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CHAPITRE SIXIÈME

Le nom de Saratove, assurent les orientalistes, lui vient de deux mots tatares qui signifient montagne jaune, et fait allusion^ d'après les géographes, à la nature et à la nuance ocreuse des collines d'argile au pied desquelles la cité est bâtie et qui l'emprisonnent comme dans un hémicycle pittoresque. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'avant d'être sur la rive droite du Volga, Saratove a été sur la rive gauche. Des voyageurs du dix-septième siècle, le Holsteinois Oléarius, d'abord, et le Hollandais Struys, en 1669, attestent que Saratove était alors du côté des steppes. « C'est une fort petite ville située dans une belle plaine, v dit expressément le dernier. Depuis, la commune, en grandissant, a pris le bac pour passer l'eau et se mettre à l'abri des inondations. Il y en a d'autres dans ce cas en Russie et sur le Volga lui-même. Les Kosaques de Razine, bien peu de temps après le passage de Struys,

avaient trop ravagé ce territoire pour ne pas simplifier beaucoup le déménagement. Un peu plus tard, sous Pierre I", Saratove reçut la visite de son tzar et de sa tzarine. Catherine, je parle de celle qui n'eut de grand que son mari, fit même cadeau, à cette occasion^ à la femme d'un khan kalmouike du voisinage de la première montre, sans doute, qu'on ait vue dans la contrée. Au moment de cette visite, Saratove faisait encore partie du gouvernement ou du khanat d'Astrakhan. Six ans plus tard, en 1728, on le rattacha à la province de Simbirske, puis à celle de Kazane, ce qui ne l'empêcha pas, sous le règne de la tzarine Anne, de reprendre son ancienne situation de vassale administrative vis-à-vis d'Astrakhan.

Un notable événement, dont les heureuses conséquences devaient s'étendre à la région tout entière, marqua pour Saratove le début du règne de la grande Catherine. Le 22 juillet 1763, un oukaze, signé par elle^ ouvrit Saratove et tout le pays environnant à des colons que les agents du gouvernement allèrent ensuite recruter un peu partout sur le continent. Non-seulement des Allemands et des Suisses se rendirent par milliers à l'appel^ mais il vint même des Suédois et des Français. La souveraine leur fit distribuer des vivres, des outils, du bétail, sans compter les vastes terrains qu'elle attribuait à chacun ^ francs d'impôts pour dix ans. Plus de cent villages furent construits. Les colons suisses se plurent à donner aux leurs le nom des petites villes de leurs cantons. Sur les bords du Volga aussi bien qu'au pied des

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Alpes^ il y eut un Œaris^ un Zurich^ un Lucerae. Un établissement français reçut le nom peu aristo* cratique de Boireau. C'est alors que Tagriculture commença à faire du territoire de Saratove l'un des greniers d'abondance de la Russie, l'un des principaux réservoirs de blé Se l'Europe. Jusque-là la ville n'avait guère connu que le commerce du poisson et celui du sel. Les sterlets qui composent ses armoiries municipales en disent assez sur la première de ces deux spécialités. Quant à la seconde, les annales locales nous apprennent que Saratove eut des fabriques de salpêtre dès l'époque où les commissaires des salines d'Eltone quittèrent Samara pour venir s'installer dans ses murs. Désormais, au contraire, les travaux agricoles de toute espèce prirent le premier rang parmi les occupations des habitants, . et devinrent la grande source de fortune du pays. Le lin, le chanvre, le houblon, le tabac^ la garance, les melons^ les mûriers, la vigne elle-même, y firent concurrence ou plutôt y prêtèrent main*forte aux céréales proprement dites pour enrichir les anciennes comme les nouvelles populations. Ce mélange spontané de plantes du nord et de fruits du sud ne doit pas trop nous surprendre, quoiqu'il se fasse remarquer pour la première fois dans ce gouvernement. Le Volga, dont nous esquissons la physionomie générale, est autre chose, en effet, que cette charmante petite Wiese, dont un poëte alémanique a rendu immortelles les grâces en miniature. Si le géant a sa tête posée sur le coussin de neige du Valdaï, il étend ses

pieds^ au contraire, en plein soleil sur les bords de la mer Caspienne. De son côté, la population kosaque de la région l'avait couverte depuis un temps presque immémorial de ses troupeaux de moutons. Les Tatares, eux aussi, s'y étaient livrés et s'y livrent encore aux paisibles travaux de l'apiculture^ laissant à quelques bandes de Tziganes le trafic des chevaux.

Le but principal de Catherine II, en conviant le trop-plein de l'industrie plus avancée des peuples occidentaux à la colonisation de cette zone jusque-là inculte, avait été surtout de créer une sorte de digue humaine et comme un rempart de civilisation vivante pour mettre le sud de son empire, le côté faible par où ses vieilles provinces moscovites confinaient à J'islamisme tatare, en sûreté contre de nouvelles incursions des descendants de la horde d'or. C'était ce qu'on pouvait imaginer de plus simple et de plus efficace à la fois pour préparer peu à peu l'absorption des indigènes nomades dans la population régulière et fidèle de l'empire. Cette sage et grande mesure ne suffit pas^ malheureusement, pour détourner des premiers établissements créés autour de Saratove la marche triomphante et dévastatrice des Kosaques de Pougatchève. Les murailles de bois de la cité ne les arrêtèrent pas plus qu'elles n'avaient réussi à tenir en respect ceux de Razine. La ville eut à souffrir cruellement de leurs fureurs.

En 1780, Saratove devint pour la première fois le chef-lieu d'un gouvernement; le tzar Paul, en 1797,

rendit ce titre définitif. Le même souverain qui, malgré son humeur et ses boutades un peu fantasques, n'en a pas moins fait^ parfois, d'excellentes choses pour le bien de son peuple, contribua personnellement au développement de la prospérité publique dans cette vaste partie de ses États, en y réorganisant l'administration coloniale. Son successeur, Alexandre I^r, ajouta un nouvel élément, et non pas le moins fécond ou le moins pur, à cette colonisation agricole, en installant à côté des étrangers de vieux soldats de ses armées, exonérés pour toujours du service. Le chef-lieu lui-même du gouvernement s'agrandissait et s'enrichissait à mesure que les campagnes environnantes se peuplaient pour se cultiver. Après avoir donné à ses administrés un hôpital et un hospice, l'édilité de Saratove, trouvant insuffisante son ancienne cathédrale, bâtie en 1697, en fit édifier une nouvelle en 1825, sous l'invocation d'Alexandre Nevski. Le règne d'Alexandre II n'aura pas été moins propice à Saratove. Vers 1860, sa population dépassait déjà 69^000 âmes. On en comptait 84,000 en i865. La municipalité a ajouté au patrimoine de la commune un théâtre, une bibliothèque et surtout de beaux aqueducs qui amènent sur ses places publiques de Feau prise à six verstesde distance dans les petites montagnes rangées en demi-cercle autour d'elle. Le commerce des grains lui a infiniment mieux profité, on le voit, que la vente des sterlets. N'oublions pas d'ajouter que Saratove est le siège d'une des six cours d'appel qui existent en Russie.

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En quittant le bateau^ je montai rapidement la pente qui conduit du bord de Teau jusque dans la ville. Je ne tardai pas à arriver à un petit boulevard carré, au milieu duquel s'élevait la nouvelle cathédrale. Elle porte une frise assez singulière, le long de laquelle se répète perpétuellement le même motif ornemental : le visage d'un personnage encadré d'une forte barbe. Ce boulevard, orné d'un jardinet où se remarquent un bassin et un kiosque à musique, est la principale promenade, la promenade officielle au moins de la ville. Il va de soi qu'on trouve dans ses faubourgs, ou dans sa banlieue la plus rapprochée, ces jardins d'été que toute cité russe offre à son higk life pour y venir étaler ses toilettes, aux sons d'une musique militaire fournie par la garnison.

Du jardin public, je fus bien vite sur la grande place, la place du marché, large et spacieux quadrilatère, aux quatre coins duquel débouchent des rues rectilignes. Le grand théâtre en occupe le fond. En face se dresse une haute baraque en planches, sorte de théâtre de Guignol, probablement destinée à l'orchestre municipal de Saratove, car les tribunes aux harangués sur des places de marché sont fort rares dans l'empire. La halle aux grains se cache à l'un des angles de la place et forme un nouveau quadrilatère à part. Une file de grandes potences, avec des balances gigantesques, marque, à n'en pouvoir douter, l'endroit exact où se fait le pesage des grains. Des poids de deux poud sont à terre, confiés à la probité publique. Un poids de deux poud n'est pas, du reste^ un

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objet qu'on puisse emporter facilement dans une de ses poches. Quelques comptoirs de notaires, comme à Nijnii-Novgorode, attendent les contractants à deux pas du lieu où s'ébauchent leurs conventions, afin de leur donner du même coup Tirrévocabilité et l'authenticité. Des attelages de magnifiques bœufs, couchés philosophiquement à terre parmi d'innombrables téléga de transport, se reposaient tout auprès de la fatigue d'avoir apporté tant de grains dont ils ne devaient pas avoir leur part.

Au delà de cette place centrale, vers l'ouest, commencent des quartiers où les rues sont toujours tirées au cordeau, mais où toutes les constructions sont en poutres et en planches. Je n'osai m'y engager de peur d'y entendre retentir de trop loin le sifHet d'appel du Miklachevskii. Je revins du côté de la rue allemande, où, comme dans les rues adjacentes, de très-riches magasins sollicitent l'attention et le goût des passants. Tous les noms de ces boutiquiers sont des noms germaniques. Le blé attirant les rongeurs, un pays de céréales tel que celui-ci ne pouvait manquer de faire pulluler une colonie allemande. Elle a jusqu'à son cimetière, non point « évangélique, » mais « allemand, » la mort n'ayant pas elle-même le pouvoir de réunir cette race privilégiée aux autres hommes dans l'humilité finale d'une sépulture chrétienne. Un grand nombre de gostinmt!{a se montrent aussi dans toute cette partie de Saratove^ où, bien entendu, les Compagnies de navigation ont planté partout leurs écriteaux ou étendards. V hôtel de (sic) Pro-

grès, situé tout à côté du jardin tropical éThiver, est la plus belle de ces gostinnitj{a et Tune des curiosités de la rue allemande. On y remarque aussi des ateliers de photographes, le bureau de rédaction et Timprimerie d'un des deux journaux de la localité. Mais un Français y admire par-dessus tout l'enseigne de M. Amable, coiffeur de Paris, qui, le fer, — mais un fer pacifique, — à la main, soutient en ville comme dans son cabinet la réputation artistique de sa patrie, obligeant la colonie borussienne elle-même à lui tirer son bonnet et à baisser son front, dépouillé un instant des « lauriers de la victoire,» pour subir la diminutio capitis exécutée au cachet ou à forfait par ses savantes mains.

Une nouveauté des rues de Saratove, ce sont ies chevaux encapuchonnés de robes de chambre hippiques en cotonnade rayée, qui rappellent d'assez près les housses des chevaux de tournoi au moyen âge. D'une manière générale, on peut dire que chaque ville russe possède son originalité et son trait distinctif en ce qui concerne les voitures et les voituriers. Autant de municipalités^ autant de systèmes.

A Odessa, les drojki ont toujours deux chevaux : l'un hors brancards et sans douga; l'autre entre brancards et avec le joli cerceau en oméga qui manque au premier. Remarquez bien, en outre, que le cheval hors brancards doit galoper en jetant la tête de côté, tandis que son camarade trotte tout simplement en regardant devant lui. Vainement vous feriez observer au cocher que, sa voiture étant trop étroite pour con^

tenir plus de deux personnes, son cheval de renfort est un luxe dont il pourrait faire l'économie. La routine et la vanité professionnelle exigent que toute toiture de place à Odessa ait deux chevaux. A Kharekove, les drojki s'appellent équipages. Ce ne sont plus des espèces du genre panier ou milord, mais bien de hautes et massives voitures découvertes qui ont la lourdeur d'une calèche à capote rabattue. Deux chevaux attelés sans douga à un timon traînent ces équipages, qu'éclairent deux lanternes et que le cocher dirige du sommet d'un siège extrêmement élevé. A Moscou, les voitures de place sont à peu près toutes en drap bleu, avec une capote de même étoffe : on dirait presque des cabriolets à quatre roues. A Kazane, à côté des voitures ordinaires à deux places, dont la banquette, recouverte comme à Nijnii- Novgorode d'un velours merveilleux, n'a que le tort de rester condamnée à une invisibilité perpétuelle, il existe une quantité plus considérable qu'ailleurs de véhicules de famille sur lesquels on s'assied dos à dos, à moins que le voyageur ne soit seul. Dans ce cas il préfère généralement chevaucher à califourchon sur la planche plus ou moins large qui sert en d'autres circonstances de divan double à sa famille. A Voronèje, ce banc ne pourrait plus être enfourché à cause de sa largeur, égale à sa longueur. C'est une vraie plate-forme carrée, aussi propre à recevoir des bagages que des personnes. Au besoin, on y danserait un quadrille. A Simbirske, nouvelle modification de la carrosserie locale, du Fuhrwesen, comme on dît en

Allemagne ; la planche longitudinale de Kazane s'associe à la banquette transversale de Moscou, de manière à former une espèce de T majuscule. Cela donne plus de places, mais en revanche la voiture n'a pas de ressorts.

Toutes ces voitures, par exemple, sont invariablement découvertes, sauf celles de Moscou. La pluie n'est pas prévue dans un pays où elle ne tombe guère qu'à l'état de flocons de neige. Les cochers de Kazane cependant se munissent d'un vaste parapluie ou entout-cas de toile grise attaché par prévoyance, et par deux courroies, au dos de leur siège. Il n'y a de couvert et de constant dans ses formes que le classique tarentase, la voiture russe par excellence avec la téléga, qui sert pour les transports, non plus de voyageurs, mais de denrées. Ces véhicules de long cours, je veux dire les tarentase, ont souvent une cage intérieure de forte tôle ou de mince fer battu, sur lequel on ajuste les pièces de bois nécessaires. C'est une sorte de hutte posée sur quatre roues et à quatre places, qui se font vis-à-vis deux par deux. J'omets, bien entendu, la place du cocher, qui est à part et en avant. Les tartanes de Valence en Espagne peuvent seules donner une idée des cahots du tarentase russe : le supplice des poulets transportés au marché dans un panier fermé n'est qu'une partie de plaisir en comparaison.

Ce qui persiste heureusement aussi, à travers cette extrême divergence des systèmes de carrosserie et même des méthodes d'enharnachement, ce n'est pas seule-

mentrhabitude d'atteler le cheval sans traits, mais surtout rinaltérable douceur du cocher à son égard. Un cocher frappant son cheval à tour de bras, ou se ruant sur lui à coups de pied, c'est un honteux spectacle dont j'ai eu le bonheur de ne jamais être témoin en Russie. Vi\votchike, le plus souvent, ne possède même aucun fouet, et ce fouet, quand il en a, ne se compose que d'une petite ficelle nouée à une petite baguette. Quelquefois, à la vérité, il se sert de l'extrémité de ses guides pour envoyer à son compagnon de travail un avertissement sous forme de caresse. Mais, presque toujours, c'est au moyen d'un simple brrrou que le cocher transmet ses réprimandes ou ses observations. Ce brrrou^ qui en dit beaucoup plus long qu'il n'en a l'air, et qui possède pour le moins autant de sens que le verbe anglais to get, constitue en Russie le fond de la langue anthropo-hippique. Que de fois n'avons-nous pas admiré aussi un cocher partageant avec son cheval une botte de pois verts, feuillage comprisj ou bien encore le dételant au bord d'un cours d'eau pour se baigner avec lui, ou même le couvrant d'une partie de son propre costume afin de l'empêcher de prendre froid ! Un cheval entouré de soins si tendres, traité ainsi d'égal à égal, ce n'est plus seulement un ami pour le cocher, c'est un collaborateur. Les chevaux ne sont pas, du reste, les seuls inimaux envers lesquels la douceur habituelle du ïeuple russe se manifeste sous des formes parfois ouchantes. Aussi nulle part les animaux ne tétioignent-ils moins de crainte à l'approche de

l'homme. On a cité des oiseaux de proie qui venaient par bandes partager avec des pêcheurs le poisson pris dans leurs filets, et des corbeaux qui, avec une familiarité paj" trop exagérée, enlevaient à des enfants leur propre déjeuner. J'ai vu au moins à Kiève des moineaux, d'ailleurs aussi indépendants que 17»dépendance belge elle-même, venir en sautillant manger dans la main.

Je regagnai le bateau fort avant l'heure indiquée, afin de contempler à mon aise l'ensemble de la ville et de me le bien fixer dans la mémoire. Il m'a toujours semblé que ce qui se retient le mieux et ce qu'il vaut le mieux chercher à retenir d'une cité, c'est son profil extérieur, pour ainsi dire, l'impression générale qu'elle donne, vue du dehors, à ceux qui s'en approchent ou qui s'en éloignent.

Devant Saratove, le Volga décrit un arc de cercle assez ample, qui fait comme un pendant lointain à l'hémicycle de collines dont il a déjà été question. Ces collines, qui sur le territoire russe, et par comparaison, auraient presque droit au titre de montagnes, étonnent surtout par leur nudité crayeuse et leur absence d'arbres. Au fond, une vallée, par laquelle sans doute s'enfuit le chemin de fer, coupe en deux cette grave assemblée de mamelons peu verdoyants. Un moulin à vent, piqué sur l'un d'eux, contemple silencieusement cette scène silencieuse. Au nord, la Montagne du Faucon^ naguère encore boisée, dit la tradition, laisse maintenant à découvert sous un soupçon de gazon son argile sableuse. Le long des

flancs de la vallée naissante^ et jusqu'à mi-côte des hauteurs environnantes, s'éparpillent les maisons de bois du faubourg. C'est le cadre de la ville et Tarrière-plan du tableau.

Devant nous, sur le premier plan, se déroule la berge du fleuve portant la façade principale de la cité. D'un bout à l'autre, se succèdent des maisons blanches disposées sans aucune symétrie. Au-dessus de ce pêle-mêle émergent de nombreux clochers en forme de pyramides ou de dômes dont la convexité fait songer, par sa nuance plus encore que par sa forme, à des segments de melons d'eau bien verts. En général, il n'y a pas ici de coupoles bulbeuses interposées entre le toit de l'église et la croix à trois branches qui brille au faîte. J'en excepte cependant une famille de cinq tubercules bleus et un tubercule solitaire tout en or, qui se rapprochent de la forme nèfle ou brioche si commune parmi les 40^364 églises et les 1 3,386 chapelles de l'empire. Vers le nord, j'avais distingué dès le matin une église bâtie sur un tertre à balustrade, où quelques peupliers bien élancés faisaient de loin l'effet de cyprès italiens. Plus près du bateau s'aperçoit un théâtre qui s'intitule Privoljskii, et qui en effet est à deux pas du Volga, puis le traktire qui en forme l'appendice. Vient ensuite, peinte en nuance chocolat avec filets noirs et couronnée par un très-élégant belvédère, la maison princîère de M. Kokouève, conseiller de commerce, c'est-à-dire grand marchand de blé. Plus bas, vers le sud, apparaît une porte monumentale en briques rouges dont au-

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cune inscription dans le voisinage ne révèle Vong^ Les vagons de marchandises arrivent tout à côté, pour apporter ou reprendre des fardeaux à la navigation. Point de quai d'ailleurs ni de rue le long du fieuYC. La rampe qui conduit au Volga est occupée tout entière dans son état naturel par des chantiers de bok et des magasins composés tout au plus d'une bâche portative que se partagent le Samolète, la Droujina, le po Volgiéj le Lébède, et le Caucase et Mercure,

Cette fois des hommes, non plus des femmes, garnissaient par exception nos caves de bois à brûle/*. Non loin des flancs du bateau, de grands garçons, des adultes même de tout âge faisaient sans le moindre scrupule une pleine-eau à côté des lavandières agenouillées sur le rivage. Un des baigneurs lavait luimême dans Teau son unique chemise. Une grande fillette d'une douzaine d'années accompagnait son père ou son grand-père dans le bain. Aucune femme toutefois ne prit part à cette scène trop patriarcale de la vie de famille. En dépit de la fraîcheur de l'atmosphère et du peu de vent qui Tagitait, de tous côtes flottaient dans les régions les plus hautes du ciel d'mnombrables cerfs-volants, appelés en russe serpents volants. Ils n'ont rien cependant de commun avectoc^ les serpents connus des zoologistes. Ce sont unique* ment de petits carrés de papier bien tendu sursixmifl' ces branches, dont deux en croix au milieu et quatre en retour d'équerre sur les bords. Il n'est guère de divertissement plus grand pour tous les enfants russ^*»

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riches ou pauvres, après les avoir confectionnés euxmêmes, que de les lancer vers le soleil éblouissant ou la lune naissante sur l'aile complaisante de la brise. Un peu enfin avant de partir, nous reçûmes la visite de quelques beaux messieurs et de quelques belles dames, en toilettes trop voyantes, qui venaient pour admirer les magnificences du Miklachevskii. C'était une troupe d'artistes engagés à Astrakhan dans un jardin d'été. Les malheurs financiers de ïimpresa les avaient ramenés prématurément à Saratove, où ils donnaient quelques représentations de rapatriement.

Le Miklachevskii se remit en marche vers la fin du jour, après avoir opéré ce dernier tour sur luimême, qu'il exécute avec une majestueuse aisance à l'arrivée et au départ de chaque station, sans doute afin de présenter toujours sa proue au fil de l'eau^ La vie de château avait tout à fait cessé dans le grand salon depuis notre accident et la fugue générale qui en avait été la suite. Après avoir prononcé, en m'asseyant à table, les deux mots magiques : Abiède, pajalouista{ï), qui, plus efficaces encore que le Se-* satne, ouvre-toi! suffisent pour faire apparaître instantanément devant vous, dans tous les restaurants russes, de deux à six heures, un dîner composé de quatre plats, dont le premier est un potage, et le dernier, soit une glace, soit une soucoupe de fruits avec lu lait, je me retirai dans ma chambre, afin d'y lire

1) Un dîner y sUl votis plaît.

un peu. Je désirais beaucoup me rendre compte de la disposition topographique du pays que nous traversions et dont la nuit me dérobait la vue.

Rien n'était plus facile que cette étude, grâce à ma petite bibliothèque de voyage, grâce surtout à l'excellente monographie ou Guide du Volg^a, publié par la Compagnie Samolète, il y a quelques années, sous ce titre : De Tvère à Astrakhan. La Géographie nationale de M. A. Poulikovski facilitait également mes recherches. J'y vis tout d'abord que le Volga, depuis Kazane^ offrait le phénomène étrange d'un fleuve dont la vallée, d'un côté, du côté droit, reste de la plus incroyable et de la plus constante étroitesse, ce qui explique, en partie, pourquoi cette rive droite est toujours escarpée ou élevée. Au delà de ce barrage naturel, vers l'ouest, commence le bassin d'autres fleuves ou rivières, s'épanchant dans le même sens que le Volga ou en sens inverse, mais qui lui sont obliques sous un angle plus ou moins aigu, parfois même presque entièrement parallèles^ comme la Sviaga. Derrière la Sviaga, on pourrait citer la Soura , un autre de ses tributaires, qui suit la même direction, et, partant à peu près de la hauteur de Voleske, court du sud au nord se jeter dans le Volga, à mi-route entre Nijnii et Kazane. Plus bas, c'est la Térichka, modeste affluent du Volga, qui, en coulant presque côte à côte avec lui, mais cette fois du nord au sud, continue ce bourrelet de terrain. Bientôt ce sera le bassin du Don qui, par deux de ses affluents, la Medviéditza et surtoutPI-

lovlia, resserrera la vallée du Volga et la repoussera contre le fleuve lui-même.

C'est précisément cette proximité des deux bassins, ce voisinage du Don allant vers l'Europe méridionale et du Volga se dirigeant vers l'Asie centrale, qui devait faire la fortune de Saratove et du gouvernement de Saratove. Au milieu du seizième siècle, le sultan Selim II avait eu déjà l'idée de réunir le Don au Volga au moyen d'un canal. Pierre le Grand reprit cet ancien et grandiose projet. Il fit venir un ingénieur anglais, nommé Perry, et lui-même, à Paris, montra au jeune Louis XV le plan qui lui avait été soumis. Il s'agissait de mettre en communication la Kamouichinka, ruisseau qui se déverse dans le Volga, avec un affluent du Don qui y touche presque, rilovlia, déjà nommée. Le plan ne fut pas exécuté jusqu'au bout, bien qu'aujourd'hui encore il reste des traces de cet essai de canalisation. Il n'y a que les habitants des gouvernements de Toula et d'Orèle qui puissent se servir à la fois du cours de rOka et de celui du Don pour expédier en sens contraire leurs produits. Toutefois, de même qu'entre le bassin de l'Obi et celui de la Kama il s'est établi un volo^e ou système de transport par terre, de même, entre le Volga et Tllovlia, une route ou service analogue existe depuis un temps fort reculé, et se ramifie même un peu de côté et d'autre. Au début du règne actuel, un chemin deferoîi des chevaux remplaçaient les locomotives fut construit entre Doubovka, sur le Volga, et Katchalinske, sur le Don. Plus tard, une

Compagnie anglaise s'est chargée de souder les deux fleuves au moyen d'un vrai railn^ay, et non d*Qiî tramway. C'est la ligne qui va^ sous le nom de ligne Volga^Don, de Tzaritzine jusqu'à Kalatche.

Ma cinquième et avant-dernière journée sur k Volga commença à Kamouichine. Comme les ^oun précédents, le sifflet de la machine et le ralentissement de la marche me réveillèrent. Pendant la nuit^ nous étions entrés à demi dans le gouvernement d'Astrakhan, qui commence sur la rive gauche, à l'embouchure de l'Erouslane. La petite ville de Kamouichine, chef-lieu de district du gouvernement de Saratove^ avait fort bonne grâce à étaler ses maisons blanches comme du linge passé à l'amidon et ses églises à dôme arrondi. Ce sont des familles kosaques qui composent a tout Kamouichine » et occupent les maisons blanches. Ces façades éclatantes font contraste avec les maisons de bois, auxquelles le temps peu à peu a donné une patine enfumée. La ville est renommée pour ses kalatche ou pains blancs, et aussi pour ses arbou:[e ou melons d'eau qui ont l'honneur de figurer chez les Chevet de la Perspective Nevski, voire même de faire parler d'eux dans les journaux. Au moment où je descendis, il s'en tenait un grand marché sur la berge, à l'usage des passagers qui sortaient un instant du bateau pour remettre pied à terre, par nostalgie, sans doute, du plancher des vaches. On vendait également des perdrix fraîchement tuées, des tapis genre Smyrne, febriqués dans les environs, et des tricots très-joliment

agrémentés de broderies. Le gorodovoi de service arriva en retard, un peu essoufflé. Heureusement tout s'était bien passé sans lui, et Fhonneur de la police municipale demeura intact. Devant le ponton de déi)arquement s'élevait un modeste voksale, mot qui n'est plus synonyme ici de gare de chemin de fer, mais bien de lieu de réunion publique et de divertissement honnête. Il y a près de dix mille habitants à Kamouichine. Son commerce atteint, année moyenne, le chiffre de treize cent mille roubles. Malgré cela, plus d'un étranger plaindra les fonctionnaires en résidence forcée dans cette petite sous-préfecture russe. Mais le sous-préfet de Brioude est-il sur un lit de roses? Et son collègue de Barcelonette se flatte-t-il de se trouver à la source même de tout ce qui arrive de nouveau et de divertissant dans le monde ?

Afin de me dédommager des heures studieuses consacrées la veille au soir à la lecture, je me décidai à passer la matinée sur les divers ponts du navire, le regard attentif à tous les détails que je pourrais surprendre soit dans les steppes de la rive gauche, soit sur le cours même du fleuve, soit le long de sa paroi de droite, soit enfin au delà de cette ligne interminable de hauteurs courantes.

Les landes plates de gauche se montraient partout roùgeâtres. La saison était sans doute passée oti la stîpapennata donne à la steppe cet aspect pelucheux qui a frappé tant de voyageurs. Malgré les 217 verstes parcourues pendant la nuit, nous étions encore à peu

près à la hauteur de cette mer intérieure de sd en croûte ou liquéfié qui s^appelle le lac Eltone, et qui n'est que le plus connu^ mais non pas le seul dans les steppes du bas Volga. Il mesure 47 verstes de tour^ et pourrait approvisionner l'Europe entière. Le pain et le sel^ ce sont là^ non-seulement les marques symboliques de rhospitalité russe^ mais encore les vivres par excellence des peuples primitifs que cette vallée tiendra toujours à la disposition de notre continent. Le lac Eltone était^ malheureusement, beaucoup trop éloigné du Volga pour que nous pussions en apercevoir quelque chose. Toutefois, aucun arbre ne poussait plus sur ce sol imprégné d'éléments salins. Peu ou point de roseaux, même pour cacher la nudité des rives mises à découvert, comme une marge, par le retrait des eaux. Il est probable que les inondations et les variations annuelles du niveau du fleuve ne laissent point à la végétation fluviale le temps de s'acclimater sur ses bords. A peine au bout derhorizon, vers Test, un bourrelet de terrain limitait pour Toeil l'incorrigible horizontalité de ces espaces sans fin. Les moulins seuls égayaient un peu le paysage, et formaient un second village à côté de chacun de ceux qu'on rencontrait. Presque toujours ces moulins avaient six ailes ; dans la Petite- Russie, beaucoup en comptent jusqu'à huit. Ceux-ci chômaient encore, attendant, comme l'ogre, leur proie, j'entends la moisson de l'année. Lorsqu'on les lâche tous à la fois, cela doit produire un beau caquetage, surtout si le vent qui les fouette au passage est le même que celui qui fai-

sait voltiger sur la terrasse du bateau^ avec un bruissement argentin, de noirs essaims de flammèches éteintes.

De temps à autre, le long du rivage, passait un petit batelet avec ou sans voile, bourré de fruits verts, de melons, de concombres. Un vieux Triton à barbe blanche orientait de son mieux un de ces esquifs; tandis qu'un gamin courait pieds nus sur le sable, traînant ensemble le batelet et le Triton à Taide d'une corde et de bretelles. Dans un autre, je distinguai des corbeilles de cerises et de cassis. Il faisait froid à cette heure matinale, mais en récompense nous avions encore une journée à souhait pour nous. Large au moins d'une verste, le fleuve pétillait de plaques de lumière qui dansaient à qui mieux mieux sur l'enlacement mobile de ses petites vagues saumâtres. On eût dit qu'il pleuvait des pièces d'argent, de ces fameux roubles argent dont on parle tant et qu'on ne voit nulle part. Ils semblaient, au large comme autour du bateau, s'enfoncer du ciel dans le fleuve, escamotage brillant et sans cesse réitéré, qui explique probablement pourquoi on ne les tient jamais dans le creux de sa main. Pas un nuage au ciel. A de certains endroits, le fleuve commençait enfin à faire lac, à se développer inopinément sur ses flancs, pour aller se perdre en avant, bien loin, bien loin, en formant une nappe d'eau plus allongée encore qu'élargie, au bout de laquelle les rives abaissées, et un instant rapprochées comme des tenailles entr'ouvertes, ne laissaient plus de visible qu'un étroit

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passage entre deux minces lignes de verdure. Les grandes scènes fluviales s'ouvraient pour nous. Ailleurs le Volga apparaissait tellement droit et la ligne de talus articulés qui le bordait tellement droite aussi, que le fleuve et la falaise finissaient par se confondre ensemble et qu'à perte de vue, entre l'azur de l'eau et l'azur du ciel^ la ligne de démarcation devenait insaisissable. Cette fois encore, on se fût cru en pleine lagune vénitienne, devant Malamocco ou Chioggia.

Sur un certain point, il y avait eu des éboulements dans la falaise. A terre gisaient des rochers d'un brun grisâtre, pareils à d'énormes tortues, ou à des hippopotames privés de mouvement. Les massifs de terre crayeuse, taillés à vif par-devant et séparés par des cassures sur le côté, faisaient songer à ces rangées de petits pains qu'on vend ensemble et qui se fractionnent presque tout seuls. De même les superpositions de petites ravines obliques qui sillonnaient les brèches rappelaient, par leur manière de se subdiviser vers le bas, certaines lettres de l'alphabet slavon, le iîise ouïe ia, entre autres. Ce sont ces sortes de bastions naturels de craie qui ont reçu des habitants le nom de stolbets^e, ou colonnes. A la vérité, ces stolbet^e ressembleraient plutôt à des soubassements ou à des chapiteaux de colonnes blanchâtres demeurés debout qu'à des colonnes. Il conviendrait au moins d'en supposer les fûts eux-mêmes disparus, en- . gloutis dans le fleuve. On pourrait aussi voir dans ces façades en calcaire d'informes portails de cathé-

drales ébauchées en maquette par des gnomes. Mais il ne faut pas discuter avec les comparaisons ou les légendes populaires. Quoi qu'il en soit, évidemment le Volga, à une époque préhistorique, à force de se déverser au printemps sur cette région, a fini par trancher et polir sous son frottement irrésistible ces talus que plus tard les pluies ont pris à tâche de morceler, de modeler à leur tour, en divisant cette muraille uniforme en petits pitons, et en précipitant des traînées de diluvium pulvérisé sur les rebords rongés de leurs entablements horizontaux. En tout cas, si coupée cle ravins que soit cette digue, longue de plus de cinq cents lieues, elle n'en empêche pas moins, dès aujourd'hui et pour toujours, le Volga de se précipiter sur le cœur de la Russie.

Qu'y a-t-il au delà de cette barrière continue, sur ces hauteurs inépuisables en céréales et classiques en agriculture? C'est ce que se demande d'elle-même l'imagination du voyageur. Il y trouverait d'immenses horizons, largement ondulés^ de grands plateaux sans arbres se creusant insensiblement pour donner naissance à des vallons qui commencent par un sillon en pleins champs et finissent par une véritable vallée. Ces plaines sans bornes, qu'encombrent, aussitôt la récolle disparue, d'innombrables plantes de la famille des chénopodées et des composées, ne sont pas pourtant sans charme avec leurs faibles méplats et leurs lignes gracieusement soulevées au bout d'immenses perspectives. Le regard y fait comme des ricochets de pli de terrain en pli de terrain, jusqu'à ce

que sa puissance ou son effort s'arrête^ bien avant que l'immensité refuse de lui livrer son secret en lui opposant inopinément l'obstacle d'un lointain de collines ou d'un rideau de verdure. Réduite à ses seules ressources, l'étendue a aussi sa poésie, celle précisément de la grandeur. L'uniformité d'ailleurs possède aussi sa puissance propre. Répétées, les impressions se fortifient Tune par l'autre. Les musiciens italiens savent tout le prix de ce procédé. La nature ici doit une partie de sa majesté à cette loi de l'esthétique. Où que l'on regarde, l'incommensurable s'ajoute toujours à l'incommensurable, et la conscience humaine y sent plus que nuUe.part ailleurs le peu qu'est l'homme dans l'ordre universel des choses. A travers ces grands espaces dépouillés de leurs moissons, à part quelques carrés de tournesols aux têtes déjà languissantes, voltigent encore quantité d'oiseaux attardés à glaner avant la venue du froid. Quand on parcourt le pays en chemin de fer, on en remarque, entre autres, de charmants, un peu plus gros seulement qu'un pigeon, et d'un bleu ou d'un vert si tendre qu'on les dirait échappés d'un conte de fées. Comme en Podolie et en Ukraine, posés sur les fils du télégraphe, qui leur fournit un perchoir élastique dans un pays oîi il n'y en a guère d'autres, ils regardent passer sans effroi la locomotive haletante qui vous emporte. La grande ombre de Stenka Razine plane aussi sur toute cette zone comme dans la mémoire des habitants, sous forme de légendes célébrant ses faciles amours ou la double vertu de son feutre en-

chanté, grâce auquel il pouvait voler dans Tair comme un oiseau, ou plonger dans Teau comme un poisson. Le brigandage lui-même^ hélas! avec le temps devient source de poésie.

La petite ville de Doubovka se présenta subitement à nous au moment oti nous tournions la barrière à ras d'eau entre ciel et terre, au delà de laquelle^ depuis deux ou trois heures, nous n'apercevions plus rien sur le Volga. Les pristane sont ici fort en avant du gros des maisons. Celle du Samolète est des plus simples; maisTembarcadèredu Caucase et Mercure surpassait le nôtre en élégance. Une belle maison avec un toit vert et une façade blanchâtre était protégée par une clôture à barreaux parallèles qui faisait fort bonne figure. Plus bas, se cachait un groupe central de maisons en briques dûment badigeonnées. Une église, au lieu du quinconce habituel de coupoles grecques, portait un clocher en vespasienne surmonté d'un mât vert, avec neuf dômes piriformes, de trois grandeurs différentes, mais tous les neuf peints en bleu. D'autres églises, parmi lesquelles un temple allemand, se couronnaient de bulbes argentés ou verdâtres associés à des pyramides. Le bois des maisons qui se montraient devant nous n'avait pas eu encore le temps de noircir, ce qui ferait supposer que Doubovka a été assez récemment brûlée de fond en comble, malgré le zèle des guetteurs occupés à tourner sans cesse au sommet de la tour qui domine la ville. Des chemins poudreux, taillés dans l'argile desséchée de la petite falaise, en rendaient l'accès plus facile. Quelques saules pâles

semblaient pleurer du haut de la berge sur ce paysage pâle. Autour des squelettes de bateaux plats en construction sur le bord du fleuve, deux ou trois nageurs prenaient leurs ébats en faisant la coupe avec vigueur. Plusieurs passagers achetèrent à leur descente sur le rivage de jolis tapis en moquette tout éclatants de fleurs bariolées. Nous prîmes, au bout d'un quart d'heure, congé de Doubovka et de son gorodovoi, qui, malgré ses galons de sergent-major, faisait assez triste mine dans son uniforme râpé et sali à côté du gen^ darme en pantalon bleu et en tunique blanche. Je me permets de signaler ce gorodovoi à l'édilité locale comme ayant besoin d'un costume neuf pour frayer convenablement avec le représentant de TEtat et de la police impériale.

Je fais grâce au lecteur de la route de Doubovka à Tzaritzine. Un fleuve de neuf cents lieues a le droit de se répéter un peu^ et le Volga n'a pas été fait uniquement pour amuser la curiosité des Français en vacances et des amateurs de kaléidoscope» Je dirai seulement que, bien que le thalyveg s'élargît de plus en plus, la digue ou petite falaise de droite, tout en s'abaissant de plus en plus elle-même, tenait bon cependant et continuait de s'étendre ou de s'étirer à perte de vue en décroissance linéaire. A gauche, de même, c'était toujours l'uniformité de l'horizontalité. Nous arrivâmes à Tzaritzine vers quatre heures de l'aprèsmidi. Notre halte devait s'y prolonger jusqu'au soir* Les steppes, en effet, dans lesquelles nous allions nous trouver pris des deux côtés, ne contiennent plus aucun

SARàTOVB et le bas VOLGA. 299

bois à brûler. Force nous était donc de faire ici un dernier et formidable approvisionnement de combustible^ partant une station de quelque durée.

Ainsi que Doubovka, Tzaritzine est située derrière une langue de terre et sur le côté droit. Ce qu'on en découvre tout d'abord, ce sont ses clochers cachés derrière cette pointe avancée de terrain, au pied de laquelle des locomotives à tuyau en tromblon viennent happer les niarchandises en .circulation sur le fleuve. Suivant Fusage^ d'immenses chantiers de bois s'empilaient sur l'argile poudreuse de la rive, dont on escalade les rampes, soit à l'aide d'escaliers de bois, soit en suivant des chemins de voiture à travers la glaise fendillée par la sécheresse. Avec un soupçon de bonne volonté, on prendrait ces tranchées légèrement sinueuses pour des chemins tournants de forteresse.

Au haut de la berge s'étale la ville neuve, avec la gare du chemin de fer de Tzaritzine à Griazi, la troisième des voies ferrées qui rattachent les bords du Volga à l'intérieur de la Russie. Cette ligne, qui n'a par jour que deux trains de voyageurs, en expédie au contraire seize de marchandises, ce qui dénote un trafic d'autant plus actif que le second chemin de fer de Tzaritzine, celui qui le réunit au Don, absorbe évidemment une bonne partie des produits et du transit. Aux approches de la gare, on a le plaisir de rencontrer, non pas seulement une deutsche Bier-Halle, mais encore une enceinte de cimetière fort agréable à l'œil, avec ses jolis croisillons de maçonnerie et ses piliers courts coiffés d'un bonnet de zinc. Toute la

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ville au contraire est en bois, et l'on y chercherait vainement ce noyau de constructions plus solides que jusqu'à présent nous avons signalé presque partout. La librairie, que dirige une dame bibliophile occupée à dévorer elle-même son fonds de magasin, ce qui heureusement ne la ruinera pas, consiste en une arche ou cabane toute de bois, sans autre fenêtre ou prise de jour que îa porte. Les habitations les plus coquettes et les plus soignées présentent pour toute décoration architecturale une plaque double de menuiserie figurant sur les deux portes, avec ou sans badigeonnage, un rayonnement solaire, fort bien exécuté d'ailleurs. En revanche, je cherchai vainement sur les murs de planches ces plaques rondes, ovales ou carrées, comme des timbres-poste, qui indiquent que la propriété est assurée par telle ou telle Compagnie. Je n'en vis qu'un bien petit nombre. Gare aux propriétaires de Tzaritzine, si le feu prend chez eux et que le vent ce jour-là souffle du Volga I

La ville ancienne, autour de laquelle on peut suivre encore la trace des fortifications du temps jadis, est séparée de la première par un profond ravin, où coule en hiver la Tzaritzéia, ruisseau sans importance. Grâce à la sécheresse exceptionnelle de l'année, je n'y entrevis qu'une douzaine de bateaux portant des maisons un peu plus larges que leur propre pont et évidemment édifiés d'après le plan de l'étable flottante construite par l'ingénieur naval célèbre dans l'histoire sainte sous le nom de Noé. Cette vieille ville ne se distingue, du reste que bien peu de la

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ville neuve. Les bêtes y sont infiniment plus nombreuses dans les rues que les gens^ ce qui explique peut-être la présence des bateaux de déménagement en commun que nous venions de voir échoués dans une darse de boue solidifiée et pulvérulente. Si l'on additionnait les porcs, chiens, chats^ coqs, poules, oies, pigeons, moineaux, qui vaguent dans la poussière des voies publiques, on arriverait à un total décuple de la population humaine. En réalité, la ville semble être un peu plus un jardin libre d'acclimatation qu'une ancienne forteresse essayant de devenir une ville d'entrepôt. Au moment où je contemplais une femme russe qui, à l'aide de son fichu, avait si bien caché son visage à l'orientale qu'on n'apercevait plus absolument que ses yeux, un quadrille de chiens souleva un tourbillon de poussière autour de moi pour se donner le divertissement de courre sous mes regards, et peut-être en mon honneur, une famille tout entière de l'espèce porcine. Par bonheur, celle-ci, grands parents en tête, réussit à se réfugier à temps dans les décombres d'une maison fraîchement incendiée. Un peu plus loin, des mares ont été réservées aux évolutions amphibies de canards, plus sauvages peut-être encore que domestiques. Par surcroît, dans chaque jardin, un sabot au bout d'une perche offre un asile commode et gratuit à tous les oiseaux en quête d'un logement. En poursuivant toujours ma promenade à travers cette ville détachée du royaume des animaux, j'arrivai au marché qui se tient en pleins champs. Comme à Saratove, de grandes potences

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portaient des balances suspendues^ auprès d'un tas de gros poidSj misa la disposition des trafiquants. Comme à Saratove aussi, de grands bœufs couchés pensivement à Tavant de chaque téléga attendaient en ruminant rheure de reprendre leur corvée. Un peu plus loin, grande exposition de clouterie, de ferraille^ et de fruits verts^ pommes comprises^ un vrai déballage au milieu d'un campement. Je ne connds en Russie que Dunaburg pour présenter un aspect aussi primitif, La culture pseudo-germanique a produit làbas exactement le même effet que la civilisation kosaque ici.

Quant aux édifices publics, le mieux est de n'en rien dire. La douma, Thôtel de ville, est à peu près aussi sans façons et sans formes que la lavka^ à usage de librairie, dont je parlais tout à l'heure. On y conserve pourtant^ avec piété^ deux reliques confiées au patriotisme des habitants par Pierre le Grand avec les recommandations les plus énergiques. Ayant tenu à se rendre compte par lui-même des avantages de ce point stratégique, Pierre y planta solennellement, en guise d'épouvantail à l'adresse des Kosaques et des Kalmouikes, sa canne et son chapeau. Deux églises élèvent bien aussi en l'air deux demi-melons verdoyants que surmontent des poires bleues piquées d'étoiles d'or, mais ce ne sont pas là des conceptions de nature à relever beaucoup le renom ou l'intérêt artistique de la cité. Longtemps encore les touristes préféreront Naples à Tzaritzine.

Je ne revins pas à bord désenchanté, car je ne m'é-

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:ais attendu à aucun enchantement. J'étais seulement un peu las de ma tournée d'inspection à pied, surtout peut-être des soubresauts violents de la voiture que j'avais fini par héler au passage. Conformément à l'usage, en effet, le cocher, pour me faire faire le tour de la ville, depuis le marché jusqu'à la gare, avait lancé son cheval et son véhicule, contenant et contenu, à travers plaines et ravins, improvisant ainsi en ma faveur, ou à mes dépens, un steeple chase consciencieux de quarante kopieks. Bien que le buffet de la gare soit très-satisfaisant, quelques officiers russes en tunique verte avec larges épaulettes argentées fi'aternisaient sur le bateau avec des ofiiciers kosaques en pantalon et en tunique gros bleu, qu'un élégant ceinturon serrait autour de la taille. Comme la veille, j'attendis l'instant du départ sur la terrasse supérieure, afin d'échapper de mon mieux au bruit sourd, mais surtout assourdissant, que les équipes de femmes au service du bateau renouvelaient incessamment en versant le bois de leurs civières dans les flancs plus insatiables que jamais du Miklachevskii. On eût dit un choc de quilles gigantesques abattues, avec des retentissements de tonnerre, par des Titans ou des amis de Péroune un peu lancés au sortir de table.

Il ne me fut que trop aisé de reconnaître pendant la soirée que l'automne approchait pour prendre la place de l'été, dans le ciel comme sur le calendrier. Je m'aperçus trop bien aussi que, depuis Kazane, le Volga coulait directement, ou peu s'en faut, du nord vers le sud. Les premières ombres de la nuit

envahirent le clair-obscur du crépuscule à une heure et avec une hâte dont j'avais perdu Thabitude. Les reflets de la lune ne tardèrent pas à sillonner transversalement le Volga d'une colonne tremblante de moire presque dorée. C'était comme un fleuve de lumière traversant un fleuve de ténèbres. On distinguait cependant très-nettement, en aval, l'angle nouveau que le Volga allait décrire pour prendre la nouvelle et dernière direction nord-ouest sud-est, qui devait nous mener de Tzaritzine à Astrakhan, et du bout de l'Europe au seuil de l'Asie. A cet endroit, le fleuve présentait vraiment une superficie d'eau dont le Léman seul, à Lausanne, peut donner le soupçon. Cependant il se trouvait déjà séparé depuis quelques dizaines de verstes de l'Achtouba, curieux exemple d'un bras de fleuve qui ne se mêlera plus que deux ou trois fois pendant cent lieues à celui dont il s'est détaché, et le longera jusqu'à Astrakhan, d'après un parallélisme constant. La lune éclairait sur l'autre rive les meules de foin, les saules et les aulnes qui faisaient leur réapparition dans la steppe. De grands feux allumés dans les îles ou sur le rivage, et perdus dans la verdure comme d'énormes vers luisants, dénonçaient des campements nocturnes de pêcheurs. Assez près du bateau, d'autres naturels faisaient chauffer une marmite dont l'anse pesait sur un bâton porté lui-même par un double tas de terre glaise durcie. Des chants à deux temps, d'une mélodie plaintive, voire même de vagues sons d'accordéon, passaient dans l'air comme des bouffées d'harmonie lointaine et mystérieuse. En ce mo-

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ment-là, je sentis que Tzarîtzine était loin de la France:

Notre voyage de nuit devait me priver de la vue de Sarepta, colonie de frères moraves qui a beaucoup fait parler d'elle, parce que, ne trouvant pas le pays propice aux travaux agricoles, elle s'est adonnée exceptionnellement à l'industrie et a la première initié ces peuplades aussi nomades qu'arriérées aux merveilles d'une foule de métiers et d'humbles arts modernes. Toutefois, j'appris avant de me coucher que la colonie était trop loin du Volga pour être aperçue en aucun cas du bateau, et d'ailleurs trop entourée de bancs de sable pour que le Miklachevskii pût se risquer à la desservir. Nous ne devions plus, au reste, nous arrêter jusqu'à Astrakhan. Néanmoins, mon petit lever fut encore cette fois, comme les jours précédents, accéléré et récréé par une halte de quelques minutes devant une modeste station où, à la place ordinaire des provisions de bois, se montraient des dépôts de sel en pyramides basses, comme les tas de cailloux de nos grandes routes, mais de dimensions beaucoup plus considérables. En Espagne, en approchant de Cadix, j'avais déjà eu ce spectacle sur une bien plus vaste échelle encore. Nous rencontrâmes là aussi le Catherine 11^ de la Compagnie Caucase et Mercure, le pendant sans doute de son Alexandre IL J'ignore si les salons du Catherine II sont en velours vert, et l'aménagement intérieur aussi luxueux qu'à bord de Y Alexandre IL Mais, vu du dehors, ce nouvel échantillon « du système américain » nous parut moins

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heureux comme élégance de formes que les parokhode, avariés ou non, de la Droujina.

Quoique la nuit eût été très-fraîche dans ma chambre tapissée de toile cirée^ je n'en ressentis pas moins dès cette matinée les inconvénients d'une promenade ou d'une navigation d'été à travers les steppes. La veille au soir, sur le pont du bateau, j'avais remarqué quantité d'insectes ailés, de lépidoptères au joli corsage, mais d'une familiarité et d'une abondance plus désagréables l'une que l'autre. Toutefois, ces petits riens bruissants paraissaient inoffensifs. Il n'en devait pas être de même des moustiques, affreux et insaisissables ennemis dont madame de Bourboulon a dénoncé l'acharnement comme le plus cruel, le seul supplice même, qu'elle ait eu à endurer en faisant le trajet de Péidn à Moscou. L'affreux susurrement de ces frêles bourreaux de l'homme qui, par un étrange raffinement de férocité, tiennent leur victime éveillée pour lui annoncer qu'ils travaillent à leur œuvre de vampires, m'avait privé de sommeil une partie de la nuit, et je me réveillai bientôt le visage couvert de cuisantes piqûres. De plus, quelque araignée, tarentulf ou insecte venimeux avait dû se mettre de la par^ tie> ear j'avais un petit doigt gonflé et roidi par une ampoule très-grosse. Décidément, j'eusse préféré être réveillé pour tout de bon par la visite amicale, quoique inopportune, à^MXi provLsake en course nocturne sur mon front ou sur mes mains. Ce n'est pas moi, c'est la langue russe qui a donné ce nom de Prussien au cancrelat, quoique ce dernier soit généralement

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l'insecte le moins sanguinaire du monde. Mais il .aime à. s'engraisser aux dépens des bonnes cuisines. De là son nom. On peut du moins le supposer*

Malgré mes blessures de la nuit, qui, heureusement, n'avaient pas atteint mes yeux, je repris mon poste d'observation^ afin de profiter dignement de la fin du poëme. Cette fois la rive droite était devenue ellemême presque aussi basse que la rive gauche. Néanmoins, si quelque pli ou boursouflure de terrain apparaissait, c'était toujours à droite et non à gauche. Les villages, extrêmement rares, étalaient toujours des toits de chaume noirci par la pluie. Des troupes serrées de moulins à six ailes se tenaient en faction et au repos dans le voisinage, tout comme la veiUe et l'avant- veille. Des meules de foin encore vert dépassaient de leur dôme les masses flottantes et légères de la verdure des saulaies, qui semblaient de petites forêts s'allongeant entre terre et eau, j'allais dire amphibies, au feuillage argenté et ténu. Le vent faisait frissonner toutes ces têtes vaporeuses et glauques, tandis que des bandes de mouettes rasaient la surface de l'eau de leur vol alourdi. Je cherchai à découvrir des pélicans occupés à la pêche, mais tant d'oiseaux blancs volaient ou posaient de tous côtés qu'il me fut impossible de distinguer la moindre baba. Le soleil au reste était aveu« glant<

Dès dix heures nous naviguions sur un immense bain de mercure, sur une nappe sans fin d'argent en fusion dont la masse flottante s'écaillait de frissons lumineux. Â ce moment, le point de vue offrait vraiment une

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incontestable splendeur. Il n'était plus, si Ton veut, absolument inédit pour nous, mais il était considérablement élargi. Au lieu d'un simple effet de lac^ nous avions bel et bien un effet de pleine mer. On pouvsdt se demander si le Volga n'allait pas déjà se précipiter dans la mer Caspienne. Malgré le bas niveau des eaux trahi par des ensablements fort larges sur la rive droite, je ne pense pas exagérer en donnant au fleuve, dans ces parages, une largeur de quatre à cinc^ verstes. Devant nous, rien que de Teau, et puis, bien loin, deux lignes droites et noires de verdure barrant l'horizon, ou le barrant presque, et qu'un physicien eût pu comparer à ces deux pointes dont la coïncidence produit la lumière électrique, mais qui ont l'art de se rapprocher d'aussi près que possible sans jamais se toucher tout à fait.

Ce spectacle recommença une seconde fois, mais avec une variante de mise en scène que le vent introduisit dans le décor. La surface de cette nouvelle mer fluviale se hérissa partout de houppes blanchissantes, et de vrais flots d'eau brunâtre se mirent à déferler bruyamment sur notre passage. Le Miklachevskii était un navire trop sérieux, et surtout trop pesant, pour entrer en danse sur l'invitation de la brise. Il en fut de même d'un remorqueur de la Droujina que nous rencontrâmes sur ce désert d'eau, oîi décidément la rencontre d'un parokhode ou d'une barja devenait presque aussi rare que celle d'une goélette ou d'un brick en plein Océan. Mais il en était tout autrement des très-nombreux bateaux de pécheurs qui,

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le matin, glissaient comme perdus dans un papillotagede clarté éblouissante, et qui maintenant bondissaient par-dessus les vagues, moins dirigés qu'entraînés par leur voile. Couché à plat ventre sur la proue, et le visage souvent inondé par des éclats d'eau, Tun des pêcheurs, souvent un enfant, relevait les filets ou les surveillait en les soulevant un instant. Nous étions, en effet, arrivés à la partie du Volga où ce fleuve, le plus poissonneux peut-être du monde entier, trouve moyen de l'être encore plus qu'ailleurs, et de devenir pour la Jlussie entière un réservoir d'alimentation inépuisable, une source surtout de richesse commerciale dont on se fait difficilement une idée.

La faune ichthyologîque du fleuve est des plus variées. Le genre acipenser semble, sinon le plus largement représenté, du moins celui qui a le plus contribué à rendre le Volga illustre parmi les gourmets de TEurope. L'espèce appelée en russe biélouga , c'est-àdire le grand esturgeon, atteint jusqu'à huit sagènes de long. Du moins, Strahlenberg aflirme en avoir vu un en 1730 de cette longueur, qui équivaudrait à plus de seize mètres. Lacépède, en ne parlant que de vingtcinq pieds^ était resté, on le voit, bien en deçà de la vérité. Des contemporains dignes de foi affirment qu'on en a pris du poids de quarante poûd, plus de 65o kilogrammes, sur lesquels un homme placé à califourchon n'eût pas réussi à toucher le sol de ses pieds. D'autres aute urs, et des plus sérieux, garantissent jusqu'à 70 et même So poud, c'est-à-dire le double. La siévrouga, l'esturgeon allemand, et le sterlet

constituent trois autres espèces du même genre, dont deux portent très-dévcloppée la pointe nasale que la biélougUy au contraire, a perdue presque entièrement. Les naturalistes nous diront plus tard avec certitude si la biélouga ne serait pas un vieux sterlet, et le sterlet une future biélouga. Le dix-neuvième siècle a encore bien des découvertes à faire sur le mutisme et les métamorphoses possibles des êtres si mal connus qui peuplent les cours d'eau et les mers. Les saumons et les salmonidés ont pour représentants, de Tvère à Astrakhan, le saumon rouge et le saumon blanc, la truite et le lavaret. Le lucifhperca, sousk nom de soudake, le silarus glanis, également sous le pseudonyme russe de somey la lote, la tanche, le gardon, les écrevisses achèvent d'animer les eaux de notre fleuve, en compagnie de bien d'autres espèces encore dont Ténumération deviendrait fastidieuse. Ainsi les aloses, ces clupes revêtus d'une si belle cotte de mailles, qui leur a valu en Russie la dénomi* nation descriptive de poisson ferré (i), sont fort abondantes dans le Volga, de même que certains harengs propres à la mer Caspienne et qui reniontenî assez loin dans les eaux fluviales. Mais la chair de ces poissons est si peu estimée, que les pêcheurs se désolent presque en entrouvantleurs filets encombrés. Les brèmes, les carpes, les lamproies, les dorades ne sont guère moins dédaignées. Tout cela se prépare pour le commerce, tantôt dans de simples huttes, dont fc

(x) Miéni^a.

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toit de planches repose sur deux bâtons et qu'on aperçoit partout sur les rives ou les îles du Volga, tantôt dans des cabanes spéciales, en très-grand nombre aux environs d'Astrakhan et qui ont reçu le nom de vataga.

Les travaux de ces vataga attirent et occupent jusqu'à dix mille ouvriers et ouvrières venus presque tous des gouvernements du centre. Le succulent et insensible patient est étendu sur un banc entre les exécuteurs ou exécutrices de ces hautes et basses œuvres d'une pisciculture utilitaire, dont le but est d'exploiter, non d'élever le poisson, lequel se charge lui-même de sa reproduction, et s*en acquitte admirablement de père en fils. Non-seulement ces of)érateurs, qui parviennent à dépecer leur millier de victimes par jour, enlèvent les œufs destinés à devenir du caviar frais ou salé, mais encore ils détachent une partie du dos de certains poissons qui, sous les noms de via:{iga et de baluike, est desséchée et vendue à part. C'est le régal suprême des gourmets de profession qui n'en sont pas encore arrivés à Vassa-fœtida. On retire aussi de ces cadavres éventrés une abondance exceptionnelle de coile de poisson. La peau du silure, à cause de son peu d'épaisseur qui la rend presque diaphane, sert à fabriquer des sortes de vitres élastiques qu'apprécient beaucoup les ménagères tatares.

Il est toutefois quelque chose de plus ingénieux encore que la manière dont on prépare le poisson pour ses diverses destinations commerciales : c'est

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Textrême variété des engins et des procédés mis en usage pour le capturer. A chaque espèce de poisson correspond presque un mode de pêche distinct. M. Sabaniève, dans le beau traité d'ichthyologie nationale qu'il vient de publier sous le titre de Poissons de la Russie, 2iTtnà\i saisissables, pour ainsi dire, et tangibles pour l'œil, au moyen de figures et de vignettes très-réussies, parfois même échappées des livres de M . de la Blanchère, l'outillage et les pratiques traditionnelles des pêcheries du Volga comme de tout le reste de la Russie.

Le silure se prend avec des hameçons pendant d'une barque et avec le secours d'un petit appareil qui imite le cri de la grenouille, la proie préférée du silure, que son avidité gloutonne entraîne et perd. Les charassins se capturent, soit avec l'aide d'une nasse en osier (i), soit avec celle d'un treillage en lattes minces (2), installé au bord de l'eau. La tanche se harponne la nuit, du haut d'une barque, au moyen d'une fourche à sept ou huit dents, tandis qu'à l'extrémité de la proue brûle une torche de résine, donnant à la nacelle l'aspect d'une lampe antique. Les pêcheurs du golfe de Naples connaissent aussi ce procédé et cette attitude. Les brèmes sont attirées du fond de l'eau à la surface par l'appât de quelques poignées d'avoine qu'un compère fait flotter. Le chér espère om jérèke est soumis aux tentations appétissantes d'une ligne fixée à une pièce de bois qui rem-

(i) Morda.

(2) Kot:{i.

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place le pêcheur absent^ et ressemble tantôt à une forme de cordonnier, tantôt à une enclume; sur un radeau flottant se fixent la pièce de bois et la ligne. Pour le gardon^ on préfère un vaste cône de cerceaux décroissants qu'entoure un filet à mailles serrées; deux autres filets droits, faisant muraille des deux côtés, acheminent l'imprudent poisson vers l'ouverture sans issue qui sera sa prison. La pèche du corégone-lavaret, le ferrât des lacs suisses, s'opère au moyen d'un très-grand filet en forme d'attrape-papillons, qui plonge sous l'eau, dirigé et maintenu par un châssis horizontal, sur lequel une planchette permet au pêcheur de se maintenir. Les seines et les éperviers sont aussi fort à la mode parmi les paysans riverains, dont les ruses, toujours opportunes, trahissent une étude, une connaissance aussi approfondie que possible des mœurs et des goûts de chacune des espèces signalées dans le fleuve.

Chaque saison même a ses procédés particuliers, ses artifices de piscicapture à elle. On ne pêche pas en automne de la même façon qu'au printemps. Mais c'est surtout l'hiver qui développe l'activité et la malice féconde du pêcheur russe ou kosaque. Au lieu de se laisser décourager par la glace, il organise, alors des pêches en grand comme la belle saison n'en avait pas encore vu. Parfois, après avoir percé la glace de petits trous, il y pose des rangées entières, des petites forêts de lignes supportées et consolidées chacune par un faisceau de trois perches, ne se réservant pour lui-même que le plaisir de la promenade

et d'une surveillance facile le long de ces allées.^Parfois aussi, il fait passer dans l'eau de longs filets en forme de capuchon allongé qu'il a l'art de retirer par une autre ouverture pratiquée dans le plancher opaque et sonore de la glace. Souvent même, il procède sur une plus large échelle encore. Comme en été, il enfonce une série de pieux dans le fleuve, et applique verticalement entre ces pieux des nattes dont le courant maintient l'adhérence. Il va de soi que ce barrage est oblique de droite et de gauche, de manière à rabattre le poisson vers l'axe du courant. Là, au point oîi convergent les deux côtés de sa digue perfide, il immerge, à l'aide de quatre châssis, dont un est relevé provisoirement, une sorte de chambre ou de cage. Dès qu'un gros poisson y est entré, le quatrième châssis retombe brusquement, et la souricière est amenée bien vite à la surface . au moyen d'une manivelle. Il faudrait que les poissons eussent bien de la finesse, et surtout bien peu de gourmandise, pour résister à un ensemble de pièges aussi bien raisonnés.

Un prévenant compagnon de voyage m'avertit charitablement que nous approchions du palais que la famille du prince Tioumène possède sur les bords du Volga, et où le t^^ésarévitche nasliednîke (i), le futur tzar, a tenu à déposer lui-même sa carte de visite lors de son grand voyage de i863. La famille Tioumène est une des plus puissantes parmi les Kal-

(i) Nasliednike veut dire littéralement héritier ou successeur.

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mouikes, et son chef porte le titre de grand-prince, absolument comme un membre de la famille impériale. Depuis déjà deux jours, je commençais, à force d'en entendre parler matin et soir, à m'intéresser aux Kalmouikes, le cours du Volga m'ayant amené peu à peu au cœur de leur territoire. Jadis, tandis que les Kosaques sillonnaient tout l'espace entre le Volga et le Don, les Kalmouikes, venus en Europe des montagnes du Thibet, occupaient aussi l'intervalle compris entre le lac Eltone et le Volga. Mais, en 1771, trois cent mille d'entre eux, pour des raisons qui ont été très-discutées, prirent le parti de revenir au pays natal de leurs ancêtres, et donnèrent l'exemple d'un exode moderne, d'une émigration en masse analogue à celle des premiers âges de Thumanité. Des bandes de Kirghizes, après les avoir poursuivis au delà de la mer d'Aral, repassèrent l'Oural, et vinrent prendre leur place le long du Volga, à la hauteur de Tzaritzine et de Saratove, oîi le gouvernement, encore aujourd'hui, les fait surveiller par des troupes kosaques, sans parvenir toujours à empêcher ou à réprimer leurs déprédations. Malgré la laideur toute chinoise de leur type, qui les faisait déjà appeler par Struys «c les plus laids et les plus affreux de tous les hommes, » les Kalmouikes ont toujours eu beaucoup plus de douceur et d'honnêteté dans les mœurs que les Kirghizes. Ce ne sont point des pillards ou des pirates, mais tout simplement des pasteurs nomades, vivant de l'élève des chevaux et des moutons, et, dit-on, jouant aux échecs pour se distraire. La réputation peu favorable

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qu'ils ont pu se faire tient à leur présence en Prusse, pendant la guerre de Sept-Ans, parmi les armées victorieuses de la tzarine Elisabeth, armées qui occupèrent Berlin en 1760. Les soldats de Frédéric, battus par les Kalmouikes, racontaient ou se laissaient raconter, par manière de vengeance, que ces hordes asiatiques étaient anthropophages. Il n'en est absolument rien, au dire même de Bergmann, un Allemand de la bonne école, qui passa plusieurs années au milieu d'eux pour apprendre à les connaître. Les cadavres qu'on avait vus par tas dans leurs chariots n'étaient qu'une ruse de guerre à la chinoise pour épouvanter l'ennemi. Par exemple, ces tribus errantes, qui encore aujourd'hui n'occupent les bords du Volga qu'en été, mais se retirent immanquablement en hiver vers les rives plus méridionales de la Kouma, sont demeurées fidèles depuis leur arrivée en Europe, c'est-à-dire depuis le commencement du dix-septième siècle, à cette forme particulière du bouddhisme qui persiste au Thibet, et dont le chef porte le titre de Dalaï-Lama. L'orthodoxie russe cependant fait de son mieux pour gagner du terrain sur cette idolâtrie assez mystique, si Ton en croît certains symptômes. En ce moment, m'assure-t-on, un jeune prince Tioumène reçoit des leçons de catéchisme grec de l'archevêque d'Astrakhan.

Sur ces entrefaites, nous étions arrivés en vue de ïoulouse de Khochooutovske, résidence du nqyon, c'est-à-dire du prince Tioumène. A voir les sables arides qui se prolongeaient de tous côtés, et les arbres

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à tête feuillue, que de loin on eût pu prendre pour des palmiers, volontiers on se serait cru dans un désert arabe. Au contraire, la bizarre architecture qui donnait la note sensible du paysage évoquait le souvenir de la Mongolie et de la Chine. Une pagode occupait le centre d'une colonnade en hémicycle, dont les deux côtés allaient aboutir à deux pavillons du' même style. Les divers étages de cette pagode, d'autant plus rétrécis qu'ils étaient plus élevés, s'enguirlandaient sur leurs quatre rebords de petits arcs de cercle dardant tous leurs pointes en l'air. Les pavillons portaient aussi une collerette hérissée de petits croissants, mais étaient de dimensions moins hautes et n'avaient, qu'un seul étage. Des demi-lunes en or avec une boule au centre brillaient au-dessus de la pagode et des trois pavillons. Tout auprès s'éparpillait Youlouse véritable, le campement de la tribu, le groupement de kibitka destinées au logement des seigneurs de l'entourage du prince. La kibitka est une tente ronde, au faîte de laquelle une grande ouverture a été pratiquée afin de laisser passer la fumée. La muraille ou paroi circulaire consiste en grosses nattes appliquées contre de forts piquets. Audessus de ces piquets de grandes perches convergent vers le sommet, où un cerceau les réunit autour du vide réservé à l'évaporation de la fumée. Un tissu de feutre, cousu de façon à ce que toutes les parties s'en adaptent exactement et promptement, est jeté sur ce squelette de toiture et attaché comme il faut à l'aide de cordes savamment enlacées. Un rouleau de la

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même étoffe forme portière au-dessus des ouvertures qui figurent les portes. A l'intérieur, un banc continu court autour de la kibitka, servant aux mêmes usages que le banc carré qui fait le tour de chaque i^ba de paysan russe. En vingt minutes de travail, toute la tente est démontée et mise à dos de chameau; en vingt autres minutes, elle est entièrement rétablie là où le chameau en a déposé les éléments. ■

Les chameaux sont en effet pour les Kalmouikesks seules voitures de déménagement connues, et c'est en grande partie grâce à leurs services que ces tribus peuvent chaque année franchir les steppes désertes qui les conduisent jusqu'à la Kouma. Nous ne tardâmes pas à apercevoir quelques-unes de ces bêtes couchées auprès de leurs maîtres, ce qui nous empêchait de nous rendre compte de visu de toute la singularité de leur allure. Avec les phoques de la mer Caspienne et les pélicans que je ne réussissais pas à découvrir au bord du fleuve, c'est assurément Tun des animaux les plus curieux dont le voyage du Volga doive procurer la vue à Tétat libre.

Je ne pouvais songer à me faire descendre à terre pour visiter en détail Voulouse du prince Tioumène. Son domaine et sa cour ont du reste été décrits longuement et même tournés en caricature par l'auteur des Trois Mousquetaires, qui, à l'âge de cinquantecinq ans, commit ici l'incomparable gaminerie de se déshabiller, au pantalon près, pour tomber son hôte en personne, à la mode antique ou faubourienne, au milieu d'un concours de lutteurs indigènes organise'

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en son honneur. C'est le vainqueur lui-même qui raconte ce bel exploit, dont il faut dire, en renversant l'adage italien, que, s'il n'est qu'imaginé, il est assez mal imaginé. En tout cas, aucun monument ne paraît avoir été élevé sur la rive du fleuve pour en

. perpétuer le souvenir.

Le reste de la soirée se passa rapidement. Il était monté à Tzaritzine, sans que je les remarquasse,

; quelques Kalmouikes, passagers de troisième classe.

. L'un d'eux, au nez écrasé, aux pommettes placées très-haut et très en saillie, le visage large et aplati, les

. yeux étirés en amande, le teint d'un jaune rougeâtre

, ou brun, tenait en main une balalaïka. Pour parler en toute franchise, ce n'était même probablement

^ qu'une vieille et honnête guitare/ car l'instrument avait un ventre rond et gonflé, au lieu d'étendre ses

. cordes sur un long plateau triangulaire. Les deux femmes, qui n'étaient pas beaucoup plus belles, et dont le sexe ne se trahissait guère que par de grosses boucles d'oreilles, portaient un grand sarrau quadrillé de raies blanches à sa partie supérieure. Un bonnet composé d'un rond de fourrure au-dessus duquel s'aplatissait un rhombe d'étoffe ne laissait voir que la fin de deux bandeaux de cheveux noirs, servant presque de voile à leurs oreilles. Tout à côté se tenait assise ou accroupie sur un banc une petite fille avec deux jeunes garçons vêtus d'une douillette ouatée en soie bleue très-usée. La petite fille avait pour vêtement une robe longue de coutil rayé blanc et rouge, avec des manches taillées sur le modèle des élytres d'un

coléoptère. Son bonnet fourré, rond par le bas et carré par le sommet, avec une houppe de soie à ce sommet, était à la fois jaune, rouge et noir. Quelques femmes russes se trouvaient là aussi. Mais leur fichu, arrangé en cagoule plutôt qu'en mentonnière, ne laissait plus apercevoir que leurs yeux. Les coutumes orientales déteignaient à présent sur les populations slaves et orthodoxes.

Au salon des premières, nous avions depuis la veille au soir, outre une dame qu'on eût définie des pieds à la tête en disant tout simplement qu'elle avait des yeux d'acier, une autre compagne de voyage, venant des environs de Poltava, et représentant à merveille le type si fin et si aristocratiquement pur de la Russie méridionale/ Le premier mérite de cette dame était de n'avoir rien de l'embonpoint et de la santé trop florissante de sa voisine aux yeux d'acier. Etait-ce au mélange du sang grec avec le sang polonais qu'il fallait attribuer cet excès de beauté ou plutôt dt joliesse P Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'avec son chapeau de merveilleuse artistement campé sur de beaux cheveux noirs, ses yeui bruns, à la fois veloutés comme ceux d'une Espagnole et ensoleillés comme ceux d'une Marseillaise, ses joues d'enfant, son nez petit et bien droit, ses sourcils dessinés d'un trait ferme et léger à la fois, son accrochecœur négligemment ébauché sur le front, et son teint d'un blanc mat, légèrement chiffonné, cette inconnue était adorablement jolie, quoiqu'elle embaumât la vanille à une dose sensiblement exagérée. Le compa-

gnon d'une de ces dames me donna fort gracieusement un avant-goût d'Astrakhan en faisant passer sous mes yeux de très-belles photographies de grandeur moyenne. Il m'assura même que je pourrais trouver la collection entière chez l'auteur, logé sur un canal, en face de quatre peupliers. Les adresses d'Astrakhan sont, hélas î beaucoup plus pittoresques que précises.

Etant monté un instant sur le pont, je ne contemplai pas avec moins d'intérêt un Tatare ou un Persan, gravement recueilli, qui se préparait à faire sa prière. Après avoir étalé un tapis de voyage, posé par-dessus son mouchoir, puis fixé ce mouchoir aux quatre coins avec son porte-monnaie, sa boîte à cigarettes, etc., il se tourna vers l'Orient, et s'enfonça dans une longue contemplation intérieure^ dans un tête-à-tête avec sa conscience, qu'il n'interrompaitque pour se prosterner brusquement à terre ou envoyer des baisers dans la direction du pays de l'aurore.

Quelques modifications se produisaient cependant sur ces rives que nous longions depuis si longtemps et que nous allions quitter dans quelques heures. Nous avions déjà aperçu un village dont la mousse envahissante avait trouvé moyen de jaunir les toits noirs, et un autre à demi ensablé, dont les pieds se trouvaient pris dans des alluvions sableuses, produit de chaque printemps. La steppe de droite offrait en effet de plus en plus ce trait caractéristique d'être occupée et limitée à distance par de grands dépôts de limon ou de sable, par des atterrissements en forme

de taupinières^ mais soudés l'un à l'autre et présentant la continuité d'une chaîne de montagnes. C'était, comme l'on voudra, le commencement ou le proloagement des rampes d'argile et de craie que nous n'avions jamais cessé de contempler sur cette rive de droite et que le Volga continue de se poser à lui-même comme une barrière sur ces immenses relais de la mer Caspienne. Dans quelques dizaines de siècles, ces grands pâtés de sable, ces dunes, qu'on croirait presque mobiles tant elles sont encore récentes, se seront consolidées, comme tout ce qui les précède sur la même ligne, et les générations qui nous auront suivis ne se rendront compte que par les explications des savants de ce travail spontané de la nature. Nous passâmes aussi devant maint village de pêcheurs, autour desquels on voyait des faisceaux coniques de hautes perches, tout comme dans un pays de houblonnières. Une de ces pêcheries, précédée d'un joli petit port, avait l'aspect le plus coquet et le plus frais du monde. On m'indiqua encore un endroit où doit se trouver une villa de l'archevêque d'Astrakhan ; mais l'obscurité était déjà trop sensible pour qu'il me fût permis de profiter du renseignement.

L'instant tant désiré approchait enfin. Seulement, à défaut de la cathédrale d'Astrakhan, dont la masse se découvre d'ordinaire de très-loin, mille feux multicolores, reflétés par l'eau, nous apprirent que nous n'étions plus qu'à quelques verstes de notre but. Une demi-heure après, nous y étions tout à fait, et le Miklachevskii pouvait de ses coups de sifflet,

SARATOVE ET LE BAS VOLGA. BzS

toujours lamentables, quoique triomphants, narguer de loin la rousalka, cause première de son avarie et de son retard.

Vu rheure assez avancée et la réputation médiocre des chambres garnies de la ville, j'avais obtenu sans difficulté du capitaine Tautorisation de passer encore la nuit à bord. Du moment où Ton est assuré de servir de souper aux moustiques et aux tarentules, le plus sage est en somme d'avoir affaire à ceux qui, depuis ^ingt-quatre heures, déjeunent et soupent de vous : il y a chance pour qu'ils soient moins affamés.

Je sentis bien, en m'endormant, aux soubresauts de la grue à vapeur, que le Miklachevskii s'allégeait au plus vile de son chargement. Mais ce qui me surprit, et surtout m'inquiéta infiniment plus^ fut de sentir, vers deux heures du matin, qu'il se remettait en marche et changeait évidemment déplace. Je ne redoutais pas de me réveiller quelques heures plus tard en pleine mer Caspienne. Je ne craignais pas davantage que mon logis flottant fût allé se poster de l'autre côté du Volga, pour faire soigner ses blessures à l'infirmerie de la Droujina. Il me paraissait absolument invraisemblable que la Droujina pût avoir ses chantiers de construction et de réparation ailleurs que le long des faubourgs de la ville. Si raisonnable qu'il pût me sembler, mon raisonnement ne s'en trouva pas moins complètement faux. Je me réveillai bel et bien le lendemain de l'autre côté du Volga, ayant Astrakhan sous les yeux dans tout son ensemble, mais à deux ou trois verstes de distance. Heureusement

le vent de la veille était à peu près complètement tombé, et le lac d'eau assez sale qui me séparait delà ville n'était enflé que par des vagues qui n'avaient plus rien d'infranchissable. Je me disposais déjà à aller me commander une pirogue aussi solide que possible, avec un ou deux nautoniers pour faire la traversée. Mais j'avais compté sans la prévenance du capitaine ou des gens de l'équipage, qui n'avaient pas oublié qu'un de leurs hôtes était resté à bord et qu'ils avaient encore charge de passager. Depuis une demi-heure, j'entendais, sans en comprendre naturellement le sens, les sifflements réitérés d'un bateau à vapeur qui paraissait être dans le voisinage et éprouver le plus grand plaisir à siffler, avec ou sans modulations. C'était un honnête petit pyroscaphe venu pour ramener en ville, de la part de la Droujina, les attardés du Miklachevskii et ses employés. Il prit son élan à travers le Volga dès que j'eus sauté sur son tambour, et en six ou sept minutes je fus à Astrakhan pour de vrai. Comme touriste, j'avais ici connu ou pressenti le supplice de Tantale.

Mes bagages avaient débarqué avant moi. Après les avoir retrouvés, je me fis diriger vers les chambres garnies de M. Motchalove, It Grand-Hôtel delà cité. Il y en a bien d'autres à Astrakhan, celui de Moscou, de Tiflisy de Saint-Pétersbourg^ voire le restaurant de Berlin, oii un sujet de M. de Bismarck vend une boue nauséabonde qu'il décore du nom de bière. Mais à part la gostinit^a novaia, qui est sur le port et paraît convenable, il n'y a de tolérable à Astrakhan pour

un Européen que Fhospitalité de M. Motchalove. Ce n'est pas que ses chambres ne soient d'une simplicité tout orientale. On n'y découvre ni paravent ni moustiquaire, et les Persans ou autres Asiatiques, qu'on y aperçoit par les portes toujours ouvertes, ne sont peutêtre pas tous encore bien familiarisés avec les bons effets de la poudre insecticide. Tant de cruauté n'entre guère^ d'ailleurs, dans les âmes attachées au culte de Mahomet ou de Zoroastre. Mais au moins trouvet-on dans ce caravansérail russo-persan une salle à manger somptueusement servie, avec des salons latéraux somptueusement meublés. Les verres à vin de Champagne y sont en permanence, et ce ne fut qu'en insistant que je réussis à obtenir simplement du vin d'Astrakhan. Encore ce vin d'Astrakhan, caractérisé par un goût d'outre très-accentué, venait-il des jardins du Caucase, d'après son étiquette au moins. L'orgue ou orchestrion était pour le moment démonté, en vacances sans doute, :{a granits[eiou, en Perse ou en Asie Mineure. Les serinettes, elles aussi, ont besoin d'un peu de repos pour se refaire la voix. En résumé, malgré tout le respect que je dois à la civilisation germanique des bords de la Baltique, je déclare que dans aucun hôtel russe, même à Vôronèje et à

Astrakhan, je n'ai été aussi mal que dans le meilleur hôtel de Riga, tenu par un bonhomme habillé comme un ma^wfer du dix-huitième 'siècle, et qui, tout entier au plaisir de collectionner des portraits de Schauspielerinnen germaniques dans sa salle à manger, avait complètement oublié que par son incurie il manquait

Telle qu'elle est aujourd'hui, la topographie d'As* trakhan est facile à comprendre. Non loin de l'angle otx le grand Volga, en dédoublement perpétuel et en décomposition spontanée, pour ainsi dire, comme tout ce qui est devenu trop puissant, laisse la Kou tourna se détacher de lui à gauche, seprésented'abordle Kremlin, posté sur un tertre ou sur une déclivité qui lui permet de dominer un peu les approches de la ville. Ce tertre est encore beaucoup moins élevé que celui qui porte le Kremlin de Moscou ou celui de Kazane ; je ne parle pas de celui de Nijnii-Novgorode, du haut duquel on obtiendrait les plus beaux feux plongeants du monde. Mais un vrai plateau stratégique n'est pas chose aisée à trouver auprès de l'estuaire d'un âeuve qui se perd dans les sables. Selon Tusage, les principaux édifices de la ville sont groupés dans l'enceinte même et sous la protection du Kremlin. C'est là d'abord qu'est la cathédrale dont les cinq coupoles, de bien loin dans les steppes, semblent des éclairs d'or. Outre ce grand édifice qui se drçsse par-dessus la cité et sa forteresse de toutQ la hauteur de ses âages et de ses dochers multiples, le Kremlin d'A^rakhan renferme le palais de Tarchevéque, le consistoire ecclésiastique, le sémi^ naîre et sa librairie, un monastère sous l'invocation de la Sainte-Trinité, un hôpital militaire, de vastes casernes, enfin un musée, oh Ton a collectionné le portrait de tous les métropolitains et arehevéques de la ville. Les créneaux de la muraille d'enceinte rap* pellent de très-^prés, pa^ leur évasemcnt terminal, ceux du Kremlin de Moscou^ dans ce qu'on appelait jadis

le Biétii Gorode. Ce nom de Ville Blanche conviendrait au reste parfaitement ici^ encore moins à cause d'un mur d'enceinte badigeonné tout en blanc que par allusion aux toits de tuile qu'on blanchit toujours, et qui donnent à l'atmosphère ambiante je ne sais quoi de faux et d'embarrassant pour le regard. Rien n'est plus inattendu en efiFet que ces toits enfarinés sous l'azur, déjà un peu mielleux, d'un ciel déjà vraiment oriental.

Derrière la forteresse se présente la ville proprement dite. Deux rues, la rue de Moscou et la rue de la Police, viennent se couper à angle droit sur une place, la seule d'Astrakhan, plantée de petits acacias faisant bosquet. Ce n'était d'ailleurs qu'une mare de poussière. La municipalité d'Astrakhan ne se sert pour ses rues ni des beaux pavés de grès d'Odessa, ni des petits cailloux de Moscou, ni des briques et briquetons jaunes de Kiève, ni des dalles de fer à rayures ou à cloisons de Varsovie, ni des hexagones de bois posés sur un parquet de planches que les édiles de Saint-Pétersbourg préfèrent à tous les autres systèmes, encore moins de l'asphalte que quelques douma emploient pour leurs grandes artères. La douma d'Astrakhan, elle, laisse au soleil et à la pluie le soin d'entretenir les voies publiques, et les livre aux habitants dans l'état oti la nature les lui a livrées à elle-même. Le Gastinui'Dvore se rencontre dans le voisinage de cette place. Mais ce n'est qu'une réunion de baraques de planches oti l'on vend un peu de tout, depuis des écrevisses cuites jusqu'à de la bijouterie de dévotion,

depuis des foulards et dçs mouchoirs portant sur un fond de couleur le plan de la dernière exposition moscovite jusqu'à la carte générale des chemins de fer de l'empire. La maison du gouverneur, entourée d'une plantation de petits arbres et d'une grille en métal^est aussi de ce côté. Toutefois, cette construction, d'un style très-simple, fut bien loin de me donner la même impression d'originalité que la ravissante maison en style russe, toute de boiserie et très-agréablement polychrome, avec un toit soutenu par des arbalétriers faisant croix au sommet, que j'aperçus au coin de la Sapojikovskaia oulits(a et du sapojikovskii péréouloke. Jamais, je crois, je n'avais encore vu un échantillon aussi réussi de l'architecture nationale. Un canal, qui offre sur ses berges une promenade commode à la population, relie le grand Volga à la Koutouma, entre la ville proprement dite et les faubourgs. On en comptait jadis jusqu'à seize, habités en général par une nationalité ou une corporation à peu près distincte, Mais^ comme partout ailleurs, ces différences tendent à s'effacer, à s'atténuer tout au moins de plus en plus.

Rien de mêlé cependant en réalité comme la population de cette ville, oîi les vrais Russes, les Moscovites pur sang, sont bien loin d'être en majorité. Sur ses 48^000 habitants, combien peuvent même se vanter d'être vraiment des Européens, non des Asiatiques? Les mosquées, les églises des Arméniens- Grégoriens disputent pied à pied le terrain aux temples orthodoxes. On y compte même une église catholique

33o SARATOVE ET LE BAS YOLOA.

et un temple protestant. Une pagode indienne eustait encore il y a quelques années^ à supposer qu'elle n'existe plus aujourd'hui.

Deux endroits plus que tous les autres semblent propices pour Tobservation des costumes indigènes ou exotiques d'Astrakhan^ naturellement aussi variés que la population elle-même est bigarrée. Ces deux endroits sont, d'abord, les environs de la BoursCy qui, sur la place aux acacias, occupe l'angle opposé au Gastinui Dvore^ et ensuite le pont du canal, où une chapelle russe fait pendant^ comme tant de fm ailleurs, à un kiosque d'eau minérale muni de son robinet d'eau de Seltz et de son robinet d'eau de soude. Toutefois, ne vous attendez point à creuser sur l'un ou l'autre de ces deux points une grande affluence du sexe faible^ ou fort^ si vous aimez mieux. Je devais bien avoir, il est vnai, la bonne fortune, fort inopinée, de rencontrer, non loin des bateaux à vapeur, une princesse ou trèsgrande dame kalmouike, avec sa suite, habillée moitié à l'européenne, moitié comme la princesse elle-même, y compris l'amulette suspendu au cou et le bonnet rond à losange jaune. Mais cette rapide apparition de demoiselles d'honneur kalmouikes fumant la ci* garette et prenant sans doute le thé comme des élèves de n'importe quel institut de demoiselles nobles, était un hasard dû à la protection spéciale du dieu des voyages. A Astrakhan, il n'y a dans les rues que des hommes, et aussi quelques animaux, par exemple, des chevaux de tarentase ou de drojki enjuponnés

de cotonnade, comme ceux que nous avions déjà vus à Saratove.

Aux abords de la Bourse, se rassemble naturellement la bourgeoisie commerçante. Ces graves personnages, assis ou debout devant leur porte, une pipe orientale à la bouche, vêtus d'une robe de soie, tantôt brûlée dans le dos par le soleil, tantôt aussi de nuances printaniéres et charmantes, ont presque tous lés ongles, sinon la barbe elle-même et la paume de la main, soigneusement coloriés en brun foncé, absolument comme s'ils les avaient barbouillés à plaisir de teinture d'iode. Parmi eux, le juif d'Asie, par sa barbe plus rousse ou plus roussie, se distingue à première vue du juif d'Europe, du juif à la mode de Posen,de Cracovie ou.de Lemberg, puant comme utl bouc, jauni comme un hareng saur, avec une double poihte fourchue de poils au menton et deux anglaises ou repentirs en avant des oreilles, type d'usurier sordide et pullulant, dont plus d'un vilain exemplaire se retrouve ici même. Dans les sombres magasins de tous ces trafiquants hétérogènes s'entassent des fruits secs de Perse, des poissons salés ou fumés de la mer Caspienne, de la soie, des noix, du coton, du papier, de la gomme, du blé. A la rigueur, la race et là patrie de la plupart de ces divers marchands se devineraient au seul lîiodèle de leur bonnet, toujours en peau de mouton frisée et tloircie, mais de formes et d'aspect très- variables. Le poil et le cuir de mouton se prêtent en effet à des combihaisons infinies; et, si Aristote fût venu à Astrakhan, il

eût eu fort à faire pour terminer son fantastique chapitre des chapeaux. Un Arménien ne se coiffe pas de la même façon qu'un Persan, et le chapelier d'un Kalmouike est évidemment d'une tout autre école que le chapelier d'un Géorgien. Les types de ces coiffures varient depuis le turban ovoïde du Turc jusqu'au bonnet conique de Sganarelle. Celui-ci est adopté tout particulièrement par les sujets de S. M. le shah, qui d'ailleurs affichent leur nationalité d^ abord par la ceinture articulée de métal dont les plaques serrent à la taille leur robe de soie, et ensuite par la double mèche de cheveux qui court autour de leurs oreilles, seule et dernière parure naturelle d'un crâne absolument rasé.

Les costumes nationaux, qui fourmillent aux abords du canal, ont encore un caractère bien plus populaire. L'échantillon ethnographique qui prédomine, c'est le Kalmouike à la face écrasée et aux paupières obliques. Il est ici l'homme du pays, le vrai paysan des environs. Ces amas de melons d'eau, de concombres, de raisins, de cucurbitacées de dix espèces, de piments, d'aubergines que vous voyez là entassés sur le talus du rivage ou dans le creux de petits bateaux, en quantité aussi incommensurable que les provisions de boulets d'une forteresse prussienne, c'est lui qui les apporte à la ville. C'est lui aussi qui partage avec quelques Indiens, enveloppés d'une chaude douillette de soie ouatée et déchirée, le monopole des fonctions de portefaix ou d'aide portefaix pour le chargement et le déchargement des na-

vires. Je remarquai même dans ce péle-méle humain une sorte de nègre coiffé d'un bonnet sans teinture qui avait tout Tair d'une perruque frisée de fantaisie et dont le propriétaire épluchait des graines de tournesol avec l'activité gourmande d'un singe on ne peut plus anthropoïde. D'autres campagnards des environs chevauchaient avec un costume de soie rayée et un chapeau de la famille des sombreros traditionnels parmi les muletiers espagnols. D'autres encore arrivaient en ville assis dans une voiture composée d'un simple plancher qu'entourait un treillis d'osier, faisant du véhicule une sorte de corbeille. A travers la foule de ce marché allaient et venaient des boulangers portant, à l'aide d'une longue, trèslongue planche, une double rangée de pains ronds sous le poids desquels pliaient les deux bouts de la planche. Des porteurs d'eau circulaient aussi dans les rues adjacentes, criant : Vodal à pleins poumons devant leur tonneau à quatre roues, et suppléant de leur mieux au manque d'eau potable et de canalisation municipale. Je n'ai pas vu, je l'avoue, ces braves gens se chercher le bout du nez pour se le frotter en guise de salut, d'après la mode du Thibet; mais j'ai pu contempler en revanche deux amis qui, en se rencontrant, instantanément s'accroupirent par terre, afin de causer plus à l'aise, et de se donner audience, tandis que passait à côté d'eux une petite Tatare, dont le médaillier résonnait comme les grelots d'un troupeau de vaches alpestres.

Non loin du canal et du pont, tout un quartier

venait d'être brûlé. Si les décombres ne fumaient plus, il s'en fallait de bien peu qu'ils ne fumassent encore. Une acre odeur de bois carbonisé infectfdt l'odorat, en même temps que le spectacle lamentable de tant d'habitations consumées par le feu attristait le regard. Depuis Nijnii-Novgorode, depuis Tvére même et Moscou, ces pénibles rencontres ne m'avaient guère été épargnées. Où que j'arrivasse^ j'arrivais toujours le lendemain d'un incendie. Déjà avant que je n'eusse atteint Moscou, la ville de Morchanske, sur ses 1,619 tnaisons^ en avait vu 248 en briques et 407 en bois devenir avec une incroyable rapidité la proie des flammes. Il avait suffi, paraîtil, de l'insouciance d'une seule ménagère pour que la moitié de la cité fût réduite en cendres. Le 16 juillet, 600 maisons et 5 églises disparurent de même façon, en quelques heures, à Brianske. Pendant mon séjour à Moscou^ il y eut en un seul jour jusqu'à six incendies. A Nijnii-Novgorode, au commencement de la foire, une immense forêt brûlait, ou plutôt l'horizon lui-même semblait brûler tout entier au nord du Volga. Depuis deux ou trois jours, de longs tourbillons de fumée grise et noire s'en allaient en lourdes spirales vers le ciel. Je les montrai aux gardiens de la tour à signaux, au sommet de laquelle j'étais monté pour mieux admirer le paysage. J'avais prononcé le mot, toujours très-vite appris en Russie, qui signifie incendie (i). « Ce n'est pas un incendie f »

(i) Pojare.

me répondirent les deux hommes d'un ton {(xt indifférent : tt c*est le bois qui brûle (i). » Quoi de plus simple, en effet, et de plus dans son rôle qu'une forêt qui brûle, même sur place ? La seule ville de Kazane a été incendiée, phis ou moins complètement, en 1579, 1672, 1694, 1742, 1749, 1757, 1774, 181 5, 1842, 1847, 1848 et 1859. Pour si peu, Kazane ne s'est pas fait en Russie la réputation d'une ville sensiblement plus maltraitée que d'autres par le feu. 11 y a quelques années, le public russe fut stupéfié d'apprendre que dans l'empire les incendies, bon an mal an, détruisaient pour plus de 45, d'autres disent 60 millions de roubles, tant en constructions qu'en récoltes. Que sera le chiffre total cette année, oti les pertes, pendant le seul mois de juillet, ont été évaluées à plus de onze millions ! La sécheresse passe pour avoir été la cause, l'agent principal de ce surcroît de sinistres. La flamme gagnait d'autant plus vite que le bois était plus sec et qu'on ne trouvait plus d'eau pour l'éteindre (2).

Beaucoup de ces incendies, au reste, ne sont pas dus à des ménagères qui laissent un samovare allumé auprès d'un tas de paille pour aller bavarder avec une voisine, La malveillance et la vengeance ont bien large et bien libre carrière dans un pays

(i) Liêse gorite.

(a) Nous savons maintenant, par une statistique officielle, qy'en iSyS les dégâts causés par 25,975 incendies étaient évalués à 64 millions de roubles. Certaines Compagnies d'assurance ont élevé leurs primes de 25 p. 100.

OU la peine de mort n'existe pas et où Thorreur de rincendie^ atténuée chez k peuple par la fréquence même des cas, ne crée point contre l'incendiaire cette répulsion flétrissante qui existe encore dans nos campagnes et donne d'avance à réfléchir au criminel. Les paysans russes mettent souvent le feu à tout une récolte engrangée ou sur pied, uniquement afin de faire renvoyer un intendant dont ils ont à se plaindre. Au bout de trois ou quatre avertissements, le maître comprend à demi-mot, et l'intendant est congédié sans que personne ait couru le risque de paraître indiscret. Il y a quelques semaines, la Galette de Moscou racontait même le procès d'un aveugle qui, pour se venger d'un voisin, avait mis le feu à sa maison et était allé ensuite assez naïvement donner Téveil à la police.

On cherche de nouveaux remèdes au mal, la vigilance des guetteurs de kalantcha (i) et le zèle des corps de pompiers réguliers ne paraissant plus suffire. A Saratove, on organise, à l'instar de Riga, des escouades de pompiers volontaires dont feront partie, comme chez nous, les habitants doués des aptitudes nécessaires. La meilleure manière de vaincre le fléau n'en reste pas moins la volonté, le parti pris plutôt, de ne plus construire qu'en briques. Voilà pourquoi aussi de nouvelles briqueteries se fondent de toutes parts, et pourquoi les journaux allemands cherchent, parleurs annonces, à pousser vers la Russie le

(i) Tour aux signaux.

plus grand nombre possible de compatriotes du docteur Stroussberg, docteurs eux-mêmes es briques et es maçonnerie

Le lendemain était un dimanche. J'en profitai pour aller examiner en détail la cathédrale pendant la « liturgie. » On entre dans le Kremlin en passant sous une porte dont une aigle héraldique à deux têtes décore la baie supérieure. La cathédrale dite de l'Assomption (i) est à gauche. Un campanile un peu lourd flanque un de ses angles. On accède par un escalier de pierre jusqu'à l'église elle-même, construite sur une sorte de terre-plein d'architecture qui la place, pour ainsi dire, au premier étage. Le rez-de-chaussée lui sert comme de piédestal et paraît contenir une sacristie ou un musée, à moins que ce ne soit une église sous l'église. L'escalier une fois monté, on se trouve sur une terrasse qui, pareille à un chemin de ronde, fait tout le tour de la nef, et est bordée ellemême par une balustrade courant d'un bout à l'autre au-dessus du vide. De cette terrasse, le regard dépasse facilement la muraille du Kremlin pour aller se perdre, soit sur le cours du Volga, soit même au delà, sur la terre ferme ou sur une île. Si, au contraire, le dos appuyé contre la balustrade, on se met à regarder de près Tédifice lui-même, chacune des quatre façades de la haute masse carrée paraît divisée en trois parties par de longues colonnettes, déme-

(i) Ouspenskii Sobore, C'est le dernier mot qui signifie ca- :liédrale. Le premier n'est que Tadjectif.

338 8ARAT0VE Et LE BAS VOLGA.

sûrement étirées, qui forment uud espèce di lisété architectural. Dans les compartiments indiqués par ces lignes frêles^ deux fenêtres se superposent Tune à l'autre, laissant voir au-dessus, là où serait la lucarne dans une maison à deux étages, une fresque enfermée ou inscrite dans une voussure, ce qui donné, selon Tusage, un total de douxe fresques. Au-dessus, le toit disparaît presque tout entier sous les cinq coupoles. Chacune de ces coupoles repose sut une tourelle hexaèdre percée de six petites fenêtres allongées. Les coupoles elles-mêmes à leur tour affectent toutes l'apparence de certains casques ovoïdes, ou, pour choisir un terme de comparaison plus gracieux, ressemblent aux grandes campanules de nos champs. Seulement la teinte ici est verte, au lieu d'être violette. Par-dessus chacune de ces tourelles et de ces coupoles s'élèvent encore une autre tourelle et une autre coupole, exactement dessinées comme les premières, mais réduites à peu prés au huitième ou au dixième de leur grandeur. Seulement cette fois la campanule est d'or, et porte une croix simple du même métal, sans chaînettes, mais avec un rayonnement figuré au milieu. La double coupole du milieu est naturellement plus haute que ses quatre satellites, sans autre différence.

Au moment où je réussis à pénétrer dans la nef, la « liturgie » était commencée. Beaucoup de fidèles n'avaient pas été aussi heureux que moi ou n'avaient pas voulu l'être. La grande porte était littéralement encombrée d'auditeurs respectueusement découverts,

se prosternant à tout bout de champ, embrassant même parfois la terre, tout au moins se balançant d'un seul mouvement des hanches à la tête et s*aspergeant de signes de croix à chaque balancement. D'autres suivaient Toflice à travers les fenêtres fermées, et faisaient leurs dévotions avec la même prodigalité de génuflexions et de saints. Une porte latérale laissait seule encore une entrée libre dans l'église. C'était celledont j'avais profité. Un prêtre, mitre d'un klobouke en velours violet et orné d'une longue barbe soigneusement peîgnée, était en train de prêcher ou du moins d'exhorter les fidèles, qui, vu la chaleur du jour, s'essuyaient le front un mouchoir à la main. Aucun banc, aucun siège ne permettait de s'asseoir. Les dalles de fer qui servaient de plancher n'offraient même pas, comme en Espagne, des nattes de sparterie à la lassitude des hôtes accourus dans la maison de Dieu. Les murs de droite et de gauche étaient en marbre de diverses couleurs. Quatre hautes colonnes soutenaient le plafond, presque tout entier occupé par les cinq creux des coupoles évidées. Le fond du sanctuaire, la muraille opposée à la porte principale, Yiconostase enfin, ou retable, s'il faut l'appeler par son vrai nom^ étincelait sous ses dorures. Une multitude de saints personnages peints dans les intervalles de colonnes entortillées de grappes de raisin s'étageait en cinq ou six séries superposées. L'éblouissement produit par ce luxe d'or était d'autant plus saisissant, que les dorures elles-mêmes étaient très-fraîches ou du moins dans un état de

conservation qu'on ne rencontre pas dans toutes les églises grecques.

Pour passer l'après-midi à Astrakhan^ on a, d'abord, le musée de la ville qui renferme des collections zoologiques et numismatiques dignes d'une visite, puis des échantillons de sel provenant des lacs salants situés dans le voisinage, enfin des modèles des différentes espèces de bateaux et d'engins usités pour la pêche. Le soir, je me rendis à l'invitation d'une affiche placardée dans les rues, et qui annonçait un bolchoié gouliané (i) dans un jardin, absolument comme si Astrakhan eût été Moscou. Je traversai la ville presque entière, pour m'y rendre, à l'heure oti les agents de police commençaient à la parcourir en agitant des crécelles de bois destinées à effrayer les voleurs ou à les dissuader de leurs mauvais desseins. J'arrivai cependant à temps encore pour avoir une fort jolie vue sur la cité au moment de sortir des dernières rues du faubourg. Quant au jardin lui-même, verdoyant vignoble percé de longues allées oti les pampres faisaient à la fois charmille et tonnelle, il était digne, parle grand nombre de ses buffets et théâtres en bois, des établissements similaires que dirige l'honorable professeur Becker. Une belle terrasse munie de bancs me permit d'observer sur le toit même d'une de ces constructions la transformation d'un crépuscule très-pur en une magnifique nuit étoilée. Le tapage musical des pianos à

( I ) Grande promenade.

queue que quelques artistes des deux sexes labouraient au-dessous de moi de leurs doigts agiles ne m'arracha pas à ma contemplation solitaire, à celle oti Ton se perd si volontiers à l'heure suprême d'un long voyage. Lorsque )e redescendis^ l'illumination avait commencé^ ainsi que le bolchoié gouliané. Des verres de couleur enguirlandaient les allées voûtées de vignes et de petits arbres^ oti le beau monde d'Astrakhan promenait en efifet les chefs-d'œuvre en étoffe ou en cheveux des bonnes faiseuses ou des artistes parisiens de la ville. Les dames d'Astrakhan connaîtraientelles l'adresse de M. Worth? Je n'affirmerais pas la négative. Si la saison l'eût permis, nul doute que je n'eusse vu les élégantes porter aussi de petits man- . chons suspendus en tambourin à l'aide de longs rubans, tout comme à la sortie des concerts Pasdeloup ou aux Champs-Elysées.

Maintenant, cher lecteur, quoiqu'il ne soit peutêtre pas très-convenable de vous avoir entraîné aussi loin pour vous y fausser brusquement compagnie, l'itinéraire et le programme de l'auteur étant épuisés, permettez-lui de s'éclipser subitement par la porte de derrière, comme Afiél ou Méphisto, sans chanter le moindre Te Deum ou Ite, Missa est de cérémonie. Si vous tenez absolument à dépasser Astrakhan et à voir la vraie mer Caspienne, rien n'est plus facile. Vous n'aurez que l'embarras du choix entre les routes pour arriver jusqu'à la mer Caspienne^ puisque le Volga y débouche définitivement par plus de cin-

342 SARATOtE ET LE BAS VOLGA.

quante bras. Le nombre des racines reste digne du tronc de Tarbre et de ses rameaux innombrables. Vous pourrez visiter le long de cet archipel les plus belles et les plus riches pêcheries de ce vaste empire, de nouveaux lacs d'où Ton extrait le sel rangé par masses pyramidales que supporte un plancher carré, enfin le phare des Quatre-Collines, qui indique aux navigateurs Tendroit précis oli le Volga devient la mer Caspienne^ et réciproquement.

Dans le cas où Vous vous dispenseriez dé faire le voyage vous-même, et où vous préféreriez Vous en rapporter tout simplement au témoignage d'autrui, il vous suffira de feuilleter les Voyages enrichis de gravures du bon Jean Struys, pour vous faire une idée de ce qu'étaient déjà ces pêcheries et ces bouches du Volga au siècle de Louis X IV. Sans doute, le narrateur ou le dessinateur a eu le tort d'indiquer partout des montagnes dans le voisinage d'Astrakhan. Mais il faut bien pardonner quelque chose^ surtout une illusion d'optique de ce genre, à des Hollandais. La nationalité de Struys et de son éditeur les a mieux servis en leur inspirant la pensée de faire reproduire par le dessin les barrages artificiels qui dès cette époque permettaient de prendre l'esturgeon aux bouches de la Volga, comme l'auteur le disait, sans avoir encore besoin de faire à la routine publique la concession d'un masculin injustifiable. On trouvera surtout, dans ce vieil et véridique ouvrage, un tableau exact et vivant de ce que fut à Astrakhan l'occupation de Ra- 2ine et de ses pirates de terre et de mer^ puisque no-

SARATOVS ET LE BAS VOLOA. 3^3

tre navigateur travena le pays justement durant cette période néfaste.

Pour peu toutefois que vous soyez réellement bien aise de dépasser le delta du Volga et de parcourir tout à fait en personne les horizons maritimes de l'antique Hjrrcanum mare, la Compagnie Caucase et MercUre se fera un vrai plaisir de voué conduire, sur Tun de ses paquebots maritimes^ jusqu'au point des côtes de cette mer intérieure que vous lui aurez d^ signé, soit à Gouriève, c'est-à-dire dans le Turkestan, soit à Esterabade, c'est-à-dire en Perse. Si vous dédaignez le pays des Mille et une Nuits, et que vous lui préfériez le Caucase et la Géorgie^ il ne tiendra qu'à vous de vous embarquer pour Derbente et Bakou, d'où vous gagnerez, soit le défilé du Dariel, soit la vallée de la Koura. Le railway de Bakou à Tiflis n'est pas fait encore, mais on s'en occupe activement. En revanche, de Tiflis, vous pourrez rejoindre Poti par un chemin de fer que d'aimables capitalistes ont étendu à l'avance sous vo6 pas^ comme un tapis aux jours de fête. De là vous n'aurez plus que quelques heures de mer à supporter pour voir la Crimée, puis Constantinople, que sais- je encore? Athènes et Napies. La nature est inépuisable en beautés et en nouveautés pour qui se donne la peine d'aller au-devant d'elles. Quant à moi, je demande à disparaître sans aller plus loin, et à revenir incognito en France à travers les airs, emporté par ce génie obligeant qui enleva jadis le judicieux M. Laboulaye en Amérique, pour lui apprendre à connaître tout à

fait à fond et à apprécier par lui-même le pays de Franklin.

Encore un mot pour finir. Ce sera la conclusion, la morale, si Ton veut, de ces souvenirs de voyage. Jusqu'à présent^ en France, nous n'avons guère eu, à propos de la Russie, que des informations, et par conséquent des impressions, d'une exactitude trèscontestable. Ces erreurs ou ces préventions, très-défavorables pour la société et la civilisation russes, ne tenaient pas seulement à je ne sais quel entêtement d'injustice qui faisait de la Russie comme le sanctuaire en Europe d'un despotisme inintelligent et cruel, peut-être parce que le gouvernement de Moscou avait eu seul le courage de protester au dix-septième siècle contre le supplice de Charles II. Deux autres causes, plus inaperçues, bien que d'une portée beaucoup plus large, avaient surtout contribué à produire sur ce point, comme sur tant d'autres, la méprise des écoles soi-disant libérales.

D'une part, les Polonais, auxquels nous avions donné asile et qu'une brillante confraternité d'armes, encore plus que leurs malheurs, rendaient tout naturellement influents, populaires même, chez nous, avaient emporté de leur patrie et répandaient dans nos salons cette idée fort exagérée que la Russie était la cause unique des démembrements successifs de la Pologne, et seule responsable devant l'histoire de sa destruction finale. Mieux informés par des travaux récents, nous savons aujourd'hui qui, de Frédéric II ou de Catherine II, avait le plus fait pour entretenir

l'anarchie dans la république des Jagellons et rendre mortel pour la nation un état de choses auquel les Polonais n^étaient pas d'ailleurs sans avoir leur part. Après les longues et sanglantes guerres qui avaient mis aux prises les deux peuples rivaux et presque frères d'origine, la tzarine désirait faire de la Pologne à peu près ce que la Hongrie a été pendant des siècles dans la monarchie austro-hongroise. Elle rêvait et recherchait une union personnelle ou un lien de vassalité, mais ne souhaitait nullement de partager ce qu'elle espérait bien posséder tôt ou tard pour elle seule. Ses vrais ennemis étaient les Turcs et le khan de Crimée; ceux du roi de Prusse étaient les Polonais. Un coup d'œil jeté sur la correspondance de Fun et de Tautre le montre à l'évidence. Malheureusement, en 1820 ou en i83o, nous ne savions pas encore bien faire la différence entre les deux politiques, et nous en voulions à la Russie seule de toute la compassion que nous inspiraient les Polonais.

D'un autre côté, nous subissions aussi, en ce qui coacemait la Russie, le contre-coup et l'influence de cette basse monomanie de dénigrement par infatuation nationale dont les Allemands ont toujours rendu leurs voisins victimes. Plus rapprochés de la Russie qu'aucun autre peuple en Europe, côtoyant son territoire sur un espace considérable, les Allemands étaient naturellement appelés, par une sorte de privilège géographique, à transmettre et à faire accepter aux autres nations du continent leurs propres jugements sur ce grand empire si peu connu encore, et

346 SAIUTOVK BT LE BAS ytOLOA.

jusquQ-U û malaisé à connaître. En pareille matière, noua étions donc livrés à la merci des voTageurs et dea écrivains de langue et de race gerntanique. Ce qui le prouve bien^ c'est que, sans y prendre garde, nous avons adopté ou laissé s'introduire dans nc^re langue, notamment pour les noms de lieui( et de per* sonnes d'cffigine russe, un système de transposition alphabétique on conformité exclusive et fâcheuse avec l'orthographe allemande. Or, je le répète^ comme il était aisé de le prévoir, les Allemands n'ont paapius failli envers la race slave et la Russie qu^envets toiles les autres races et les autres Etats de leur voisinage, à cette incorrigilde et détestable tradition nationale qui leur ordonne de calomnier le plus possible. Semper aliquid hwret, écrivait judicieusement à son ministre un diplomate prussien^ qui depuis... Les publicistes allemands préposés par leur 2èle propre ou par leur gouvernement à la diffamation de la Russie ne sixrent que trop bira tirer parti de certains, excsàs dt| r^ne de Nicolas I«^, et aussi de certains écarts de parole ou de plume, à ooup sûr fort regrettables, venus de quelques grands seigneurs russes vivant à Tétranger.

11 est teiqps. aujourd'hui de chercher à nous rendre mieux compte, sous le règne d'un prince moins sévèrement inspiré que son prédécesseur, de cette civilisation russe^ déjà victc»rieuse sur tant de points et en tant de sens, au profit d'une des plus grandes branches de la famille humaine, des diSteultéa excq^ion* nelle^ que le climat et l'étendue opposaient et oppo* sexiX encore à ses vailliirtfs, à ses persévérants efivtk

SARATQVS 5T LE BA$ VQLQA. 347

Assurément^ il reste fort à faire^ même aujourd'hui» en Russie. Mais que de choses aussi y ont été is^it^ dçpuis la fin de la gqerre de Crimée! Qu'on n'oublie pas surtout^ si Ton tient à bien juger la Hussie du dix-neuvième siècle, ce qu'elle était encore au seizième : tout Français que Ton soit^, on ne pourra s'empêcher de reconnaître qu'elle a marché à pas de géant. Délivré il y a trois cents ans seulement des Tatares;^ il y a deux cents ans des Polonais, des guerre^ extérieures et des querelles intérieures^ il y a en réalité deux siècles seulement que ce peuple s'appartient à lui-même,, qu'il a recommencé ou commencé à vivre de sa vie propre. Qu'on regarde à présent siur la carte d'Asie et sur la carte d'Europe où il en est arrivé ! Son clergé est posté en avant-garde dans un opulent sanctuaire à Trieste, et il a un évêque en Amérique. Son aristocratie passe justement pour la plus instruite et la plus aimable qui exisite. Les héritiers du tzar Michel . Féodorovitche n'ont pas, en vérité, fait de mauvaise besogne. Assurément il y a une grande œuvre d'éducation populaire, d'instruction nationale à organiser et à terminer. Un jour aussi viendra où il faudra compter au point de vue politique avec cette grande démocratie rurale, si sérieuse et si sympathique par sa bonhomie familière. Mais c'est déjà beaucoup pour elle, comme pour le pays, en attendant, que de n'être pas abandonnée par l'Etat et l'Eglise aux haineuses suggestions de l'esprit révolutionnaire. C'est beaucoup qu'elle soit acheminée par des guides sages et par les

34^ SARATOVE ET LE BAS VOLÛA.

bonnes voies vers cet idéal d'émancipation individuelle et de développement régulier qui est le but même et comme Tinstinct de l'humanité. C'est beaucoup^ surtout^ que les événements intérieurs n'y aient pas créé cette grande école d'immoralité publique dont parlait déjà Royer-CoUard et qui ne semble pas fermée chez nous.

Un voyage en Russie est en définitive, pour un Français de notre temps, non pas un bain de libéralisme parlementaire, comme ceux que M. de Montalembert aimait à aller prendre en Angleterre, mais une bienfaisante et salutaire promenade à travers une atmosphère d'ordre moral. Plus que partout on y comprend, par les réalités dont on se sent entouré, que l'idée de progrès ne se développe jamais mieux en pratique que sous la protection du principe d'autorité, et que le libéralisme est souvent le pire ennemi des libertés vraiment sincères, réciproques et fécondes. Il est fâcheux seulement qu'il faille aller si loin pour se convaincre par l'expérience de cette utile vérité.

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