‹ Le voleurChapitre 60 sur 65 · EST SORTIE · texte numérisé non relu

EST SORTIE

Madame

lOO

loiijau

.xni parti de ne plus jamais luibiter l'Europe ?...

LE CERTIEB. - - Ou je suis UllG grOStiG

bête, ou elle en a pris sou parti très gaiement !

JOUJOU. — C'est extraordinaire !

LE CEiiTiER. — Mais HOU, elle s'est éprise de ce pays et de ce climat qui lui ont rendu presque la santé. Et puis pour Blanche : a Ubi Maurice, ubi patria ! » et là-bas elle le tient son Maurice; il est à elle, rien qu'à elle.

JOUJOU. — Et il s'accommode^ lui aussi, de cet exil ?

LE CERTIER. — Il le COUpO toUS IcS flUS

d'un petit voyage en France.

JOUJOU. — Mais le reste du temps?

LE CERTIER. — Le reste du t«mps, eh bien, oui, il se laisse vivre aux côtés de sa femme et il p<araît très satisfait de son sort.

JOUJOU. — Cela, non plus ne vous f<tupéle pas?

LE CERTIER. — C'est plus étonuaut, je l'avoue; un jour que j'en faisais la remarque devant Maurice, il m'a répondu : <( Mon vieux, vous vous êtes tous mépris sur mon compte; au fond, j'ai toujours été un homme d'intérieur. »

JOUJOU. — Quel grand fou !

LE CERTIER, la regardant. — Oui, un fou charmant... Mais vous l'avez bien revu, Maurice ?

JOUJOU. — Ja-mais de la vie? Où l' aura is-je revu ?

LE CERTIER. — A Paris !

JOUJOU. — Vous savez bien qu'il s'y ren-d toujours vers l'époque que voici, c'està-diire à un moment oiî je ne m'y trouve jamais... Que signifie cette question, notre oiic<le ?

LE CERTIER. — Oh! rien! c'est une que^stion en l'air. Il semble curieux que des amis comme vous n'aient pas cherché à se rencouitrer... Vous n'irez jamais le«r rendre visite à Mustapha ?

JOUJOU. — Je ne crois pas. Blanche n'insi.ste guère, et moi, je crains beaucoup la t raversée ; alors. . .

LE CERTIER. — Est-ce drôle la vie! Vous étiez plus unis que les membres d'une même famille !

JOUJOU. — Rien ne r^iste à des années de séparation.

LE CERTIER. — Rieiij Vraiment?

.JOUJOU. — Presque rien.

Un silence. Le Certier se promène de long en large et donne des signes d'agitation.

LE CERTIER. — L'EngadiuB, c'est une autre affaire! Thérèse m'assure que vous êtes à peu près décidée.

JOUJOU. — Je suis même tout à fait décidée.

LE CERTIER. — àh ! Et VOUS partez quand ?

JOUJOU. — Demain sans doute, j'attends une réponse des AVagons-Lits.

LE CER'iiER. — Ah! Alors vous nous abandonnez ?

JOUJOU. — Les Wiliianisoii ^m- réclament à cor et à cris.

LE CERTIER. — - Vous uous abandonnez pour ces Américains?

JOUJOU. — Vous n'aimez pas les Américains, notre oncle ?

LE CERTIER. — Je veux dire pour ces gens que vous connaissez très peu.

JOUJOU. — Comment, très peu! Je les connais beaucoup, surtout les deux jeunes femmes; ce sont des camarades charmantes et que je suis très heureuse de retrouver. Mais oui, mon bon Hubert, très heureuse!... Je suis un être sociable et je me sens souvent bien sculette dans l'existence. Vous ne comprenez peut>-être pas cela...

LE CERTIER. — Oh ! si, je comprends très bien... mais ici vous ne manquez pas de société, vous avez des amis...

JOUJOU. — Lesquels? Germaine et Max?...

je ne les vois qu'au dîner; le reste du temps ils sont fourrés à la maison de jeu.

LE CERTIER. — Eh bien, et... et moi?...

JOUJOU. — Votis, notre oncle... d'abord voua habitez Nice.

LE CERTIER. — Je suis vcjQU à Monte-** Carlo tous les jours...

JOUJOU. — Je sais que vous êtes le plus gentil et le plus attentionné des amis, mais vous êtes une homme aussi, et ce serait un peu compromettant, avouez-le, de nous promener sans cesse bras dessus bras dessous... n'est-ce pas?

LE CERTIER. — Evidemment !

Un silence, marche, agitation.

JOUJOU. — Qu'est-ce qu'il y a?

LE CERTIER. — Rien du tout!

JOUJOU. — Je vous trouve nerveux aujourd'hui.

LE CERTIER. — C'cst tiue idée que vous vous faites. Chère amie, je vais vous dire au revoir...

JOUJOU. — Déjà !

LE CERTIER. — Voicî l'heure où vous écrivez vos lettres.

JOUJOU. — Mes lettres peuvent attendre-

LE CERTIER. — De mon côté, j'ai une ou deux personnes à voir au Casino... si vous me le permettez, je reviendrai ici vers cinq heures.

JOUJOU. — C'est ça, nous bavarderons.

LE CERTIER, acec élan. — Oui, nous bavarderons ; il faut que je vous dise plusieurs choses encore avant votre départ.

JOUJOU. — Entendu ; vous trouverez Grcrmaine sans doute...

LE CERTIER, cUsappointé. — Âh ! Germaine sera là ?

JOUJOU. — Oui, vous dînez avec uous, n'est-ce pas ? Vous avez apporté votre smoking?

Joujou

lOI

LE CERTIER. — Je l'ai apporté.

JOUJOU. — Alors, à tout à l'heure!

LE CERTIER. — A tout à l'heure! (Il se dirige lentement vers la porte, Joujou va à la cheminée. Au moment de sortir :) Si je m'en vais, je suis un homme fichu.

JOUJOU, se retournant. — Plaît-il?

LE CERTIER, se retoumant également. — ■ Un homme fichu !

JOUJOU. — Hein?

LE CERTIER. — Joujou, il faut absolument que vous m' écoutiez!

JOUJOU. — Mais je vous écoute.

LE CERTIER. — Et il faut aussi que vous me juriez de ne pas me laisser partir sans vous avoir dit...

JOUJOU. — Sans m' avoir dit quoi?

LE CERTIER. — Tout ce que j'ai à vous lire... Si je ne parle pas à présent, voyez- .ous, je suis un homme fichu, un homme tout à fait fichu !

JOUJOU. — Parlez, parlez, vous m'effrayez !

LE CERTIER. — Eh bien, voilà... Mais d'al)ord, faites-moi un gi'and plaisii', retournezvous, ne regardez pas de mon côté...

JOUJOU, obéissant. — Je suis impressionnée.

LE CERTiBR. — Bien. Coniime ça, si vous \'ous moquez de moi, je ne vous verrai pas.

joujoT'. — Mais je ne songe pas à me moquer.

T>K CERTIER. — C'est que vous ne vous doutez pas de... Enfin, tant pis!... Ma chère Joujou, les choses que vous allez entendre, je les pense depuis des années... Dans le temps, j'ai essayé une ou deux fois de vous les révéler, mais je m'y suis pris comme toujours très mal, et je n'ai même pas réussi à me faire comprendre; ensuite, j'ai fait une découverte qui m'a condamné à un très long silence, je me suis aperçu d'un événement grave qui a bouleversé votre vie... (Z^ne pause rVune seconde comme .s'?7 espérait une réponse.) Ma découverte remonte à une certaine date... à une certaine date dont nous avons parlé tout à Theure... Depuis ce jour an grand changement s'est opéré en vous ; vos amis se figurent que c'est de la, neurasthénie, mais moi j'ai compris... N'allez pas croire, surtout, que j'essaie de vous arracher des aveux!

JOUJOU. — Les aveux seraient brefs; oui. je reconnais qu'une circonstance a bouleversé ma vie, mais l'histoire est plus simple que vous ne pouvez vous l'imaginer, et je suis prête à vous la raconter depuis A jusqu'à Z.

iJE CERTIER. — Non, nou, à aucun prix, ne me racontez rien, jamais rien!... Je n'ai, ni le droit, ni l'envie do rien savoir, je suis trop heureux, trop touché, que vous ne m'en vouliez pas d'être si franc; je désirais seuleînént vous prouver que je m'étais rendu compte que vous souffriez, et j'ajoute que vous n'avez pas été seule à souffrir... Depuis que votre existence nomade a com-

mencé, je l'ai suivie tant bien que mal, autant que j'ai pu le faire, sans être impoa-tun et sans doimer à jasei... Ma seule préoccupation était de vous observer, de guetter un état d'âme mei'lleur, d'espérer qu'un jour viendrait où, de nouveau, je pourrais tenter de vous parler de moi... Eh bien, depuis quelque temps, à certains signes, à cer

LE CERTIER. — Si je me lui p.-^rle pas aujovr-

d'hUI. je suis IX IIOMMi: FICHU !

tains mots, il m'a paru <\ne vous vous libériez des \ ieux r«ou\i^nii>. dos mauvais vieux souvenii's<, <^ (fue vous viviez de moins e»î ' moins dans le^iawsé... aloi-s. au risque d'être ridicule, j'ai résohi... eniin. je me suis juré d'avoir le couiage... tenez, j'en manque tout à fait de courage! I^es voilà, les mots difficiles!... Ah! SI j'étais le premier gamin ve-

Joujou

nu... quand ou est jeune, tout aveu sonne clair, naïf, liumain. Du reste, cette fois, vous m'avez compris, n'est-ce pas?... Oui, c'est ainsi, 30 vous aime... je vous aime depuis très longtemps, je vous aime do toutefi mes forces, je vous aime comme peut aimer un homme de mon âge qui sent bien que c'est pour la dernière fois et qui joue toute la fin de sa vie sur cette aventure-là ! Ouf !

Il s'éponge le front.

JOUJOU, très doucement. — Je peux me retourner ?

LE CERTiER. — Nou, iiou, pas cucore 1 Je V-'ai pas encore fini!... Je sais parfaitement, v'^oujou, que jamais vous n'aurez pour moi T.utre chose que de l'amitié, c'est trop natu- »-el, et il y a beau temps que j'ai fait mon deuil de tout le reste ; la certitude que rien dorénavant ne pourrait me séparer de vous «suffirait à embellir mon existence... Soui'cnt, je vous ai entendue répéter que votre isolement vous devenait odieux, que vous souffriez de votre solitude ; eh bien, vous me connaissez, je crois que si vous me faisiez la joie de m'accepter pour mari, je saurais de- 7iieurer un compagnon prévenant, dévoué à vos moindres désirs et respectueux de vos pensées intimes... Voilà! Si ma proposition vous déplaît ou si vous m'avez trouvé ridicule, dites-le-moi, sans détours, je redeviendrai le camarade d'avant, et plus jamais, je ne vous ennuierai de mes sentiments.

JOUJOU. — Je peux me retourner?

LE CERTIER. — Oui, j'attends votre réponse.

JOUJOU. — La voici. Mon cher Hubert, j'avais deviné que vous m'aimiez bien avant votre déclaration. La. femme la plus naïve s'aperçoit de ces ohoses-là. Je vous avoue que si vous aviez gardé le silence, notre bonne camaraderie fraternelle eût continué et je n'aurais rien fait pour provoquer l'entretien que voici... et pourtant, depuis que vous m'avez parlé, je me sens très contente, tiès, très contente, beaucoup plus contente que je ne pouvais le prévoir...

LE CERTIER. — - AloTS ?

JOUJOU. — Alors, ne vous effrayez pas d'une banalité, j'ai pour vous, Hubert, une grande affection...

LE CERTIER. — Aïe! aïc ! aïe!

JOUJOU. — Je vous ai dit de ne pas vous effrayer ; c'est plus que de l'affection, c'est une sorte de tendresse... Si je devenais votre femme, peut-être cette tendresse se transformerait-elle plus tard en quelque chose qui vous plairait davantage.

LE CERTIER. — Je n'en demande pas tant.

JOUJOU. — Et peut-être aussi faudrait-il vous contenter de ce que j'éprouve actuellement... je ne suis plus toute «jeune et je vous apporte un cœur un peu meurtri, un peu usé par un long chagrin.

LE CERTIER. — Alors... VOUS lie dites pas non ? vous consentez ?

JOUJOU. — Presque.

LE CERTIER. Ail!

JOUJOU. — Mais accordez-moi vingtquatre heures de réflexion, il faut qu'en toute conscience, je me pose une ou deux questions à moi-même; demain à cette heureci je vous donnerai ma réponse définitive.

LE CERTIER. — Ah! demain...

JOUJOU. — Oui, demain.

LE CERTIER. — Soit, mais je vais passer une sale journée.

JOUJOU. — Vous aurez tort; voulez-vous un talisman contre l'inquiétude? Embras^ scz-moi. {Le Certier Vembrosse sur les dewx joues.) Là, etes-vous rassuré?

LE CERTIER. — Jc suis hcureux, si heureux !

JOUJOU. — Vous n'en avez pas l'air.

LE CERTIER. — Eh bien, non, je ne suis pas heureux !

JOUJOU. — Parce que?

LE CERTIER. — Parco qu'il va m'arriver quelque chose, je sais qu'il va m'arriver quelque chose.

JOUJOU. — - Quelque chose?

LE CERTIER. — Ah! si VOUS counaissie;.

ma guigne !

JOUJOU. — Chut !

LE CERTIER. — Je pcux bicu en parler, elle s'acharne sur moi depuis que je suis haut comme ça; elle a contrarié tous mes désirs. Et vous voulez qu'aujourd'hui j'obtienne tout de suite b, chose que j'ai le plus ardemment souhaitée au monde! Voyo-ns, ce serait une injustice!

JOUJOU. — J'ai bien peur que cette injustice ne se commette... il y a quatre-vingtdix-neuf chances sur cent pour qu'avant un mois je m'appelle M'"® Le Certier.

LE CERTIER. — Le bou Dicu vous entende ! Allons, je vais prendre le premier train pour Nice, je vais m'en fermer dans ma chambre à l'hôtel, et toutes les cinq oiiinutes je me répéterai : (( Il va m'arriver quelque chose, il va sûrement m'arriver quelque chose! » Vous comprenez, pour conjurer le sort; au revoir! {Il disparaît, mais revient aussitôt.) C'est encore moi. Joujou. Depuis une demiheure, jo prends des airs de brave, mais ne vous y fiez pas ; si à présent vous changiez d'avis, ça me ferait une peine... Une peine terrible! A demain!

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