SCÈNE IV
SAINT-ERNEST , POTHIN, il est en redingoite du matin , et tient une lettre à la main,
POTHIN
Ah! le voilà ! Mon cher voisin, je vous salue , comment va la saule ce matin?
SAINT-ERNEST
A merveille ; et la vôtre , M. Pothin ?
POTHïN.
Je suis un peu fatigué.,. J'ai des inquiétudes, des contrariétés dans les jambes. Comment appelez -vous çà ?
Ma foi , je ne sais pas ce que vous ressentez.
POTHIN, montrant la lettre.
Je viens d'écrire à mon médecin qui le saura peutêtre.
SAINT-ERNEST
Comme vous dites : peut-être.
POTHIN
Et je mettrai la lettre à la poste, en sortant avec vous toul-à-Pheure.
saint-ernest, étonné.
Ah ! ah ! nous allons sortir ensemble?
POTHIN
Oui , certes, et je ne vous quille plus. Tel que vous me voyez, je vous guette depuis ce matiu. Cette affaire d'hier au soir, ce rendez -vous pour ce duel, dont vous m'avez parlé en rentrant, j'y ai rêvé toute la nuit. saint-ernest , indifféremment.
Ali! ah! cet étourdi à qui j'ai donné mon adresse et qui m'a refusé la sienne.
POTHIN
Je voyais deux maudites épées nues ; se croiser , s'engager, s'enfoncer. Ah ! Dieu !
SAINT -ERNEST
J'attendais ce matin mon adversaire, il me paraît qu'il a changé d'avis.
. pothin, avec véhémence.
Qu'il vienne, me voilà prêt !
Comment! vous voudriez?. . .
POTHIN
Oui, mon cher Saint-Ernest , je suis votre voisin et je n'ignore pas les devoirs que ce litre impose. Un bon voisin est une providence , et je veux être la vôtre.
SAINT-ERNEST
Je vous rends grâce ? mais. . .
POTHIN
Laissez-moi suivre l'élan de mon cœur.
Air : Heureux habitans ( de Kettly).
Réveillé la nuit
Par un grand bruit ,
Qu'un locataire
Effrayé du train , Crie au voleur, a l'assassin !
La flamberge en main , Qui , le premier, dans cette affaire ,
Accourant soudain , S'exposera?., c'est le voisin.
Qu'un pauvre musard,
Revenant tard
Dans sa demeure ,
Sur lui cherche en vain , Sa clef qu'il perdit en chemin ;
Qui , dans son chagrin , Venant s'offrir a lui sur l'heure ,
Jusqu'au lendemain , L'ébergera?.. c'est le voisin.
Le soir, au logis, Qu'un vieux commis Célibataire , Ne trouve ni pain , Ni feu , ni chandelle , ni vin ,
Qui, toujours humain, Le chauffe , le nourrit, l'éclairé.., Un frère , un cousin ?
i Eh ! mon dieu non , c'est le voisin.
Que dans quelque lieu ,
Les cris au feu !
A l'incendie !
D'un trépas prochain, Nous annoncent l'arrêt certain ;
Au son du tocsin , Qui , voyons-nous , je vous en prie ,
Apporter tout plein Le premier seau?., c'est le voisin.
Aux prés Saint-Gervais, Des verds bosquets I/ombre chérie, Par un tems serein , Vous entraîne-t-elle un matin :
Qui , dans le festin,
Gai boute-en-train ,
De la folie,
Par un gai refrein , Vous charmera ?.. c'est le voisin.
Riche commerçant y
Qui , possédant • Femme fidèle,
Sur l'espoir du gain , Partez pour Londre ou pour Berlin,
Du profond chagrin Qui va consumer votre belle ,
Quel bon médecin La guérira?., c'est le voisin.
Bref, quand un cartel ,
Souvent mortel ,
D'effroi me glace ,
Qu'un fer inhumain Peut frapper, percer votre sein ,
Qui , sur le terrein Prendra , s'il le faut , votre place ;
Qui, pour vous, enfin, S'immolera ? . . c'est le voisin I
SAINT-ERNEST
Je suis on ne peut plus reconnaissant \ mais cette affaire n'aura pas de suites.