Scène m. — Le jour commence à poindre
Il se lève maintenant tout à fait; les soldats sonnent le réveil et se répondent d'une tour à l'autre. Des valets, sortant du burg, vont tirer de l'eau à la fontaine, le gardien ouvre la porte massive, le mouvement populaire s'accentue. Quatre trompettes se montrent au seuil du palais et sonnent l'appel du roi; les nobles et les chevaliers envahissent la cour et se saluent en causant.
Le héraut d'armes paraît et proclame, de par la volonté
du roi, que Frédéric est banni de l'Empire pour avoir affronté de mauvaise foi le jugement de Dieu; de plus, il menace du même sort quiconque lui donnerait asile ou protection. Puis, après une nouvelle sonnerie de fanfares, il déclare, toujours au nom du roi, que l'étranger envoyé de Dieu à qui Eisa fait le don de sa main, décline, en acceptant la couronne, le titre de duc, qu'il entend remplacer par celui de Protecteur du Brabant, et invite ses nouveaux sujets à se préparer sans retard aux combats où, accom- ])agnant le roi dans ses expéditions guerrières, ils récolteront une nouvelle moisson de gloire.
Le peuple, qui a suivi avec attention la proclamation du héraut d'armes, partageant les sentiments du roi en ce qui concerne Telramund aussi bien que son enthousiasme à l'égard du chevalier inconnu, approuve avec joie ses projets belliqueux; mais, tandis que la foule devise avec entrain, il se forme sur le devant de la scène un groupe de quatre nobles, mécontents des agissements du Protecteur et jaloux de sa nouvelle autorité. Voyant leurs malveillantes dispositions à l'égard de son ennemi, Frédéric s'approche d'eux sournoisement et leur révèle en quelques mots le projet de la lutte qu'il veut entreprendre contre l'étranger.
Le cortège nuptial s'avance, et Frédéric n'a que le temps de se dissimuler derrière les seigneurs qui le dérobent à la vue de l'assistance.
Scène iv. — Eisa paraît au milieu du cortège, vêtue de sa toilette de mariée. Ortrude la suit, également parée avec richesse ; mais, au moment où sa bienfaitrice va monter les degrés de l'église, elle laisse éclater sa colère et, se plaçant vivement entre Eisa et la porte du temple, elle prétend ne pas rester plus longtemps au second rang et reconquérir la place qu'un jugement trompeur lui a fait
perdre. Quel est-il, cet inconnu qui a surpris la bonne foi de tous au détriment d'un chevalier jusqu'ici unanimement estimé? Peut-il justifier de sa noblesse? dire quelle est son origine et de quelle contrée il vient? S'il a défendu à celle qu'il épouse de l'interroger à ce sujet, c'est sans doute qu'il a de graves motifs pour garder son secret. En vain Eisa cherche-t-elle à arrêter ce flot de paroles haineuses, Ortrude ne cesse le scandale qu'en voyant approcher le cortège du roi.
Scène v. — Le souverain, n'ayant entendu que de loin le colloque, demande quelle en était la cause, et le fiancé, apprenant ainsi la noirceur d'âme d'Ortrude, la chasse avec énergie. Après ce rapide incident, le cortège se reforme et se prépare à entrer dans l'église, lorsque Frédéric, à son tour, en arrête la marche et, malgré la foule qui veut l'écarter, s'approche du roi et profère l'accusation qu'il avait préparée contre son adversaire : il le déclare formellement coupable d'avoir surpris la confiance générale au moment du combat, et prétend vouloir au moins connaître le nom et l'origine de celui qui lui a ravi l'honneur. Le roi et toute l'assemblée attendent anxieusement la réponse du chevalier, qui, se défendant de toute déloyauté, refuse de révéler son origine à Telramund. Il n'est qu'une seule personne à qui il répondra si elle le demande, c'est Eisa, qui, troublée, ne pose pas néanmoins la fatale question; mais on la sent inquiète au fond de l'âme, car le venin produit son effet. Le roi et les seigneurs brabançons ne doutent pas, eux, du parfait honneur du Protecteur du Brabant; toutes les sympathies du souverain comme celles du peuple sont pour lui. Cependant Frédéric et Ortrude considèrent à l'écart leur victime, Eisa, et suivent sur ses traits les dangereuses pensées que leurs perfidies ont fait naître en elle. Tandis que le souverain prodigue à son
protégé de nobles paroles de confiance, le traître s'approche à la dérobée d'Eisa anxieuse et effrayée; il lui conseille, pour s'attacher à jamais son époux et se rendre maîtresse du charme qui le liera pour toujours, de consentir à accepter son appui à lui, Frédéric. Il lui déclare qu'il sera cette nuit même aux abords de l'appartement nuptial, prêt à répondre à son premier appel. Le fiancé d'Eisa, surprenant cet odieux aparté, marche menaçant vers son ennemi, dont il devine les ténébreuses menées. Il le chasse et demande une dernière fois à Eisa si elle a assez confiance en lui pour ne jamais chercher à pénétrer son origine; sur la réponse affirmative et passionnée de celle-ci, il la conduit à l'autel, accompagné des vœux de tout le peuple. Les cloches sonnent à toute volée, les orgues se font entendre dans l'église, et la fiancée, qui, au moment de pénétrer dans le temple, a rencontré une dernière fois le regard menaçant d'Ortrude, franchit le portail en se serrant, effrayée, contre son époux.
3™« Acte.
Scène i. — La première scène nous fait entrer dans la chambre nuptiale, richement décorée. A droite, près d'une fenêtre largement ouverte sur des jardins, se trouve un lit de repos très bas. A gauche, porte donnant sur des appartements. Au fond, une autre porte par laquelle entre le cortège accompagnant les nouveaux époux, Eisa entourée de ses femmes, et le Protecteur escorté du roi et des nobles.
Les seigneurs et les femmes chantent un chœur, offrant leurs vœux au jeune couple, puis le roi présente Eisa à son époux; des pages enlèvent ensuite au chevalier le riche manteau que portaient ses épaules, pendant que les suivantes otent également à Eisa le vêtement qui couvrait
sa robe nuptiale; puis l'assistance, après avoir salué les mariés, s'éloigne en continuant ses chants, qui se perdent peu à peu.
Scène ii. — Eisa, accablée par une douce émotion, tombe dans les bras de son amant, qui l'entraîne vers le lit de repos, où il la tient tendrement enlacée. Il murmure à son oreille des paroles d'amour, auxquelles elle répond avec ardeur : leurs cœurs, avant de se connaître, s'étaient déjà entendus et compris. Ne Favait-elle pas déjà vu en rêve, celui que, dans sa détresse, elle avait appelé pour la défendre? et lui, à cet appel lointain, n'était-il pas accouru, attiré par la force invincible de l'amour?
Il redit alors passionnément le nom de la bien-aimée, qui déplore de ne pouvoir à son tour prononcer celui de l'époux auquel elle s'est donnée tout entière ; pourquoi ne consentirait-il pas à le lui révéler maintenant qu'ils sont seuls et que nulle oreille indiscrète ne peut les entendre? Il feint de ne pas comprendre ces paroles et, l'embrassant avec tendresse, il l'entraîne près de la fenêtre pour respirer avec elle les parfums enivrants qui montent des fleurs. Mais Eisa, obsédée par la fatale idée que lui ont suggérée Orlrude et Frédéric, réitère sa question, se fait plus pressante ; en vain son époux la conjure-t-il d'avoir en lui la confiance absolue que lui a eue en elle alors que, sans preuves, il a cru en son innocence et s'en est porté garant, Eisa insiste; le chevalier, pour la calmer, lui assure qu'elle n'a rien à craindre de son origine, qui est plus élevée même que celle du roi, et que la région d'où il vient est splendide et divine.
Ces paroles ne font qu'exciter la fièvre de curiosité d'Eisa, qui se change bientôt en un véritable délire : elle croit voir arriver le cygne venant lui ravir son héros, et, au comble de l'angoisse et de la déraison, elle formule
nettement les questions fatales qu'elle s'était engagée par serment à ne jamais poser. Fût-ce au prix de sa vie, elle veut connaître le nom de son époux, savoir qui il est et d'où il vient
A peine a-t-elle prononcé ces mots, qu'il a vainement essaA^é d'arrêter sur ses lèvres, que Frédéric et les quatre nobles brabançons qui l'accompagnent font irruption dans la pièce, brandissant leurs armes. Eisa, revenant à elle, se précipite sur l'épée de son chevalier, qu'il avait déposée sur le lit de repos, et la lui donne; il fond sur Frédéric et l'étend d'un seul coup mort à ses pieds. Les compagnons du traître, effrayés, tombent aux genoux du héros, tandis qu'Eisa, épuisée, s'évanouit entre les bras de son époux, qui la considère avec douleur. 11 ordonne alors aux quatre nobles de porter le corps de Telramund au tribunal du roi; puis, appelant les femmes d'Eisa, il leur commande de parer leur maîtresse et de la conduire devant le sou'verain, en présence de qui il répondra aux néfastes questions qu'elle a eu la triste imprudence de lui poser.
Un rideau vient voiler toute la scène. On entend des trompettes et des fanfares guerrières.
Scène m. — Quand la toile se relève, la scène représente de nouveau le cours de l'Escaut, la place où avait atterri la nacelle, la prairie et le chêne : le même décor qu'au premier acte.
Les nobles brabançons qui se réunissent pour aller combattre sous la bannière royale, défilent les uns après les autres, suivis de leurs écuyers et de leurs porte-étendard; les comtes acclament l'arrivée du roi Henri, qui les remercie de leur noble ardeur. On n'attend plus que le Protecteur du Brabant; mais soudain des exclamations d'effroi retentissent, à la vue des quatre nobles portant le cadavre de Telramund sur une civière. Eisa suit, pâle et
défaite, et le roi, qui s'est avancé à sa rencontre, lai demandant la cause de son trouble, la conduit à un siège élevé disposé pour elle, puis il revient prendre sa place sous le chêne.
Le chevalier paraît alors, vêtu de son armure d'argent; il s'avance seul et sans escorte; son visage est empreint d'une profonde tristesse, et il répond au bienveillant accueil du souverain en exprimant la douleur qu'il éprouve de ne pouvoir conduire ses armées au combat. Il n'est venu à ce rendez-vous que pour remplir de pénibles devoirs : tout d'abord, se justifier d'un acte qu'il a dû accomplir pour défendre sa propre vie; et il raconte le guetapens dont il a failli être victime de la part de Telramund. Etait-il bien dans son droit en tuant son ennemi, et son souverain l'absoudra-t-il ? Henri le rassure sur la légitimité de sa cause et se détourne avec horreur du cadavre du traître exposé à sa vue.
Alors le héros, poursuivant sa triste mission, accuse hautement et devant tous la femme qu'il aime, d'avoir manqué à la promesse qu'elle lui avait solennellement faite à cette même place, et maintes fois renouvelée. Aveuglée par les perfides conseils de ses ennemis, elle a follement trahi son serment, et, puisqu'elle l'exige, c'est ici, en présence de tous, qu'il va lui livrer le redoutable secret dont tous deux payeront la révélation par la perte de leur bonheur :
Dans une contrée mystérieuse et lointaine, sur un sommet vierge de tout contact profane, s'élève, au milieu d'un château magnifique, un temple qui n'a son égal dans nul autre pays. Dans ce temple on garde un vase précieux apporté autrefois par une légion d'anges, et qui ne doit avoir pour gardiens, dans son tabernacle sacré, que des chevaliers de la plus pure et la plus noble essence. Ce
vase est doué d'une force divine et miraculeuse, qu'une colombe, descendant des célestes régions, vient renouveler une fois l'an : ce vase, c'est le Saint-Graal.
Quiconque est élu son gardien reçoit par ce fait même un pouvoir surnaturel, mais à la condition expresse qu'il ne laisse pénétrer son secret par aucun être humain; car, aussitôt sa qualité connue, s'il restait au milieu des hommes, il serait déchu de sa force et de sa puissance; donc ce qui obligeait le héros à cacher si rigoureusement son origine, c'est qu'il est l'un des serviteurs du Graal. Son père, Parsifal^, est le prince de ces chevaliers, à la légion glorieuse desquels il appartient, lui, Lohengrin.
A ce nom prononcé pour la première fois, toute l'assistance se sent envahie par un saint respect; Eisa succombe sous l'empire de l'émotion, et Lohengrin, la retenant dans ses bras, lui fait de tendres et douloureux adieux. C'est en vain que l'infortunée, comprenant alors toute l'étendue de sa faute, veut retenir son époux bienaimé et lui offre de racheter sa malheureuse curiosité par la plus dure des expiations ; c'est en vain aussi que le souverain et les guerriers conjurent le chevalier de rester à la tête de leurs armes : Lohengrin doit partir. Déjà le Graal s'irrite d'une si longue absence; mais, avant de s'éloigner, il veut laisser une promesse consolatrice au monarque qui l'a accueilli avec une si noble confiance, et il lui annonce solennellement que plus jamais le sol allemand n'aura à subir la honte de l'invasion barbare. C'est à la pureté de leur souverain que les vassaux de Henri devront ce bonheur.
Tout à coup une clameur partant des bords du fleuve
1. Tout comme les Templiers, les Chevaliers du Saint-Graal faisaient vœu de chasteté et de célibat. Seul 'leur Grand-Maître , le Prêtre-Roi, en était relevé, afin de perpétuer la dynastie.
se fait entendre. Ce sont les assistants qui ont aperçu le cvgne conduisant la nacelle, vide cette fois, comme il Tavait tait au début en amenant le chevalier. Lohengrin s'approche de lui, le contemple avec tristesse, lui disant quel est son chagrin de le revoir dans de si pénibles circonstances, lui qui avait pensé le retrouver un jour dans des contrées meilleures, libre et dégagé du charme qui le tient enchaîné. Le sens de ses paroles échappe aux assistants.
Se retournant ensuite du côté d'Eisa, Lohengrin, en proie à un intense chagrin, lui dit combien il avait espéré pouvoir un jour lui ramener ce frère qu'elle croyait à jamais perdu. Cette joie lui est interdite, puisqu'il s'éloigne; mais si jamais Godefroid est rendu à sa tendresse, qu'elle lui donne, au nom du chevalier disparu, ce cor, qui lui sera précieux dans le péril ; cette épée, qui le rendra invincible ; et cet anneau, qui rappellera à sa mémoire le défenseur de l'infortunée sans appui. Il dépose des baisers sur le front d'Eisa, qui tombe inanimée dans les bras de ses femmes; puis il se dirige vers la nacelle, pendant que tous manifestent une douleur profonde.
Alors paraît Ortrude, donnant les signes d'une joie cruelle; s'adressant à Eisa, elle lui révèle que le cygne mystérieux qui remmène à tout jamais le héros bien-aimé n'est autre que Godefroid lui-même, qu'elle a, par ses maléfices, transformé ainsi, et qui va maintenant être irrévocablement perdu; que si Lohengrin était resté, il aurait pu, grâce à sa puissance, délivrer l'enfant et rendre à la tendresse de sa sœur l'héritier du Brabant.
Lohengrin, qui s'apprêtait à monter dans la nacelle, s'est arrêté en entendant cette nouvelle révélation de la noirceur d'Ortrude. Il tombe à genoux au bord du fleuve et élève au ciel une ardente et muette prière. On voit alors planer au-dessus de la nacelle une colombe blanche : c'est
la colombe du Graal. Lohengrin s'approche du cygne el lui enlève la chaîne qui l'attachait à la nacelle; le C3'gne plonge et disparaît, mais au même moment il est remplacé par un adolescent dans lequel tous les assistants reconnaissent le jeune duc de Brabant, Godefroid.
Lohengrin sélance alors dans la nacelle, dont la douce colombe prend immédiatement la direction.
Tandis qu'elle s'éloigne, Eisa, transfigurée par une joie fugitive, reçoit son frère dans ses bras, puis elle tombe inanimée, voyant que son bien-aimé l'a quittée à tout jamais. Ortrude, sentant ses sortilèges déjoués, se traîne agonisante, et expire de rage, pendant que les nobles, heureux de la délivrance de leur jeune suzerain, l'entourent de manifestations enthousiastes.
TRISTAN ET ISEULT
PERSONNAGES selon l'ordre de leur première entrée
en scène.
Un Jeune Matelot (ténor). Personnage épisodique.
Iseult (soprano). Princesse, quelque peu ni;igicieuue, fille diS souverains d Irlande; fut liancce à Moi-old. que tua TrisS.iu; devient lépouse du roi Marke. Aime Tristan, d'abord eu secret.
Bran^aine (soprano). Suivante et confidente dévouée d'Iseult.
Kurwenal (basse). Écuyer; serviteur vieux et fidèle, passionnément attaché à Tristan.
Tristan (ténor). Chevalier d'origincbretonne; neveu du roi Marke, défenseur du trône de Cornouailles. Aime Iseult , d'abord en secret.
Les Matelots {chœur : ténors, basses).
Chevaliers, Écuyers, Hommes d'armes
(c/iŒur .• ténors, basses).
(invisibles. 1
3me
MélOt (ténor). L'un des chevaliers du roi Marke. Traître à l'amitié de Tristan. Aime Iseult secrètement et se venge d'elle.
Le Roi Marke (basse). Prince géuéreux, roi de Cornouailles, oncle de Tristan. Epouse Iseult.
Un Berger (ténor). Personnage épisodique, Un Pilote (basse). — —
TRISTAN ET ISEULT
Iseult, princesse d'Irlande, a été autrefois fiancée à Sire Morold, chevalier irlandais, qui, allant guerroyer en Cornouailles, a trouvé la mort dans un combat avec Tristan, le neveu du roi Marke. L'adversaire peu généreux a eu la cruelle ironie d'envoyer la tête de sa victime à la princesse, qui a découvert dans la plaie profonde un éclat d'acier provenant de l'arme du meurtrier.
Mais Tristan, au cours de la lutte, a été lui-même atteint par la lame empoisonnée de Sire Morold, et sa blessure ne veut pas se fermer; alors il se souvient que la jeune souveraine d'Irlande a le secret de baumes précieux, seuls capables de guérir son mal, et il décide d'aller lui demander le secours de sa science.
Il se fait conduire en barque, mourant, jusqu'en Irlande, et, se présentant comme un inconnu à Iseult, sous le nom de Tantris, il implore son assistance. La jeune princesse, émue des souffrances du moribond, le soigne avec dévouement; mais un événement imprévu lui fait un jour découvrir la vérité : l'épée de Tantris est celle qui a donné la mort à son fiancé, car à sa lame est une brèche se rapportant exactement au fragment d'acier trouvé dans la blessure de Morold.
Indignée^ Iseult brandit l'arme sur la tête de l'imposteur; elle va lui porter le coup fatal, lorsque leurs yeux se rencontrent: le regard de Tristan supplie, et Iseult lui fait grâce. Elle tait à tous le secret qu'elle a découvert; Tristan retournera sain et sauf dans son pays et délivrera la princesse de sa vue odieuse. Le chevalier part, après
avoir protesté de sa reconnaissance et de son dévouement; mais, ô trahison! il revient bientôt, sous son vrai nom de Tristan et entouré d'un luxueux appareil, demander la main de la jeune fille pour son oncle le roi Marke. Les parents d'Iseult acceptent l'alliance pour leur fille, qui par obéissance doit partir sous la conduite du chevalier pour les Etats de son futur époux.
Mais son âme est secrètement rongée par la douleur : car ce héros qu'elle a sauvé et qui la trahit si indignement, elle s'en croyait aimée, et l'aime sans se l'avouer, en dépit du passé sanglant qui se dresse entre eux.
Tel est l'état des choses quand le rideau s'ouvre pour le premier acte.
Nous l'esquisserons, ainsi que les deux autres, à très grands traits et brièvement. Les situations sont simples, et les péripéties peu nombreuses dans le poème de Tris' tan. Tout l'intérêt du drame réside dans les états d'âme des héros. Comment les expliquer sans atténuer la poignante émotion qui en résultera à l'audition? Ne vaut-il pas mieux laisser chacun la percevoir et la sentir selon sa propre nature, que la déflorer en insistant inutilement sur des détails d'ordre purement psychologique?
1" Acte.
Scène i. — Iseult est sur le navire qui la mène en Cornouailles; une tente formée de riches tapisseries est dressée sur le pont et complètement fermée au fond. La princesse est étendue sur un lit de repos; la mélancolique chanson qu'un matelot fait entendre dans la hune la blesse et l'irrite, et elle laisse éclater son désespoir en apprenant de sa suivante, Brangaine, que la terre est proche et que le voyage touche à son terme.