SCÈNE II
RAPHAËL, MATHILDE, très-émue, très-pâle.
RAPHAËL
C’est vous !... c'est vous, enfin!... Ah! je n’espérais plus vous voir!...
MATHILDE
Ne vous avais-je pas dit que je viendrais, Raphaël?
RAPHAËL
Merci ! oh ! merci de ce moment de bonheur que vous m’accordez... Pauvre femme !... mon Dieu ! comme elle est émue !
(La faisant asseoir sur la causeuse.) Voyons, placez-Vous là... et moi, moi, à vos genoux... (Il s'y met.) que je vous regarde... que je vous adore, ô ma divinité !... (La regardent avec extase})
Que je t'aime!...
MATHILDE
Vous m’aimez, Raphaël? .. Ah! répétez-le encore! car votre amour est ma seule excuse... lui seul peut me justifier à mes propres yeux... car, si vous ne m’aimiez pas, mon ami, je serais infâme !
RAPHAËL
Oh ! lu ne l’es pas!... tu ne l’es pas !... Infâme, toi?... pauvre ange !... n’as-tu pas résisté ?... n’as-tu pas combattu ?... n’estce pas moi qui suis le seul coupable?... sans moi, ne serais-tu pas encore l’épouse chaste et pure ?... n’est-ce pas à force de séductions... d’importunités... de menaces... car je vous ai menacée, si vous n’étiez à moi, de me tuer sous vos yeux... n’est-ce pas ainsi que je me suis fait écouter?... Ah! s’il y a faute... s’il y a crime... Dieu doit me punir seul... Mais vous, douce et noble femme, il doit vous plaindre et vous absoudre.
MATiiiLPE, le faisant asseoir près d'elle.
Non, Raphaël, csc.se de t’accuser, car du premier instant que je t’ai vu, de ce jour-là je t’ai aimé... N'avons-nous pas découvert^dis-moi, que nous étions nés le même jonr... presque au même moment... presque à la môme heure?...
RAPHAËL
Oui. ..je me rappelle vous avoir dit cela.
MATHILDE
Eh bien ! mon ami, nos âmes étaient sœurs... Longtemps séparées, elles devaient un jour se réunir... et quand nous croyions nous voir pour la'premiére fois, nous nous trompions, Raphaël... nos âmes se retrouvaient, voilà tout.
R.APHAEL.
Oui, vous avez raison, chère Mathilde... oui, nous devions
infaüHblement, fatalement nous aimer... Mais alors, puisque telle est notre conviction, pourquoi ce trouble ?... cette émotion?... ces larmes ?... Mathilde, ma Mathilde bien aimée, qu’avez-vous?
MATIIH.DE.
Ce que j’ai?... ce que j’ai?... Ahl tu ne m’as pas crue, tu ne m’as pas crue tout-à-l’heure, quand je me donnais à moi-même cette excuse impie!... Ce que j’ai, Raphaël?... mais ne vois-tu pas que j’ai du remords ?
RAPHAËL
Du remords !
MATHILDE
Ah! si tu savais comme ma vie est triste et tourmentée!... Dans chaque mot... dans chaque regard de mon mari, il me semble voir un soupçon... un reproche... On croit que l’amour coupable peut donner le bonheur... non, non, ce n’est pas vrai!... Oh! Dieu me punira, vois-tu !... il me punit déjà !...
RAPHAËL
Toi ?
MATHILDE
Oui, il me punit... par les pensées qui me déchirent le jour... par les songes qui me poursuivent la nuit.
RAPHAËL
Des songes ! que dites-vous ?
MATHILDE, SC levant et passant à droite.
Cette nuit... cette nuit même... j’ai fait un rêve horrible !
RAPHAËL, «e/eoant.
Un rêve!... et lequel?
MATHILDE
J’étais ici... dans cette chambre... Je t’attendais !... Tout à coup, j’entends du bruit... je me lève pour courir à ta rencontre en m’écriant : Raphaël !... Mais soudain je recule, saisie do terreur... Le duc était devant moi, pâle, le front courroucé... le regard menaçant... 11 tenait une lettre à la main...
Une lettre !...
mathiLde,
Et cette lettre, je la reconnus... c’était la preuve do mon crime... Je tombai à genoux, je voulus crier : grâceTfc. mais des voix s'élevaient autour de moi... plusfortesque la mienne... et ces voix répétaient : malheur... malheur à l’adultère ! {Elle tombe assise à droite sur un fauteuil.)
RAPHAËL, allant à elle.
Ah ! pauvre femme !.. pauvre femme !...
MATHILDE
Enfin, je me suis éveillée... mais ce souvenir m’a poursuivie toute la matinée... il me poursuit encore près de toi, Raphaël... Oh! Raphaël, mes lettres, vous les avez toutes, n’est-ce pas?,, vous ne vous en séparerez jamais?
D 'Ogie