I.KS JOURNAUX
« Hoch! La Pologne est asservie.
Le vent pleure dans le sapin.
Si nous sommes à Varsovie, C'est pour y jouer du Chopin! »
Et joignant au propos le geste, Le Lieutenant s'est déganté Devant un piano qui rester Au fond d'un château dévasté.
Sa botte écrase la pédale,
Et, dans un rire prussien :
« Montrons, dit-il, que le Vandale
Est assez bon musicien. »
Mais qu'est ceci? Ce virtuose
Qui dompta tant de pianos
Sent se dérober quelque chose
Sous ses longs doigts couverts d'anneaux.
Quand, parmi la demi- ténèbre, Il ose y toucher sans remord, La Marche n'est pas plus funèbie Que si personne n'était mort;
L'air, dont il semble qu'on défalque Toute l'angoisse et tout le deuil, Est comme un pompeux catafalque Qui ne contient pas de cercueil.
Malgré tout l'art d'un pianiste Décoré de la Croix de Fer, La Ballade n'est pas plus triste Que si personne n'eût souffert
Les sons ne frissonnent plus comme De bleus volubilis mouillés...
<( Est-ce le piano? » dit l'homme, <( Ou si mes doigts se sont rouilles? >»
Il frappe, il s'applique, il se penche. Essayé vm Scherzo... Le Scherzo Chante à peu près comme la branche Après le départ de l'oiseau.
Tu ne veux pas laisser, Musique Du Caprice et de la Douleur, Les secrets du divin phtisique Tomber sous les mains d'un voleur 1
Ces cordes veulent d'autres plectres.
Il faut des doigts aimés des dieux Pour faire se lever les Spectres De ces tombeaux mélodieux!
Il a beau frapper, il n'extorque Aucun regret mazovien, Aucun souvenir de Majorque Aux Préludes mêmes! — D'où vient
Que le ciel quitte la Sonate? •
D"où vient que la Valse n'a plus Dans son onde une blonde natte, Comme une algue dans un reflux?
Il frappe, il s'escrime, il besogne; D'où vient qu'il joue avec ennui Des Polonaises sans Pologne Après des Nocturnes sans Nuit?
Sous l'exécution exacte,
L'Allemand sent qu'il n'atteint pas
Je ne sais quoi qui se rétracte :
« Le Cœur!... » murmure-t-il tout bas.
(( Je ne veux plus... » dit-il, — et, blême, Il plaque des accords nerveux, — « D'un Génie absent de lui-même !
Je veux le Cœur! Je veux, je veux
« George Sand... la place Vendôme... >-. Mais tous les accords qu'il plaqua Restent vains. « Je veux le fantôme De la Comtesse Potocka !
LE COEUR DE CHOPIN. I7i>
« Le Cœur!... » répète-t-il, avide/ u Où donc -est le Cœur maintenant?
Cette musique est vide, vide! »
Et c'est alors que : « Lieutenant »,
Dit un cuirassier qui s'arrête.
Fixe, et levant son gant crispin, (( Les Russes ont, dans leur retraite.
Emporté le cœur de Chopin. »
— «Ils l'ont emporté? - Dans son Urne, De l'Eglise de Sainte-Croix. »
— «Et du Prélude! et du Nocturne! »
Hurle l'autre. Il frappe. Ah! je crois
Voir là-bas, cependant qu'il frappe Et crie eucor : (( Je veux l'avoir! » Je crois voir le Cœur qui s'échappe, Le Cœur qui s'enfuit! Je crois voir
Un cavalier de la Légende Emporter le Cœur au galop I Le steppe est long. La lune est grande Et court derrière le bouleau.
Le cavalier va, ventre à terre, Cachant l'Urne qu'il enleva Sous sa belle peau de panthère Qui griffe le vent sombre, il va!
Couché sur son cheval d'Ukraine,
Il bondit en criant : « Le Cœur!
Le Cœur! le Cœur! » Et dans la plaine
Ce fuyard a l'air d'un vainqueur !
Car il sait que ce qu'il emporte, Ce n'est plus, loin de l'Allemand Qui n'étreint là-bas qu'une Morte, Le cœur de Cliopin seulement,
Mais, romanesque, romantique, Brûlant, c'est le Cœur intégral De la grande Pologne antique Qu'il emporte dans ce Saint-Grâl !
Ce qu'il emporte, ô Varsovie, C'est le Cœur du cœur polonais!...
Ombre par des Ombres suivie, Qui lancent en l'air leurs bonnets,
Hourrah ! ce cavalier galope Pour sauver le Cœur qui souvent Du vieux cœur ingrat de l'Europe Fut le chaud bouclier vivant!
Il sait, dans la nuit transparente, Qu'il emporte le Cœur — hourrah ! — Plein du sang couleur d'amarante D'où l'Aigle Blanche renaîtra.
Le Cœur naïf, le Cœur sublime, Épris de danse et de danger.
Le Cœur martyr qu'un triple Crime Déchira sans le partager,
Le somptueux Cœur de la Race Qui dans cette Urne est rouge encor.
Comme il était dans la cuirasse Où s'encastrait la Vierge d'or!
Il emporte, à travers les balles.
Aidé par l'ombre et le hallier,
Béni par les pierres tombales,
Il emporte, ce cavalier, ^
La bonté slave et sa souffrance, La chanson triste et sdn écho, L'amour d'un Empereur de France, Les larmes de Kosciuszkol
Quelquefois, sur les routes grises,.
Il rencontre, en ses galops fous.
Les grosses Cloches des Églises
Qui fuient en troupeaux. « Rangez-vous^
« Sœurs de bronze du Cœur sonore»
C'est le Cœur dans l'Urne d'argent!
— Ah! qu'il aille plus vite encore! »
Disent-elles, en se rangeant.
« Lui sauvé, nos retours sont proches!
Il chantera ! nous sonnerons !
A bientôt, Cœur! — A bientôt, Cloches! » Et donnant des deux éperons,
Le fantôme équestre s'envole; Le vent le boit comme un duvet; Le clair de lune l'auréole; Il vole, comme s'il avait
Ces deux grandes ailes étranges.
Faites en plumes d'aigle, qui Donnaient des allures d'Archanges Aux guerriers de Sobieski;
Il traverse un fleuve à la nage, En ressort en criant : « Le Cœur! »
Disparaît dans un creux sauvage, Reparaît sur une hauteur,
Et'parfois, cabrant sa monture.
Comme un roi sur un piédestal.
Se penche, écarte la fourrure, Colle son oreille an métal,
Et dans l'Urne que fait reluire La lune, un instant, sous son bras, Ecoute,. avec un fier sourire.
Battre le Coeur qui ne meurt pas.