‹ Le voleurChapitre 50 sur 65 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

JOUJOU, MAURIOB

UAURiCË, entrant à gauche, un peu e' so%flé, — Bonjour, bonjour. Joujou... F î bien, que pensez-vous de notre signal ? • n'ai pas été long à vous rejoindre.

JOUJOU. — Maurice, j'ai honte de ce. que LOUB faisons là!

MAUPiCE. — Oh! Joujou, ne me gâtez pae ctjtte minute radieuse; si vous saviez comme depuis une heure je guette votre cha-nsioc avec un peu d'inquiétude et l'impa-

tience et l'émoi d'un gamin, et si voils saviez aussi quelle sensation j'ai éprouvée, de, jeunesse, de force, d'amour -et d'amour de la vie, lorsque j'ai entendu monter à travers la maison votre belle voix chaude qui chantait pour moi!... Voyons, Joujou., ne faites pas vos yeux tristes, vous chantez la Périchole divinement, il n'y a pas de remède à cela...

JOUJOU. — Vous êtes ridicule, Maurice, j'espère au moins que vous ne venez pas de la chambre de Blanche ?

MAURICE. — Maintenant? si. J'étais allé prendre de ses nouvelles et lui dire bonjour.

JOUJOU. — Et vous l'avez quittée comme ça brusquement, lorsque j'ai commencé à jouer ? Mais vous êtes insensé ! Blanche s'est certainement aperçue que vous...

MAURICE. — Blanche ne s'est aperçue de rien du tout, je suis sorti de la pièce avec un flegme parfait, et c'est -dans le couloir seulement que je me suis mis à courir comme un fou.

JOUJOU. — Enfin Blanche n'est pas sourde et,..

MAURICE. — Ma petite Joujou, je vous l'ai dit et répété, dès qu'il s'agit de moi, Blanche ne voit rien, n'entend rien.; l'évidence même ne la convaincrait pas... D'ailleurs, vous la connaissez depuis longtemps et vous me connaissez aussi, vous savez bien que je ne voudrais pas lui causer l'ombre d'un chagrin.

JOUJOU- — C^est que vos imprudences me terrifient; hier soir, quand vous m'avez glissé ce billet-là devant tout le monde, j'ai été si surprise, si effarée... j'ai failli le lâcher.

MAURICE. — Vrai?

JOUJOU. — Ne riez pas! Si je l'avais laissé tomber au . milieu du salon, pourtant!

MAURICE. — Eh bien, je l'aurais ramassé.

JOUJOU. — Ah! je ne rési^^terai pas à cette existence-là!... "M'expliquerez-vous seulement en quel honneur vous m'avez donné cette émotion et pourquoi il m'a fallu chanter la Périchole à neuf heures et demie précises?

MAURICE. — Pour m'indiquer que vous étiez seule ; avant de vous fciro mes adieux à la gare, devant tout le monde, je trouvais , gentil do vous avoir dit au revoir en têtea-tête. Vous m'en voulez ?

JOUJOU. — Non. 1

MAURICE. — Et puis, j'avais une autre idée, encore, une idée absurde qui m'a tenu éveillé une bonne partie de la nuit... Je m'étais imaginé que dans le broulkiha du départ, nous pourrions ne pas trouver une minute pour nous parler et q^c vous oublieriez certainement l'heure et le >'"n dp uotîe rendez- vous.

JOUJOU. — Oh! Maurice

JOUjOLl

MAURK K. — Ma parole ; rassurez-moi, Joujou, vous n'avez pas oublié?

JOUJOU. — Comment aurais-je fait pour oublier? L'autre jour, vous m'avez obligée à réciter ma petite leçon pendant une heure.

MAURICE. — Soyez bonne, redites-la une fois... une dernière petite fois.

JOUJOU. — Mais puisque je me rappelle tout!

MAURICE. — J'ai si peur... je vous en prie...

JOUJOU, o mi-voix. — Demain à trois heures place de la Nation...

MAURICE, sévère. — Place de la Nation?

JOUJOU, reprenant. — A la sortie du Métropohtain...

MAURICE. — Dans une voiture fermée...

JOUJOU. — Et avec une grosse voilette !

MAURICE. — Parfaitement, et puis, qu'on me pende si nous recontrons quelqu'un de connaissance dans ce quartier-là! Eh bien, ma petite Joujou, je suis tranquille à présent, tout à fait tranquille.

JOUJOU. — Et moi, je suis affreusement tourmentée ; on va trouver invraisemblable que vous partiez ce soir même!

MAURICE. — Tout le monde trouvera cela on ne peut plus naturel; j'attends depuis huit jours, soi-disant, la dépêche qui doit m'appeler à Paris; Blanche m'a même demandé ce matin si elle n'était pas arrivée.

JOUJOU. — Vous voyez, elle se doute de quelque chose!

MAURICE. — Encore! Pauvre Blanche, vous lui en attribuez une perspicacité ! Mais je serais parti avec vous tout à l'heure qu'elle n'y aurait vu que du feu... Enfin, pour vous faire plaisir, j'ai raffiné; le télégramme ne me parviendra que cet aprèsmidi, et je pourrai m'exclamer de l'air le plus candide : comme c'est embêtant, quelques heures plus tôt et je faisais le voyage avec Joujou !

JOUJOU. — En voilà des mensonges!

MAURICE. — De tout petits, et puis, c'est moi qui les commets... A propos, vous êtesvous débarras-sée de votre femme de chambre?

JOUJOU — Oui, je l'envoie en Lorraine, chez ses parents... Ah! non, .ses parents sont morts... Enfin, elle va passer dix jours en Lorraine.

MAURICE. — Bravo! Admirable! Vive la Lorraine! Alors c'est bien vrai. Joujou? Il y a du bon! Mou rêve insolent va se réaliser.

JOUJOU. — VoUiS n'y croyiez pas?

MAURICE. — Si, si, je voulais y croire, j'y croyais comme je crois en Dieu... vaguement... C'ét^ait si beau! Mais à présent, j'ai la foi... Tenez, j'entre en extase; je vois des choses... il est trois heures, il y a du soleil, la place de la Nalion est pleine de bourgeois et de pioupious sympathiques; j'arrive, personne ne fait attention à moi, mais ça m'est égal... Tout de suite, près de

l'entrée baroque du Métropolitain, sons (4. garde d'un cocher renfrogné et charmant, j'aperçois un sapin... votre sapin! car seule une femme, et la femme qu'on aime a pu choisir un aussi lamentable sapin ! Il est cabossé, il penche, il est sale, il est décati, ti est adorable... De loin, j'y devine votre silhouette anxieuse et voilée, et à mesure que j'approche et qu'elle se précisé, une grande douceur descend sur le pauvre être hagai'd que je suis depuis le matin... Ne m'en veuillez pas. Joujou, d'être lyrique ; c'est très vilain, je le sais, mais quand je pense que dans quelques heures mon martyre aura pris fin...

JOUJOU. — Votre martyre ! Il n'aura pas duré longtemps votre martyre!

MAURICE. — J'as longtemps! Dix-huit jours! Il y a dix-huit jours, je les ai comptés, moi, que dans ce même salon, vous m'avez souffleté et rendu follement heureux.

JOUJOU. — Maurice, ne parlez plus de^ cela, vous finiriez par me faire regretter...

MAURICE, — Regretter quoi ? Depuis dixhuit jours, vous vous êtes offert cette cruauté bien féminine de m' interdire même un pauvre baiser, fût-il volé !

JOUJOU. — Vous me le reprochez?

MAURICE. — Est-ce que je vous désirerais vraiment si je ne vous le reprochais pas! Et puis le premier baiser, Joujou, est une petite étape formidable qu'il est bon de franchir avant toute autre, bien avant... vous avez été trop coquette.

JOUJOU. — Coquette! J'ai été coquette!

MAURICE. — Un peu.

JOUJOU. — Ah ! Maurice, comment osezr, vous, même en plaisantant, prétendre que j'ai été coquette avec vous? Le jour où vous avez daigné vous apercevoir que j'étais une femme à convoiter et à prendre, comme les autres femmes, je n'ai pas résisté une heure à la joie d'avouer, je me suis donnée plus entièrement et plus humblement que si j'étais devenue votre maîtresse; d'ailleurs j'avais prévu mon sort voilà longtemps, et que j'avais une seule chance d'y échapper : votre indifférence.

MAURICE. — Vous l'auriez souhaitée ?

JOUJOU. — Non... Et pourtant depuis des semaines et bien avant mon aveu, quand le soir, au grand salon, j'étais assise, les joues brûlantes et les mains froides, près de vous qui ne vous doutiez de rien et que je voyais le beau regard tendre de Blanche chercher le vôtre, j'aurais pu mourir de chagrin et de honte... Cette pensée que nous avions été toute notre vie deux amies, mieux, deux sœurs, et que spontanément, sans tentation, après des années, moi, j'étais devenue amoureuse de son mari... Mais vous ne pouvez pas me comprendre!... Tout cela n'a rien empêché du reste, et à votre premier compliment d'amour, j'ai capitulé sans défense, sans hésitation; c'était fatal... Je n'ai posé qu'une condition, ou .plutôt je ne vous ai adressé qu'une prière ; tant que nous de-

joujou

înôureioiî/- i.G . aan:; ceiôc maisoî?, ne lïî^ 'd'imande?, rien, même pas nn baiser; il ne faut pas m'en garder rancune, Maurice,, c'est histoire de m'épargner une liumiliation et quelques remords de plus; vous pouvez appeler cela de l'in'pocrisie ou bien...

MAURICE. — Ce n'est pas de l'hypocrisie, c'est de la superstition.

JOUJOU. — Ou bien de la superstition, ou le dernier préjugé d'une petite bourgeoise... mais ne m'accusez pas d'avoir été coquette. Je n'ai même pas montré cette coquetterie élémentaire, cette pudeur de vous faire prêter serment que demain vous me respecteriez, — le parjure devant avoir lieu à quatre heures et demie... J'ai trouvé que ces

jalousés, iieuieux^ nous seioixi ies deux êtref les plus heureux du monde; demain, à la barbe des bons père de famille et des méchantes grosses dames, secrètement, superbement, nous nous appartiendrons, au cœur de Paris! Tout autour de nous, battani comme un océan les murs de notre cachette, ce sera le tui. ulte de La cité et le trafic^ et les passants, et tous les idiots qui nous connaissent et qui mourraient d'apoplexie s'ils se dout-aient qu'à dix mètres d'eux, noue nous aimons à cœur joie.... Voilà de l'émotion, voilà de la fierté î que pensez-vous d€ cela?

JOUJOU. — Je suis heureuse, Maurice, qu€ vous soyez heureux.

MAURICE. — Que vous me gonna 'ssez mal, Joujou !

traditions galantes étaient piètres, indignes de ce que j'éprouve et puis surtout... c'est la première fois, je n'ai pas l'habitude... je ne sais pas, et je me prends à le regretter... Un instinct obscur m'avertit qu'il ne faut pas être tiop loyale avec les hommes et que vous aussi, Maurice, vous avez vos préjugés. MAURICE. — Que vous me connaissez mal.

Joujou! Oui, sur cent femmes, quatre-vingtdix-neuf eussent gâté la belle attente que Aoici par une de ces manœuvres frelatées. Comme je préfère la franchise de votre gosto, et quelle volupté unique elle présage! Vous en rendez-vou.s compte, au moins?... Demain^ nous qui étions déjà riches, élégants,

MAURICE. — Et vous-même, Joujou?

joujou. — Moi, j'ai peur.

MAURICE. — Peur?

JOUJOU. — Il faudra que demain vous soyez très bon... Non, ce n'est pas bon que je voulais dire... très indulgent...

MAURICE. — Mais, Joujou...

JOUJOU. — Rappolcz-vous combien l'heure sera grave pour moi; de l'impression que vous laissera cette journée, de i impression que je vous' laisserai, déjK'nd tout mon bonheur à venir.

MAURICE. — Voyons. Joujou!

JOUJOU. — C'est am^i. pourtant, et jo sens cruellement mon inexpérience ; ces mi-

Joujou

jjieï-là doivent être Jé.savMnl;;gtnusc.s pour une p(îtite bouif^eoise...

MAi'RicK. — Vous me taquinez.

JOUJOU. — Depuis que je me suis mi;5e î. vous aimer, Maurice, j'ai ressenti en votre présence un trouble, une timidité que je no m'expliquais pas; je me l'explique à présent...

MAiRTCE. — Oh! Joujou, ici je vous arrête : de 1-a timidité, vous, vous ç|ui vous moqnez de moi du matin au soir!

JOUJOU. — Ce n'est pas la même chose, je vous assure... Dans les derniers temps, vous m'intimidiez beaucoup... oui, quand vous me parliez de vos aventures, de vos femme.-;, de votre passé... Enfin, vous comprenez vous m'intimidiez... Vous m'intimidiez poar les choses d'amour.

MAi'RiCE. — Je vous aime, Joujou... Si lo mystère de demain vous effraie, laissez-moi y penser seul, et ne songez, vous, qu'aux longues années qui vont suivre, d'un bonheur moins fougueux et plus profond... J'en réponds, de ces année-s-là.

JOUJOU. — Vous oubliez, Maurice, que j'ai été votre confidente; à combien d'autres femmes avez-vous dit les mêmes paroles?

MAURICE. — Que vous importe, puisque cette fois je suis sincère, que je serai fidèle, et que vous me croyez?

JOUJOU, prête aux larmea. — C'est vrai, c'est vrai, je vous crois aveuglément, comme elles vous ont cru toutes, et cela aussi me fait peur !

MAURICE. — Soyez persuadée que je vous .ime de toute mon âme !

JOUJOU. — Chut !

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