que les opinions au sujet de l'accusé : les uns voulaient à toute force qu'il fût innocent; ils invoquaient avec chaleur les préccdens honorables et le nom de sir Francis ; les autres, malheureusement en bien plus grand nombre, soutenaient avec non moins d'énergie que la culpabilité du prévenu était palpable, évidenle. • C'est un crime horrible, disait-oji partout, un crime indigne de pardon. Jamais assassinat plus lâche et plus hypocritement accompli. » On demandait hautement un exemple, la moralité publique l'exigeait. Depuis trop longtemps les tribunaux avaient fait preuve d'une blâmable indulgence à l'é-
gard des accusés qui appartenaient au grand monde.
Ce jour-là, depuis le malin, les avenues du tribunal étaient obstruées par une foule toujours grossissante. On s'écrasait aux portes, on se battait pour entrer. Les places se vendaient à un prix exborbitant.
Enfin les portes s'ouvrent; l'enceinte du prétoire se remplit de spectateurs avides et curieux.
Parmi les nombreux témoins à charge, on distinguait en première ligne William , le frère de la victime. Quant à miss Eveline, eile était assise dans un fauteuil apporté tout exprès pour elle. Sa figure, belle et régulière, avait une pâleur qui la faisait ressembler au marbre; mais celte pâleur était éblouissante et ressortait mieux, grâce au
280 LK VOILr. NOIll.
corsage de velours noir (jii'Evelinc avait choisi. Cette femine de théâtre connaissait mieux qu*«ne autre toute la puissance magique de la toilette ; aussi n'avait-l-elle rien négligé pour apjjaraitrc dans tout son avan lage avec une parure intéressante et dramatique. De tciiq>s à autre, elle portait à ses yeux un mouchoir garni de dentelles, eomme pour essuyer ses larmes, et sa poitrine, toujours en mouvement, avait l'air d'être gonllée de sanglots.
On interroge miss Eveline : sa déposition est nette et précise; les lellre.^ <ju'ellc présente au tribunal, tt qu'elle a reçues, dit-elle, de sir Francis, sont reconnues pour avoir été réellement écjiies par l'accusé : tous les experts font ci;tle déclaralioii, un seul excepté, qui s'obstine à traiter ses confrères d'ignoransj il essaie, mais inulikmen}, de faire
comprendre aux jurés toute la différence qui existe dans l'écriture de plusieurs de ces lettres, qui évidemment ne sont pas de la même main. Cet homme est seul de son avis, et le président lui ferme la bouche.
Bientôt le frère d'Eveline, interrogé à son tour, fournit les détails les plus circonstanciés : il établit d'une manière irrécusable que sir Francis, même depuis son mariage, avait continué ses relations intimes avec Eveline. Cette dernière, qui habitait Londres, ne s'est rendue au château de Caudbeck que sur la demande expresse et réitérée de son amant. Quant à l'assassinat, il est indubitable : sir Francis est le seul qui ait eu intérêt à se défaire d'Eveline, et sa dernière lettre prouve qu'en attirant chez lui celte femme trop confiante, il espérait pouvoir so
283 LE VOILL NOIK.
dcba rrasser d'elle, sans que le crime laissât la moindre irace.
Après la déposition de William, qui fait sur rassemblée une impression profonde, on entend, les uns après les autres, tous les domestiques du château ; quelques-uns d'enire eux, tout en voulant disculper leur maître, du moins en apparence, sont obligés d'avouer qu'il descendait parfois, la nuit, furtivement dans les souterrains.
Le jardinier déclare qu'il a porté luimême le coffre de chêne dans les caves du château, par une entrée secrète, et communiquant au fond du jardin. Il ne savait pas du reste à quel usage pouvait être destinée cette espèce de malle. Son idée à lui, c'était qu'un trésor ou des bijoux devaient être enfouis avec ce coffre dans les caveaux»
LE VOILL NOIU. 283
Deux garçons d'écurie affirmaient à peu près la même chose que le jardinier, mais aucun d'eux ne pouvait dire qu'il avait agi par l'ordre de son maître : Silvio seul, le domestique italien, leur avait transmis cet ordre.
Silvio paraît à la barre : il refuse de s'expliquer et se renferme dans mille circonlocutions vagues. Il ne veut pas charger son pauvre maître, dit-il en sanglotant; mais pour rendre hommage à la vérité, il avoue à regret que son maître écrivait souvent à miss Eveline; qu'elle est venue au château par l'ordre de sir Francis, et que lui, Silvio, a même entendu , par hasard , quelques discussions très vives entre son maître et miss Eveline. Celle-ci lui adressait de violons reproches; elle l'accusait de l'avoir déshono-
réc, elle disait : notre pnfant. Alors bir Francis a répondu, mais d'iine voix sourde et basse; c'était presiiue inintelligible: une chose [lourtant était bien claire, c'est qu'il était furieux et qu'il menaçait de la tuer.
— Dieu veuille que je me trompe! ajoute Silvio d'un air contrit et douloureux, mais il me semble avoir entendu plusieurs fois le mot poison.
— Malheureux! s'écrie sir Francis en se levant indigné, je te comprends... En paraissant me plaindre, tu veux me perdre. Jurés et juges, ne croyez pas cet homme, il est suborné î
Silvio se retire en sanglotant plus fort ; mais le coup était porté : pour lo«t le monde Francis était déjà coupable.
Vint le tour de Beisy, la femme de chnmbre. On la questionne, et, fondant en larmes comme Silvio, elle répond que pour son compte elle n'a pas la moindre chose à dire contre sir Francis : elle ignorait complètement sa liaison avec miss Eveline; elle n'avait même jamais vu cette femme avant le jour où le coffre de clîéne avait été découvert.
Et comme on la presse plus vivement, elle répond d'une voix entrecoupée :
— Non, non, je le déclare à la justice, je n'aurais jamais cru mon cher maître capable d'un assassinai!., je ne croyais pas môme à celle liaison criminelle. Ah ! je vous assure, messieurs les juges , que j'avais encore une bien meilleure opinion do sir Francis que de ma pauvre maîtresse.
28G tE VOILE NOIR.
— Expliquez 'VOUS? dit le président avec solennité.
— Eh bien, monsieur le juge, reprend Betsy toute gémissante , puisqu'il le faut, je dirai tout : ma maîtresse, avant son mariage.... avait eu, je crois, une liaison.
Francis ne peut retenir un cri de fureur.
— Oui, continue Betsy d'une voix craintive, c'était un jeune homme, un Français... M. Gaëlan de Mirande. Il aimait passionnément miss Macpherson... je ne sais pourquoi ils ne se mariaient point tous les deux : Madame aurait mieux fait sans doute... tout cela ne serait pas arrivé. Il faut donc croire que M. Gaétan de Mirande a été furieux de voir miss Margaret épouser sir Francis Lackland,
car nu beau jour, il y a deux mois environ, ce jeune homme a fait enlever l'enfani dont sir Francis pensait être le père. Ce n'est pas tout, le lendemain même de cet enlèvement , un émissaire de M. de Mirande a été trouvé caché dans la chambre de madame, au fond d'un étui de harpe... il apportait une lettre de M. Gaétan.
Un murmure de réprobation s'élève dans l'auditoire. Quoi ! disait-on parmi la foule , cette femme ne vaut pas mieux que son mari! de part et d'autre l'adultère dans ce ménage. . . Oh! les vilaines gens!
Francis, en entendant les aveux de Betsy, passait tour à tour de la fureur au désespoir; il aurait voulu parler, confondre la misérable, justifier Margaret aux yeux du monde... mais il était comme terrassé. Sa langue restait
clouée à son pninis, un bourdonnemenl lugubre emplissait ses oreilles. Tl avnil l'air d'un homme que va frapper l'apoplexie.
Déjà le ministère public allait prendre la parole; Tattorney général fulminait les premiers mots de son réquisitoire , quand la voix d'une femme, une voix douloureuse et suppliante retentit aussitôt : c'est Marj^aret qui vout pénétrer dans la salle d'audience. A peine revenue d'un long évanouissement, elle demande qu'on l'écoute, elle aussi.
Elle entre.
Un Irémissemeut confus parcourt l'auditoire; tous les yeux, toutes les têtes sont tendues vers elle. Dans celte foule immense, Margaret est comme le centre de toutes les pensées, de tous les regards; elle est vêtue de
deuil ; sa beauté, rendue plus louchanle encore par sa pâleur et son accablement, lui ramènr un moment tous les cœurs. Chacun déjà se refuse à croire qu'une pareille femme soit coupable; il y a dans l'expression de son visnge tant de noblesse , de candeur et de pureté, que personne, même au fond de son cœur, n'ose la fïélrir du nom d'adultère.
Alors, belle et frissonnante, elle s'élance d' vnnt le tribunal, elle conjure, elle pleure, elle s'écrie avec toute son ame :
— Non ! non î il n'est pas coupable, . . Oh ! je l'aime!! oh ! ne me le tuez pas !...
L'émotion est au comble dans l'assemblée. Les femmes sanglotent , les jurés attendris se frottent les yeux , ou se mouchent pour dissimuler leurs larmes ; les juges seuls conservent leur impassibilité.
290 LE VOILK NOIB.
Mais voilà que hicnlôl des chucliolcmens sourds et nialveillans circulent. Ce sont des Iiommcs à figures basses et sinistres, mêlés dans la foule, et paraissant tous se connaître. Voici à peu près ce qu'on entend? —Comme le monde est bonasse! — De la pitié pour une pareille i'cmme — Donnez donc une prime à l'adultère! — Allons, allons, le mari et la femme se valent, Is deux font la paire, etc., etc.
Le bon peuplé, qui selon son habitude est toujours pour le dernier qui parle, serepent aussitôt de sa ridicule compassion. Margaret ne lui paraît déjà plus qu'une horrible femme dévergondée, une espèce de monstre, qui peut bien avoir irempé dans l'assassinat.
L'attorney-ge'néral, voulant mettre à profit l'excellente disposition de son auditoire, lance
LE VOILE NOII» 291
presque aussUût les foudres de son éloquence. Dans un réquisitoire magnifique et pompeux, la culpabilité de sir Francis apparaît plus claire que le soleil, suivant l'expression du magistrat. 11 réclame un exemple, il veut l'exécution de la loi dans toute sa rigueur.
L'avocat du prévenu réplique très chaleureusementj mais il met en avant de si faibles raisons, une si pauvre dialectique, qu'on serait presque tenté de croire qu'il veut faire condamner son client.
Avant le résumé des débats, le président dit à sir Francis :
— Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?
— Oui ! s'écrie Francis d'une voix profonde et solennelle.
Et se levant lout ;i coup, une mnin sur son
cœur, l'autre ('tendue vers Eveline, il pro-
nu'^ne j
calme.
nn'^ne sur toute la foule un regard fier et
Mais soudain, il retombe sur son banc : il av'til vu derrière lui, lout au fond de la salle, un visage cruel et sardonique, un fantôme !
— Lui!... lui!... niurraure-t-il en frisson» liant de tous ses membres. Oh! non! c'est impossible!,., il est bien mort!
Le président interpelle encore l'accuse, mais il ne peut arracher de lui aucune parole. Francis demeure anéanti, le front sur ses genoux.
— Voyez, c'est le renaords, dit un bon juré à son voisin. Pour ma part, j'aurai la conscience tranquille.
LE VOILL NOllU 293
Vingt minutes après, le verdict était la a haute voix par le clief du jury — un en déchirant s'élève...
Francis était condamne a mort!!!...
Le Cachot,
Huil jours se sont passés depuis la condamnation. Francis est seul dans son cachot. C'est le soir. Peu à peu l'obscurité envahit l'étroite cellule : un peu de jour vient seulement encore d'un soupirail grillé, ouvert à la
voûte. Rien de plus triste, de plus misérable que l'inlcrieur de ce cachot ; des murailles de pierre nues et froides, une dalle humide. Dans un angle une espèce de grabat, qui fait la dérision d'un lit; puis un escabeau de bois, noir et lustré par l'usage; auprès du lit une cruche d'eau, un morceau de pain.
La porte en chêne est toute garnie de fer : il y a là plus de métal que de bois. Au mi lieu de cette porte est un judas à barreaux de fer croisés. Ce carré lumineux se projette sur les dalles : le couloir extérieur est déjà éclairé par les lampes. On entend continuellement le pas lourd et monotone du factionnaire qui fait bonne garde à la porte, et qui, de temps à autre, fait sonner son fusil, comme pour avertir le prisonnier qu'on ne dort pas, et qu'on l'épie.
Ce jour-là les précautions étaient peut être plus minutieusesencore qu'à l'ordinaire: l'exécution devait avoir lieu le lendeniain matin.
Francis, abîmé dans sa rêverie, se pio mène de long en large, à pas lents, comme un spectre. On dirait qu'il est déjà mort, et que c'est son ombre qui marche.
Chaque fois que la lumière du judas vient frapper son visage, i\ paraît plus pâle et plus lÏAide. Depuis sa condamnation, Francis n'est plus reconnaissable : ses joues sont creuses; ses yeux, brillant d'un éclat fébrile, sont enfoncés dans leurs orbites ; sa barbe est inculte, ses cheveux épars. Cette promenade sombre et taciturne du condamné dure plus d'une heure. Enfin il s'arrête
loul à coup, et, se frappant le front convulsivement, il s'écrie ;
— Mais c*est trop horrible ! mourir ! mourir demain! Mourir flétri! laissera
ma femme, à mon enfant un héritage de honte... 0 Dieu! Dieu! si tu permets une pareille injustice, tu n'es plus Dieu!...
Et sa marche recommence, mais frénétique et agitée.
~ Moi qui étais si heureux ! continue-til avec un déchirement profond. Oh! tout est raillerie dans ce monde! Le sort se joue de moi. Partout l'iniquité, l'infamie triomphent!.. Oh ! malheureux!...
— Mais non, reprend-il d'une voix plus creuse, j'ai tort d'accuser lo ciel! Dieu
existe, il est juste! tous nos malheurs, nous en sommes la cause... moi aussi j'ai des reproches à me faire. Pourquoi l'avoir aimée celte perverse créature ! je comprenais bien qu'elle me serait fatale un jour. Mais je n'ai pas eu la force tout d'abord de la repousser avec mépris. Margaret! Margaret! toi pure comme les anges, pure comme le ciel ! il fallait donc que je te visse pour l'abhorrer, cette femme, pour savoir combien la vertu l'emporte sur le vice, combien la candeur est belle près de l'impureté!... Mais n'importe! ma vie a été souillée par ce contact immonde! j'ai bien ce que je mérite. Oh! oh! oh!
Ce fut un soupir déchirant et profond ; le condamné tomba comme anéanti sur l'escabeau.
Il y eut quelques inslan» de silence et d'immobilité.
Le pas du factionnaire retentissait toujours dans le couloir. L'obscurité devenait plus épaisse; déjà l'ouverture du soupirail n'était presque plus visible, mais le judas se découpait d'une manière plus tranchée sur les dalles. Par moment on entendait dans l'immense prison les lourdes portes qui s'ouvraient et se refermaient avec un gémissement lugubre, et puis des griuceraens, un cliquelis sonore de clés, des voix rudes et enrouées de gin qui se répondaient les unes aux autres.
Bientôt tout ces bruits cessèrent ; la nuit s'avançait.
Depuis deux heures Francis demeurait
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plongé dans une torpeur muetle. Immobile et toujours plié en deux, il n'avait pas l'air d'un être animé. Mais au fond de ce cœur, si tranquille en apparence, il y avait un orage, une lutte cruelle et tumultueuse. Toute sa vie, bonheur et malheur, repassait devant ses yeux comme un éclair : il revoyait sa femme, Margaret, belle, fraîche et souriante comme au premier jour du mariage ; puis la ronde et gentille figure de Sarah, qui étendait vers lui ses deux petites mains potelées. Mais parmi ces doux visages apparaissait tout à coup un spectre, un masque iiideux!.., c'était le rire des damnés.
— Oh ! s'écrie Francis en se levant convulsifet baigné d'une sueur froide, pourquoi Tne poursuit-il toujours, ce fantôme horrible?
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Il csl là qui me raille, qui jouit de mes tortures. Oui, je le reconnais, c'est bien lui! pâle, sardonique et menaçant comme dans celte nuit fatale où je le précipitai dans le fleuve. Pourquoi donc ce cadavre se ranime t-il continuellement devant mes yeux?
Ceux qui sont morts sont morts!.. Et d'ailleurs je n'ai pas de reproches à me faire, je ne suis pas un assassin... Je ne le cherchais pas, cet homme ! c'est lui qui est venu me barrer le passage avec son poignard. Il m'a frappé, le lâche ! quand je voulais lui pardonner. Alors.... oh! alors j'étais dans mon droit j j'ai fait tout ce que j'ai dû, je le ferais encore maintenant!.... Maintenant ! continuet il avec une douloureuse amertume, est-ce que je ne suis pas mort moi-même? Pourquoi parler de vengeance et de meurtre! demain je saurai combien la tombe est froide..*
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Oh ! ce doit être bien horrible d'clrc assassin !.. car j'ai beau faire, j'ai beau me dire qu'il m'avait frappé, cet homme! toujours estil que je l'ai tué , que j'ai fait un cadavre! Je frissonne!... plus j'y pense, plus dette apparition hideuse me semble réelle. C'est avant ma sentence que je l'ai vu, il était là, oui, tout au fond, dans l'ombre de la salle... Il y avait pourtant bien des têtes, je n'ai vu que la sienne... Pourquoi donc?
Et il reste abîmé dans sa rêverie, une poignée de cheveux dans sa main .
Onze heures sonnaient à l'horloge de la prison.
— Allons, dit Francis en se relevant et reprenant sa marche brusque et saccadée, chassons cette image, ne pensons plus qu'à toi, ma pauvre Margaret ! loi que j'aime!
loi qui jusqu'au dernier moment sera bonne, douce et consolante. 0 Dieu! quand le verrai-je? demain seulement, quelques heures avant le supplice. Les misérables! au moins s'ils ne m'arrachaient pas ce dernier bonheur! S ils permettaient à cet ange de venir dans la prison, de venir consoler le pauvre condamné à mort!... Ah ! j'ai tant besoin de courage!... Mais non; la règle, disent-ils, la règle!.... Les portes du cachot ne s'ouvrent qu'à certaines heures. La femme qui est déjà veuve ne peut voir le mourant qu'à son dernier soupir ... Oh ! je voudrais être à demain. Cette nuit va être affreuse. Mes tempes battent, mes oreilles bourdonnent, j'ai la fièvre. Je ne dormirai pas. Veiller ainsi jusqu'au matin, c'est un supplice à chaque minute, c'est la torture. Tuez-moi, misérables, tuez-moi tout de suite!. ...
Une heure sonnait.
Soudain la porte massive roule sur ses gonds, mais doucement, presque sans bruit.
Une femmf entre 5 elle est enveloppée d'une longue pelisse qtii la couvre tout entière.
Le guichetier passe sa tête par l'entrebàillemrnt de la porte : il a un doigt sur les lè^ vres, tout son visage est plein d'anxiété.
— Chut ! dit-il à voix basse, pas un cri. De la |)rudônce, ou tout est perdu. Le factionnaire et les gardiens sont endormis... Le gin el l'opium... Mais silence!
La femme voilée entre dans le cachot, à la stupéfaction de Francis toujours immobile; puis la porte se referme avec précaution ,
An Ven !
— Francis ! dit la femme d'une voix basse et tremblante , c'est moi !
Le condamné a reconnu cotte voix vibrante et douce, il s'élance dans les bras de Margaret.
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— Ah ! merci ! mon Dieu! dit-il avec larmes, je l'ai revue, je l'embrasse... Maintenant je puis mourir!
— Non, Francis, non, mais vivre.
— Que dis-tu, pauvre amie? interrompitil en la pressant avec ardeur sur sa poitrine; lu ne sais donc pas ce qui se prépare?... Le supplice est pour (ieinain. v -^-^^i^^^
— Non, Francis, non! répond-elle avec une exclamation partie de l'ame, mais contenue. Tu ne mourras pas... lues sauvé.
— Malheureuse! quelle est ton erreur!
Ah ! quel esl-il, ce barbare qui a pu te donner iine semblable espérance?... Mais c'est afireux ! c'est affreux, te dis-jel... l'échafaud est déjà prêt.
— Oui! Francis, oui ! dit-elle avec un sen-
timentde terreur indciinissable. Je sais tout... Mais n'importe, prends courage !.. vois, je suis courageuse, moi ! . . C'est que je suis tranquille; je n'ai plus peur... Tu vivras.
En même temps elle lire de son sein un billet froissé.
— Tiens, lis, Francis. Mais surtout contiens-loi, de la prudence... Un cri de joie, un seul cri nous perdrait tous les deux. Tiens... tiens. . . regarde.
Francis prend ie billet, il s'approche du judas pour lire ce qui est écrit. Il y avait ces mots tracés au crayon :
« Margaret, un ami dévoué, et qui ne veut » pas encore se faire connaître, a résolu de » sauver votre mari. Sir Francis est innocent, » il ne mourra pas. Présenlez-vous à la pri-
» son, vous entrerez. Restez dans le cachot » du condamné jusqu'à ce que les cris au » feu ! retentissent. Tout est prêt, l'incendie » sera terrible. Des hommes qui sont à nous » vous emporteront, vous et Francis, au mir « lieu des flammes. Une chaise de poste vous » attendra; vous fuirez... Silence et cou- » rage.»
Francis ne dit pas une parole, il rend le papier à Margaret.
— Eh bien ! Francis, tu restes froid, immobile!... Pauvre ami, c'est la joie... Tu n'as pas compris ce billet, tu n'y peux croire.
— Non, Margaret! je n'y crois pas.
— Oh ! mais lis donc, Francis, lis encore. Ou plutôt 5 viens, je vais lire moi-môme.
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Hélas! tes yeux sont trop faibles sans doute? La fatigue, les larmes!... Oh ! moi aussi, j'ai bien pleure. Mais c'est égal, va. J'y verrai toujours pour lire ce billet. Tout à l'heure quand le geôlier me l'a remis dans un couloir obscur, j'ai lu tout de suite, j'ai lu couramment. Oh! c'est que ta vie était dans cette lettre ! la vie dans chaque ligne! la vie dans chaque mot !
— Margaret, dit Francis en secouant ia tête d'un air incrédule , tu me brises le cœur!... C'est quelque chose de si atroce qu'une espérance trompée! Oh! Margaret! ma pauvre femme! tu ne comprends donc pas que c'est un piège horrible?... Une infernale dérision? Cette lettre! c'est noire ennemi mortel^ notre ennemi invisible qui l'a écrite. C'est un raffinement de vengeance, il veut
jouir de nos angoisses , de noire agonie!
— Non, Francis, non, je veux croire... Il y a là haut un Dieu juste! Innocent, tu ne peux périr. Je t'en conjure, espère^ espère, Francis, ou laisse-moi du moins mon espérance..,
— C'est vrai, Margaret, je suis cruel ! je ne dois pas l'arracher ce reste de joie... Mais tout à l'heure lu verras la porte s'ouvrir ; le guichetier paraître, et alors tout sera fini... le rêve sera dissipé.
Depuis quelques instans, iMargarel, l'oreille tendue et la bouche béante, semblait ccouter un bruit lointain «
— Que fais lu, Margaret? Serait-ce déjà le guichetier ?
— Non, Francis, non! s'écrie-t-elle en joignant les mains; c'est l'incendie... Ecoute, Francis. Entends-tu ce bruit sourd ?. . On dirait que c'est le vent qui gronde; mais ce n'est pas le vent. Oh ! oh ! pour le coup j'en suis sûre, la prison brûle ! ... Ne sens-tu pas comme une odeur de fumée?
— Oui! dit Francis avec stupeur, il me semble —
— Ah! tu le vois bien, Francis, on ne nous trompait pas. Voici la fumée!... Regarde, elle pénètre déjà par l'ouverture de la porte. . .
— Si tout était réel ! murmure Francis avec agitation.
Bientôt la fumée devient plus épaisse ; le feu ronfle sourdement. Chose étrange ! tout reste impassible encore dans la prison ; aucun cri d'alarme ne se fait entendre.
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Cependant la fumée arrive par flocons.
L'étroite cellule en est déjà pleine, on peut à peine y respirer. C'est une chaleur intense et lourde. Le foyer principal de l'incendie doit être sous le cachot même, car déjà le plancher est brûlant ; les poutres craquent.
— Oh ! Francis, dit Margaret à demi suffoquée, je ne te vois plus !... Viens près de moi, cher ami!... Là. . . tout près... contre mon cœur... Je tremble...
Ils se tenaient l'un l'autre, embrassés convulsivement.
Alors Margaret, ne pouvant plus surmonter son épouvante, est près de crier au secours. Mais elle n'ose : l'avis mystérieux lui recommande expressément de ne pas donner l'éveil.
— Francis! dit-elle d'une voix qui s'allai-
blil par degrés, ils viendront trop tard!
Mais une idée bien plus cruelle encore, bien plus désespérante, s'offre à l'esprit de Francis : celte lettre n'est décidément qu'un piège j c'est le triomphe du misérable qui s'acharne après eux. Il veut que Margaret meure au milieu des tortures avec son mari.
Alors une espèce de rage s'empare du prisonnier.
— Oh ! ne pouvoir se sauver, Margaret ! s'écrie-t-il en s'arrachant les cheveux à pleines mains.
Margaret suffoque , sa poitrine est haletante. Francis, presque étouffé lui-même, !a soulève dans ses bras j il tâche de la porter jusqu'à la hauteur du soupirail qui laisse venir encore un peu d'air dans le cachot. Mais Francis n'a plus assez de force . Il retombe
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sur un genou. Margarei csl presque évanouie dans ses bras.
Soudain, un craquement lugubre se fait
entendre; le planclier s'cnlr'ouvre! Les
flammes font irruption dans la chambre.
C'est alors seulement que les cris d'alarme retentissent. On appelle au secours, on sonne le tocsin ; c'est dans les cours et les corridors un grand mouvement , un grand tumulte.
La porte du cachot ne s'ouvre pas encore : quelques rnomens de plus, et il sera trop tard. Mais on accourt. La porte est renversée à coups de hache : quatre hommes, au visage barbouillé de noir, s'emparent de Francis et de Margaret, et les transportent au milieu des flammes, a tra>ers des couloirs secrets.
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C'est une marche souterraine qui dure quelques minutes. On arrive à une espèce de poterne. Devant cette poterne une chaise deposte, attelée de quatre chevaux, attendait. Personne dans cet endroit : tout le monde s'était porté vers le théâtre de l'incendie.
C'était quelque chose de terrible à voir. Au milieu des ténèbres , tout au fond, dans un cadre de feu, on apercevait des hommes courant sur les toits embrasés , sur les poutres croulantes; puis le jet des pompes, les seaux d'eau faisant la chaîne, et par moment des tourbillons de flamme.
Les quatre hommes déposent Francis et Margaret dans la chaise de poste.
— Vous êtes sauvés ! dit l'un d'eux. L'ami qui veille sur vous a donné des ordres pour qu'on vous conduise en lieu sûr.
îilS i.F voiir Nom.
La voiture parluvcc rajiiUilc. La iiuii ctiii l)rofon(lo.
Tout ù coup rctciiiit uu fracas horrible. La prison loul enliùro venait de s'écrouler dans lesilummcs.
FIN lit' l'UK.MIF.n VOLUME.