ROME
L'Aigle dit : « J'entends dire aux cimes :
Trop longtemps nous nous obscurcîmes,
Trop d'essors se sont repliés;
C'est l'heure de ce qui s'élance,
Du Lys, du Clocher, de la Lance,
De l'Italie -et de la France,
Des cyprès et des peupliers ! »
(( Pourtant », reprend l'Aigle romaine,
(( Tant que l'Intrigue se promène,
Je sens mon aile se serrer!
... Mais quels sont ces nouveaux présages?
Un esprit sort des paysages.
La Patrie est sur les visages.
D'Annunzio vient de rentrer!
« Virgile parle dans l'yeuse. Rome est soudain prodigieuse.
L'air chante : A lea jacta est I La dorure du Marc-Aurèle Semble, ce soir, surnaturelle!... »
Et l'Aigle, alors, ouvrant son aile.
Au nord, au sud, à l'ouest, à l'est,
«3o LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Vole en criant : « Tout recommence ! »
Alors, l'azur devient immense.
Et se dressant d'un coup de rein
Pour revoir la splendeur latine,
La vieille Louve palatine
Arrache un instant sa téline
A ses deux nourrissons d'airain!
Elle emplit le soir d'améthyste
D un hurlement irrédentiste
Qu'entendent les Autrichiens.
Et quand, par-dessus l'Alpe mauve,
Elle reconnaît ce cri fauve,
La France dit : « Bulow se sauve
Avec ses chevaux et ses chiens I »
<( Ah ! puisque, dit la France, puisque
La Beauté descend dans le risque,
On est forcé d'être vainqueur!
C'est une minute divine !
Et je doute qu'elle chagrine
Cette rose monténégrine
Que l'Italie a sur son cœur ! »
ROME. l3«
Et, se penchant, la France écoute.
« Ah ! dit-elle, frémissant toute.
Si la Louve hurle si fort, L'Aigle plane! et si l'Aigle plane.
Une autre Colonne Trajane Sur un beau ciel qui se safrane Tordja des victoires encor 1
« Aigle, je n'ai rien à l'apprendre!
Mais si, demain, tu voulais prendre
Par le Frioul, par le Tyrol,
D'une autre Aigle qu'il te souvienne L
Car cette roule tut la sienne.
Et ce n'est pas très loin de Vienne
Qu'elle posa son premier vol ! »
Et, là bas, vivante rafale, L'Aigle surplombe, triomphale.
Tantôt le Palais des Césars, Tantôt le Temple de Fausline, Tantôt la Montagne Aventine, Tantôt les murs où Lamartine Suivait la fuite des lézards ;
i32 LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Volant en cercle, en cercle, en cercle,
Au-dessus des murs sans couvercle
Elle reproduit maintenant
Les ellipses du Colisée;
Puis, passant du Cirque au Musée,
Elle s'est immobilisée
Sur le Capitole, en planant.
(( Ville, viens voir, crie-t-elle à Rome, La fameuse Image de l'homme Qui meurt appuyé sur sa main :
Elle prophétise ton règne, Car l'Allemagne nous enseigne Que ce gladiateur qui saigne Est un gladiateur germain ! »
Ayant dit, plus lente et plus fière, L'Aigle d'or dans le ciel de guerre Reprend son vol national, Balaye de son envergure .
Ce ciel nouveau qu'elle inaugure, Et, pour être de bon augure, Passe à droite du Quirinal !