CL.\NCHE. — Pas autant qu'autrefois
Rends-moi la chère amitié de jadi«i, j'en ai un tel besoin, je suis une femme si mal heureuse !
JOUJOU. — • Tu es malheureuse?
BL.\NCHE. — Cela t'étonne? Considère mon eKistence, quelles joies me connais-tu? je suis malade, constamment malade, et je ne guérirai pas.
JOUJOU. — Voyons. Blanolie, tu as été malade, mais à présent...
BLA>"CHE. — Oh! n'imite pas Maurice, n'essaie pas de me convaincre que je suis devenue une athlète... Et puis, ce que je m'en moquerais d'être faible et malade et de souffrir phy.siquement ; j'endure depuis longtemps de bien autres douleurs !
JOUJOU. — Lesquelles?
BLANCHE. — Celles d'une femme qui aime son mari à la passion, à la folie, à en mourir. — du reste, j'en meurs, — et que ce mari trompy et trahit avec plus de constance que s'il accomplissait un devoir.
.JOUJOU. — Que me dis-tu là!
BLANCHE. — Une chose que tu sa 16, que vous savez tous !
JOUJOU. — Tu rêves, tu divagues n'essaie mêaie pas de te répondre!
BLANCHE. — Cest ça, je préfère ton silence, fais-moi grâce de tous les mention ge? charitables dont aous entourez mou infortune : je ne vous en ai pas su gr^ de oes mensonges, je les trouve injurieux... oiii. il faut que vous m'ayez crue bien <>ête vraiment !
JOUJOU. — Quand tu seras plus calme, je te parlerai ; tu es sou- le ooup d'une irritation que je ne c-omprends pas.
BLANCHE. — D'une irritation? Ma pauvre Joujou, tu as i'air de t'imaginer que je viens de décoiivi'ir quelque chose et que tu ^ssi-^tes à la première explosion du de^sespoir ?... Mais écoute, écoute, je sujs mariée depuis neuf ans; di bien, quinze mois après mon mariage, j'ai appris que Maurice me trompait. Ça t'étonne ça ! Tu vois que la mieux informée, c'est encore la pauvre et naïve Blanche... Quinze mois!... Tiens, c'était à la même é|X)que qu'à présent, vers la rin de l'été; nous louions dans ce temps-là une maison de campagne à .Saint-Germain, — tu t'en souviens?... Je venais d'y passer deux ou troifs jours coiiipiètemeut seule; toi. tous les amis, votis voyagiez et Maurice était au Havre a pour affaire urgente »»... Un ma4^in, j'étais eocore oouoîiée, la femme de cliambre m'apporte un petit paquet venu par la poste, je le décacheté et cinquante, .soixante, quatre-vingts lettres de 9on écriture, à lui, se répandent sur nicm lit... C'étaient des lettres charma.ntes comme ii m'en arait écrit à m'oi, comme il leur eu a écrit à toutes, comme il sait kv, écrire... Ah! il la tient la lettre dl'amour!... Toute cette ix>rrespondance m'était envoyée par une demi-mondaine assez connue et que Maurice a-vait lâchée depuis peu, après l'avoir eue pour maîtresse pendant cinq ou aïk mois... Mon ^angi'roid à cet instant-là m'tHoune encore. J'ai rassemblé les papiers, je me suis levée. hal)illée, et j'ai pris le train pour Paris. J'aigi-sais dans une .sorte de stupeur... En arrivant, je me fis conduire cJieK maman... Tu la i.'>nnais, maman, elle me reçut dans àoi» [ie~ tit 'x>udoir. dont les storo«s font toujours
Joujou
baii&és; de sa roix indolente, elle me demanda : (( Qu'est-co qui t'amène si matin et avec cette ligure? » Comme j'allais lui répondre, une suttocation me prit, et je ne pus que lui tendre lo paquet de lettres. Je venais enfin d'avoir conscience de mon malheur... Maurice, mou mari, mon aimé, mon petit Maurice!... Non, une torture pareille ne se raconte pas... Assise toute droite sur ma chaise, je pleurais convulsivement, les larmes étaient rares et brûlantes, elles coulaient le long: de mes joues et tombaient sur mes mains, une à une, lentement... cî^ins mon innocence, je pensais : (c Une heure de ce supplice me tuera. » J'étais toute au martyre présent et je ne prévoyais pas que tant d'autres larmes suivraient le même chemin.
JOUJOU. — Oh ! Blanche, que ne m'as-tu télégraphié ce jour-là ! Je serais accourue, tu le savais bien.
RLANCHE. — Oui, oui, uiais tu vas voir. Un quart d'heure après, je sonnais, tu devines à quelle porte?
JOUJOU. — Pas chez cette femme qui t'avait écrit?
BLANCHE. — Si, chez elle. Je griffonnai sur ma carte quelques mots destinés à la rassurer, j'avais si peur de n'être pas reçue que je m'abaissai, je parlai d'une explication (( amicale )> ! Je me serais traînée à genoux pour ne pas perdre la volupté mortelle de cette entrevue... Cette femme ne me fit guère attendre ; elle avait du chagrin, elle aussi, car elle ne prit pas le temps de se faire belle, elle se présent^, à peine coiffée. les yeux rouges et toute vilaine d'avoir pleuré... Le préambule dura peu, nous en eûmes vite fini avec les explications et les repentirs; nous étions avides, elle de parler et moi d'entendre. Elle parla et dès les premiers mots, la petite lueur qui jUsque-là, quand même, désespérém.ent, tremblotait au fond de moi, s'éteignit à tout jamais. Je sus que Maurice n'avait pas seulement profané ave? d'autres .ses baisers, mais enc-ore sa tendresse, et nos «urnoms, et nos manies d'amour. Je sus qu'il ne m'avait voué qu'une faible portion de sa vie amoureuse et qu'il tenait son mariage pour un© aventure entre cent... Une> heure, je laissai l'autre abandonnée nous torturer toutes les deux. Elle fut tour à tour délicate et mesquine, elle me dit des choses misérables, que mon mari s'était montré généreux, que de ce côté elle n'avait pas le droit de se plaindre, qu'en la quittant il lui avait envoyé une somme importante et qu'elle avait refusé de recevoir la somme en question... Vingt fois, elle revint sur cette preuve de désintéressement, comme si elle voulait se justifier à mes yeux du reproche de vénalité, et comme si pareille vétille pouvait nous importer à l'une ou à l'autre. Et elle me dit aussi des choses très touchantes... Mais ce fut au moment oii je me levai pour prendre congé qu'elle prononça les phrases qui décidèrent de tout»
ma vie... Elle me dit : «■ î>ans les commencements, il était très amoureux, et moi il me plaisait, mais je n'en étais pas folle... Et peu à peu, je me suib mise à l'aimer, puis à l'aimer passionnément. Dès qu'il s'en aperçut, il se désintéressa de moi, comme si son œuvre fût terminé'e, je devins jalouse, il m'en voulût, je commençai à souffrir ; comme une bête, je le lui avouai, et je ne réu.ssis qu'à l'excécler ; un jour que je pleurais, il partit en claquant les portes et il ne revint plus... » Et elle ajouta : (c Je me suis arrangée cependant pour le revoir, je lui ai demandé pardon de mon importunité, je l'ai supplié de renouer notre liaison, mais en vain. Je me suis roulée à ses pieds, en mendiant un mois encore, une semaine, une heure d'amour; il est demeuré poli et glacial, et je ne me serais pas imaginé qu'un homme piit être aussi impitoyable!... » Tel' les furent les dernières paroles que j'entendis; je m'enfuis de chez ma triste rivale et. dans les secondes de singulière lucidité qui suivirent, tandis que le fiacre me cahotait vei*s la gare, mon lamentable rôle m'apparut tout tracé.
JOUJOU. — Blanche ! Blanche ! ma pauvre chérie, et je ne me suis doutée de rien!...
BLANCHE. — Je vis clairement à quel homme j'avais affaire; je vis que pour le garder je devais respecter son égoïsme, car il défendrait son plaisir, fût-ce avec cruauté. Je compris que, malgré tout, je demeurerais sa vassale, sou esclave, sa chose, parce que mon amour faisait de moi un pauvre être sans orgueil et sans âme... Et je compris aussi que la douleur morale n'a pas de bor-' nés et que, toute profonde que fût ma souffrance, une souffrance plus profonde m'était épargnée, celle d'une rupture entre lui et moi, et de savoir que je ne le verrais plus... Et pour éviter cela, pour éviter une séparation, je me suis juré à cette minute d'ignorer éternellement, et que mon mari, au retour de ses fugues, trouverait toujours, toujours une maison paisible et une petite femme crédule et affectueuse... Les gens me plaindraient d'abord, puis me jugeraient un peu sotte, Maurice penserait comme tout le monde, je lirais son dédain dans ses yeux; tant pis! rien, ni les humiliations ni les épreuves, ne feraient monter à mes lèvres le chagrin de mon cœur.
JOUJOU. — Et je me croyais ton amie et je n'ai pas deviné !
BLANCHE. — De ce jour, j'ai vécu souriante et déchirée. Les nuits, je me les suis accordées pour pleurer, mais je n'ai pas goûté même la rude joie des larmes, car je sentais bien que leur torrent emportait avec lui mes forces et ma beauté et tout espoir de reconquérir jamais l'amour de cet homme.
joijou. — Tu aurais dû te confier à moi, au moins, nous aurions pleuré ensemble.
BLANCHE. — Crois-t.u que je n'y aie pas cr>-(!gé? Mais j'ai résisté .3, la tentation; dans
Joujou
m mouvement de pitié ou de révolte, tu aurais pu trahir mou secret, tandis que j'étais sûre de ma patience à moi. C'est qu'il nVa fallu en supporter, Joujou!... Et je n'ai pas perdu un détail! J'ai appris à lire dans 1 esprit (Je Maurice comme dans un livre malfaisant; j'ai assisté, témoin douloureux et inssoupçonné, à se« intrigues, à ses réussites à ses dépits... Quelle existence! Vois-tu,
il t'aime, tu te persécutes volontairement. BLANCHE. — Encore! tu veux encore me faire laumône! Mais ai-je l'air dune femme qui mendie des illusions?... Et puis, comprends donc, tant de choses se sont passées sous mes yeux! Il vint une époque où, par indolence d'homme à succès. Maurice ne chercha des conquêtes que dans notre monde : pourquoi se donner du mal? Xotre maison
-I— J JI.H.IU-LII 1 1 ^ r
30UJUU. — Blanche, je te plains de toute mon amk!
quimd je jette un regard en arrière sur ma vie d'épouse, je me sens si lasse, si lasse, que je me demande parfois si c'est bien du chagrin que j'éprouve ou seulement une grande fatigue! {Dans un grand cri.) Tiens, je mens, no me crois pas ! ce n'est pas vrai ! je mens ! Je souffre encore comme au premier jour! (En larmes.) C'est drôle, n'est-ce pas, c'est très drôle cette faculté de souffrir ! Je ne me blaserai donc jamais! Par quelle injustice faut-il qu'une chair malade continue à nourrir ce cœur inexorable!
JOUJOU. — INIais, Blanche, es-tu sûre... sûre de ne pas te tromper? Oui, je sais qu'il &, été léger, mais pas à ce i>oint... et puis
so peupla de jolies femmes et d'éclats de rire et mon mari me répétait : u Je veux que ta demeure soit gaie et que tu vives dans la joie... » Et ainsi j'ai pu les voir, les pauvres folles, cx>urir au-devant de son désir et lui apporter leur amour... A ce jeu, beaucoup se sont meurtries, mais leur chagrin ne me vengeait pas, elles guérissaient, elles s'en allaient à d'autres aventures, elles étaient rom[)lacées, et moi, Joujou, moi je restais... (Elle pleure.) Parmi ces femmes, il s'est trouvé une amie...
JOUJOU. — l'ne amie?
ULANtHE. — Une amie que je chérissais entre toutes...
Joujou
JOUJOU. — Non, Blanche, non, ià tu t'a- Vuses!... Pas une amie! pae une amie que tu chérissais!... Non! non!
HLANCHE. — Si, si, tu la connais comme moi.
JOUJOU. — Non Blanche, non, je te jure que tu te- trompes !
BLANCHE. — Je ne me trompe pas ; cette amie, c'était Germaine.
JOUJOU. — Germaine !
BLANCHE. — Oui, Germaine, qui tantôt déjeunait dans ma chambre et m'appelait sa grande sœur.
JOUJOU. — Germaine! oh! c'est impossible! pas Germaine! Réfléchis, Blanche, pas notre petite Germaine!
BLANCHE. — Si tu l'iguores, moi, ]e le sais.
JOUJOU. — Eh bien, je ne te crois pas, tu calomnies; ta souffrance t'a rendue mécliaiifte! Cette petite t'aime tendrement...
BLANCHE. — C'est vrai, elle m'aime bien. Qu'est-ce que cela prouve? Tu peux me croire, Germaine comme les autres. J'ai suivi les phases, je l'ai vue provocante, puis amoureuse, puis triomphante, puis angoissée, et puis, des mois durant, je ne l'ai plus entendue rire et les gens lui ont trouvé mauvaise mine... Joujou, je te le dis, les femmes qui aiment un homme pareil sont punies ! Fatalement, une heure vient pour elles d'être laides et désespérées,
JOUJOU, fondant en larmes. — Oh ! Blanche, Blanche, c'est atroce !
BijvNCHE. — N'est-ce pas?
JOUJOU, qui s^est laissée glisser du canapé <t qui a la tête appuyée sur les genoux de lilanche. — Blanche, je te plains de toute mon âme!
Elle pleure éperdument.
BLANCHE. — Pleure, malheureuse Joujou, tu crois pleurer sur ton amie Blanche et c'est sur toi-même que tu pleures... Va, je les reconnais ces sanglots, combien de fois ils ont animé ma solitude !
JOUJOU. — Blanche, pardonne-moi !
BLANCHE . — • Ohut !
JOUJOU. — Je t'en supplie, pardonnemoi !
BLANCHE. — Tais-toi, tais-toi!
JOUJOU. — Ne me refuse pas ton pardon, tu peux encore me l'accorder, je t'en fais le serment sur toi, sur nous...
BLANCHE. — Tais-toi, Joujou, Dieu merci, je n'ai rien à te pardonner !
JOUJOU. — Oh si ! oh si !
BLANCHE. — Rien, je le sais. {Un temps.) Joujou, il faut te relever et sécher t-es yeux. (Un temps.) L'heure de ton départ approche, Maurice peut revenir d'un moment à l'autre.
JOUJOU, se relevant. — C'est vrai.
BLANCHE, lui essuyaixt les yeux. — Pauvre! pauvre!
JOUJOU, lui prenant la main. — Ma pe-
tite Blanche, dis-moi que je suis redevenue ton amie.
nT,ANCHE. — Tu as été et tu restas ma seule amie !
JOUJOU. — Hélas ! hélas ! quand jo songe que si tu ne m'avais pas parlé comme tu l'as fait...
BLANCHE, lui fermant Je bouche. — Non!
non!
JOUJOU. — .Je suis si heureuse que tu m'-aies parlé, si heureuse!... Je te promets que ton secret sera bien gardé et puis, écoute, ma chérie, je vais m'en aller tout à l'heure et nous devions nous retrouver le mois prochain... Eh bien, il vaut mieux que nous ne nous revoyions pas si tôt... il faut que je voyage pendant quelques mois ou que je passe l'hiver en Normandie, chez maman, je ^■errai... Ça me fera une grosse peine de m' éloigner de toi pour longtemps, mais c'est la meilleure preuve que je puisse te donner que... Enfin, tu me comprends?
BLANCHE. — Eais ta volonté.