‹ Le vol de la MarseillaiseChapitre 39 sur 77 · LES JOL'RN*UI · texte numérisé non relu

LES JOL'RN*UI

Le Kaiser de Berlin parle au Kaiser de Vienne.

Sire, les temps sont durs, et qu'il vous en souvienne!

Je vous fais un grief De n'avoir pas vendu, pour que je sois plus riclie, L'Opale du 'Trésor Impérial d'Autriche!

— Quoi? » dit François-Joseph.

C'est un bon vieux, couvert de crimes et de rides, Qui semble avoir, par farce, au masque des Atrides

Collé deux favoris.

({ Quoi? » dit-il d'une voix gâteuse et guillerette. Et sous le triple pont d'un képi d'opérette

Ses yeux sont ahuri.'j.

l'opale. '^'

« — ■ Que Votre Majesté se moque de La Mienne, Mais le marc de café de la bohémienne

Et l'étoile des cieux Me font peur, et j'ai peur de la mauvaise carte, Depuis qu'on m'a conté qu'un nommé Bonaparte ■

Fut superstitieux.

(( J'ai peur de cette Opale. Entre nous, je pf-éfère Que l'on s'en débarrasse, en faisant une affaire,

Sur un Aague quidam.

Elle porte malheur, votre pierre historique. Qu'on la fasse acheter, pour un fou d'Amérique,

Par un juif d'Amsterdaiu !

(( — Malheur.»' o dit le Vieillard, mâchonnant ses réponses. « Une opale splendide? et pesant dix-sept onces?

D'une telle valeur Qu'elle est digne d'orner la tiare papale? Je ne croirai jamais qu'une pareille opale

Puisse porter malheur!

« L'Opale du Trésor Impérial d'Autriche Est un fétiche, Sirel — Eh bien, c'est un fétiche Qui travaille à rebours!

J8a LE VOL DE LA MARSEILLAISE.

La Marne nous conseille, et l'Yser, et la Meuse, De la vendre. Vendons l'Opale! — La fameuse Opale des Habsbourgs?

« — Oui, puisqu'elle éteint l'astre et sèche la corolle ' Sire, rappelez-vous le Passé! Ma parole

(J'ose dire) d'honneur, C'est au point qu'auprès d'Elle on est tenté de croire Que le Diamant Bleu de funèbre mémoire

Est un porte-bonheur !

(( Il ne serait pas juste, en somme, que je fisse Alliance avec l'Ombre, avec le Maléfice,

Avec le Mauvais Œil!

Donnez-moi vos soldats et vendez votre Opale I Elle a peut-être été la cause principale

Du désastre et du deuil ! »

Ainsi gronde le Tigre. Et le vieux Chat ronronne.

(( Mais l'Opale ne m'a rien fait perdre! — Et Vérone.*

Venise? Elle ne t'a Rien fait perdre, en effet, que, toujours, la bataille ! Et quel règne! Un bruit sourd de potences qu'on taille

Ce soufflet. Magenta!

l'opale. t83

« L'éternel tremblement devant ceux qu'on opprime! L'horreur d'avoir, pour nous, sans toucher une prime.

Trahi le Danemark!

Et, troussant ton manteau d'États qui se bigarre, Sadowa, coup de pied qu'en fumant un cigare

T'administre Bismarck!

<( Tout cela... — Bah! » dit l'homme à l'âme peu meurtrie. Pour lequel tous les maux soufferts par la Patrie

Ne sont pas convaincants, Et qui d'un Strauss lointain écoute le trombone, ( Bah! » dit le vieux, pensif, « l'Opale me fut bonne :

J'ai quatre-vingt-cinq ans!

<( Que diable voudrait-on que je lui reprochasse, Puisque je mets encor, pour aller à la chasse,

Mon petit feutre vert? »

— Sire, et le pavillon .secret d'où l'on emporte Deux corps, pour que ton fils, mort auprès d'une morte.

Ne soit pas découvert?

<( — Bah ! » dit le vieux Nemrod, sec comme un coq de roches, E^ qui garde toujours ses pleurs dans les deux poches Qu'il a sous les deux yeux.

l84 LE VOL DE LA MARSEILLAISE.

« : — Et Celle dont le cœur solitaire et sublime Méritait un poignard moins abject qu'une lime? » — Bahl » dit le Veuf Joyeux.

Et ce Viennois sifflote une valse. Inutile

De chercher le Roi Lear, car ce monstre futile

N'est que le Roi Lehar.

;< — Et ceux qu'on a tues dans le landau, naguère? — Rah! sans cet accident aurions-nous eu la guerre? »

Répond le bon vieillard.

« — Tais-toi I Vends ce bijou qui s'allume ou se fane! V'^ois, à l'intérieur du cristal hydrophane

Plein de mauves cloisons, Tourner un lait perfide et se casser un prisme Où somnole, parmi les pourpres du sadisme.

L'absinthe des poisons 1

« Vends l'Opale! En ce piège où sont prises des âmes Vois le rouge du feu qui fit flamber des femmes

Dans des robes de Worth, Le bleu de l'eau témoin du crime de Genève, Et le gris de la brume où fondit comme un rêve

Le Vaisseau de Jean Orth!

l'opale. i85

(( Vends rOpaleî — Trop tard! » dit l'Opale vivante, « On ne me vendra pas si l'on me met en vente.

Et je n'ai pas fini I L'Opale est de Hongrie, et, fidèle et sournoise, Teut, plus que les Hongrois étant restée hongroise.

Venger Batthyany ! »

Guillaume crie en vain : « Vendez la belle pieuvre! » L'Opale dit tout bas : « J'achèverai mon œuvre.

Et, poulpe radieux, Etendant mes rayons comme des tentacules. J'irai, pour les brûler, dans tous leurs Crépuscules,

Toucher tous les Vieux Dieux !

« Sire, vous garderez le bijou des ancêtres.

Je veux voir, moi qui, triste, ai vu souffrir des êtres,

Comment souffre un pantin!

Je suis Celle qui fut dans la prison du Temple ' Et dans l'Escurial! Habsbourgs, je me contemple

Dans tout votre destin!

(( On me trouve partout. Quelle est cette brvilure, Baronne Verczera, dans votre chevelure?

L'Opale! Et l'œil terni

tOb LE VOL DE LA M A H S E I LL A 1 3E.

Que tourne vers la mort l'Archiduc en goguette? L'Opale! Et l'œil glacé de Juarez, qui guette? Et l'œil de Lucheni?

•({ L'Opale 1 Et Potiorek fuyant devant les Serbes? L'Opale 1 Et quand Juillet rit dans les parcs superbes,

Lorsqu'aux frontons heureux Le nid suspend son ode et le rosier sa strophe, L'Opale sait déjà quelle est la catastrophe

Qui descendra sur eux!

a Se défait-on du Spectre, et vend-on le Succube? Demain, s'il me jetait ce soir dans le Danube,

Ce morne Roi penché Retrouverait chez lui mon quartz démoniaque, Rapporté nuitamment "par quelque Bosniaque

Qui l'aurait repêché!

« L'Opale ne veut pas sortir de la famille,'

Roi! Dans l'Ombre où déjà l'Euménide fourmille.

L'implacable joyau Veille. Et du châtiment qui, comme un lent sarcome, Commence à travailler ta chair et ton royaume,

L'Opale est le noyau!

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