‹ Le voleur. Joujou. Illustrations d'après les dessins de TroncetChapitre 86 sur 89 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

= JOUJOU, MAURICE, un moment

THERESE JouJou, après un long silence. — Asseyezvous donc.

MAURICE. J’inspectais votre salon, il

est tout à fait agréable.

Jousou. — Je suis assez bien installée.

MAURICE. Bon hôtel, n'est-ce pas, en dépit des tziganes.

Jousou. — Le service laisse à désirer,

mais la nourriture est parfaite et, quant aux tziganes, à une certaine distance, Je les supporte assez bien.

- MAURICE. — Des prix fous par semis!

souzou. — Oh, le vol organisé!

MAURICE. — Ils ont du monde pourtant:

JOUJOU. — Oui, pas mal de monde cette:

année.

MAURICE. — Ils m'ont fourré au troi-

sième ; enfin, pour une nuit, je m'en moque.

Jousou. — Ah! vous repartez demain ?

MAURICE. — Oui, demain, demain à midi, dernière limite. (Un silence.) Non, ma chère amie, n’insistez pas pour me retenir, in2 CAbine ‘est réservée !

JouJou. — Je n’insisterai certainement pas, puisque Blanche vous attend.

MAURICE. — Très juste.

JouJou va s'asseoir près de la rue montrant la vue. — Est-ce assez joli?

MAURICE — Trop, beaucoup trop!

Jousou. — Vous n’aimez pas ce pays”

MAURICE. — Non, je ne l'aime pas; d’a-

bord, il ressemble à un autre pays que ÿhabite dix mois de l’année.

JOUJOU. — Mais Blanche m'’écrit dans toutes ses lettres que Mustapha est un endroit délicieux !

MAURICE. — Et comme elle a raison! Délicieux, est le mot! Délicieux en. diable!

Ecœurant! Ah les cieux limpides «æt l’onde bleue, et la flore africaine et les parfums de myrte ! Soupé! soupé!... Il y a des jours labas, dans mon délicieux petit Mustapha de malheur, où je me damnerais pour contempler un bout de paysage un peu vilain et un peu vigoureux! Je ne mens pas. (S’approchant de la fenêtre.) Alors, vous en êtes encore à admirer ce chromo, ces palmiers en zinc découpé, ce soleil jaune et plat comme une pièce de cent francs, ces maisons blanches qui ont l'air d’être bâties avec les cartes du tripot, toute cette nature en toc sur éternel fond d’azur et gueules d’Anglais!

JOUJOU. — Assez! assez!

MAURICE. — À la bonne heure! Vous souriez! Enfin! C’est ca qui est délicieux Joujou et pas la Méditerranée! Ah, j'ai toujours eu un faible pour ce sourire-là!.. Al lons, bon, il a disparu.

JOUJOU. —- Trouvez-vous, mon cher Maurice, que ces fadaises soient bien de notre âge ?

MAURICE. — Vous voulez parler de mon âge à moi; vous n’êtes pas généreuse de me faire sentir que je suis un vieil homme à présent... un vieil homme dont on ne daignerait même plus se moquer.

JouJou. — Vous ai-je dit que Blanche m'avait envoyé des photographies de votre villa ?

MAURICE. — Car vous m'avez joué un méchant tour! Pourquoi m’avez-vous joué ce tour-là ?

JouJou. — Je vous en prie, ne me parlez pas du passé. | MAURICE. — Comme il vous plaira... (Un

silense.) Et notre oncle, prospère-t-il ?

3ouJOou. — Mais oui.

MAURICE. —— Mon bon vieux Hubert, tout

de même, ça va me faire plaisir de lénbraes ser,

Jouou. — Vous ne le verrez pas ce soir.

MAURICE. — Si, il dîne avec nous.

JOUJOU. — Non, non !

MAURICE. — C’est Max qui me l’a dit à l'instant.

Jouou. — Je vous assure qu'Hubert ne

MAURICE. — Quoi, vOUS PLEUREZ? | &

dînera pas avec nous: il m'a quittée il y a une heure pour retourner à Nice.

MAURICE. — Mais alors, je vais lui télé.

graphier… JouJOu. — [nutile, il ne viendrait pas et

vous auriez tort de l’avertir de votre présence

MAURICE, — Que voulez-vous dire? Il est fäché? On nous a brouillés ?

JOUJOU. — [Il n’est pas fâché, mais il vaut

mieux qu’il apprenne votre visite par moi et demain, quand vous serez parti.

MAURICE. — Que signifie tout cela?

JouJOoU. — Ne m'en demandez pas davantagc, . MAURICIH, — Pardon, ma chère Joujou,

- pardon, il s’agit de mon plus ancien œ on

leur ami, et il me faut une explication; si vous me Îa refusez, Hubert ne me la se pas. Choisissez.

gousou. — Eh bien, alors, je préfère vous la donner moi-même, au fond, il n’est pas.

mauvais que vous sachiez... Hubert Le Certier vient de me demander d’être sa femme 3

MAURICE. — Oh! ] JouJou. — En ce moment, ïl attend ma réponse. el MAURICE. — C’est vrai? 5 JouJou. — Très vrai! Comme d'a gutre part, il n’ignore pas que je vous... il s’est

aperçu de certaines choses, je pense qu il lui D serait pénible de vous savoir auprès de moi. … MAURICE. — Joujou, si vous n'avez ja- mais vu un homme ahuri, voici une occasion; notre oncle a demandé votre main! Vous ak 2 lez la lui accorder ? PS ER JoOUJOU. — Oui... je pense... 4.

MAURICE. — Je vous en félicite, Hobere 3 est la nature la plus fine et la plus chic qui és soit. Vous l’aimez?

LU Re

JouJou. — Non.

MAURICE. — Vous lui avez dit que vous ne L’aimiez pas ?

…JouJou. — Oui.

MAURICE. — Allons, tout se présente

bien! C’est quand vous dites aux gens que

vous les aimez, que c’est grave... pour eux!

Jougou. — Vous devriez bien m'épargner

vos ironies, Je vous assure que je ne Suis pas

en train de rire.

Elle s’essuie les yeux.

MAURICE. — Quoi, vous pleurez?

JouJou. — Ce n’est rier …

MAUR:CE. — Je vous ai offensée ?

Jousou. — Non, non, je suis un peu nerveuse aujourd'hui.

MAURICE. — Je comprends... mais ne

pleurez pas, de grâce, ne pleurez pas! Faites ça puur moi, ou bien je vais être ému et combien ridicule! Pensez donc : je vis depuis des années avec la conviction que de toutes les femmes, la plus sincère c’est vous, je vous retrouve, vous me montrez du chagrin, et ailez donc, je marche comme au bon

. vieux temps! {(Bui prenant son mouchoir et

lui essuyant les yeux.) Là, laissez-moi vous consoler; pauvre Joujou, vous me paraissez dans un de ces jours où l’on donnerait gros pour rencontrer ün ami véritable! |

xouJou. — Oh! oui, mais je ne le rencontit jai pas.

MAURICE. — Pourquoi?

JOUJOU. — Parce qu’une femme n’a pas de véritable ami. | MAURICE. — Je veux vous prouver que votre pessimisme exagère…..

JouJou. — Mon pauvre Maurice, vous

êtes le dernier à qui je décernerais le titre d'ami!

MAURICE. — Ne soyez pas injuste.

JouJou. — Vous, capable d’amitié, mais vous n’êtes même pas capable d'amour!

MAURICE. — Vous me calomniez, je vous ai beaucoup aimée.

JouJOU. — Quelle illusion !

MAURICE. — Et j'ai beaucoup souffert.

Jougou. — Soulfert! N’employez donc pas ce mot, vous en ignorez Jusqu'au sens.

MAURICE. — Vous vous trompez, vous

m'avez fait souffrir; je vous dois la plus

atroce souffrance qu’un homme comme moi puisse éprouver... Après votre départ, pour vous oublier, j'ai essayé d’une intrigue nouveile, elle avorta-plus piteusement que la nôtre ; 1l me sembla alors que je ne parlais plus aux femmes. de la même voix, et que

- leurs regards aussi s'étaient altérés. Je me

crus atteint de spleen et j'acceptai avec plaisir le voyage en Afrique, d’où je comptais revenir bientôt l’âme retrempée... Mais là-bas, dans la tristesse et la nostalgie des premiers temps, je connus ma méprise; le mal était irrémédiable, j'avais tourné le dos pour toujours à la beauté de la vie... Je me rappelle-

rai toujours une nuit de Mustapha, tiède et

brillante, passée solitairement sur la terrasse au-dessus du jardin embaumé... Cette nuit-là, J'ai tendu en sanglotant des bras désespérés vers la mer qui n’était au loin qu’un fil d’argent, vers la côte invisible, vers vous, vers

‘Paris, vers mes jeunes années! Ne méprisez pas mes larmes d’alors; c’est d’un pauvre

sire, je le sais, de pleurer parce qu’on se fait vieux, mais la douleur est toujours la douleur, et peu en importe la cause...

JOUJOU. — Je n’étais pas responsable de cette douleur-là !

MAURICE. — Si vous l’aviez voulu, j'aurais

fini en beauté! Au lieu de glisser aux aventures d’une heure, qui sont comme la parodie de mon passé amoureux, j'aurais connu une apothéose!... Car nous étions, Joujou, si intimes, si fraternels, car je vous avais si souvent pris le bras ou tenu la taille sans qu’une arrière-pensée galante nous troublât, car nous nous connaïissions si bien que nos amours fussent vite devenues passionnées, tendres et perverses, et que je vous aurais aimée infiniment... Je l’ai bien senti à mon regret de vous. Je vous jure que j'ai beaucoup souffert.

JouJou. — Vous m'avez regrettée longtemps ?

MAURICE. — Longtemps! On sait le pre-

mier jour d’un chagrin... J'ai été très malheureux pendant six mois.

JOUJOU. — Et moi, Maurice, pendant six ans.

MAURICE. — Pas à cause de moi, j’imagine |

JOUJOU. — Maïs si, à cause de vous, uni-

nt à cause de vous, car Je n'ai pas quement à cause de vous, ] lai pas pleuré, moi, sur ma jeunesse! je n’ar pleuré que parce que je vous avais perdu!

MAURICE, -— Vous m’aimiez!

JouJou. — Il y a peu de temps, très peu de temps que j'ai retrouvé le calme.

MAURICE. — Si vous m’aimiez pourquoi cette fuite ?

JOUJOU. — J'avais une raison grave.

MAURICE. — Quelle raison ?

JOUJOU. Je n’ai pas le droit de vous la révéler.

MAURICE. — ÎIl n’y a pas de raison qui soit plus forte que l’amour.

Jousou. — Notre aventure prouve le contraire.

MAURICE. — La vraie raison, c’est que vous ne m’aimiez pas.

JouJou. — Et voilà ce qu’on appelle un homme à femmes !

MAURICE. — Vous ne m'aimiez pas! Je

vous défie de justifier votre manque de paparole! (Un temps.) Vous me jouez la même comédie qu’autrefois.

Jougou. — Vous dites une chose indigne!

MAURICE. — Les femmes veulent toujours qu’on les loue de leurs trahisons.

JouJou. — Leurs trahisons! Si je vous avais appartenu, Blanche en serait morte.

MAURICE. — Blanche n’aurait rien su.

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