‹ Le vol de la MarseillaiseChapitre 68 sur 77 · LE BARRAGE · texte numérisé non relu

LE BARRAGE

Le général Maiigin m'a raconlé ceci.

Et sa voix devint sourde en hachant ce récit

Dont je me souviendrai toute mon existence.

<( Monsieur, mes officiers me sulyaicnl à distance.

Un chef doit s'exposer parfois. C'est son devoir.

Et j'avais dil : J'irai jusque-là, pour mieux voir.

— Ma canne avait montré jusqu'où . — Niais un feu brn^qiu

Tonne : un barrage. Moi, quand j'ai dit : J'irai jusque

Là, je vais jusque-là, n'est-ce pas? Consentir

A n'aller pas si loin à cause de ce tir,

Non. — Mon état-major me regarde : j'avance.

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Mais,, tout en avançant, débat de conscience ; Oui, voilà que soudain je songe : Est-ce qu'il sied De faire, par orgueil, tuer un officier? Or, je vais en laisser plusieurs dans ce barrage. Mors, je m'arrêtai, monsieur, j'eus ce courage, .le sentis vingt regards me fusiller le dos, Mais je fis halte, et pris ma jumelle. — Rideaux De vapeurs, au lointain, jaillissements de sable; Et, par delà ce cataclysme infranchissable, Qu'aperçois-je.'* Un coureur. Il venait, rouge et bleu (Car la culotte alors était rOuge). Le feu Redoublait. Le soldat ralentit son allure. Pour porter quatre mots sur un papier pelure, Il fallait traverser un enfer. Et n'ayant Pas l'habitude encor de ce tir effrayant,

hésitait. Tout jeune. Une figure ronde Va rose. On souhaita pendant une seconde Qu'il eût peur. Les plus durs craignirent de voir ra ) Cet enfant essayer de passer. — II- passa. Je ne sais pas comment. On le vit disparaître l^t reparaître. On vit reparaître un pauvre être Chancelant, ayant pu parce qu'il avait dû. Mais qui, son devoir fait, fou d'horreur, éperdu, Hagard, l'àme épuisée et les yeux hors la têle,

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Venant d'être un héros, courait comme une bête.'*

Tout d'un coup, devant lui, brilla l'état-major

(Car à ce moment-là nous n'avions pas encor

Camouflé nos képis avec de mornes toiles).

Alors, ce malheureux courut vers mes étoiles.

Et haletant, d'un bond, d'un bond où tout son cœur

M'offrait son héroïsme et m'avouait sa peur,

Comme un petit enfant se jette sur son père

En lui criant : Tu vois ce que je viens de faire !

Il se jeta sur moi, monsieur, il s'abattit

A mes pieds, contre moi, monsieur! Et ce petit

Soldat plein d'épouvante et plein de confiance,

Qui, d'instinct, au moment de perdre connaissance,

Prenait son général, sans respect, pour abri,

Moi, je l'ai contre moi gardé comme un cabri.

Comme un chevreuil qui veut des chasseurs qu'on le sauve.

Il resta là, collé contre ma botte fauve ;

Et pas un officier n'eût osé, d'un mot bref,

Relever cet enfant blotti contre son chef.

Et songeant qu'après tout ce n'est pas un grand crime

Que d'être faible alors qu'on vient d'être sublime,

Je lorgnais la bataille au loin, grave et muet:

Je sentais contre moi ce cœur qui remuait.

Et parfois, à travers le cuir, contre ma jambe,

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Tout ce corps sursauter à chaque obus qui flambe,

El plus étroitement ces deux bras me lier;

Et nous devions former un groupe singulier

Comme pn n'en saurait voir dans aucune autre armée.

Je regardais pousser les arbres de fumée

Que plantaient dans la plaine, au loin, les percutants,

La jumelle aux sourcils, fixe ; et de temps en temps;

Doucement, — pour calmer cette chair, — pour permettre

A ce pauvre petit héros de se remettre, —

Sans baisser le regard j'abaissais une main;

Et, pensif, — chaque fois que ce pauvre être humain

Me serrait comme pour me dire : C'est horrible,

N'est-ce pas? n'est-ce pas, malgré ton air terrible,

Tu comprends, toi, que je me soil évanoui? —

Je caressais sa tête en lui disant : Oui... Oui,., o

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