GONDOIN. — P\T?DON, .TE NE COMPRENDS PVS
taciturne, il se montre pi(^^q\u> laroiicho.
RAYMOND. — Farouche!
GONDOIN. — Il n'adresse h\ parole à personne, il s'isole constammcut. il paraît la proie des préoccupations...
RAYMOND. — Nous attribuons à ini peu de neurasthénie...
GONDOiN. — Parfaitement 1 Vous vous êtes inquiétés de ce ohangenient. {(icste de lioymond.) Enfin, vous l'avez remarqué?
RAYMOND, oprcs \ni€ ixiusc ct atjùcé. — Oui.
GOVOOiN. — Autre ordre (l' idées. Quelle somme allouez-vous mensuellement à monsieur votre fils pour ses menus plaisirs ?
RAYMOND. — Trois centé francs. Il eî>t défrayé do tout et j'estime qu'à dix-neuf
GONDoiN. — Certes, il n'a pas lieu de s*^ plaindre. wSaviez-voiis que monsieur votre hls entretînt une liaison ?
RAYMOND. — Une liaiison ?
GONDOiN. — Avec une demi-mondaine^ jolie, réputée, qui mène grand train.
RAYMONT). — Quelle est cette histoire?
GONDOiN. — Cette demi-mondaine s'appelle M"® Jessie Arnold. Elle habite un petit hôtel, 9, rue de Prony. Elle a tenu récemment et sans beaucoup d'éclat un rôle au théâtre de la Madeleine
RAYMOND. — Plaisanterie! Mon fils n'a pas de maîtresse !
GONDOiN. — Mes renseignements ne permett-ent aucun doute. Il vous est d'ailleurs BÎ facile de vérifier...
RAYMOND. — Mon fils n'a pas de maîtresse?
RICHARD. — Et quand il en aurait une!
Quand ce gamin et cette petite femme se seraient amoura^és l'un de l'autre! Qu'est- ^e que cela prouverait ? Passons !
GONooiN, doucement. — Passons!... Sar<»5-vous que monsieur votre fils fréquente les «hamps de courses?
RAYMOND. — Mon fils va le jeudi et le dimanc-he aux courses avec mon autorisation. Il aime ce sport.
GOM>oiN. ■- — Bien. 8aviez-vous qu'il jouât?
RAYMOND. — Il risque parfois dix francs.
GONDoiN. — Jeudi, il a parié à deux reprises mille francs.
RAYMONT». — Cela, je le nie!
GONDOiN, se référant à son papier. — Il a mis dans la quatrième course mille francs »a pari mutuel, bureau A-2, sur un animal appelé Cachemire, qui a été battu.
RAYMOND. — C'est faux !
GONDOIN. — Et mille francs dans la dernière course, bureau A-1, sur un animal nommé Gagne-Toujours, qui a été battu.
RAYMONT). — Je le nie ! Je le nie î
GONT>oiN. — Monsieur, un de mes agents a suivi M. Pernand pas à pas.
RAYMONT». — ■ Je les connais ces surveillancos... ces (( filatures »!
GONDOIN. — Je réponds de cet age^i'; comme de moi-même.
RICHARD. — Pardon, un mot. Votre homrme ne vous a^t-il pas signalé d'autres paris ?
ooNDoiN. — Un seul, în-signi fiant, dans la
deuxième course. Vingt francs suj- un cheval à qui l'on n'accordait aucune chance.
RICHARD. — Eh bien, c'est clair! Lorsque Eernand misait un louis, il jouait son p^-opre argent et lorsqu'il misait cinquante louis, il faisait une commission pour quelqu'un... pour une femme... ou pour un des jeunee gens, très riches, avec lesquels il sort.
RAYMOND. — C'est possiblc !
GONDOIN. — Messieurs, je n'apporte pas des hypothèses, moi. j'apporte des faits.
RAYMOND. — Enfin, j'aime à croire que ce n'est pas sur des présomptions aussi vagues...
GONDOIN. — Bien entendu, je n'ai fait jusqu'ici qu'esquisser les mobiles probables. Une dernière question, la plus importante. Quel motif monsieur votre fiKs peut-il avoir de monter à l'étage que vous habitez ct que nous appellerons l'étage du boudoir?
R.AYMOND. — Aucun motif. Aussi, jamais il n'y a paru!... D'ailleurs, un sentiment de discrétion le retiendrait... Je partage la chambre de ma femme et... Enfin, on n'a Jamais, jamais vu Fernand là-haut!
GONDOIN. — Il est certain, pourtant, que M. Feruand a visité un grand nombre de fois le fameux étage.
RAYMOND. — Impo.ssible, monsieur Gondoin, impassible!... Pour mille raisons!...
GONDOIN. — M. Fernand a visité un très grand nombre de foi« l'étage du boudoir.
RAYMONT). — Comment le savez-rous?
GONDOIN. — Et de préférence aux heures où il risquiit le moins d'être surpris.
RAYMONT), pJys fûvt. — Comment le savezvous ?
GONT>or>'. — Je vous indiquerai très volontiers mes sources d'informations, mais gagnons du temps. Tout me porte à croire que, parmi les personnes présentes, il s'en trouvera pour confirmer ce que j'avance.
RICHARD. — Quant à moi, je vous donne ma paiole d'honneur que...
GONDOIN. — Il n'est pas question de vous, monsieur. (Se tournant vers Isabelle.) Madame?
ISABBLU!. — Mais...
Un t-en»43s.
RAYMOND. — • Parle! Parle!
GONDOIN. — Vous accomplirez un devoir madame. Vous est-il arrivé de rencontrer M. Fer?iand dans lé" boudoir?
ISABELT^. — Pas dans le boudoir!
GONDOIN. — Ou sur l'escalier qui mène à ce boudoir ?
Un temps.
PAT.MONT), nerveux. — Parle donc!
isAHKLLE. — Il me semble que j'a-i croisé x'^'ernand sur l'escalier... Oui.
GONDoi:\. — Souvent?
ISABELLE. — Quatre, ou cinq fois!
GONDOIN. — Pas davantage?
MABZLLE. — Peut-être ciuq ou six fois..
«ONDOiN. — Ou dix on douze fois.
ISABELLE. — Je ne me rappelle vraiment pas.
RAYMOND. — Et tu ne l'as pas questionné ?
ISABELLE. — Tu sais dans quels termes nous...
RAYMOND. — Enfin, tu devais être surprise de le voir là?... près de ta chambre?
ISABELLE. — Sur le moment!... Et encore!
RAYMOND. — Et, quand tu découvres les Tols, ce souvenir ne surgit pas dans ton esprit !
ISABELLE. — Ma foi, nou!... Une pareille pensée était si loin de moi!... Fernand!
RAYMOND. — Extraordinaire !
GONDOiN, tt Marie-Louise. — Et vous, madame? Vous avez entendu la question...
Puis-je vous prier...
MARIE-LOUISE. — Ecoutez, mousieur...
RAYMOND, de plus 611 plus fierveux — Ma petite, il faut répondre !
MARiE-LOUioE. — Eli bien, oui, j'ai a.perçu Fernand de ce côté... mais rarement!
GONDOIN. — Dans le boudoir ou sur l'esoalier ?
MARIE-LOUISE. ^ Je ne sais plus!... Je vous assure! De ce côté... sur l'escalier, je crois...
RAYMOND. Et VOUS UOH pluS, VOUS Ue
70US êt€s pas étonnée?
MARTE-LOUISE . — Pas uu instant!... Pourquoi?
GONDOIN. — Je prévoyais ces témoignages. Les dam3s ne détestent pas remettre, après le repas, uai peu de poudre de riz... arranger leurs coiffures... Les rencontres avaient dû se produire!
RAYMOND. — Somme toute, je ne constate que des coïncidences... des coïncidences assez troublantes, je le concède... troublantes pour vous... pour un étranger, mais mon fils se justifiera d'un mot! Si vous ne possédez rien de plus précis...
aoNDOTN. — Monsieur ! Vous oubliez que j'ai aceusé formellement! Donc, je possède une preuve... la preuve irréfut^able, éclatante! La voici. (.4 ce moment un valet de pied et un maître d^hôtel entrent. Le valet de pied porte des verres d'orangeade et de sirop sur un plateau qu^il dépose. Ensuite les deux domesfiques réunissent et emportent les tasses de café, les carafons de liqueur. Gondoin s^est tu. Les autres personnages demeurent sur place, oppressés, silencieux, attendant la sortie des ç/cns. Quand elle s'est effectuée et que la porte s'est refermée, Gondoin reprend.) (1) Voici cette preuve! J'avais demaaidé à M. Lagardes une provision de deux mille francs. Ce matin, j'ai converti les deux billets en billets de cinquante et de cent francs que j'ai marqués tous du même petit signe. A peine le
déjeuner termine, je me suis esquive, j'ai grimpé, en courant, et j'ai enfermé la somme entière dans le fameux tiroir dont M. Lagardes m'avait confié la clef. A partir de ce moment, je n'ai pas quitté M. Fernand du regard. Au cours de l'après-midi il n'est pas monté, il ne s'est même pas dirigé vers l'aile gauche du château. Arrive le dîner. Après le dîner, même jeu. Dès notre sortie
(1) Cette entrée de domestiques peut être supprimée à la repvospntatioii.
RAYMOîjD — Comment le save:.-vous f
de table, je m'éclipse. Vous vous en êtes aperçus. Je retourne rapidement au boudoir et je constate que pas un centime ne manque. J'étais aecompagné de mou valet de chambre, qui n'est pas, vous le supposez, un vrai valet de chambre. Je laisse cet agent en factioji dans la cage de rescalior, à un endroit oii des plant(»s le dissimulent fort bien, et je reparais })resque aussitôt au salon. Alors, il se passe ceci : M. Fernand, qui lisait le T<niips... ce numéro du 7'cwps!.. pose
son journal, se lève, sort, se glisse le long
de lu galerie, parvient «u bas de l'escalier,
jette autour de lui des regards inquiets, puis
monte sur la pointe des
^ pieds.
MARiK-i.oi'TSE. — Mais, monsieur, moi-même je suis allée...
MARIE-LOUISE — Fernand!
F EUX. VXD !
GONDOix. — Madame, de grâce pas uji mot! Au bout de quelques minutes, M. Fernand descend, repasse devant ma sentinelle invisible, eu faisant les mêmes enjambées silencieuses, en jetcint les mêmes regards craintifs 1... Le voici de retour parmi nous. Je m'adresse à lui, et négligemment : <( Je }>arie que vous venez du chenil! Vous n'avez pas résisté à l'envie de caresser les petits
fox, les nouveau-nés! » Et il répond, en s'efforçant de me sourire pour la première fois : (( C'est vrai! » Là-dessus, M"^^ Voysin s'absente à son tour. A son tour, elle prend la galerie, l'escalier, et elle gagne sa chambre en chantant un air de la Tosca — votre aij favori, madame! Mon homme entend qu'une porte claque et il perçoit même le bruit d'une chute...
MAiiiK-LOUiSE — Oui, j'ai brisé mon beau vaporisateur. J'étais montée pour prcndio...
GONUoiN, Vinterrompant,. — De grâce!...
Les domestiques servent le café, et presque en même temps M'"° Voysin rentre. Elle porte ce fichu de dentelle dont elle s'est pa^ rée dans sa chambre. Vous voyez, madame, que je ne néglige rien. Le café pris, les cigares fumés, nous passons au billard. Mais, avant de disputer notre matcli, je m'évade de nouveau. Mon agent me jette au passage le nom des deux seuls visiteurs. J'entreprends ma troisième ascension. Pour la troisième fois j'ouvre précipitamment le tiroir. Je compte... Quatre cent .cinquante francs viennent d'être volés. Je rejoins les joueurs qui m'attende^nt et, dès le dernier carambolage, je déclare à M. Lagardes que n^on enquête est close. (Se tournant vers Baymond.) En résumé, monsieur, à neuf heures cinq, le tiroir du secrétaire contenait deux mille francs. A dix heures dix, il n'en contienait plus que quinze cent cinquante. Dans l'intervalle, trois personnes... et ti'ois personnes cxclusiveiïient, ont pu franchir le seuil du boudoir, ont pu commettre l'acte délictueu?^ Ces trois personnes sont M'^<^ Voysin, ?il. Fernaiid et moi-même. Ne nous occupons pas de moi. Il convient également de Illettré hors de cause M™^ Voysin qu3 mon instruction n'a pas épargnée plus que les autres. Vous êtes documenté, comme je le suis, sur les bizarreries de caractère de monsieur votre fils, sur sa coaiduite, sur ses dopejises suspectes, sur ses excursions insolites. Concluez. J'ai fini. Pour le cas oii vous souhaiteriez quelques renseignements complémentaires, je demeure à votre disposition.
Il s'écarte de quelques pas. Un silence.
RAYMOND. — Eh bien? (Un nouveau silence.) E'ii bien/ voii, voilà tous retournés...
RICHARD. — Vieux ! l'heure n'est pas aux pi otestations. Nous sommes tes amis. Je ne tiens pas Fernand pour coupable, parce que je ne condaimnerai jamais un homme sans l'entendre. Mais je te confesse que, parfaitement incrédule au début des explications de M. Gondoin, je me sens à présent... Enfin, je suis... impressionné. C
ISABELLE s^approche de Uaymond qui s'est assis, lui passe un hras autour du cou et embrasse son mari. -^ Raymond, mon chéri !
, ' Un silence,
RAYMOND, qui u pr'is la main cVIsahcUe. - Que faire?
RICHARD. — Informer au plus tôt Feiiiand des accusations qui pèsent sur lui.
RAYMO.vD. — Evidemment! {l'n temps.) Mais qui se chargera de cette commission?
RICHARD. — Toi?
RAYMOND. — A aucun prix!
RICHARD. — Pourtant!...
RAYMOND. — A aucun prix. Les mots ne passeraient pas. Feruand respecte son père, et moi je rends à Fernand de Festime. J'estime mon fils... J'ai toujours considéré ce petit comme un honnête homme et comme un beau caractère. Et je continue, en dépit des apparences qui 1 accablent.
RICHARD. — Raison do plus pour...
RAYMOND. — Impossible! Feruand connaît mes sentiments!... De ma paît ce sernit un t«l soufflet... Impossible! Et puis, ça ne se discut-e pas... je te le répète, les mots resteraient là !
RICHARD. — Je le déplore.
RAYMOND. — Mais toi, Richard,
RICHARD, doucement. — Ah! non!
RAYMOND. — Ta situation est toute différente... En grand camarade, en grand frère, avec des paroles cordiales...
RICHARD. — Non. Raymond!
RAYMOND. — Tu ref uscs ?
RICHARD. — Je refuse.
RAYMOND. — Sans raison?
RICHARD. — Avec une raison. Depuis son accès de mauvaise humeur, de misanthropie. de neurasthénie, Feruand me témoigne plus que de la froideur, une hostilité...
RAYMOND. — Oh!
RICHARD. — Marquée.
RAYMOND. — Voyons !
RICHARD. — Je ne suis pas le seul à l'avoir obstrvé. Interroge Isabelle et Marie- Louise.
MARt^-.OUTSE.
C'est vrai !
RTCHA r . — J? te laissais ignorer ce détail, mai. je t a^isure qu^entamée par moi la conversation n'aboutirait pas.
ISABHLLE. — Je me proposerais. Seulemont...
MAJîTE-LoursE, i-îvemcnt. — > Et si je parlai.^ à Fernand... nous sommes très copains!
R.\YMOND. — Que lui diriez-vous, Marise ?
M.\RiE-T.ouîSE. — La vérité!
R.WMOND. — A brûle-pourpoint ?...
t^hut!... On marche sur le gra\ier !
Tous écoutent.
MARIE-LOUISE, qui a déjà gagné Ventrée de la serre. — Mais non! mais non!... Alors, j'y vais ?
RAYMOND. - ?itais pas de brusquerie...
Croyez-moi !
MARiE-LOD-iE. — Sovc/. tranquille!
RICHARD. — Sers-toi do la tendresse de Fernand pour son pèrcî... Raconto-hii que l^aymonl te semble cacher un chagrin...
.MARîE-LOUi-^K. de la ^ene. — Oui! oui!
RAYMOND, la suivant — i<ernand n'a-t-il rien à se reprocher?...
RiCH.\RD, même jeu. — Là-dessus, s'il se dérobe, s'il se cabre, bats en retraite. Nous aviserions !
MARIE-LOUISE. — Entendu! (EUe sort rapidement. On Ventend. dans le parc qui crie.) Fernand ! Fernand !
La voix s'éloigne.