LES JOURNAUX
J'ai donné mon fils, dit la mère, Je n'ai pas donné son tombeau.
Achille est brûlé, dans Homère ; Mais le bûcher grec, c'était beau. >
Au lieu d'un vide oii rien n'existe Et que la Douleur n'étreint pas, Il laissait la belle Urne triste Que l'on entoure de s^s bras.
Je voudrais garder sous le saule L'enfant tombé sous les drapeaux; J'ai donné cette jeune épaule Qui fut l'endroit de mon repos;
J'ai donné ce front plein de grâce, Lieu de mes baisers les plus doux; Mais je n'ai pas donné la place De mes pleurs et de mes genoux.
Quoi! le socle de ma prière Viendrait à me faire défaut?
' Je n'ai pas donné cette pierre; Je la donnerai s'il le faut.
S'il le' faut, mon Dieu, ma pensée Tournera comme l'aquilon Sur une tombe dispersée, Et priera sur tout un vallon!
Mais je voudrais bien être sûre, S'il se peut, qu'on me le rendra.
Je n'ai pas lavé la blessure Et je n'ai pas cousu le drap;
LA MÈRE. l5^
Et ma lèvre, c'est notre usage, Veut, le long du cercueil fermé, Chercher la hauteur du visage Et dire : « Adieu, mon bien-aimé! »
Lorsqu'on donne ce que je donne, Et sans une plainte, je crois Que l'on peut, comme la Madone, Avoir la Descente de Croix.
Je n'ai pas donné la souffrance.
Que j'espère après les combats, De traverser toute la France Pour aller le chercher là-bas,
De traverser toute la Gloire Pour aller le chercher un jour!
Mon courage et ma robe noire Sont déjà prêts pour ce retour.
Je voudrais savoir, en novembre.
Quels arbres le couvriront d'or.
Moi qui toujours connus sa chambre.
J'ignorerais où mon fils dort?
l6o LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Et plus tard, sous la voûte sombre, L'épouse dirait à l'époux S'éveillant en sursaut dans l'ombre :
« Notre enfant n'est pas entre nous? »
Ah! s'il se peut, que sa demeure Soit celle où j'irai demeurer, Et permettez que je le pleure Oii j'ai coutume de pleurer I
Je n'ai pas donné cette grille.
Petite, et basse, et devant quoi Je mènerai la jeune fille Qui voudra pleurer avec moi,
Ni le buis qui retient mon voile Quand je parle à mes morts de près; Et je n'ai pas donné l'étoile Qui se lève entre deux cyprès!
Je sais que je peux faire envie.
Mais qui m'ôterait sans remords Tous les Jours des Morts de ma vie Qui sera toute en Jour des Morts,
LA MÈRE. l6l
Tous mes retours du cimetière, A pas lents, sous un ciel trop beau?... — J'ai donné mon fils, dit la mère, Je n'ai pas donné son tombeau.