CHAPITRE CINQUIEME
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Force me fut enfin de m'arracher aux souvenirs et aux visites universitaires de Kazane pour prendre définitivement le chemin d'Astrakhan. La Droujina annonçait le départ, « l'expédition » prochaine d'un de ses magnifiques navires à vapeur du système américain, le Mikiachevskiiy ainsi baptisé d'après le nom d'un industriel fort connu. Il eût été imprudent de manquer cette occasion qui ne devait plus se renouveler que dans une demi-semaine, si tant est même qu'elle dût se renouveler encore pendant cette saison. L'eau, en effet, dès à présent, imitait le jour : elle baissait de plus en plus. Il était inutile de m'exposer à de nouvelles stations sur des plages de sable insufiisamment submergées, d'autant plus qu'avec les pyroscaphes du a système américain, » qui déplacent beaucoup plus d'eau que les autres, un ensablement eût pu être une aventure de longue durée.
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Le Miklachevskii, que j'ai l'honneur de vous présenter^ ne ressemble aux « petits bateaux qui vont sur l'eau » que comme un éléphant ressemble à un ciron* Ce géant des fleuves stationnait déjà, non pas dans la rade de Kazane, mais tout au bord du Volga^ en face de la chaussée, moitié en remblais et moitié en ponts de bois appuyés sur des béquilles^ qui mène à la ville. C'est de Nijnii-Novgorode qu'il eût dû partir, mais il n'avait pas osé se risquer sur la route. Le pristane conduisant au navire ressemblait lui-même à un navire immobilisé, que ses fonctions ordinaires attachaient au rivage ; mais il ne manquait pour cela ni de commodité ni de confortable* Figurez-vous une maison à deux étages se balançant imperceptibleinent et se baignant perpétuellement au fil de l'eau. A droite, au rez-de-chaussée et au premier, des magasins et des bureaux. A gauche, des salles, ou plus exactement des chambres d'attente, dans lesquelles les voyageurs peuvent passer la nuit. Les règlements autorisent, en effet, les personnes qui désirent prendre le bateau ou qui en descendent à profiter vingt-quatre heures de l'abri couvert que leur offre la Compagnie. Le gouvernement avait le premier donné ce bon exemple d'hospitalité gratuite dans le^ maisons où relaie la poste. Il va de soi d'ailleurs que ceç chambres n'offrent en fait de lits que des banquettes ou des canapés. Mais le lit moscovite ne comporte guère de literie, et c'est pourquoi tout voyageur qui sait son métier traîne sous son bras un oreiller ou deux. Le peuple russe n'a point perdu
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ses antiques habitudes de peuple nomade. Le servage lui-même n'a pu le fixer entièrement au sol et le rendre casanier. Comment, du reste, ne pas aimer la vie errante dans un pays oti tant de facilités soDt offertes à ceux qui l'aiment; où l'autorité, par exemple, a organisé.dans les villes un service médical gratuit et perpétuel, un notchnoié déjourstvo, comme on dit ici, sans penser au jeu de mots, à l'usage de c ceux qui passent, d de ceux-là qu'attendent aussi tant de gostinnit^a et de nomère ? A en croire une réflexion épigrammatique de Joukovskii, opposant les goûts passablement vagabonds de ses compatriotes à la vie de famille des Anglais, l'existence en Russie se passe à accueillir les autres chez soi ou à être accueilli par les autres chez eux. C'est pourquoi il n'est point de peuple plus naturellement, plus cordialement hospitalier, où l'étranger lise plus vite dans les regards qu'il est le bienvenu. De ce chef, il pourrait bien même y avoir une veiîu de plus en Russie qu'en Angleterre.
Revenons au Miklachevskii. On pourrait le définir un navire double, un dessus de navire placé sur un ponton flottant, à peu près à l'instar des calèches qu'on rencontre traînées sur un truck ou plate-forme à roues de chemin de fer. Cela ne veut pas dire qu'il n'ait que deux étages, comme le pristane qui y donne accès de son rez-de-chaussée ou de son premier. Le Miklachevskii, de même que ses congénères de la Droujina, compte, en réalité, quatre étages au moins, pour peu qu'on n'oublie aucun des divers
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plans horizontaux utilisables et utilisés de cette im« posante construction navale.
Au fond du long et large bateau plat qui flotte à deux ou trois pieds au-dessus de Teau, une vaste cale aux profondeurs mystérieuses peut recevoir et reçoit d'ordinaire une cargaison complète de marchandises qui se trouveront transportées en même temps que les voyageurs et comme par-dessus le marché. C'est, si vous voulez, le sous-sol ou la cave, puisque ces magasins sont au-dessous de la ligne de flottaison. Le pont du bateau plat constitue le second étage. Outre les machines contenues^ au milieu, dans un grand espace carré et fermé par des vitrages, ce plancher porte, avec les engins élémentaires de débarquement et d'embarquement, les grues à vapeur, les cabestans, les cordages, les chaînes du gouvernail, suspendues ou rampantes, des pavillons de trompettes qui correspondent tout en haut aux porte- voix fixes du capitaine, une pompe à incendie, une horloge, un poulailler, un garde-manger, une glacière, des cuisines, un cabinet grillagé pour les bagages personnels des voyageurs, enfin les appartements particuliers du machiniste en chef. Une passerelle à balustrade permet de circuler le long des roues emprisonnées dans d'immenses tambours, sur lesquels le nom du Miklachevskii est inscrit en lettres gigantesques. Des poutres et poutrelles en fonte, droites ou obliques, surgissent de ce pont pour supporter l'étage principal, auquel conduisent cinq escaliers. Toutefois un semi-étage, un entre-sol, si vous le préférez, attirera
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efiQon^ yotSQ xegasd entre le plancher d'en bas et le
plafond d'en haut^ avant que vous n^ayez achevé votre courte a&cension par les escaliers géminés à l'opposite. Vous y apercevrez des couchettes en bois, des lits de camp on ne peut plus primitifs, qui servent de dortoir bien aéré aux gens de l'équipage^ au besoin, de lieu de dépôt provisoire pour certaines denrées surveillées de près par leur propriétaire. A voir ces durs hamacs fixés dans les angles ou les intervalles de la charpente en fonte peinte^ on dirait des nids véritables ou tout au moins des planchettes disposées pour recevoir un essaim.
Le corps fermé du « bel étage^ i» qui est le premier du second navire^ ressemble peut-être plus encore à une ville entière qu'à un seul appartement. En effet il est parcouru et divisé par un grand nombre de couloirs aussi larges que des ruelles, et chaque logement y est numéroté avec plus de soin que les maisons ne le sont en 187 5 dans la plupart des grandes villes russes. Un balcon ellipsoïde, protégé par une balustrade à colonnettes, fait le tour de l'étage, à tribord et à bâbord, de la proue à la poupe. Deux lauriers fleurissent à Tavant de cette promenade couverte, le long de laquelle des chaises et des tables provoquent et retiennent, pittoresquement groupés, les buveurs de thé ou de bière. Derrière la muraille de bois, percée de fenêtres, que contourne cette galerie extérieure, sont les phambreç, les cahutes, comme les appellent les affiches. Ces cahutes^ fort commodément disposées, donnent de l'autre côté, du côté in-
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térieur, sur une sorte de nef coupée eh plusieurs salks et allant d'un bout à l'autre du bateau. En Amérique, il n'y auradt qu'une salle ou salon uni- ^ue^ sans' aucune èloîson ni distinction de Classes. Tout le monde serait mal, mais de là même manière, ce qui est l'important dans les démocraties qui se confotfiaeilt aux principes. On a atténué ici la rigueur dès principes et du « système américain » pur, en établissant trois Classés, qùr donnent aux voyageurs peu aisés la possibilité de voyager à meilleur marché.
Gomme sur le Gla^enape, la première classé occupe l'avant sur le Miklachevskii. Les passagers ont d'abord à leur disposition un salon formant rotonde à la proue et vitré comme une serre, ce qui lui permet de' donner la primeur de tous les paysages à la rencofttre desiqftiels^ court incessamment le navire. Un piano à queue, sur le dos duquel traîne là partition de la Fille de Madatiie Arigot, un aquarium giafnî d'une rocaille en miniature et de plantes aquatiques lilKputieni^es, des fàWesà Jeu, des guéridons garnis de journairx, dès fauteuils et des divans d'étoffe noire à ramages rouges assez vastes poui^ servir de Ht à Louis XIV, composent l'ameublement de ce lieu de repos (M de conversation mondaine. Deux portières, gracieusement soulevées par Itxxts embrasses, laîs* sent entrevoir à tout moment Tinvitation tnùettè' et le luxe de là saHe à manger dont les parois blanches' n'ont (f autre décoration que des baguettes dorées. Là? tabte est ornée d'un somptueux surtout d'argeriterife^
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authentique ou non, au milieu duquel verdoient diverses plantes à feuillage bien veiné ou bien déœupé, entre autres un aralia d'une taille et d'une vipeur exceptionnelles. Outre les bougies qui composent à elles seules le dessert russe, et servent à allumer japjrros ou cigares, trois lustres se tiennent là toujours prêts à verser leurs torrents de lumière sur les convives, et à faire chatoyer de toutes les nuances do prisme les sept verres postés par avance devant chaque couvert. En plein jour toutefois, cette salle, comme toutes celles qui la suivront dans la coupe longitudinale du navire, s'approvisionne au dehors de lumière à Taide d'une série continue de petites impostes placées au-dessus des portes numérotées sur deux lignes par lesquelles on accède aux cahutes. Toutes ces cahutes ne sont pas de la même grandeur, et par conséquent n'ont pas reçu le même aménagement intérieur. Il y en a pour trois personnes : ce sont les plus petites. Dans un coin, il en existe une pour six ou sept personnes : c'est la plus grande. Aucun désir du voyageur n'a été oublié. On y trouve des doubles fenêtres pour se garantir du vent et du froid, avec un quart de cercle percé de trous, de façon à fixer à volonté les battants de la fenêtre, lorsqu'on veut les tenir ouverts. Lampe à bougie avec globe dépoli, table à écrire avec lavabo à douche, glace servant de miroir, champignons de fonte dorée, image de dévotion dans un angle, rideau vert à lambrequin et à tirettes, tarif des prix du restaurant, timbre d'appel, rien n'y manque. Les cloisons et le sol sont indistinctement tendus
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de toile cirée. Deux banquettes garnies d'étoffe plus chaude et d'une largeur plus que suffisante se transformeront en lits, pour peu que vous en exprimiez le . vœu à l'un des garçons attachés à votre service. Moyennant 45 kopieks de supplément, vous aurez un drap de dessous, une courte-pointe ou une couverture de laine fraîchement lavée, plus un oreiller gros comme un édredon. Le vrai lit russe, je le répète, ne se compose jamais d'autres éléments.
Pénétrons maintenant, de la salle à manger sur laquelle s'ouvrent ces cabines latérales, dans l'espèce de salle des pas-perdus intermédiaire entre cette même salle à manger et le réfectoire de seconde classe. Deux portes drapées de rideaux longs en cretonne y donnent passage. Nous y apercevrons tout d'abord, dominant l'escalier du milieu par lequel on descend sur le pont inférieur, un énorme pilier central formé par le passage d'une des deux cheminées du pyroscaphe. Ce pilier est orné d'affiches et d'un tronc pour les pauvres. A côté de l'escalier se présente le bu£Fet des deux premières classes, chargé de friandises et d'apéritifs de toute espèce. Les lambris de ce vestibule, sur les côtés duquel s'ouvrent aussi des chambres de famille, ont été également peints en blanc rechampi de filets d'un beau vermillon. Quatre corridors conduisent, par les coins, de ce terrain neutre au promenoir qui fait le tour du bateau. Par un d'eux, l'on a accès à plusieurs cellules indispensables et essentiellement privées, voire à une salle de bains aussi agréable qu'inattendue. Les appartements des officiers du navire,
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capitaines et comptables, sont pris à même le renfle» ment latéral et cloisonné qui sert de cage aux rouet motrices. Une petite maîtresse envierait ces cham* brettes capitonnées oh un soupçon d'alcôve sépare te lit du cabinet de travail. Quant à la salle à manger des secondes^ il faudrait revenir nous placer dans Ta» du bâtiment pour la rencontrer. Elle est sans doute plus simple que celle des premières comme mise en scène, mais l'on vous y apportera tout aussi bien les confitures de votre choix dans une coupe de verre rose à pied.
Poursuivons notre route, sans nous laisser entraîner sur le chemin de ronde ou de ceinture à la suite de quelque nouveau dégagement, et nous arriverons, par la droite ou par la gauche, dans la salle commune, salle à manger et à coucher, de la troisième classe. Un buffet modeste, mais oti les spiritueux abondent dans des bouteilles coniques et transparentes, se blottit derrière un refend à Tune des entrées. Toutes les variétés connues de vodka sont là à la disposition des amateurs, la vodka étant le seul objet de consomma*tion qu'il soit interdit d'apporter avec soi. La pièce entière, qui absorbe tout l'arrière, est coupée par des rangées de couchettes de bois, placées les unes sur les autres de manière à former deux étages, mais infiniment mieux aérées et plus spacieuses que les cellules ou berths de tous les navires transatlantiques. Ce hall est en rotonde, comme le salon des premières, et percé de même à son extrémité par un double escalier descendant. Le jour arrive aussi d'en haut dans
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ce dortoir populaire, où sont environ 25o couchettes, numérotées chacune, comme ailleurs les chambres. Par exemple, il n'y a plus ici de tapis sur le sol ni de rideaux verts aux fenêtres. La diminution de confortable est évidente. Sur la galerie latérale néanmoins, on trouve des réservoirs d'eau froide pour les ablutions de propreté, et sur le pont d'en bas, de l'eau bouillante venue de la machine pour préparer 8oi«> même son thé.
Les deux escaliers qui conduisent au quatrième étage, au troisième pont, ou sur la toiture de l'édifice, car toutes ces dénominations sont aussi exactes l'une que l'autre, avoisinent l'emplacement des roues et côtoient les flancs du navire. Une fois monté là, à travers une trappe toujours ouverte, on se promène librement sur une terrasse en forme d'ellipse, que n'obstrue aucun mât ou simulacre de mât. La partie centrale seulement est un peu plus élevée que les bords, et forme un exhaussement prolongé, à cause précisément des impostes qui prennent jour en dessous. Parle fait, cet exhaussement constitue au centre de l'esplanade un banc continu et arrondi par les deux bouts qui peut recevoir autant de curieux qu'il s'en présente. Juste au milieu se dresse un kiosque carré et tout en vitrage, où sont les roues du gou- Tcrnail et les porte-voix qui distribueront les ordres du capitaine dans toutes les parties de son royaume. Une échelle mobile permet même d'accéder audessus du kiosque pour y placer au besoin un fanal. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait éaire dt
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cette surface supérieure, et cette fois véritablement définitive, un cinquième et dernier étage.
En somme, le Miklachevskii contient d'ordinaire 29 places de première classe, 60 de seconde et 3oo de troisième. Mais on pourrait y loger encore facilement 900 hommes de troupes, de sorte que sa charge maxima en êtres humains peut atteindre jusqu'à 1,400 personnes. Quelque chose étonne pourtant encore plus que sa capacité et son confortable, c'est Textréme modicité de ses prix. Pour aller de Kazane à Astrakhan, soit pour parcourir 1,785 verstes, plus de 1,800 kilomètres, il n'en coûte, en première, qu'une vingtaine de roubles, à peine quatre-vingts francs. Les Compagnies anglo-françaises, qui, sans distinction de nationalité, écorchent les Anglais et les Français de Boulogne à Folkestone et de Calais à Douvres, ne nous ont pas habitués à tant de discrétion.
Notre capitaine, par exemple, ou plutôt l'agent de la Compagnie qui surveillait l'embarquement, n'avait pas l'air d'être habitué pour son compte ou de tenir beaucoup à la ponctualité. Nous devions partir à trois heures, il en était plus de cinq, et cependant le Miklachevskii restait toujours fixé à ses amarres. Quoique ce fût un dimanchef, les pauvres Tatares travaillaient avec une activité vraiment exemplaire à charger le Titan infatigable et complaisant, qui allait transporter à quatre cents lieues les produits industriels ou naturels du pays. Leur manière, à eux, de transporter les fardeaux était assez ingénieuse.
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D'abord ils s'attachaient au dos un plastron garni au bas d'un gros bourrelet qui servait de ligne d'arrêt. Sur ce plastron, beaucoup plus épais encore que celui dont les maîtres d'armes protègent leur poitrine, ils se faisaient placer par un camarade le colis qui leur était confié, puis partaient pliant l'échiné sous deux ou trois des caisses de savon ou de bougies qui composaient pour ce voyage le chargement principal du navire. Ces caisses étaient retenues par-dessus l'épaule des hommes à l'aide d'un crochet de fer dont la pointe mordait sur le bois de la boîte, une main du travailleur tirant sur le manche du crochet. Ainsi chargés, les Tatares allaient et venaient à toutes jambes, sans que jamais on entendît parmi eux un cri de dispute ou de colère.
Enfin, six heures sonnées, nous prîmes le large. Nous devions être à Astrakhan le vendredi, dans la journée, si nous n'avions pas d'autre retard. Il fallait en prendre notre parti : le Volga n'est pas le premier cours d'eau venu. Si l'océan Atlantique est plus large que le Volga n'est long, il n'en demeure pas moins vrai qu'il faut au moins autant de temps pour remonter notre fleuve jusqu'à Tvère que pour aller du Havre ou de Brest à New- York. Le Cassard a fait en sept jours le trajet d'Europe en Amérique, et d'ordinaire on en emploie seulement dix ou douze. Or, les bateaux-poste du Samolète mettent neuf jours pour aller d'Astrakhan à Nijnii, c'est-à-dire pour parcourir 2,166 verstes sur 3,i5o environ qui sont navigables.
Aussitôt les premiers tours de roue donnés, je mon-
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tai sur la terrasse supérieure pour voir Kazane une
dernière fois. Sous les rayons obliques du soleil, fa cité flamboyait le plus joliment du monde du plein éclat de ses coupoles et de ses façades blanches. La plate-forme doucement bombée sur laquelle je me promenais^ et que recouvrait une légère couche d'asphalte sablé, avait Tair d'une île flottante, ou encore de la carapace de quelque tortue antédiluvienne d'une espèce gigantesque. Les deux gros tuyaux de la machine émettaient à peine un soupçon de fumée, mais pas le moindre de ces affreux hoquets des machines poussives. Celle-ci, quoiqu'elle eût quatre bielles et quatre cylindres, travaillait aussi silencieusement que la meilleure machine à coudre, et nous faisait glisser sur Tonde sans secousse et sans bruit.
Non sans précautions, toutefois. Le capitaine, entouré de son état-major, — un vrai conseil des minisres,— -était debout dans le kiosque carré, l'œil au guet, quatre embouchures de porte-voix tout près des lèvres, et les deux tirettes à anneaux qui font siffler la va* peur au-dessus de sa tête et presque déjà au bout de ses doigts. A côté de lui se tenait le pilote, — le viceprésident du conseil, — homme grave, qu'on change aux principales stations, et dont la tâche n'est pas facile avec un fleuve aussi formidable et aussi capricieux. Derrière ces deux personnages, dont l'un portait la casquette de l'employé, et l'autre, celle du petit bourgeois, quatre aides de camp, nu-téte et en blouse rouge, fixaient à leur tour les yeux sur eux. C'étaient les timoniers attachés par couple aux deux roues du
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gouvernail. Tout à l'avant de la terrasse un jeune marinier était chargé de la partie télégraphique et vocale du service. Comme entre Kazane et la Kama nous devions rencontrer des bancs de sable redoutables et redoutés^ entre autres le télékovskii et le krasnovidovskii, on avait placé à Tavant du Mikiachevskii, ainsi qu'à l'avant du Gla\enape^ un matelot armé d'un long bâton gradué et qui à chaque instant transmettait au mousse, perché presque audessus de sa téte^ le résultat de ses utiles investigations et de son dernier coup de perche. L'enfant aussitôt de crier le chiffre au capitaine et à ses acolytes : c'était un écho vivant. Avec huit ou sept mesures, nous passions facilement. Mais quand le cri de cheste (six) ou celui de piate s^palavinai (cinq et demie) venait à retentir, on entendait le capitaine souffler immédiatement aux machines : tiché (plus lentement), et les deux roues qui correspondaient au gouvernail de tourner aussitôt pour chercher une orientation meilleure. Après quelques tâtonnements, les chiffres transmis se relevaient un peu. A la suite de siéme et de vosiéme arrivaient des mots d'argot naval, des termes techniques ou de convention, pod*taboc et niémaiatchi, qui signifiaient que la perche allait jusqu'au fond ou qu'elle ne pouvait môme atteindre ce fond. Sur quoi le capitaine lançait à travers son entonnoir de cuivre un rigoureux davai onpolnoi, et le machiniste remettait en liberté les forces mugissantes, emprisonnées un instant dans ses chaudières.
Ces pratiques de sûreté ne suffisent pas cependant
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toujours même au delà de Kazane^ où pourtant il j a plus d'eau qu'au départ de Nijnii. La preuve en est que nous ne tardâmes pas à apercevoir un autre des 5»îx navires américains de la Droujina, le Mississipi, pris dans les sables^, et attendant son renflouage d'un événement plus souhaité que facile à prévoir. Ses passagers l'ayant quitté, les gens seuls de l'équipage restaient à bord, comme dans une petite cité ou une arche arrêtée au milieu des eaux. Nous accostâmes prudemment le géant prisonnier, pour lequel nous étions chargés d'outils et de vivres. Puis le Mikla^hevskii, s'éloignant avec toute la condoléance sincère qu'on a pour les malheurs au-devant desquels on court soi-même, laissa le Mississipi au beau milieu du Volga et d'un paysage dont la platitude grandiose devait ressembler un peu à ce qu'on peut voir de plus réussi dans ce genre en Amérique. Nous étions désolés de n'avoir pu emmener le colosse en retenue; mais au moins l'avions-nous consolé de notre mieux, comme un collégien, en lui portant, sinon des gâteaux, du moins quantité de tchiornh khlèbe et de kvase.
Durant cet intermède plus nutritif pour l'équipage du Mississipi que récréatif pour les passagers du Miklachevskii, sur mon boulevard ambulatoire, où deux quinconces de tuyaux de cheminée provenant des cuisines et des salons remplaçaient les arbres, j'^avais lié conversation avec un de mes compagnons de route anonymes. Il avait pour moi le grand mérite de parler aussi bien l'allemand que le français.
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C'était un petit vieillard, en tunique et en casquette blanche, portant en guise de manteau un ample et chaud pardessus de drap noisette, froncé dans le dos par une patte. La moustache raide et blanche de sa lèvre supérieure avait Tâpreté d'une brosse à dent, et il s'appuyait sur une canne, tout comme un officier du temps de Catherine. Bien qu'il fût de la plus exquise politesse vis-à-vis de moi, il m'était facile de reconnaître qu'il n'avait qu'une sympathie assez étroitement limitée pour la France et point de sympathie du tout pour le libéralisme, des méfaits ou des déceptions duquel il la rendait presque personnellement responsable. Sa façon d'apprécier tout ce qui s'est fait chez nous depuis cinq ans eût paru une longue suite de blasphèmes aux candides lecteurs du Rappel et du Siècle. Il gaulait à coups d'ironies, d'une façon sèche et saccadée, ce qu'il ne craignait pas d'appeler les illusions de l'école anglaise. Il ne tarissait pas d'allusions et d'épigrammes en sourdine à l'adresse des majorités monarchiques qui se laissent passer le licou par une minorité audacieuse et sans aucun scrupule sur le choix des moyens. « Comment vos royalistes, » ajoutait-il^ « ont-ils pu permettre que l'histoire de France ne fût plus, ce qu'elle est précisément depuis quinze jours, qu'une lutte d'influence et une querelle intime entre un borgne et un bossu? » J'ignorais naturellement à qui cette impertinence pouvait s'adresser, puisqu'il était question en même temps dans les appréciations de mon interlocuteur d'un « ancien marqueur au café Procope, » lequel
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certainement ne devait pas être Voltaire. Mais j'avais bien vu tout de suite que j'avais affaire à un anachronisme en chair et en os, à ce phénomène si rare en Russie et si défavorablement connu en France sous le nom de réactionnaire. Cet ami attardé du passé prétendait que l'imitation de l'Angleterre ne nous avait pas été assez profitable pour qu'il fût sage de passer dès à présent à la contrefaçon de l'Amérique. Ce qui à un moment excita le plus sa verve moqueuse, ce fut le souvenir tout récent d'un article du journal le plus instruit de Paris, assurait-il, qui venait de placer Nijnii-Novgorode en Sibérie. La bévue du Temps, en effet, était en train de faire le tour et le divertissement de la presse russe. A l'époque de la guerre de Crimée, un autre journal parisien, ajoutait-il, le plus savant dans ce temps-là, avait fait partir la flotte russe de la mer Caspiennne pour se rendre dans la mer Noire devant Sévastopole. Il ne pouvait comprendre non plus comment la France restait encore en dehors de la nouvelle union postale instituée en Europe depuis le i«' juillet, union dans laquelle la Turquie elle-même avait trouvé moyen de faire comprendre ses possessions d'Asie, et l'Espagne ses présides d'Afrique. J'eus beau lui représenter qu'une Assemblée constituante n'a pas le temps de tout terminer, que de bonnes lois constitutionnelles doivent nécessairement passer avant de modestes lois qui ne sont utiles qu'à tout le monde, que d'aussi insignifiants détails sont indignes de la majesté d'une grande représentation nationale. Il eût renoncé volontiers
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aux plus beaux morceaux oratoires sur le septennat, personnel et impersonnel, voire sur la République implicite ou explicite, accordée ou refusée, provisoire ou définitive, révisable ou irrémédiable, uniquement pour ne plus payer que des ports de lettre de huit kopieks au lieu de treize.
Après un combat d'arriére-garde, toujours à armes très-courtoises, à propos du vrai et du faux libéralisme, je réussis heureusement à détourner sa causerie sur des sujets moins brûlants, et alors il me parla le plus obligeamment du monde de tout ce que la nuit naissante nous empêchait déjà de voir, des pêcheries, des grottes, des sources de naphte du voisinage. Il avait visité les restes de Tantique capitale des Bulgares, Bolgari, située à notre droite, à quelques verstes de la rive, mais encore fort loin du point oli nous étions. En fait de ruines, il n'y reste plus de bien conservé que le minaret d'une mosquée. On y a trouvé, par exemple, quantité de pierres chargées d'inscriptions arméniennes, turques et arabes, ainsi qu'une foule de pièces de monnaie et d'objets d'ornement. Une autre curiosité de la topographie voisine sur laquelle il attira mon attention, ce fut la situa* tion de la rivière Sviaga par rapport au Volga, dans lequel elle se jette. Coulant de Simbirske jusqu'à la ville de Sviajske, sur le Volga, la Sviaga suit une ligne parallèle au fleuve, mais en sens inverse, de telle sorte que, par un privilège unique peut-être dans le monde, les habitants de Simbirske et ceux de Kasane ont pour communiquer entre eux une route
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d'eau ascendante et une route d'eau descendante. Pendant que notre entretien se prolongeait, les grands feux allumés sur divers points éclairaient peu à peu l'obscurité vaporeuse et étoilée au sein de laquelle nous nous enfoncions de plus en plus. Malheureusement, cette vive clarté, piquant çà et là de frissons rougeâtres l'atmosphère nébuleuse, était insuffisante pour nous mettre en état de bien juger de la courbe presque à angle droit que le Volga décrit brusquement dans cette région. Jusqu'ici, ses sinuosités et ses coudes, se corrigeant les uns les autres en vertu même de leur multiplicité, n'avaient encore qu'insensiblement et momentanément modifié sa direction générale du nord-est au sud-ouest. Mais à partir d'ici, comme on sait, le Volga change d'axe, et se jette désormais en droite ligne du nord vers le sud. C'est sa jonction avec la Kama qui semble produire ce miracle naturel. Le Volga va effectivement adopter pour toujours la direction propre de cette longue et célèbre rivière, sans toutefois mélanger du premier coup ses eaux avec les siennes. Rien de moins rare, au reste, quoi qu'on en puisse dire, que ce phénomène, que cette lente et laborieuse fusion des ondes provenant de deux cours d'eau et maintenant encore quelque temps entre elles, outre l'écart de leur impulsion antérieure, la distinction de leur nuance particulière, sorte de reflet géologique et de témoignage vivant du sol traversé par elles. Sans aller bien loin, — le sens de l'éloignement et la mesure des distances s'élargissent en Russie avec une
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facilité étonnante, — d'après le témoignage de madame E. Félinka, Tlrtyche ne met ni moins de temps ni moins de mauvaise volonté à confondre son courant avec celui de TObi.
La K'ama, qui s'appelle aussi quelquefois le petit Volga, est l'affluent le plus considérable de notre fleuve. Si elle n'arrose que quatre gouvernements, c'est que trois de ces gouvernements atteignent des dimensions tout à fait anormales et figurent en tête parmi les plus peuplés de l'empire; mais son cours total ne compte pas moins de 2,000 verstes, plus de 5oo de nos lieues. Le Danube lui-même n'a guère qu'un cinquième de plus que la Kama. D'autres géographes, il est vrai, ne lui attribuent que i,65o verstes, ce qui fait environ 450 de plus que l'Oka. Sa largeur dépasse encore davantage celle de l'Oka, qui n'excède nulle part 225 sagènes à l'état normal, tandis que la Kama arrive à 3oo. Les quatre gouvernements qu'elle traverse ou effleure sont celui de Ferme, puis ceux de Viatka et d'Oupha, qu'elle sépare l'un de l'autre, enfin, celui de Kazane. Avant d'entrer dans le gouvernement de Penne, qui compte plus de deux millions d'âmes, elle a même baigné déjà une partie de celui de Viatka, sur la partie septentrionale duquel elle a sa source. Ses deux principaux affluents, la Biélaia et la Viatka, conduisent, le premier, à Oupha, où conflue la rivière du même nom, et le second à Viatka, baptisée d'après le même procédé.
Un autre affluent, au nord-est, a une importance plus considérable encore, parce que, rapprochant no-
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tablement le bassin de la Kama des monts Ourals, et par conséquent de la Sibérie, il facilite les relations commerciales de la Russie d'Europe avec la Russie d'Asie en réduisant à son minimum la route de terre. Plus encore, en effet, que la Biélaia, la'Tchousovaia arrive à la proximité de la Toura et de Tlséta, dont les eaux coulent déjà vers l'Obi et appartiennent, par conséquent, au premier bassin de la Sibérie, C'est cette région montueuse et laborieuse qu'on appelle dans les écoles gorno:{avodskii krai, comme on dit le tcherno^emskii krai, la région de la terre noire, en parlant des gouvernements agricoles et si fertiles du centre. Située en plein Oural, au point de jonction de ce double réseau de voies fluviales, la ville d'Ekathérinbourg, bâtie en 1723, n'a pas attendu qu'on eût fini de lui construire son chemin de fer pour prendre, tout en continuant à développer son activité métallurgique, une importance de premier ordre comme ville de dépôt et de transit commercial. Le sucre, les huiles, le poisson, les céréales s'entassent dans ses magasins pendant l'hiver, jusqu'à ce que la reprise de la navigation rouvre vers l'est les « routes liquides, » desservies déjà par quelques bateaux à vapeur de Tioumène, sur la Toura, à Tobolske et à Tomske. L'imagination, sinon l'administration, peut même déjà rêver la réunion, à l'aide d'un canal> de ces villes au bassin de l'Iénisei. Une fois là, on serait vite au lac Baïkal, presque.au haut du bassin de l'Amour, et l'Europe se trouverait tout prés d'être reliée par voie fluviale à l'océâD
A BOKD DU Miklacheyskii. 23 1
Pacifique. Tout au nord, enfin, le canal^ aujourd'hui plus ou moins abandonné, il est vrai, de Catherine, met le bassin de la Kama en communication avec celui de la Dvina septentrionale, et réunit une seconde fois Arkhangel au Volga. On compte jusqu'à sept cents bateaux et trente^ieux mille mariniers ou aides mariniers sur la Kama.
J'allai me coucher pour me consoler de n'avoir pu remonter jusqu'à Ferme cette rivière le long de laquelle, paraît-il> les monts Ourals dessinent d'un trait continu de pittoresques et lointains horizons de montagnes. Le sommeil, par bonheur, est le tombeau sans fond des regrets sans amertume. Ayant eu la bonne fortune de rester seul dans ma cahute à trois places, je dormis aussi bien à bord du Miklachevskii que dans un hôtel moscovite quelconque, d'autant plus que je m'étais fait livrer les trois parties essentielles de tout lit russe. La banquette de reps valait même sensiblement mieux comme élasticité que ma couchette de Nijnii-Novgorode, et je n'étais pas, comme à Kazane> perpétuellement réveillé par l'impitoyable ronron d'un ventilateur affolé.
A peine avais-je commencé à me débattre, dans la demi-conscience de Taube ou de l'aurore, entre le sommeil et le réveil, que la cloche du bateau résonna à coups précipités. Nous approchions de Simbirske, où, d'après l'horaire, nous aurions dû arriver en pleine nuit, mais que, grâce à notre retard, nous allions voir en plein jour, A la vérité, nous ne de» viens pas» du bateau, apercevoir de ville du tout» car
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Simbirske reste invisible sur la hauteur de droite. Mais le pied de cette hauteur et le voisinage de la ville étaient fort clairement indiqués dans le brouillard nacré du matin par les pontons de débarquement des différentes Compagnies de navigation à vapeur. D'immenses entassements de bois à brûler confirmaient surabondamment l'indication.
Le capitaine promettait deux heures d'arrêt, afin de se ravitailler en combustible. Je crus avoir tout le temps nécessaire pour aller en voiture jusqu'à la ville. Je remontai donc la rampe planchéiée qui menait jusqu'à une route oîi stationnaient de nombreux i^votchike. Il n'est pas très-aisé de faire prix avec un i:{votchike, dans une ville ou aux abords d'une ville, quand, nouveau venu, on ignore toutes les distances du pays. J'en pris un à l'heure en lui recommandant d'user de célérité et de me faire passer devant toutes les curiosités de Simbirske. A peine assis, grâce à un brrrrou invitant le cheval à un dernier moment de tranquillité, je me sentis emporté, d'un mouvement ascendant, sur une pente fort raide et fort sinueuse. La chaussée, qui mène en effet à Simbirske à travers les talus encombrés de bardanes, de liserons et de synanthérées vulgaires, mais où /e cherchai en vain les massifs de jusquiame que j'avais admirés, en m'embarquant pour Dorpat, sur les décombres des murs de Pskove, cette chaussée, dis-je, a les lacets, sinon l'altitude d'une grand'route alpestre, retours subits et charmants qui permettent d'apprécier d'autant mieux la beauté du vaste pa/"
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sage étendu sous le regard. A l'arriére-plan^ vers le sud-est, au fond d'un vaste circuit de hauteurs, le Volga, éparpillant son cours en cinq ou six bras, semblait embrasser entre les deux principaux une île semblable à une corbeille de verdure. Ce fut tout à fait sur le plateau de la rive droite^ un peu en arrière vers Touest, que je trouvai enfin Simbirske.
Bien que sa fondation ne remonte qu'à 1 648, son histoire cependant est aussi glorieuse que celle d'une vieille cité russe, grâce surtout* au siège qu'elle soutint dès 1670 contre le chef d'insurgés Stenka (i) Razine, un tribun à main armée, dont Prosper Mérimée a raconté la sanglante et tragique biographie. Les dévastations de Pougatchève, cet autre Spartacus du Volga, désolèrent bien autrement encore la contrée, en 1775, que les Kosaques de Razine. A l'origine, Simbirske avait été rattaché au gouvernement de Kazane, puis à celui d'Astrakhan. Cinq ans après le terrible épisode de Pougatchève, qui avait fini par en traverser les rues prisonnier dans une cage de fer, la ville fut promue à la dignité de cheflieu d'un nouveau gouverneijient auquel elle donna son nom.
A une époque beaucoup plus récente, la municipalité s'est montrée digne d'elle-même en élevant un monument à la gloire du plus illustre de ses concitoyens, Karamzine. Deux bas-reliefs y représentent le grand écrivain. Sur le premier, on le voit lisant
(1) Stenka est un abrégé Êiinilîer d'Etiçnne.
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à la cour une page de son Histoire de Russie, et inr l'autre^ recevant à la veille de sa mort les adieux de son souverain. A part ce monument, où en réalité la Muse de l'Histoire, Clio, occupe sur le piédestal la place de Karamzine, il n'y a pas grand'chose à voir à Simbirske, la ville ayant été encore ravagée, du i3 au 22 août 1864, par un violent incendie. Ce qu'on y rencontre de plus curieux, ce pourrait bien être tout simplement sa position, son interposition plutôt entre le Volga coulant au sud et la Sviaga allant vers le nord. Je remarquai toutefois, le long du principal boulevard, cette particularité que les arbres étaient remplacés par deux baies de robiniers faisant charmille. Sur une place centrale, plus longue que large, et coupée par une grande rue qui s'y perd pour recommencer après, les piliers d'une lourde colonnade font face à quelques maisons en briques peintes et à deux étages. Partout ailleurs, il n'y a que des rues de boue ou de poussière, suivant la saison, avec de petits ponts de bois posés à terre, parallèlement aux murs ou aux clôtures. On ne peut pas attendre beaucoup d'une ville brûlée il y a dix ans, dont la population ne dépasse guère vingt mille habitants, et dont le principal commerce se borne au miel et au pain d'épice.
Il était temps de revenir au Miklachevskii, non pas seulement parce que les dernières théories de jeunes paysannes achevaient d'apporter leurs dernières piles de bûches, mais aussi parce que le brouillard tournait en pluie, et que de tous côtés de fines
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gouttelettes chassées par le vent flagellaient la surface de Teau de myriades de piqûres fugitives. Le moment était favorable pour examiner de plus près Tintérieur de notre édifice flottant, que nous n'avions encore vu ou entrevu qu'à l'état de désert inhabité. Depuis hier, que de changement! Le salon des premières était devenu une sorte de gynécée, un térème ou un nursery, à l'usage des mères de famille, dont les nattes matinales, pendant librement sur le cou, ne devaient se transformer sans doute en couronne de cheveux qu'après déjeuner. Une dame revenait avec son mari et ses enfants i\e :{a granit^eiou (i), de ce pays lointain et indéterminé où le bonheur suprême est d'aller passer le plus de semaines possible en été, qu'on y parle allemand ou français, peu importe, madame parlant français avec sa couturière comme une Parisienne, et monsieur étant de force à couper barres dans sa langue à tout Prussien mal appris. On rentrait cette année un peu tôt, parce que la récolte est médiocre et que le prix de la main*d'œuvre augmente. De plus en plus, il devient indispensable de surveiller ses gens soi-même. L'an dernier, les mois* sonneurs ont demandé et obtenu jusqu'à dix-huit roubles par desiatine ! Les machines anglaises et allemandes ne fonctionnent bien que sur un champ d'expérience. La région arrosée par le Volga jusqu'à Saratove est d'ailleurs trop onduleuse pour qu'on puisse se passer du travail de l'homme. Monsieur et
(i) Littéralement : *iyau delà de la frontière.
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madame se consolaient du contre-temps en dégustant des confitures de roses achetées en passant à Kiève, et proclamées authentiques. Une autre famille, plus heureuse, ne faisait qu'entrer en vacances, mais sans aller au delà de la frontière. Elle se dirigeait tout simplement vers les eaux minérales du Caucase, où conduit la nouvelle ligne de Vladikavkaze et où, d'après la rumeur générale, les visiteurs, sinon les malades, accouraient en foule.
Les enfants des deux familles avaient confondu leurs jeux. Le petit Sacha, coiffé- d'un chapeau noir et plat que paraient en avant trois boucles d'argent d'oîi s'élançaient, comme trois yeux fantastiques, trois brins de plumes de paon, jouait au cocher avec le concours de deux petites filles dont la maman, Isl mamachka chérie, tricotait par avance et fort judicieusement des bas, le jeu de Vi^votchike étant fatal dans toutes les contrées du monde aux diverses parties de la chaussure enfantine. Les mamans parlaient français à une fillette un peu plus grande, qu'on appelait Nadine au lieu de Nadenka, et qui, sous son long sarrau de toile blanche, faisait deviner la taille et la grâce élancée d'un jeune bouleau. Tout en relisant la troisième année du Rodnoié-Slovo, la blonde Nadenka, je veux dire Nadine, répondait sans le moindre embarras en français aux questions maternelles. TDUtefois^dans son accent, dans son ton plutôt, perçait déjà quelque chose de cette parfaite indifférence, de cette monotonie de bon goût avec laquelle l'aristocratie russe se sert, si correctement et si fine-
A BORD DU MiklachevskiL zSy
ment d'ailleurs, de notre langue* Ce ton frappe bien plus encore en Russie qu'en France, parce qu'il y forme un contraste qu'il est impossible de ne pas sentir avec le débit animé, la vivacité passionnée et expressive, l'espèce de chant involontaire et d'allusion secrète à je ne sais quoi de merveilleux qui caractérisent la conversation familière des gens du peuple. Une nourrice, cette fois en grand uniforme de nourrice, avec un kakochnike bleu, et une haute jupe rouge fixée par des bretelles rouges sur une chemisette blanche, apprenait à marcher au jeune frère du petit Sacha, en lui faisant tenir la pointe de " son tablier blanc. Lorsque le jeune burine se laissait choir, ce qui lui arrivait souvent, il était si vite relevé et si activement embrassé par sa maîtresse d'équilibre qu'il lui eût été extrêmement difficile de trouver une seconde, et surtout xxnjointy pour pleurer.
En continuant ma promenade vers les secondes, j'aperçus la dame du buffet mangeant prestement des framboises une à une^ et faisant le signe de la croix avec chacune d'elles avant de la placer au bord du gouffre insondable d'oîi les framboises ne reviennent plus. La femme de chambre des premières, en toilette d'une simplicité coquette, et un fer à repasser à la main, grignotait aussi une ou deux framboises, mais sans aucune manifestation religieuse.
L'aspect de la salle des troisièmes était des plus variés, et inépuisable en scènes populaires. Beaucoup de passagers dormaient dans leur grande houppelande brune, qui les faisait ressembler, avec leur bonnet de
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fourrure et leur barbe inculte^ à autant de Robinsons* Presque tous avaient la tête et le haut du corps enfouis dans un de leurs inséparables coussins^ leur vade-mecum, leur viatique traditionnel. Quelquesuns jouaient aux cartes avec un enjeu de plusieurs pièces de cinq kopieks en billon. Un grand nombre prenait incessamment des tasses de thé^ et allongeait indéfiniment, comme toujours, le liquide brûlant en versant d'autant plus d'eau de la grande théière à eau chaude qu'il restait moins de thé dans la petite, placée au-dessus de la grande, et incessamment réchauffée par cette sorte de bain-marie. La causerie allait naturellement son train, pendant qu'on dégus- ' tait l'eau à peine chaude et à peine pâlie qui remplissait les soucoupes. Suivant l'usage, il n'était ques* tion entre les buveurs que de kopieks et de roubles gagnés ou à gagner. Un malheureux dont la main était alourdie par un énorme abcès grelottait de la fièvre en essayant de s'endormir sur sa couchette. Un gourmand découpait avec la science d'un anatomiste un arbou\e, mordant ensuite à pleines dents dans la pulpe rose et aqueuse des tranches. Un simple soldat enfin lisait avec une attention concentrée la Zolotaia Gramota, encyclopédie et chrestomathie populaire à la portée de toutes les bourses comme de toutes les intelligences.
Un groupe nombreux s'était formé ailleurs autour d'un lecteur à haute voix, qui tenait suspendus à ses lèvres une douzaine de visages rayonnant d'une joie enfantine. Il lisait dans les St^éni i:^0 narodnavo
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butta, de M. Gorbounove, une tcène où la femme d'un paysan^ faisant écrire par le scribe du village à son mari, trahit un peu plus que de raison Tintérét excessif et détaillé qu'elle porte aux animaux domes« tiques nés ou à naître en l'absence du maître de la maison < Après la vodka, rien ne plaît plus à un pay* san russe qu'un ra7[skas(e, qu'un conte. Encore bien que celui-ci fût tout réaliste et n'eût à aucun degré le prestige du merveilleux, chaque trait d'observation, chaque épigramme indirecte n'en était pas moins accueillie par des éclats de rire ou de gros sourires qui en disaient un peu plus que ce qu'avait voulu dire l'auteur. Un bonhomme, moissonneur sans doute, porteur au moins d'une faux au fer bien emmitouflé, et d'une barbe surtout à rendre Sa* turne deux fois jaloux, ne se tenait pas d'aise de» vaut les naïvetés de la bonne femme de M. Gorbou*nove. Peut-être, pendant sa campagne agricole, avait-il lui-même reçu du pays un journal de l'étable ou du poulailler composé d'après les mêmes données et dans le même style. Rire sans nous en apercevoir de ceux qui nous ressemblent le plus, c'est, malgré tout, faire un premier pas pour arriver à ne plus leur ressembler autant en laid. La réflexion vient qui rappelle et féconde le rire.
Plusieurs femmes,un peu plus loin, vaquaient tran-* quillement àleurs occupations de ménage, tout comme chez elles. Deux ou trois avaient improvisé un atelier de blanchissage. Ce devait toujours être autant de besogne de faite avant l'arrivée au logis. Une autre^
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moins laborieuse et plus gourmande, savourait un verre de thé dans le fond duquel elle avait fait infuser de minces rondelles de pomme crue. Sur un banc en dehors^ malgré l'averse qui tombait^ s'étaient installées cinq ou six jeunes filles qui chantaient en chœur, tout en grignotant, comme les autres au reste, des graines de tournesol, dont les pellicules, noires et rayées de blanc sur le bord, jonchaient le soL Le goût du peuple russe pour ces petites amandes oléagineuses est incroyable. En marchant, en causant, en travaillant, en se reposant, en chantant même, les femmes surtout ont un besoin instinctif d'éplucher du bout des doigts une de ces graines aplaties qui se croquent ou s'avalent non moins machinalement. Il y en a qui, pour la prestesse en ce genre de travail, rendraient des points à un écureuil. Un vrai régal pour une famille russe, c'est de se partager le fond d'une fleur entière, le réceptacle même sur lequel les graines se trouvent fixées dans des sortes d'alvéoles après que les pétales d'or de la fleur sont tombés. Il n'est rien de plus exquis que cette galette, que cette tourte de pépins végétale et nationale.
La pluie cependant avait cessé de tomber. Peu à peu le ciel se rassérénait, laissant voir çà et là des profondeurs d'inaltérable azur à travers les déchirures eflilochées des nuages noirâtres. Nous poursuivions notre marche le long de collines de sable, de craie ou de marne, chargées tantôt d'humbles bois taillis, tantôt de chaumes jaunis sur un fond de terreau noir. A notre gauche, le terrain cessait d'être abso-
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lument plat et horizontal, comme il l'avait été jusqu'ici. On le voyait se relever en pentes douces, oîi maint pâturage semblait par places fourmiller de mouchetures variées de nuance et mobiles. C'étaient les bêtes errantes d'un troupeau quelconque, occupé à paître. Bientôt devant nous, tout au fond de la perspective, vers Test, apparut un grand barrage naturel, un massif allongé de montagnes, ce que les AUemanJs appelleraient un Ge^fr^e, dessinant à l'horizon une ligne brisée à angles un peu durs et plus tourmentée qu'onduleuse. Nous étions en vue de l'espèce de défilé connu sous le nom de c boucle » (Jtouka) du Volga, boucle qui n'a pas moins de j 5o verstes, soit une quarantaine de lieues, tandis que sa base, d'Iégoulei à Suizrane, ne dépasse guère quinze verstes. Nous allions donc faire, en nous dirigeant d'abord de l'ouest vers l'est, puis de l'est vers l'ouest, de Samara à Suizrane, tout juste dix fois plus de chemin que ce que nous aurions eu de distance à parcourir, si nous eussions pu continuer en ligne droite notre descente du nord au sud.
A quoi est due cette sorte de nœud fluvial ou orographique ? C'est ce que les géologues ont cherché à expliquer de leur mieux. Le fait est que le fleuve, rencontrant ici une barrière, un obstacle infranchissable en apparence, n'a réussi à en triompher qu'en le tournant. N'ayant pu vaincre de front, il a vaincu par une aile, et cela lui a sufli. La suite de collines toutes noires de verdure dont nous nous rapprochions en ce moment fait partie, en effet, d'un système de hauteurs
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plus ou moins accusées qui^ des Karpathes jusqu'aux monts Ourals, constitue une arête assez marquée pour rejeter alternativement, sur son passage, toutes les eaux soit au nord, soit au sud. Après avoir séparé le bassin du Don de celui du haut Volga, cette arête se renfle ici subitement, et prend la consistance d'une petite chaîne de montagnes pour se relier au delà de Samara aux contreforts ouraliens qui viennent à sa rencontre jusqu'à la ville de Bouzoulouke. On pourrait au besoin comparer à cette boucle du Volga, non pas notre modeste tour de Marne^ trop parisien pour être grandiose, mais bien le passage du Danube entre les Alpes et les Karpathes, ou bien celui du fleuve Amour entre les monts Inkhans et les monts lablonol, quoique dans l'un et l'autre cas on ne retrouve pas l'espèce de nodosité qui se remarque ici. Toute cette région, de Simbirske à Samara, a été parcourue par Pallas pendant l'hiver de 1768 à 1769, et décrite par lui en naturaliste curieux et consciencieux. Un oukaze de Catherine II, daté aussi de 1768, en avait attribué à la famille Orlove la plus grande partie. C'était, d'un trait de plume, lui faire cadeau d'une province.
L'entrée par le fleuve a sa majesté. Les premières assises du massif, au-devant desquelles noussemblions courir, forment en efifet falaise dans toute la force du mot. Ce ne sont plus, comme à Nijnii ou Kiève, des dunes d'argile mêlée de sable, de grands entassements d'une terre essentiellement meuble et friable. Nous avions devant nous de grandes masses de cal-
A BORD DU Mikiachevskti. z^3
caire bien nettes et bien d'aplomb, coupées à vif et à
pic^ érodées perpendiculairement par une force qui n'est plus là aujourd'hui, mais qui, aux époques préhistoriques^ a dû agir sur ces terrains de sédiment avec une vigueur singulière. On dirait de vraies forteresses construites avec d'énormes et larges couches de marne crétacée, dont la blancheur disparaît parfois sous un badigeon spontané de teintes rougeâtres. Il fait beau voir les petits arbres verts et les jeunes chênes se lancer à l'assaut de ces stratifications horizontales, modelées en collines. Seules, les plus occidentales, les premières qu'on rencontre, inaccessibles jusqu'ici aux assaillants, ont réussi à maintenir fièrement au-dessus du fleuve leur flanc décharné. Mais bientôt la verdure gagné du terrain. Les pins grimpent familièrement sur les épaules et sur la tête de ces géants, qui, tout couchés qu'ils sont, n'en mesurent pas moins plus de deux cents mètres en hauteur. Les chênes et les aulnes s'installent sans gêne sur tout le reste de leur corps, comme les habitants de Lilliput firent jadis sur Gulliver. Ils les parent depuis les épaules jusqu'aux pieds d'un royal manteau de verdure d'une nuance plus douce et plus tendre que le bonnet fourré vert sombre posé sur leur tête par les pins. Malheureusement, quoique nous fussions encore en été, déjà ces forêts avaient pris les teintes jaunissantes et mordorées de leur feuillage d'automne. Leur mue d'octobre allait grand train, si bien qu'en se déployant cette longue chênaie donnait, dès le milieu d'août, la mélancolie des années qui vont finir.
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Plus nous avancions, et plus cet amas de hauteurs se plissait en contreforts bien découpés, se creusait en vallons d'une ravissante sauvagerie, ébauchait des amphithéâtres intérieurs plus ou moins brusquement interrompus. Nous aurions pu nous croire tout à l'heure sur certaines côtes de Normandie : à présent, il n'aurait tenu qu'à nous de nous figurer aux approches du Harz. Le paysage était à souhait pour les conciliabules nocturnes des sorcières arrivant du sabbat sur leur balai magique, ou pour les fondeurs mystérieux de balles enchantées, Jetées dans le creuset à minuit sonnant. Habités longtemps, aux siècles précédents, par des réfugiés et des malfaiteurs que recherchait la justice, ces ravins et ces gorges, oîi se trouve aussi mainte caverne creusée dans le calcaire, ne servent plus d'asile aujourd'hui qu'à un certain nombre d'ours noirs et de loups-cerviers, ainsi qu'à une extrême variété d'oiseaux de proie, dont nous pouvions apercevoir des exemplaires vivants tournoyant dans l'air. La faune de ces solitudes forestières est également remarquable par une grande abondance de canards rouges nommés dans le pays karagatki, et d'écureuils grisâtres dont la grande taille fait rechercher la fourrure.
Tant que se prolonge sur la droite le spectacle de ces collines boisées, on ne songe guère à jeter un coup d'œil sur la rive gauche. C'est un tort, car elle a son intérêt. Il y aurait d'abord à visiter Stavropole, ville habitée par des Kalmouikes convertis à l'orthodoxie, puis les lacs de soufre qui se trouvent dans le voisi-
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nage des rivières Soke et Kansurga. Mais, comme le Aîiklachevskii ne fait pas escale ici, force nous fut de nous contenter du paysage montueux de conifères qui, pour la première fois, s'offrait à nous sur la rive gauche et limitait au levant Thorizon lointain par une courbe nette et gracieuse à la fois. Ce point est incontestablement Tun des plus pittoresques du Volga. Au bout du compte, c'était une vraie bonne fortune pour nous que d'avoir eu pendant la matinée un soupçon d'orage. Il avait nettoyé le ciel, et nous valait une splendide après-midi pour traverser une région d'un caractère particulier. D'ordinaire, ce beau défilé de forêts, cette Suisse de Samara, échappe à la contemplation du voyageur en se cachant pudiquement sous une brume nuageuse, qui laisse à peine deviner la nuance de sa robe, sans permettre d'admirer la beauté de ses formes.
Il était nuit close, dix heures du soir environ, lorsque nous arrivâmes à Samara, située sur la rive gauche. Nous aperçûmes d'abord, en avant de la ville, un grand luxe de lumières concentrées sur un petit espace. « C'est le jardin public, » nous dit un complaisant compagnon de voyage, qui, lui, s'en allait prendre les eaux de Sergiesvke, dans la vallée du Soke. Le Miklachevskii ne cheminait qu'avec une circonspection et une lenteur extrêmes au milieu des innombrables bateaux obèses accourus pour enlever la moisson à peine rentrée. Il fallait une grande habileté de manœuvres pour qu'un pyroscaphe de ce volume pût se faufiler à travers un tel pêle-mêle de
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mâts pavoises de lanternes qui semblaient autant d'étoiles suspendues entre ciel et terre. La lune seule protégeait nos mouvements et guidait leur souplesse. Quoique son disque fût entier^ la projection de sa lumière ne semblait pas toutefois dans Taxe ou dans le plan du fleuve^ si bien que nous n'avions pas le tremulo sub lumine pontus dans toute la plénitude de son effet. En revanche, cette pleine lune donnait à la silhouette nocturne de la ville une épaisseur inattendue, et, en rendant l'apparence de corps solides aux formes noires, aux ombres chinoises produites par les constructions, en illuminant d'en haut de sa clarté sereine ce qui n'était qu'insuffisamment éclairé d'en bas, elle faisait l'office d'un excellent stéréoscope.
Pendant que le défilé des porteuses de bois commençait, je me précipitai vers une voiture, stationnant avec beaucoup d'autres au milieu des bûchers du rivage, et dis au cocher de me conduire à la poste, oîi je désirais porter une lettre. La voiture partit à fond de train, en dépit des rampes escarpées qu'elle avait à remonter. La course était longue, car la poste n'est pas très-éloignée de la rivière Samara, qui a donné son nom à la ville, et qui vient s'y jeter dans le Volga sous un angle aigu. Comme dans tous les pays du monde, la douma ou municipalité s'en était remise à Phœbé du soin d'éclairer économiquement la cité. Du moins, nulle part, je ne vis de lanterne allumée, ce qui m'empêcha de savoir si l'éclairage au gaz avait fait son début à Samara. La seule inscription que je pus
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lire, parce qu'elle était en lettres d'or et flamboyait sous les rayons doucement azurés de la reine de la nuit, fut celle du gymnase des jeunes filles. Voilà donc l'instruction secondaire organisée à Samara au profit des deux sexes t Combien de villes en France en pourraient dire autant (i)? Il y a aussi à Samara des établissements thérapeutiques d'une nature toute spéciale, et dont nous abandonnons volontiers l'appréciation à la compétence des Académies de médecine. Ce sont des établissements où des docteurs convaincus régénèrent l'homme au moyen du koumuise, en d'autres termes, du lait de jument fermenté, et promu à la dignité de panacée universelle. Ce lait s'échappe en mousse abondante, dès que le Tatare ou le Kalmouike qui le sert débouche la bouteille. Point n'est besoin au reste de venir à Samara pour connaître le goût de ce breuvage asiatique. Dans la plupart 'des villes, on en trouve durant l'été à l'établissement d'eaux minérales, avec le Tatare ou Kalmouike qui est censé l'avoir préparé en famille. J'aurais été désireux d'apercevoir les édifices publics de Samara, qui doivent être en général modernes, puisque Samara n'est chef-lieu de gouvernement que depuis juste un quart de siècle. Mais il fallut absolument renoncer à ce désir, ainsi qu'au plaisir d'admirer aux environs les mille et une fleurs printanières , anémones, ornithogales, adonis, violettes, tulipes,
(il De 1866 à 1876, il a cté ouvert dans Tempire russe 26 gymnases et 93 progymnases de jeunes filles. Avant i866« îl existait déjà pour elles 3 9 gymnases et 55 progymnases.
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valérianes, iris, astragales que Pallas eut le bonheur de voir s'épanouir avant de quitter Sam ara.
Consolons-nous au reste. Quel Européen peut jurer de né jamais passer en plein jour par Samara, surtout s'il y est déjà venu- une première fois, ce qui était, après tout, le plus difficile? Le chemin de fer qui doit relier l'Europe à l'Asie, avec double embranchement sur les Indes et sur la Chine, aura pour tête de ligne au delà du Volga la ville même que nous regrettons de n'entrevoir qu'à demi dans sa pénombre lunaire. A la fin du siècle dernier, un compagnon de La Peyrouse, fils d'un ancien consul de France à Saint-Pétersbourg, un de Lesseps, fut débarqué par lïUustre navigateur français avec un sac de dépêches sur la côte du Kamtchatka. Il mit un an pour traverser avec ses dépêches le continent asiatique ; c'était déjà beaucoup alors que d'arriver. Il appartient au chef actuel de cette glorieuse famille de rapprocher les distances à l'aide d'un grand-central asiatique qui sera le pendant du grand-central américain, et mettra Pékin ou Calcutta à dix ou douze jours de trajet de Paris et de Londres. Le gouvernement russe ne va pas tarder à livrer la section qui atteindra jusqu'à Orenbourg, en attendant celle qui descendra dans le bassin de l'Obi, après avoir tourné TOural. Un peu de patience encore, et l'Asie ne formera plus avec l'Europe qu'un seul continent.
Je revins au bateau plus vite même que je ne m'en étais éloigné, car la voiture descendait au lieu de monter. Dans la salle à manger des premières s'était
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formé un cercle brillant d'officiers et de darnes^ venus sans doute moins pour souper, la coupe de vin de Champagne à la main, que pour faire la conduite et les derniers adieux à des parents ou à des amis en partance pour le centre de la Russie, pour les bords de la Moskva ou ceux de la Neva. En attendant l'achèvement du pont qu'on doit Jeter sur le Volga, et qui n'aura pas moins de 680 sagènes, plus d'un kilomètre, les habitants de Samara sont encore obligés d'aller prendre le chemin de fer à Suizrane, à l'autre extrémité, au coin sud-ouest de la louka ou douga décrite par leur grand fleuve. Ce sera l'un des plus beaux travaux d'art qui auront été exécutés dans ce genre, car les onze travées du pont de Krémentchouke sur le bas Dnièpre ne représentent qu'un total de 45 1 sagènes, 229 de moins que celui de Suizrane.
Je ne me réveillai que lorsque la cloche annonça par ses tintements, j'allais dire en sonnant matines, que nous étions sur le point de perdre nos compagnons de nuit, au grand regret sans doute du maître d'hôtel. Quelques vagons rouge-brun délai jélie:[naia doroga attendaient mélancoliquement sur la berge le moment de retourner à Moscou, ou d'aller rendre visite, en compagnie de bœufs, de moutons ou de sacs de blé, à toute autre ville de l'empire. Il avait plu sans doute pendant la nuit, car le toit desdits vagons laissait tomber à terre des gouttes pesantes qui étaient quelque chose de plus que les larmes classiques de l'Aurore aux doigts de rose. Il y avait
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en réalité beaucoup plus de gris que de rose dans l'atmosphère^ dont la nuance^ comme Ton sait, ne manque jamais de déteindre un peu sur Tesprit. Nous n'étions encore qu'au mardi matin, et nous ne pouvions arriver au plus tôt que le vendredi. En somme, le Miklachevskii n'était pas encore à moitié route.
Par bonheur, la veille au soir on avait retiré du salon les journaux qui s'y trouvaient depuis Kazane, et, à Suizrane, on venait de profiter de notre contact momentané avec un voksale pour renouveler la provision. Ayant sous la main les iVouve/Ze^ de Moscou, les Nouvelles de la Bourse, la Semaine {Nédiéla}^ le Collectionneur [Sbornike), nous aurions été bien à plaindre si nous n'avions pas su trouver l'emploi, agréable et instructif tout à la fois, d'une matinée commencée un peu trop tôt. Lorsqu'on est resté une semaine entière sans nouvelles d'aucune sorte, il est doux de faire sa rentrée dans le monde vivant à l'aide d'une gazette bien informée. On se sent comme débordé par tout ce qu'on apprend, par tout ce qu'on a failli ne jamais apprendre. L'esprit a d'autant plus d'appétit qu'il est resté plus longtemps à jeun. Rien de plus avide que le vide.
Pourquoi au reste le cacherais-je? je me sens un vrai faible pour la presse russe. Elle me semble, plus peut-être qu'aucune autre, avoir compris par tact ou par nécessité la fonction naturelle de la presse dans une société bien faite. Personnellement nous avons une trop haute idée des services que peut rendre la force de l'opinion publique se manifestant sincère*
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ment, au jour le Jour, par rentremîse et sous la tutelle d'écrivains chez qui le talent d'écrire ne doit pas être supposé irréconciliable avec la sagesse ou la philanthropie, pour admettre, comme le font les Anglais et les Américains, que la presse joue son vrai rôle en ce monde en devenant je ne sais quelle école de mauvaise foi ou quelle halle aux injures, oti des gentlemen plus grossiers et plus violents que des facchini se montrent le poing en attendant les coups de revolver. Pour nous, la presse n'est ce qu'elle doit être^ c'est-à-dire utile et salutaire, que lorsqu'au lieu de se mettre i^roprfo motu au-dessus des lois, au lieu de devenir une brillante concurrence de calomnie mutuelle, un foyer néfaste d'excitation à la haine et au désordre, un moyen d'affolement et d'abêtissement, s'il faut tout dire, elle limite sa tâche quotidienne et honnête au souci d'éclairer de son mieux le gouvernement et la nation sur tout ce qui se passe, en leur signalant^ sans excès d'amertume ou affectation d'impertinence, les abus qui se produisent. C'est en enregistrant et en apostillant les réclamations qui lui parviennent, en recueillant et en triant les bons avis proposés à son examen^ en provoquant et en soutenant, en un mot, l'esprit d'initiative chez les particuliers, en même temps que l'instinct d'amélioration chez les dépositaires du pouvoir, qu'elle contribue patriotiquement au vrai progrès de la civilisation et de la liberté. Malheur, au contraire, aux peuples et aux dynasties qui se laissent traiter de maître à esclave par des sophistes trop habiles à capter l'imagination
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et la confiance populaire à l'aide d'un grossier charlatanisme de flatteries et de mensonges! Malheur aussi aux sociétés où des gens d'esprit très-adroits, sinon très-délicats, ne voyant dans la presse qu'une industrie plus lucrative et plus sûre qu'une autre, trouvent bien plus simple de vivre des abus du temps que de se mêler indiscrètement de leur correction!
Le passé et les origines de la presse russe, en lui donnant une physionomie particulière, un tour d'esprit plus correct, l'ont heureusement préservée de ces graves travers. Le temps n'est pas loin encore où l'administration s'était réservé le monopole de toute publication périodique, et ne reconnaissait qu'à elle seule le droit de divulguer aux citoyens ce qui s'était passé la veille à la ville ou à la cour. Peu à peu cependant, sans la moindre équipée révolutionnaire, par la force même des choses, sous la mystérieuse pression de besoins nouveaux, les rédacteurs de journaux, les nouvellistes, comme l'on disait au dix-septième siècle, se sont émancipés à Moscou de même qu'à Saint-Pétersbourg. Il serait difficile à présent de rencontrer ailleurs des sources plus nombreuses et plus promptement utilisables d'informations courantes, des recueils aussi complets, aussi variés, de nouvelles et d'avis de toute espèce, de plaintes indirectes adressées au pouvoir, de mentions de faits regrettables ou douloureux, de cas de misère imméritée, d'imperfections à redresser dans l'administration ou dans la loi, de réflexions critiques suggérées par l'expérience, par l'application surtout des institutions nouvelles. Le
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gouvernement du Izar Alexandre II tient à connaître la vérité^ et il fait, il laisse dire du moins, tout ce qu'il faut pour y parvenir.
Le contrôle préalable qu'il impose ou, plus exactement, propose aux grands organes de la publicité politique a surtout cet excellent effet que le lecteur est assuré à l'avance qu'on ne se jouera pas de sa crédulité. La censure, s'il faut l'appeler par son nom, n'est que facultative. Le Novoié Vrémia s'en dispense à ses risques et périls, préférant n'être justiciable que de la loi et du ministère public. De plus, la censure en Russie est exercée souvent par des professeurs d'Université, non par des parvenus révolutionnaires, d'autant plus tyranniques dans leur prébende bureaucratique qu'ils ont été plus libéraux et sont restés plus incapables. C'est cette institution qui a fait prendre aux journaux russes l'habitude d'une discipline sévère, d'un sérieux intentionnel qui est devenu une garantie d'authenticité relative pour le lecteur, et, pour eux-mêmes, une source d'autorité et de légitime influence. Qu'on ne suppose donc pas que la liberté de la presse n'existe à aucun degré sur les bords de la Neva et de la Moskva. La surveillance discrète et en général fort libérale de la haute administration n'empêche pas certains journaux d'avoir parfois l'accent fort agressif et l'insinuation plus que provocante. La spontanéité nationale y a son jeu naturel et suffisamment libre, mais libre seulement dans ce qu'il peut avoir d'utile pour le bien commun. Avec ce droit de fait, si je puis dire ainsi,
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avec ces arrhes du moins, en matière de d i s c u tii on publique et écrite, surtout avec sa pleine autonomie administrative et religieuse, la Russie peut attendre, ce nous semble, sans impatience, Tère des parlemeats à la polonaise et des discordes oratoires. Elle n'a lien en tout cas à envier à cette comédie de journalisme vénal et servile dont le parti national*libéral et U grande Chancellerie à Berlin tirent si bon parti pour le succès de leurs desseins et le complet asservissement, intellectuel et financier, des deux mondes à ce judaïsme militaire qui a son quartier général sur les bords de la Sprée, et son centre de gravité moral dai25 les salons de M. Kroll.
Ce n'est pas à dire, bien entendu, que là preste russe ne soit aussi sujette à Terreur. Errare jouma" listicum est. Elle a aussi plus d'une peccadille ou d'une méprise à son passif , comme la presse de tous les peuples possibles. 11 existe chez elle notamment une tendance à abuser des grands articles dits àtfoni, bien que le fond parfois en soit quelque peu superficiel. Ces tournois de plume, engagés avec des adversaires qui rendent les coups reçus sur un autre terrain, ne peuvent pas profiter beaucoup à la galerie qui est juge du camp. Ne voyant jamais que l'un des deux adversaires, le public ne saurait manquer de décerner la palme à celui qu'il voit, puisque celui-ci affirme l'avoir aussi bien méritée que l'autre la mérite peu. La rédaction des journaux russes est peut-être aussi trop impersonnelle, trop accessible à des collaborations momentanées et parfois compromet-
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tantes. Il ne suffit pas, à notre sens, qu'un article soit intéressant pour qu'il soit inséré; il est bon aussi d'en connaître la source et surtout le véritable mobile. Il y a tel grand Journal de Saint-Pétersbourg qui se mord encore les doigts à l'occasion d'articles financiers dont un procès criminel tout récent n'a que trop permis d'apprécier l'auteur.
Les alternatives de beau et de mauvais temps en voyage ne sont, le plus souvent, qu'un malheur imaginaire^ car elles seules mettent la variété à la place de la monotonie, et rendent plus vives des satisfactions sur lesquelles on avait perdu le droit de compter. Cette réflexion consolante me vint d'elle-même au moment où^ après avoir répris le fil de la politique courante et des événements contemporains, je sortis de ma lecture et du salon à la recherche d'un paysage nouveau. Il y avait environ deux ou trois heures que nous étions repartis de Suizrane, et le soleil s'était remis à briller sur le Volga, par intervalles du moins, car au-dessus de nos têtes roulait un océan de nuages noirs et blancs à la Ruysdaël, nuages qui, malgré quelques échappées sur des bleus à la Véronèse, n'annonçaient encore rien de bon, ou du moins rien de définitif dans le bon.
Quoique la largeur du fleuve eût considérablement augmenté depuis l'embouchure de la Kama et le défilé de Samara, la division incessante du lit principal en bras nouveaux empêchait de bien se rendre compte de cet élargissement majestueux. Ce qu'il était plus aisé de constater, c'est que le mouvement de la navi-
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gation avait singulièrement diminué. Nous ne croi-» sions plus l'interminable procession des marchands et des marchandises en route pour la foire de Nijnii- Novgorode. Dans la zone que nous traversions, le cabotage fluvial subissait lui-même le temps d'arrêt d'une morte-saison, entre la campagne du printemps et la campagne d'automne. Les remorqueurs surtout étaient rares. Les ladii, \esbarfi, les raschivui, n'étant plus pressées, se tiraient d'affaire comme elles le pouvaient, sans l'aide de la vapeur. La plupart, au reste, d'une ampleur encore plus remarquable que celle des bateaux à farine ou à grains, n'avaient à transporter que de grosses bûches attendues dans les grandes villes pour l'hiver. Souveht sur l'eau saumâtre du fleuve passaient, en flottant mollement au gré du plus paresseux des courants, des pelotes ou des traînées de mousse analogues à celles que j'avais déjà observées sur le Volga, dès Tvère. Les îles se faisaient plus nombreuses, mais aussi plus arides que jamais. Ce n'étaient plus que des bancs de sable à découvert, assez semblables pour la forme à des soles ou à des limandes. Par suite du retrait des eaux, la berge elle-même portait partout, sous forme de petits plis superposés, l'indication des niveaux successifs auxquels le flot était venu la battre depuis peu. Au milieu du calme parfait dont nous jouissions, notre navire laissait derrière lui deux chaînes divergentes de monticules d'eau mêlée d'écume. Ce sillage, dont Je Miklachevskii semblait labourer le fleuve, n'était pas, par exemple, sans faire courir quelque danger
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aux frêles canots qui cherchaient à l'accoster pour lui confier, chemin faisant, un voyageur de plus, ou lui en reprendre un. Mais la race slave brave volontiers les périls de la grande navigation fluviale, et les ICosaques zaporogues se sont précipités pendant des siècles à travers les rapides du bas Dnièpre, avec la confiance et le coup d'oeil intrépide de sauvages habitués à ne jamais reculer devant les épouvantails de la nature.
Sur la rive gauche, le pays redevenait de plus en plus plat. C'était la vraie steppe qui commençait. La rive droite présentait des croupes de champs à fond de terreau noir, tantôt verdi par un court gazon, tantôt jauni par le reste des fétus fraîchement fauchés. Le plus souvent, la couche de terreau noir étant toute superficielle, la craie qui forme la base ou plutôt la substance de la côte perçait comme la doublure de vêtements usés aux articulations. L'extrême division des propriétés aux environs des villages y produisait parfois aussi l'effet d'une carte d'échantillons de drap. Quelques arbres à fruits jetaient seuls une note plus gaie dans l'uniformité attristée du paysage. Des pruniers, des pommiers presque sauvages, minces corps noirs ou gris avec un épais panache vert, se répandaient en tirailleurs, par pelotons quelquefois, mais jamais en masses profondes, le long des talus crevassés et des déclivités sillonnées de fentes. Les bourgades elles-mêmes, dont les toits de bois noirci luisaient au loin parmi des toits de paille non moins noircis, se blottissaient au bas de ces côtes plus
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fertiles en moissons qu'en arbres. Une église à façade blanche et à toit vert, sans les dômes à bulbe d'usage, semblait la seule construction en pierre ou en brique de toute communauté municipale.
Notre escale à Balakova se passa sans encombre d'aucune sorte. Toutefois, pas de marché au passage du bateau, comme à Khvaluinske. On débarqua sur la grève nue. Une seule maison s'apercevait sur le rivage. Elle était carrée, entièrement en bois, avec une toiture très-élevée et une galerie tournant autour des quatre façades du premier étage. Trois i:[votchike avec de longues voitures, nommées dolgouchka, et deux autres avec des téléga attendaient client et bagages. Cinq compagnons zébrés de saint Antoine assistaient à la scène, et, le groin levé vers ItMiklachevskii, admiraient du fond de leur humilité le beau parokhode du système américain.
Nous cheminions innocemment de Balakova vers Voleske (i), lorsqu'une secousse très-brusque se fit tout à coup sentir. Cela ne dura qu'une seconde, mais non pas sans que je visse une impression de frayeur passer sur la physionomie de dames dans le voisinage desquelles je me trouvais. Je n'attachais aucune importance particulière à ce choc qui n'avait compromis l'équilibre de personne, lorsqu'en descendant sur le pont d'en bas, au bout de quelques minutes, j'aperçus le second du bateau remontant tout
(i) Les deux e étant muets, le mot n'a en réalité qu'une syllabe quand on le prononce.
A BORD DU Miklachevskii, zSg
îffaré vers le capitaine. Nous faisions eau par un ;rand trou, et le Volga en personne envahissait la cale aux marchandises. Le hasard malveillant^ quelque rausaika ou naïade trahie par un fort actionnaire de la Droujina, nous avait joué encore le mauvais tour de placer une vieille ancre ou de rouler de fort loin quelque bloc erratique sur notre passage. Le Miklachevskii heureusement n'était pas loin du rivage ; en quelques tours de roues, virant de bord, il vint s'y échouer, ou du moins s'en rapprocha le plus qu'il lui fut possible, de manière à ce que, de sa proue à la terre ferme, il n'y eût plus que quelques mètres de distance. Un marinier, sans prendre la peine de retirer ses bottes, se laissa glisser à l'eau avec l'aisance d'une grenouille. Il avait pied, et il me suffit de le montrer du doigt à une passagère des troisièmes qui me demandait d'un ton plus ému encore qu'interrogatif : Glouboko H, burine (i) ? Une fois l'ancre solidement enfoncée dans le sable, le gros de l'équipage fut vite dirigé sur les écoutilles, au-dessous desquelles se trouvaient les denrées servant de fret et de lest. Nous avions une cargaison de savon I La perfide rousalka avait été vraiment cruelle pour le pauvre Miklachevskii. Le savon, qui est l'ami de l'eau, comme il est celui de l'homme (tous les droits de la démagogie militante réservés), commençait à contracter avec le Volga une de ces alliances intimes et absorbantes au bout desquelles le savon disparaît, au moins comme
(i) « Est-ce profond, maître.^ »
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corps solide. Les caisses de bougie que nous transportions en compagnie des caisses de savon menaçaient^ elles aussi, de se métamorphoser sous Faction de l'eau en caisses de bougies absolument incombustiblés. Seuls les ballots de drap militaire gris qui formaient le complément de la cargaison n'eussent peutêtre point à leur arrivée fait le désespoir des fournisseurs, à supposer que la livraison dût s'en opérer au poids. Il y a des avaries qui peuvent devenir occasion imprévue de bénéfices.
Malheureusement, pour un capitaine de navire, les avaries ne sont jamais autre chose que des nids à procès devant deux ou trois juridictions, et voilà pourquoi le nôtre faisait travailler avec une activité fiévreuse à Tenlèvement des caisses et des ballots si soigneusement empilés à fond de cale. Les seaux et les pompes ne suffisant pas à lutter contre le progrès de Teau, la grue à vapeur avait été appelée bien vite à fonctionner. Descendant et relevant coup sur coup des tonneaux remplis d'eau, dont le contenu inondait le pont, elle essayait en vain de faire la ponction au pauvre malade, afin de le guérir de son attaque subite d'hydropisie aiguë. Il fallait évidemment trouver un autre remède. Le comptable fut dépêché en mission extraordinaire sur le rivage, puis un autre employé du navire, chargé comme lui d'une grosse liasse de roubles argent... en papier-monnaie, le nerf de la guerre, et parfois aussi des naufrages. Il ne s'agissait pas seulement de lancer des dépêches à la station télégraphique la moins éloignée, mais surtout de ra-
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mener un nombre de travailleurs suffisant pour renforcer convenablement notre équipage et combattre avec plus de chances de succès notre inondation intérieure.
Bientôt en effet nous vîmes apparaître, au haut d'un monticule frisé d'arbrisseaux et ourlé de saules, d'abord une, puis deux, puis trois têtes d'indigènes, suivies aussitôt d'une quarantaine de personnages d'apparence identique et d'une rusticité fort aisément appréciable à l'œil nu. Une dame de la Chausséed'Antin, trop familiarisée avec le troisième acte de Y Africaine et prédisposée aux névroses, n'eût pas manqué de se trouver mal d'épouvante, dans la persuasion que ces naturels, nécessairement anthropophages, n'accouraient et ne se faisaient des signes en se montrant le bateau échoué, que pour se régaler de son équipage, accident d'autant plus désagréable que le beau Nélusko n'était pas là et que l'événement arrivait à une heure trop avancée pour qu'il pût en être question dès le lendemain dans le Figaro, Heureusement la joie qui éclatait de plus en plus sur le visage des paysans russes, beaucoup trop parfaitement orthodoxes pour être le moins du monde anthropophages, ne visait absolument qu'un régal ultérieur et exclusivement alcoolique, régal espéré et savouré par eux en pensée depuis l'instant oîi l'agent du Miklachevskii était venu les réquisitionner dans leur village. Leur staroste (i) marchait entête, et chaque
(i) Vancieriy ou chef des paysans d*un village.
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homme portait à la main un seau à incendie. Ck)mme le canot ne pouvait contenir tout ce monde, les notables seuls, au nombre de vingt-deux, se hissèrent à bord, en s'aidant des pieds et des mains, tout comme les sauvages de Y Africaine, Le reste demeura sur le rivage, le seau à la main, suivant d'un air attentif les négociations, mais ne témoignant aucune impatience de n'y pas prendre part. Tels Thistoire nous représente les paysans accourus sur les bords du Niémen àTilsitt etécarquillant les yeux devant le radeau où deux empereurs débattaient le sort du monde.
Il s'agissait maintenant de conclure un contrat de louage d'ouvrage entre la Compagnie et les paysans. Les bons krestiane (i) débutèrent par le chiflre rond de trois roubles pour chacun d'entre eux, à la condition de travailler jusqu'au lendemain matin à huit heures. Le capitaine crut bien faire les choses, et les faisait fort bien en effet, en leur en offrant la moitié. Cela équivalait à plus de cinq francs, dans un pays oti les krestiane ne gagnent pas toujours cinq francs en une semaine. Mais nos hommes, à qui la vue du Miklachevskii inspirait une haute idée des ressources financières de la Droujina, ne voulurent pas démordre de leurs prétentions, a II faudra «aller jusqu'à Saratove, et Saratove est à cent cinquante verstes, » dit Tun, en accompagnant d'un gros soupir sa réflexion géographique, a L'orage menace, » remarqua un autre, a et notre village peut brûler, pendant que
(x) Pluriel du mot krestianine, qui signiû^ paysan ,
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nous serons ici avec notre matériel à incendie. « Des hochements de tête approbatifs corroborèrent ce puissant argument, tandis que des encouragements mutuels lancés du coin de l'œil faisaient la ronde en cachette. Décidément il y avait complot, coalition tout au moins contre la bourse de la Compagnie, a Et puis, » ajouta le staroste, brandissant cette dernière raison d'enchérissement avec toute Ténergie dont il était capable, « demain est jour de fête, et c'est péché de travailler. » La conclusion logique aurait dû être un refus absolu de s'exposer plus longtemps à une tentation coupable. Mais la conclusion exprimée publiquement fut qu'on ne pouvait en conscience consentir à commettre le péché que contre un bon dédommagement de trois roubles.
Le capitaine devint de plus en plus embarrassé. Un instant il menaça d'envoyer chercher un autre village et de faire jouer le grand ressort de la concurrence) recommandé par tous les économistes, mais d'une application souvent difficile. Derechef, les krestiane clignèrent de l'œil en coulisse; quelquesuns même firent mine de quitter sans regret le Miklachevskii pour ne plus s'exposer à la tentation. On ne transige pas sur le prix d'un péché à commettre. Le capitaine rouvrit la discussion, soutenu par quatre ou cinq passagers. Mais la loquacité des krestiane ne tarit pas. A court quelquefois de raisons, ils ne Tétaient jamais de paroles. Le staroste, qui, à en juger par ses sourcils épais et ses joues velues, pouvait bien être un cousin éloigné de l'homme-chien Qt de $9n3h>
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si Jeune encore et déjà si célèbre, ne se montrait pas, malgré le développement de son système pileux, aussi bavard ou aussi éloquent que certains de ses administrés. Il y en avait un surtout, un homme d'une quarantaine d'années, petit de taille, le nez épaté, presque en forme de trèfle, le front chauve, un vrai type de Socrate, qui tenait tête au capitaine avec une prodigalité de mots et une facilité d'élocution qu'on ne se fût pas attendu à trouver chez un simple paysan du Volga. Il est vrai que les paysans du Danube étonnaient déjà de leur éloquence ou de leur sagesse le sénat romain. Né sur les bords de la Seine, de la Garonne surtout, cet orateur de village eût eu un brillant avenir politique devant lui.
La discussion, ou plutôt la logomachie, durait depuis une bonne heure. Le capitaine dut finir par céder, en répétant une dernière fois les conditions du contrat. Une joie unanime éclata aussitôt sur le visage des nouveaux enrôlés. Pensez donc ! le védro, le seau d'eau-de-vie blanche de grains, ne coûte que deux roubles quatre-vingts kopieks î II devait donc rester à chaque homme quinze kopieks pour acheter un fichu de cotonnade à sa femme, et cinq autres pour régaler ses enfants de pain d'épice. « Nous aurions dû demander un petit oiseau bleu, » murmura un mécontent à son voisin. Or « un petit oiseau bleu, » c'est un billet de cinq roubles d'une nuance à peu près pareille au plumage de certains oiseaux du pays, geais ou autres. On fit signe alors de partir aux camarades restés sur le rivage, avec leur seau sur le
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cœur^ car, las de laisser leurs bras pendre, la plupart les avaient croisés sans quitter leur précieux engin. Les camarades, en effet, s'en retournèrent sans plus d'explications télégraphiques, et la lenteur seule de leur départ trahit leur regret de ne pas participer à la bonne aubaine échue aux vingt-deux notables. Au moins n'auront-ils pas eu, eux, de péché sur la conscience.
Cette aventure anodine, survenue comme à souhait pour un étranger de loisir, était en réalité fort désagréable pour les voyageurs pressés, et ne laissait pas que d'inquiéter fortement les passagers de troisième classe. Les personnes qui comptaient prendre le lendemain, à Saratove, le train d'une heure et demie pour Tambove, commençaient même à craindre de ne pas arriver à temps. Or, cinq minutes de retard équivalent souvent, en Russie, vu le petit nombre des trains, à une perte de vingt-quatre heures. Aussi avait-on été également bien aise aux premières comme aux troisièmes d'apprendre que deux parokhode appartenant à d'autres Compagnies que la Droujina ne tarderaient pas à passer. L'usage en pareil cas veut que le navire arrêté dans son trajet par un accident de force majeure confie au plus prochain pyroscaphe qui le suit ceux de ses passagers qui en expriment le désir. Lorsqu'on signala à la tombée de la nuit quelques lanternes de couleur, courant horizontalement vers* nous dans une traînée de vapeur, comme une bande d'étoiles prises dans la voie lactée, il y eut naturellement un grand empressement
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auprès du capitaine et du comptable pour réclamer d'eux un transbordement Jugé nécessaire ou prudent. Des coups de sifflet enroués annoncèrent donc notre détresse à Tinconnu qui s'avançait. Le Miklachevskii avait des larmes dans la voix en invoquant au profit de ses voyageurs la galanterie chevaleresque du collègue pavoisé d'étoiles dont on avait signalé Tarrivée à ses chefs.
Ce vapeur de bon secours, c'était le Ts^ésarévitche, appartenant à la Compagnie po Volgié, fondée dès 1843, comme le rappellent les assiettes mêmes du restaurateur. De dimensions modestes, le T^ésarévitche était déjà encombré de moissonneurs, malgré les hauts prix de la Compagnie. Ces braves gens s'étaient couchés un peu partout sur le pont. Euxmêmes, les officieux de VOffit^iantskaia, les officiers de l'office, si vous voulez, avaient la plus grande peine du monde, non-seulement à se mouvoir avec leurs verres de thé en équilibre sur le plateau, mais encore à entr'ouvrir la porte de leur laboratoire, barricadée par ces tas d'hommes. Qu'allait devenir l'encombrement, après l'immigration en masse qui se préparait du Miklachesvkii sur le T:{ésarévitche? Une dame d'Astrakhan me déclara que pour rien au monde elle n^abandonnerait le Miklachevskii au milieu de ses malheurs immérités, ayant eu la surprise désagréable, par suite d'un accident analogue au nôtre, de se réveiller jadis en pleine eau montante dans un bateau à vapeur de taille et de forme ordinaire. Les salons à coucher du Miklachevskii se trouvant
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SLU premier étage au lieu d'être à fond de cale» on était sûr au moins que les savons et la bougie seraient les premiers noyés^ et Ton conservait de grandes chances, vu le peu de profondeur du fleuve, pour que l'eau, en aucun cas, n'arrivât à la hauteur des appartements habités. Aucune hésitation ne restait donc possible pour un touriste maître de son temps. Je laissai partir le T:{ésarévitche ployant sous son faix supplémentaire, et demeurai fidèle à l'infortuné Mû klachevskii, singulièrement allégé par le déguerpisse* ment général. J'étais certain à présent de garder pour moi seul ma cabine, d'où chaque matin, en me levant, je me donnais depuis trois jours par la fenêtre l'illu-* sien d'un lac helvétique au bord duquel je me serais couché la veille.
J'avais du reste compté, fort à tort, sans la laborieuse et efficace activité des vingt-deux krestiane devenus jusqu'au lendemain les collaborateurs de la grue et de l'équipage du Miklachevskii, Pour leur début dans le sauvetage des bateaux à vapeur, les braves krestiane s'étaient admirablement tirés d'affaire. Au bout de deux heures il n'y avait plus d'eau à fond de* cale, les charpentiçrs avaient aveuglé le trou de leur mieux, et, la rapidité de l'exportation dépassant enfin la force de l'importation, nous pouvions songer à désensabler notre proue pour nous remettre en marche. Le capitaine imagina en outre de placer en dehors du trou un bout de voile attaché comme une œillère au flanc du navire. L'eau, par sa pression, devait se charger de maintenir cette cui-
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rassc appliquée contre Touverture, tout en se fermant le passage à elle-même.
Nous rentrâmes donc dans le lit du fleuve, prudemment et lentement^ pendant que les krestiane, intérieurement triomphants d'avoir sauvé un navire tel que le Miklachevskii, envahissaient les machines, tout disposés à prêter aussi main-forte aux mécaniciens et à les tirer d'embarras, en cas de besoin, le seau ou la hache à la main. Un grand vieillard surmonté d'un chapeau moscovite haut de forme et ras de bords, qui eût suffi chez nous à la fortune d'un escamoteur forain, se faisait remarquer par son admiration naïve pour tous ces engins si nouveaux. Le mécanicien, un Suédois taillé en Hercule trapu, repoussait doucement vers les portes, avec le concours des sous-mécaniciens et des chauffeurs, la foule pacifique de ces encombrants sauveurs, aussi bourrés de bonnes intentions que des gardes nationaux.
Il restait une couple d'heures avant d'atteindre minuit. Je les passai en compagnie d'un jeune fonctionnaire, d'origine allemande, qui quittait Ouralske pour Tiflis. Il me communiqua les plus intéressants détails sur l'agitation récente qui venait d'avoir lieu parmi les Kosaques de l'Oural, el qui avait forcé le gouvernement d'acheminer plusieurs centaines d'entre eux un peu plus avant dans la Russie d'Asie. Il me parla des privilèges militaires dont ces populations jouissent depuis un temps immémorial, de leur refus de recevoir des instructeurs tirés de l'armée russe, de la défiance jalouse avec laquelle eUes exploitent leur
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monopole de pêche et chassent tous les étrangers qui voudraient bâtir sur leur territoire. Il faudra en vérité au pouvoir central beaucoup de temps et de patience encore pour fondre ces éléments réfractaires dans le creuset de la civilisation moscovite. Il m'entretint aussi de la rivalité des deux généraux qui avaient le plus contribué à la défaite du khan de Khiva et à la conquête du Turkestan. Le vainqueur apparent, auquel il est question de décerner le surnom (Ta^iat^ikii (asiaticus), aurait, selon lui, trouvé l'armée ennemie déjà tournée par le gouverneur général d'une province voisine, et par conséquent déjà à demi vaincue. Enfin il m'apprit que les luthériens avaient une église à Moscou depuis le mois d'octobre 1576.
Après cette causerie, je réussis à fermer l'œil tant bien que mal sur ma couchette, malgré le tapage et le dévidement perpétuel de la grue à vapeur, qui, nécessairement, ne pouvait chômer toute la nuit. Je me réveillai vers cinq heures du matin au moment où nous venions d'atteindre, enfin, Voleske, la station tant désirée la veille. La matinée débutait d'une manière splendide, et Voleske se présentait à nous avec le double prestige de la terre promise et du soleil levant. Au centre de la cité, des maisons de brique ou de pierre bordaient le cours du fleuve, et se groupaient autour d'une église grecque que couronnait le quinconce habituel de coupoles semi-sphériques, peinturlurées, cette fois, en vert et semées d'étoiles d'or. Au delà de ce centre, relativement incombustible^ s'éten-
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daient au loin des maisons de bois, derrière lesquelles, sur notre droite, se dressaient d'abord des moulins à vent, puis quelques croupes bien arrondies de hauteurs oti la craie se trahissait çà et là sous une surface gazonnéc. Ces hauteurs allaient finir en promontoire dans le fleuve. De l'autre côté du Volga, on voyait des maisons de campagne ou de plaisance, toutes carrées, avec balcon ambiant.
La halte terminée, nous nous dirigeâmes vers Ekatérinchtade et Saratove, où nous avions grande hâte d'arriver. Malgré son infirmité, le Miklachevskii continuait à glisser sur Teau aussi légèrement, aussi silencieusement que son ombre elle-même, sa compagne fidèle, avec la permission du soleil, durant sa marche ou ses haltes forcées. A un certain moment, nous passâmes au pied de coteaux crayeux qu'on eût dits coupés à vif, de main d'homme, comme pour une tranchée de chemin de fer. Ils me rappelèrent les bords de la Seine en aval de Croisset. Vue d'un peu loin et d'ensemble, cette guirlande de monticules ressemblait à la tête d'un long volant de robe froncé. Un géologue eût été admirablement placé là pour étudier Feffet des pluies sur les terrains d'alluvion ancienne, et la propriété que possède l'eau de creuser des ravins ou des vallons au gré de sa fantaisie. Un village m'étonna beaucoup au passage par la singularité de sa position. Etabli sur un plateau carré, en pente douce et d'une grande régularité, il avait l'air d'un véritable camp de huttes noircies. L'église s'élevait au beau milieu, comme une gé-
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nisse blanche au centre d'un troupeau de porcs négrillons. Au bout de ce long ruban de côtes crétacées, nous rencontrâmes le Niagara, un autre frère jumeau du Mississipi et du Miklai:hevskii^ dont la masse monumentale, en mouvement sur le fleuve, nous permit de juger assez exactement de l'effet que nous y pouvions produire nous-mêmes. La vanité des bons villageois nos sauveurs dut en être flattée. On les embarqua dans un canot pour les déposer sur le Niagara, lequel devait les rapatrier. Ils n'auront pas vu Saratove, mais le cabaret de leur village n'y aura rien perdu pour cela. Le Niagara, tout en nous assurant, par ses coups de sifflet lugubres, de sa parfaite condoléance et du mauvais état de ses cordes vocales, ce qui mettait d'autant mieux ses sentiments à l'unisson des nôtres, se tint à une distance respectueuse de nous et ne s'arrêta même que tout juste assez pour n'avoir point l'air de passer tout droit sans s'arrêter. Deux heures plus tard, nous apprîmes qu'il était chargé de nous remettre une pompe à épuisement plus puissante que les pompes ordinaires. Pensant qu'il pourrait en avoir tout aussi besoin que nous, il avait préféré garder pour lui-même cet utile engin. On n'est pas plus a système américain. »
Heureusement nous allions arriver à Saratove, et nous y arivâmes, en effet, avec grand plaisir le mercredi vers une heure de l'après-midi. Le capitaine nous ayant donné l'assurance qu'il poursuivrait sa route malgré son avarie, et y ayant joint un congé de trois heures, renouvelable pour une quatrième, je
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me hâtai d*en profiter pour voir de mon mieux la ville la plus considérable des bords du Volga, puisqu'elle n'est pas loin à présent de compter cent mille habitants.