JOUJOU, MAURICE
MAURICE. — Bonsoir !
JOUJOU. — Oh ! pardon, je ne vous savais pas ici...
Elle fait mine de se retirer.
MAURICE. — Mais entrez, entrez !
JOUJOU. — Non, je vais au fumoir.
JOOJOD. — On! PARDON, je ne vous SAVAIS PAS ICI...
Joujou
MADiiiCE. — Pourquoi au fumoir? En voilà une idée!
JOUJOU. — Je ne désire plus rester seule avec vous.
MAURICE. — Quelle plaisanterie! Mais je ne suis pas devenu un satyre, je vous assure que j'ai retrouvé tout mon sang-froid.
JOUJOU. — Et puis, il fait trop noir.
MAURICE. — Justement, j'allais deanander les lampes... Entrez donc ! D'abord, j'ai une chose de la plus haute importance à vous dire... sérieusement!... Entrez, voyons; je ne vais pas vous manger.
JOUJOU. — Ce n'est pas de cela que j'ai peur. (Elle entre, Maurice ferme la porte.) Quelle est cette chose importante?
MAURICE. — Je vous dois des excuses, des tas d'excuses pour mon attitude... impudique de tout à l'heure. Seulement, reconnais- .sez qu'il y a un peu de votre faute.
JOUJOU. — Hein ?
MAURICE. — Lorsqu'on est désirable comme vous, on sait à quoi on s'expose.
JOUJOU. — Oh! de grâce, pas de bêtises, j'en ai ^assez entendu pour aujourd'hui. Il ne m'est guère possible de refuser vos excuses, seulement, vous ne vous étonnerez pas que nos relations changent du tout au tout. Et pour commencer, je partirai lundi et je compte que vous ne ferez rien pour me retenir,
MAURICE . — N'y comptez pas le moins du monde.
JOUJOU, U3i pas vers la porte. — Telles .sont mes conditions, y souscrivez-vous oui ou non?
MAURICE. — Comme il vous plaira.
JOUJOU — Et maintenant, parlons d'autre eb^^e.
Un long silence.
MAURICE. — Ça ne nous réussit pas de p&i'ler d'autre chose.
JOUJOU — Quand arrive de Bassac?
MAURICE. — Après-demain. Ah! j'ai bien de la satisfaction en ce moment.
JOUJOU. — Combien de temps passera-t-iî chez vous ?
MAURICE. — Deux jours, il via à Aix-les- B^ins. Ça me suffit amplement, du reste ; quel sinistre raseur !
JOUJOU. — Pauvre homme, il faut penser au milieu dans lequel il vit.
MAURICE. — Oh! évidemment!
Un silence.
«)UJOu. — Et il arrive demain ?
MA'-'^.iCE. — Oui, à une heu»'e cinquantehuit.
JOUJOU. — Une lieure cinquante-huit?
Vous voulez dire une heure quarante-huit.
MAURICE. — Non, une heure cinquantebaît, la correspondance de Dijon.
JOUJOU. — Je croyais que la correspondance passait à une heure quarante-huit !
MAURICE. — Non, à une heure cinquaatehuit.
JOUJOU. — Ah! c'est extraordinaire; j'aurais parié pour une heure quarantehuit.
Un long silence.
MAURICE, se dressant. — Joujou, je vous déclare que je ne peux plus... Je préfère m'eufuir, m'cxiler, mendier mon pain sur les routes, je préfère tout à ce cauchemar d'être traité par ma meilleure amie comme on traite un fournisseur qui est trop familier...
JOUJOU. — Je vous prie de croire que si un de mes fournisseurs...
MAURICE. — Je sais que je me suis mal conduit, mais j'en ai été châtié et immédiatement. Depuis, je vous ai fait de plates excuses, vous ne les aviez pas volées ! Aussi, telle que je connais ma Joujou, bonne et simple et sans rancune, elle va oublier ce petit drame et prendre en compassion son vieux camarade qui...
JOUJOU. — Vous avez une façon de cmwiipreiidre la. camaraderie...
MAURICE. — .Joujou, VOUS avcz ri!... Oh! si, vous avez ri!... Vous avez ri, donc vous êtes désarmée, je suis pardonné, nous sommes raccommodés!... Voyons né boudez pas votre sourire et donnez-moî la main.
JOUJOU. — La voici, mais vous allez me jurer...
MAURICE. — Je vous jure ce qno vous voudrez, sur ce que vous voudrez... [Sans lui lâcher la main.) Vrai! j'étais tout triste... Tiens! vous avez une très jolie' main, je ne l'avais jamais remarqué, c'est curieux, n'est-ce pas ?
JOUJOU. — Très curieux, mais, voulezvous me la rendre ?
MAURICE, portant la main de Joujou à ses lèvres. — Vous permettez d'abord ?
Cette galanterie est des plus admises.
JOUJOU. — Rien qu'une fois alors!...
(Maurice redouble.) Voyons' Maurice, vous m'avez donné votre parole...
MAURICE, continuant. — ■ C'est la joie et puis, je n'ai pris aucun engagement quant à la main !
Il essaie de lui embrasser la paume de la main.
JOUJOU. — Ah! noii, pas celu!
MAURICE. — Une petite fois!
JOUJOU, 5e débattant. — Maurice, je vous défends...
MAURICE, C[ui est arrivé à ses fins. — Tant pis, c'est trop bon!
JOUJOU. — C'est mal ce que vous faitesla !
MAURICE. — Mais rien n'est mal...
Il essaie de l'attirer à lui pour l'embrasser. JOUJOU. — Je ne veux pas!
Joujou
MAtmiCE. — Ma petite Joujou, ne soyez pas nwchante... Voyons Joujou!...
Lutte silencieuse
JOUJOU. — Œut!...
On entend sonner une cloche. Ils se séparent. Joujo« se réfugie près du piano. Quand la ciociie s'est tue :
MAUBicE. — Ce n'est rien, c'est la cloche du dîner... la première cloche... On réson-
na porte-fenêtre.) Tenez, je vais fermer à clé, les autres ne pourront pas entrer par ici... Joujou, ceftte mifiute est. délicieuse, je ne vois pEiS vos yeux, je ne vous vois pas, je vous entends à peine et pourtant de vouâ à moi a passé ce quelque chose de mystérieux qui, pour l'homme, vaut tous les consentements. Voilà, la porte est fermée, personne ne peut nous surprendre et il fait si sombre qu'on ne nous aperçoit pas du dehors... (7/ baisse cependant un store de soie, puis approchant à pas de loup.) Joujou, ma chérie, dt-
MAURICE. — Ma. petite Joujou, ne soyez pas méchante...
ner-a dans dix minutes. Où êtes-vous, Joujou .P. .. il fait nuit noire, vous voulez que je vous cherche à tâtons?
JOUJOU. — Maurice, vous m'aviez promis de faire apporter les lampes.
MAURICE. — De quelle voix vous me dites cela. Comme vous êtes émue... avouez C|ue je serais bien fou d'appeler en ce moment.
JOD.iou. — Je vous on supplie, .^I.nince, faites allumer, j'ai une angoisse telle dans cette obscurité...
MAURicj:. — Mais pourquoi?... (AUanf à
puis tout à l'heure, j'ai une envie folle de vos lèvres, une envie forcenée.
JOUJOU. — T;ii^< 7-vous, taisez-vous, ou vient.
MAURICE, qu> G rcridc et qui ccoufe. — Mais non, vous vous trompez! Ma pauvre chérie, je vous sens toute tremblante. laLSsez-moi vous prendre dans mes bras et...
joujoi». — Maurice, si vous avcv. un peu pitié do moi, no lM)ugez pas... ruMi quune seconde... .\rrtHez-vous une seconde, je vous on conjure 1...
.Joujou
MAURICE — Mais voiis me faites pour!
Qu'avez-voiis ?
JOUJOU. — Une seconde, rien qu'une seconde, et je vous dirai quelque chose! Seulement, de grâce, ne bougez pas... quelque chose que j'étais parvenue à vous cacher, que je vous cachais depuis des mois et des mois... Je serais partie et vous ne l'auriez jamais su, mais à présent...
MAURICE. — Joujou, mon amour, je n'ose pas deviner... C'est vrai?
JOUJOU. — Oui, c'est vrai, Maurice...
J'étais bien décidée à me taire et à partir,
mais contre vous, je suis sans forces... Nô bougez pas! Ah! ne bougez pas, j'ai (à peur!... Si maintenant vous me preniez dans vos bras, je me trouverais mal... je vous jure... vous voyez, j'étouffe...
MAURICE. — Joujou, jo VOUS aime!
JOUJOU. — Moi aussi, Maurice, je vous aime. Je vous aime depuis si longtemps sans rien dire... depuis des mois et des mois, parce que c'est mal... Mais ne bougez pas... n'approchez pas... J'ai si peur! Laissezmoi... je vous aime!
La nuit est complète quand le rideau tombe.
JOUJOU. — Je me demande s'il entend.
fliCTE DEUXIÈME
Même décor qu'à rade précédent.