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LE CERTIER. — Eh bien, et... et moi?
JOUJOU. — Vous, notre oncle. d’abord vous habitez Nice.
LE CERTIER. — Je suis venu à Monte- Carlo tous les jours.
.JOUJOU. — Je sais que vous êtes le plus gentil et le plus attentionné des amis, Mais vous êtes une homme aussi, et ce serait un peu compromettant, avouez-le, de nous pro mener sans cesse bras dessus bras dessous. ë n'est-ce pas? À LE ORRTIER. — Evidemment !
Un silence, marche, agitation.
JOUJOU. — Qu'est-ce qu'il y a?
LE CERTIER, — Rien du tout! es
JouJou. — Je vous trouve nerveux AT jourd’hui. HA
LE CERTIER. C’est une idée que vous vous faites. Chère amie, je vais vous dire au revoir...
Jousou. — Déjà!
LE CERTIER. — Voici écrivez vos lettres.
JouJou. — Mes lettres peuvent attendre.
LE CERTIER. — De mon côté, j'ai une on deux personnes à voir au Casino... si vous me le permettez, je reviendrai ici vers cinq | heures.
JouJou. — C’est ça, nous bavarderons. :
LE CERTIER, avec élan. — Oui, nous bavarderons; il faut que je vous dise plusieurs #4 choses encore avant votre départ. : Es
Jousou. — Entendu; vous trouverer Germaine sans doute.
LE CERTIER, désappointé. — At
l'heure où vous Ra
n'est-ce pas ? RE avez apporté votre sm king ?
ze GeRTIER. — Je l'ai apporté.
__ gousou. — Alors, à tout à l’heure!
1m cerTrer. — À tout à l'heure! (Il se
“ous, je suis un homme fichu,
dirige lentement vers la porte, Joujou va à
la cheminée. Au moment de sortir :) Si je
m'en vais, je suis un homme fichu.
sousou, se retournant. — Plaît-il?
LE CERTIER, se retournant également. — Un homme fichu!
Jougou. — Hein?
LE CERTIER. — Joujou, il faut absolu-
ment que vous m’écoutiez !
Jougou. — Mais je vous écoute.
LE CERTIER. — Et il faut aussi que vous me juriez de ne pas me laisser partir san vous avoir dit... |
JouJou. — Sans m'avoir dit quoi?
LE CERTIER. —- Tout ce que j'ai à vous lire... Si je ne parle pas à présent, voyezun homme cout à fait fichu!
Jousou. — Parlez, parlez, vous m'ef:
frayez! \ LE CERTIER. — Eh bien, voilà... Mais d’a-
bord, faites-moi un grand plaisir, retournezvous, ne regardez pas de mon côté... Jousou, obéissant.— Je suis impressionnée.
LE CERTIER. — Bien. Comme ça, si vous vous moquez de moi, Je ne vous verrai pas.
JOUJOU. — Mais je ne songe pas à me moquer.
LE CERTIER. — C’est que vous ne vous
doutez pas de... Enfin, tant pis! Ma chère
Joujou, les choses que vous allez entendre,
événement grave qui à
LIDTIS:..
je les pense depuis des années... Dans le temps, j'ai essayé une ou deux fois de vous
les révéler, mais je m’y suis pris comme
toujours très mal, et je n’ai même pas réussi à me faire comprendre; ensuite, J'ai fait une découverte qui m’a condamné à un très long silence, je me suis aperçu d’un bouleversé votre vie... (Une pause d’une seconde comme Si espérait une réponse.) Ma découverte remonte à une certaine date... à une certaine date dont nous avons parlé tout à l’heure.… Depuis ce jour an grand changement s’est opéré en vous; vos amis se figurent que c'est de da neurasthénie, mais moi j'ai com- N'allez pas croire, surtout, que j’essaie de vous arracher des aveux!
JouJou. — Les aveux seraient brefs; oui,
je reconnais qu’une circonstance a boule-
versé ma vie, mais l’histoire est plus simple que vous ne pouvez vous l’imaginer, et je suis prête à vous la raconter depuis À jusqu'à Z. ; Es LE CEHRTIER. — Non, non, à aucun prix,
lement vous prouver que je m'étais rendu compte que vous souffriez, et j'ajoute que vous n’avez pas été seule à souffrir. De-
puis que votre existence nomade a com-
ne me racontez rien, jamais rien! Je n’ai, ;
ni le droit, ni Penvie de rien savoir, je Suis trop heureux, trop touché, que vous ne m’en vouliez pas d’être si frane; je désirais seu-
IOT
mencé, je l’ai suivie tant bien que mal, autant que j'ai pu le faire, sans être importun et sans donner à jaser... Ma seule préoccupation était de vous observer, de guet-
ter un état d'âme meilleur, d'espérer qu’un
jour viendrait où, de nouveau, je pourrais tenter de vous parler de moi... Eh bien, depuis quelque temps, à certams signes, à cer
LE CERTIER. — SI JE NE LUI PARLE PAS AUJOUR- D'HUI, JE SUIS UN HOMME FICHU!
tains mots, il m'a paru que vous vous lbériez. des vieux souvenirs, des mauvais vieux souvemirs, et que vous viviez de moins en!
moins dans le passé. alors, au risque d’être ridicule, j'ai résolu... enfin, je me suis juré d’avoir le courage... tenez, j’en manque tout à fait de courage! Les voilà, les mots difficiles!.. Ah! si j'étais le premier gamin ve-
nu. quand on est jeune, tout aveu sonne elair, naïf, humain. Du reste, cette fois, vous m'avez compris, n'est-ce pas?.… Oui, c’est ainsi, je vous aïme... je vous aime depuis très longtemps, je vous aime de toutes mes forces, je vous aime comme peut aimer un homme de mon âge qui sent bien que c’est pour la dernière fois et qui joue toute la fin de sa vie sur cette aventure-là! Ouf!
Il s’éponge le front.
JouJou, très doucement. — Je peux me retourner ? | LE CERTIER. — Non, non, pas encore! Je
v’ai pas encore fini! Je sais parfaitement, Toujou, que jamais vous n’aurez pour moi autre chose que de l’amitié, c’est trop naturel, et il y a beau temps que j'ai fait mon deuil de tout le reste; la certitude que rien dorénavant ne pourrait me séparer de vous sufhrait à esabellir mon existence... Sou- “ent, je vous ai entendue répéter que votre isolement vous devenait odieux, que vous souffriez de votre solitude ; eh bien, vous me connaissez, je crois que si vous me faisiez la joie de m’accepter pour mari, je saurais demeurer un compagnon prévenant, dévoué à vos moindres désirs et respectueux de vos pensées intimes... Voilà! Si ma proposition vous déplaît ou si vous m'avez trouvé ridicule, dites-le-moi, sans détours, je redeviendrai le camarade d’avant, et plus jamais, je ne vous ennulerai de mes sentiments.
JouJou. — Je peux me retourner ?
LE CERIIER. — Qui, j'attends votre réponse.
JoUuJou. — La voici. Mon cher Hubert,
j'avais deviné que vous m’aimiez bien avant votre déclaration. La femme la plus nuïve s'aperçoit de ces choses-là. Je vous avoue que si vons aviez gardé le silence, notre bonne camaraderie fraternelle eût continué et je n'aurais rien fait pour provoquer l’entretien que voici... et pourtant, depuis que vous m'avez parlé, je me sens très contente, tiès, très contente, beaucoup plus contente que je ne pouvais le prévoir.
LE CERTIER. — Alors?
JOUJOU. — Alors, ne vous effrayez pas d’une banalité, j'ai pour vous, Hubert, une grande affection.
LE CERTIER. — Aïe! aïe! aïe!
JouJoUu. — Je vous ai dit de ne pas vous effrayer; c’est plus que de l’affection, c’est une sorte de tendresse... Si je devemais votre femme, peut-être cette tendresse se transformerait-elle plus tard en quelque chose qui vous plairait davantage.
LE CERTIER. — Je n’en demande pas tant.
JOUJOU. — Et peut-être aussi faudrait-il
vous contenter de ce que j'éprouve actuelle-
ment. Je ne suis plus toute jeune et je .Yous apporte un cœur un peu meurtri, un peu usé par un long chagrin,
LE CRRTIER. — Aiors... vous ne dites pas non? vous consentez ?
JouJoUu. — Presque.
© LE CERTIER. — Ah! Grgées 2 JouJou. — Mais accordez-moi vingt-
quatre heures de réflexion, il faut qu’en toute conscience, je me pose une ou deux questions à moi-même; demain à cette heureci je vous donnerai ma réponse définitive.
LE CERTIER. — Ah! demain...
Joujou. — Oui, demain.
LE CERTIER. — Soit, mais je vais passer une sale journée. |
Jougou. —— Vous aurez tort; voulez-vous un talisman contre l’inquiétude? Embrassez-mol. (Le Certier l’embrasse sur les deux joues.) Là, êtes-vous rassuré?
LE CERTIER. — Je suis heureux, si heureux |! E
JouJou. — Vous n’en avez pas l’air.
LE CERTIER. — Eh bien, non, je ne suis pas heureux ! d
JOUJOU. — Parce que?
LE CERTIER. — Parce qu’il va m’arriver
quelque chose, je sais quelque chose.
JOUJOU. — Quelque chose? -
LE CERTIER. Ah! si ma guigne |
JouJou. — Chut!
LE CRRTIER. — Je peux bien en parler, elle s’acharne sur moi depuis que je suis haut comme ça; elle a contrarié tous mes désirs, Et vous voulez qu'aujourd'hui Jj'obtienne tout de suite la chose que J'ai le plus ardemment souhaitée au monde! Voyons, ce serait une injustice!
JouJou. — J'ai bien peur que cette injustice ne se commette... Il y a quatre-vingt-
qu'il va m’arriver
dix-neuf chances sur cent pour qu'avant um
mois Je m'appelle Me Le Certier. NEA
LE CERTIER. — Le bon Dieu vôus entende!
Allons, je vais prendre le premier train pour Nice, je vais m’'enfermer dans ma chambre à l'hôtel, et toutes les cinq minutes je me répéterai : « Il va m’arriver quelque chose, il va sûrement m'arriver quelque chose! » Vous comprenez, pour conjurer le sort; au voir! (11 disparaît, mais revient aussitôt.) C’est encore moi, Joujou. Depuis une demiheure, je prends des airs de brave, mais ne vous y fiez pas; si à présent vous changiez d’avis, ça me ferait une peine... Une peine terrible! A demain!