LE CERTIER. JOU-JOU
JOUJOU. — Regardez-moi en face.
LE CERTIER. -- Mais...
JOUJOU. — Kegardez-moi en face! Etesvous amoureux en ce moment? (Un temps.) Vous ne dites rien; qui ne dit mot...
i.K CERTIER. — Amoureux... amoureux...
C 'omment l' entendez-vous ?
JOUJOU. — Comme vous. (Une i^ause.) Du rest.e, je suis fixée, vous êtes amoureux, l^ourq-uoi ne me l'avez-vous pas avoué tout de suite? Il y a longtemps que... que ça vous a pris, dites?
LE CERTIER. — Asscz longtemps... (Un temps.) long-temps... (Un temps.) trèe longtemp.s.
jOL'Jor. — Une femme du monde, naturellement.
LE CERTIER. — Oh! oui, uue femme du monde.
JOUJOU. — Je la connais?
LE CERTIER. — Je crois... oui, oui, vous la connaissez! vous la connaissez beaucoup.
JOUJOU. — Beaucoup! Elle est mariée?
LE CERTIER. — Elle a été mariée.
JOUJOU. — ■ Ali ! veuve ou divorcée ?
LE CERTIER. — Oui, c'est ça, veuve ou divorcée
joujoVt. — Voyous, notre oncle, répondez-moi ; si vous vous troublez à ce point, l'ien qu'en parlant d'elle. Est-ce une divorcée ?
LE CERTIER. NoU.
JOU-JOU. — Uue veuve, et je la connais beaucoup. C'est que je n'en connais pas des niasses de veuves... qui cela peut-il bien être? Oh? je ne vous le demande . pas, je vais trouver... (Elle s'ahsorhe.) Mais j'y suis! parbleu, j'aurais dû comprendre immédiatement! Bli bien, notre oncle, vous ne vous ennuyez pa« ! J'ai deviné, vous savez ! r«ut-i.l que je la nomme?
LE CERtîLR. — Non, iio la nommez pas; je voiLs en supplie, ma chère Joujoa, ne la noaimez pas.
JOUJOU. — Oh! je ne le ferai que si vous m'y autorisez.
LE CERTIER. — Eli bieii, nommez-la.
JOUJOU. — C'est M'"® Vernot.
LE CER.ÏLEU, " désoppointc. — M"^*^' Vernot! ^Nlnis jamais de la vie! Pourquoi voulez-vou.s que j'aime M^"® Vernot?
JOUJOU. — Parce qu'elle est charmante.
LE CERTIER. — S'il fallait que j'aime toutes les femmes qui sont charmantes !
JOUJOU. — Ce n'est pas M'"*^ Vernot?.., vous m'étonnez bien! Ce serait donc M^® de Pelletret ?
LE CERTIER. — EiiGore uioius, vous êtes à cent lienes, je la trouve affreuse, M™® d& Pelletret.
JOUJOU. — Elle a de très beaux ycjx.
LE CERTIER. — Noii, ii'iiisistez pas, même pour vous .faire plaisir, je ne peux pas...
JOUJOU. — Alors, vraiment, je ne vois i^as. Une veuA'c, une veuve... nous n'eu connaissons pas d'autres. Dieu que ça m'agace! Si au moins je savais la couleur de ses cheveux...
LE CERTIER. — Teuez, ma petite Joujou, ne vous cassez pas la tête davantage, je A'^ais vous dire la vérité : tout à l'heure, pour vous intriguer, je vous ai avoué une chose qui n'existait pas; c'est une blague, je ne suis ■amoureux de personne, pas plus d'une veuve que d^'une jeune fille, ou que d'une négresse. Je vous assure,..
JOUJOU. — Taratata! ça- ne prend pas, mon bon ami, ce que vous m'avez raconté est l£| stricte véa'ité et je veux trourer, je veux trouver!... Ali! ah!' Oli non, ce serait^ trop drôle !
LE CERTBBR. tioiiblé. — Drôle... mais pourquoi ? de qui voulez-vous parler ?
JOUJOU. — De la petite Ivorin.
LE CERTIER, fwrieux. — La petite Ivoriii, à présent, la petite Ivorin qui a de fausses dents!... Ma chère amie, si vous voulez vous payer ma tête, rien n'est plus facile, seulôment vous me permettrez...
Il prend s(>u chapeaa.
JOUJOU. — Mais, notre oncle...
LE CERTIER. — Ah, j'ai eu bien tort de melaisser aller à des confidences...
JOUJOU. — Vous êtes fâché?
LE CERTIER. — Je ne suis pas fâché du tout, mais il y a certaines plaisanteries...
Il se dirige vers la ^prte.
JOUJOU. — Enfin, notre oncle, je vous assure... Voyions, ne partez pas comme ça.
LE CERTIER. — Excuscz-moi, j'ai à fair^;, je reviendrai vous prendre pour aller à la gare.
Eacit.
JOUJOU, appelant. — Notre oncle! Quel type! (Un temps.) Oh ! une idée... La veuve qu'il aime depuis l<»igitemp*, serait-oo...
Joujou
-SGiii'ait-ce moi: Impossible! Et pourtant... uoUj impossible! Notre oncle, moi! Non, n-on, non ! (Hegardmnt Vhewre.) Neuf heures vingt. {Dépliant un petit morceau de papier qu'elle tenait dans sa main et parcourant les lignes qui y sont inscrites.) « Si vous êtes seule à neuf heures et demie... » Encore dis minutes à attendre. (Promenade.
Invpatience.) Ah ce Maurice! iQu'iest-ce qu'il peut bien avoir à me dire? (Même jeu.
Brusque décision. Elle va, i>ers le piano.'!) Tant ,pis, je vais le fiair^ descendre tout de suite 1... D'abord, je retarde et poids, je suis seule à présent et tout à l'heure on ne sait pas. (Elle s^ est instailée mu piano. Après deux ou trois arpèges prépatméoires, elle chante en s^ accompagnant :)
Tu n'es pas beau, tu n'es pas riche ïu manques tout à fait d'esprit Tes gestes sont ceux d'un godiche D'un saltimbanque dont on rit.
Un regard au plafond et crescendo.
Le talent c'est une autre affaire, Tu n'en as guère de talent De ce qu'on doit avoir pour plaire Tw n'as presque rien et pourtant...
Elle s'arrête et écoute.
{F&Hé) Je me demande s'il entend...
Elle reprend fortissimo.
Et pourtant?...
Je t'adore, brigand, j'ai honte à l'avouer Je t'adore et ne puis vivre sans t'adorer !
Je ne hais pas la bonne chère...
On dînait chez ce vice-roi.
Tandis que toi, toi pauvre hère.
Je mourais de faim avec toi !
J'en avais chez lui de la joie
J'en pouvais prendre tant et tant ;
J'avais du velours, de la soie,
De l'or, des bijoux, et pourtant...
Et pourtant?...
Je t'adore, brigand, j'ai...