‹ Le vol de la MarseillaiseChapitre 52 sur 77 · LES JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

LES JEUNES FILLES

L.i jeune fille était, dans la sombre famille, La lueur qui faisait qu'on gardait sa raison; Les soldats sont venus chercher la jeune fille : Il n'est plus rien resté de jeune à la maison.

C'est la nuit du lundi de Pâques, nuit sacrée Où 1.» Ville espérait une trêve à ses deuils. Qu'après avoir marqué les portes à la craie Ils ont fait retentir les crosses sur les seuils.

Le réveil en sursaut, les étreintes sommaires, La robe que dans l'ombre à tâtons on revêt. Le sanglot d'un vieillard, l'œil effrayant des mères Lorsqu'elles ont compris qu'on les leur enlevait.

aôa LE VOL DE LA MARSEILLAISE,

Telle fut la victoire allemande. Six mille Prisonnières. Sous l'œil d'un chef un peu nerveux, On les vit s'en aller, et traverser la ville, Du geste habituel relevant leurs cheveux.

Marchant du pas léger de cette Iphigénie Qui sur l'autel, peut-être, en biche se changea, Elles allaient,' sentant que la France infinie D'un regard éternel les contemplait déjà,

Charmantes! Et l'œil sec, le front haut^ attentives A ne pas laisser voir de faiblesse au vainqueur, Quelques-unes, soudain, de ces jeunes captives Se prirent par les mains et chantèrent en chœur.

Et, comme s'ils sentaient en leurs âmes opaques Un peu de clarté morte, à regret, s'agiter, Ceux qui les emmenaient dans cette nuit de Pâques N'osèrent empêcher ces femmes de chanter.

Le son délicieux de ces voix résolues

Fit que l'énorme Bête à l'instinct musical

Dressa rêveusement ses oreilles velues

Pour écouter ce chant qui lui semblait pascal.

LES JEUNES FILLE?:. a6â

Et ce qu'elles chantaient, c'était la Marseillaise ! Mais elles la chantaient si virginalement Que, dans leurs jeunes voix, le chant de la fournaise Prenait une fraîcheur qui trompait l'Allemand.

Le vieux chant de la guerre à la guerre assassine Par ces vierges enfin venait de réussir A se faire chanter comme un choeur de Racine Aurait été chanté par celles de Saint-Cyr.

Ces voix de patronage et de mois de Marie Sur ton nom, Liberté! mirent tant de douceur. Que, lorsque ces enfants t'appelèrent : « Chérie », On crut qu'elles parlaient à quelque grande sœur!

Elles ne chantaient pas d'une façon plus pure,

A l'étroite fenêtre assises de profil.

Jadis, en maniant la toile ou la guipure.

Et lorsqu'entre leurs dents elles cassaiet)t le fil.

Et comme elles lançaient sur des noies suaves Les mots qui forcent l'homme à relever les yeux, On croyait voir entrer dans la « horde d'esclaves » Un chœur brûlant et frais d'anges séditieux!

a64 LE VOL DE LA MARSEILLAISE.

Tous les a Tremblez, tyrans », « Despote sanguinaire Tintaient dans un cristal qui déguisait leurs cris. Vocalises d'oiseaux contenant le tonnerre, Mané, Thécel. Phares avec des fleurs écrits !

Et ces voix, dans ce soir du doux mois qui ramène La résurrection de la terre et d'un Dieu, Faisaient que la chanson de la révolte humaine Etait comme un drapeau qui n'a "plus que son bleu !

C'était toi, Marseillaise, à ton Ame réduite!

Il semblait, — dépouillant la cymbale et le cor

A ce point que par Gluck la phrase eut l'air construite.

Que ce n'était plus toi, mais ce l'était encor!

Avant de te remettre à hurler sur le monde. Tu venais, un moment, exhaler à l'écart Ta vérité secrète, espérante et profonde. Fille du violon et des étoiles! Car

C'est une nuit d'avril que lu fus composée,

Et c'est pourquoi, ce soir, pendant quelques instants,

Ton aile secoua des gouttes de rosée,

Et tu redevenais le souffle du Printemps !

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