ACTE IV, SCÈNE II
RAPHAËL
Jamais!... oh! Jamais!... elles sont toujours là... sur mon cœur.
MATHILDE
Mon Dieu, prenez garde, mon ami, prenez bien garde... Songez que mon honneur dépend de ce secret... Si vous «liiez perdre une de ces lettres... uneseule... Ah! cette crainte est un éternel tourment pour moi !
RAPHAËL, gravemenl.
Ecoutez, Mathilde... vos lettres sont, en votre absence, mon seul bonheur... ma vie... mais il est une chose à laquelle je tiens plus qu’à mon bonheur. . à l’existence... c’est à votre bonheur, c’est à votre repos, Mathilde. {Lui présentant un portefeuille qu'il vient de tirer de son sein.) Voici vos lettres... brùlez-les !
MATHILDE, prenant le portefeuille, et se levant.
Ah! merci... merci, Raphaôl... vous êtes bon et généreux... et je vois que vous m’aimez réellement!... (En disant ces mots, elle a ouvert le portefeuille). Mais que disiez-vous donc, mon ami?... mes lettres ne sont pas dans ce portefeuille...
RAPHAËL, très-troublé.
Vos lettres ne sont pas dans ce portefeuille?...
MATHILDE
Non!... voyez!... voyez!... il n’y a rien 1...
RAPHAËL
Grand Dieu!... mais elles y étaient encore hier soir!.,.
MATHILDE, ovec éfouvante. '
Oh ! mon rêve 1... mon rêve !...
RAPHAËL
“ Rassurez-vous !... Mathilde... ma bienaimëe!... Ces lettres, je les retrouverai... je saurai ce qu’elles sont devenues...
(On entend frapper en dehors, à la porta. — Moment de silence et de terreur.)
MATHILDE
Le duc!... c’est le duc!...
RAPHAËL
Non, non! c'est impossible!... (Allant ouvrir la porte du fond et élevant la voix.) Qui est là ?...
^ LISE VOIX d’homme, au dehors.
C’est moi, monsieur... moi, le concierge de la maison.
RAPHAËL
Que peut-il me vouloir ?... Ne craignez rien, Mathilde... je vais m’informer de ce qui l’amène et le renvoyer... (Il disparait un instant par le fond.) ,
MATHILDE
Oh I mes pressentiments... mes pressentiments... (Moment de silence et d'anxiété. — Voyant reparaître Raphaël). Eh bien?
RAPHAËL, à part.
Une lettre pour elle !... que signifie ?
MATHILDE
Eh bien, cet homme, que voulait-il? {Raphaël te tait.) Vous ne répondez pas!... Est-ce un malheur qui nous menace?... Ah ! de grâce, parlez!... {Raphaël lui tend une lettre qu'il tenait cachée.)
RAPHAËL
Cette lettre...
MATHILDE, avec beaucoup de trouble. Pour moi. {Elle la prend vivement des mains de Raphaël ; — mais à peine y a-t-elle jeté
les yeux, qu’elle pâlit et chancelle.)
RAFUAEL.
Qu’avez-vous ?
MATHILDE, S6 laissant tomber sur le fauteuil, tandis que la lettre glisse à ses pieds.
Je suis perdue !...
RAPHAËL
Perdue !... que dites-vous?... Quel est ce billet?...
MATHILDE
Lisez... lisez vous-môme...
RAPH.\EL, ramassant la lettre, et lisant avec une émotion croissante.
« Madame la duchesse,
« Vous avez écrit environ six lettres àM. le vicomte Raphaël, a votre amant.
« Par suite d’incidents assez bizarres, dont il est inutile de « vous enlfetcnir ici, ces lettres sont tombées entre mes mains.
« Je suis un galant homme, madame la duchesse, et ce n’est «qivià la dernière extrémité que je me déciderais à vous être a désagréable... Mais jemefsà un très-haut prix le rachat de a votre honneur. — Vous êtes riche, très-riche, madame la « duchesse, et je ne crois pas être trop exigeant en vous de- « mandant une année de vos revenus contre la remise de ces « lettres. J’aurai donc l’honneur de les tenir à votre disposition « jusqu’à dix heures du soir, en échange de la somme de six « cent mille francs.
MATHILDE, ovec désespoir. '
Mais cette somme, mon Dieu !... cette somme, je ne l’ai pas!...
RAPHAËL, continuant de lire.
« Si à l’heure dite, l’échange en Question n’avait pas été « opéré, je me verrais forcé, à mon très-grand regret, de m’ait dre.sser à M. 1e duc, votre mari. ^
(( Les lettres en question sont déposées chez M. Van-Gripp, a négociant, boulevard St.-Martin, qui a bien voulu se charger « de terminer cette affaire... » {Après avoir lu.) Van-Grippl
MATHILDE
Oh ! mon ami... je sens que mes idées se troublent... que ma tête s’égare... Raphaël !... Raphaël!... Si vous m’aimez... au nom du Ciel, sauvez-moil...
RAPHAËL
Oui, je vous sauverai, Mathilde... je vous sauverai, je le jure!...
Digitizf by GoogI