ACTE ACTE
Les Killcs t WoRliDde (sopr.). 1 NymphesouNixes <lu WelIguDde (niezzo). g^irdiennes Rhin. 1 rlosshildo(coutr.). \ de l'Or du Rhin. 41bericll (baryt.)- Gnome hideux, Roi des Ailes noirs ou Nibciungs, race de nains habitants des cavernes et habiles forgerons.
Fricka (me7.7.o). Déesse du Mariage, Épouse de Wo-
tan, sans enfants; soeur de Freïa, Donner et Froh. Watan fie Voyageur) (baryt.). Boi des Dieux ; pure des 9 WalkyriJ!^. dont Erda est la mère. Pure aussi ^ de Siegmund et Sieglinde. Epoux de Fricka. a Freïa (sopr.) Déesse de l'Abondance et de l'Amour. H Sœur de Fricka, de Donner et de Froh. 1-, Fasoll (baryt.). L'un des Géants chargés par Wotan g de construire le palais des Dieux, le VValhalIa. (g Fafncr le [Dragonl (basse). Autre Géant, qui, dans O Siegfried, se transforme en dragon. J Froll (ténor). Dieu de la Joie. Frère de Donner, de Fricka et de Freïa.
Donner (baryt.). Dieu du Tonnerre. Frère de Fricka,
de Fieïa et' de Froh.
Loge (ténor). Dieu du Feu, dos Flammes, et aussi de
la Ruse et du Mensonge, astucieux et malfaisant. Mime (ténor). Wain ou Nibelung, forgeron, père
adoptif, mais haineux, de Siegfried, qui le tue. Erda (contr.). Déesse de la Sagesse et de la Terre. Mère des Nornes, et des Walkyries, dont le père est Wotan.
Siegmund (ténor). Fils de Wotan (sous le nom de Wœlse), frère et époux de Sieglinde, père de Siegfried.
Sieglinde (sopr.). Fille de Wotan (sous le nom de „ Wselse), épouse de Hunding, puis de Siegmund, son 1 frère. Mère de Siegfried.
S Handing (basse). Premier époux de Sieglinde, qui g le déteste, car elle lui a été vendue. ►J Briinnhilde (sopr.). L'aînée des Walkyries, nile de 5 Wotan et d'Erda, épouse de Siegfried, puis, par ^ trahison, de Gunthe.!!
^ Helmwigue.Guerhilde l vi^r»». a,„.r- ^ ,„ WfZul(me..,. F IF
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g puis, par trahison, de Gutrune (suiur do Gunthor). Û L'Oiseau (sopr.). Personnage prophétique et mys-
Filles de la Terre, qui M ,„. ll"Norne(contr.). filent la destinée des Sk„ ». ^2— Norne(mez.). Dieux commecoUe des 1 Nornes. j 3„. Norne sopr.). humains, et eoanais- ^ sent l'avenir. Q Guniher (baryton). Fils de Gibicb et de Grimhildo, a frère de Gutrune ; demi-frère do Hagen ; époux, par g trahison, de Bruinhilde.
g Hagen (baryt.). Fils du nain Alberich et de Grimhildo S (séduite par l'or du gnome) et demi-frère de Gunther •g et de Gutrune.
" Gutrune (sopr.) Fille do Gibich et Grimbildc; sœur S de Gunther, domi-sœur do Hagen; épouse, par trahison, de Siegfried.
ANALYSE DES POÈMES t81
Il faut les accepter ici, non tels que la tradition nous les rapporte, mais selon la conception propre au poème de Wagner, et avec le caractère qu'il attribue à chacun d'eux.
Ce n'est à vrai dire ni la mythologie du Nord, ni celle du Rhin. — C'est la mythologie ^vagnérienne , tout comme la religion du Graal, que nous avons entrevue dans « Lohengrin r, et que nous retrouverons dans a Parsifal », n'est pas la religion chrétienne, mais un culte spécial sorti du cerveau de Wagner, avec l'aide de quelques légendes également poétisées et transformées.
L'OR DU RHIN
Scène i. — L'action du premier tableau de ce prologue se passe dans les profondeurs du Rhin, parmi les eaux verdâtres et limpides, les rochers et les cavernes.
Les trois Ondines, ou Nixes, filles du Rhin, folâtrent au milieu des flots tout en gardant le précieux trésor, l'Or pur, qui leur fut confié par le fleuve.
Alberlch, le plus astucieux, le plus avide et le plus hideux des Nibelungs, sortes de gnomes ou nains repoussants, habitant, dans les entrailles de la terre, le noir royaume de Nibelheim, Alberich s'est glissé dans l'humide demeure, et, plein de désirs voluptueux, voudrait séduire les nymphes; tour à tour elles l'attirent par de trompeuses promesses, puis se moquent de lui; mais elles lui révèlent, par leurs bavardages, la magie du dépôt dont elles ont la garde : l'Or du Rhin, forgé en anneau par l'audacieux qui saura s'en rendre maître, donnera à son possesseur un pouvoir illimité sur tout l'univers, car il sera plus puissant que les dieux mêmes, mais à la dure et formelle condition de renoncer à tout jamais à l'amour.
Le gnome, rendu furieux })ar les refus narquois des
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Ondines, sent s'éveiller en lui, à leurs paroles imprudentes, une nouvelle convoitise, celle de l'Or et de la domination ; il escalade le rocher sur lequel brille le trésor et, malgré les lamentations des trois Nixes, s'en empare, après avoir formulé sa renonciation à l'amour : c'est lui qui forgera l'anneau enchanté et détiendra la puissance suprême. Il s'éloigne en laissant éclater un triomphant et sinistre ricanement.
Le fleuve, dès qu'il n'est plus éclairé par son jo^'-au, s'emplit de ténèbres épaisses, dans lesquelles disparaissent les Ondines à la poursuite de l'Alfe ^ ravisseur. Des flots sombres montant de tous côtés envahissent la scène de haut en bas, puis finissent par se calmer et s'éclaircir ; ils font place peu à peu à un brouillard, qui se dissipe et découvre, éclairée par le jour naissant, une contrée rocheuse traversée au second plan par la vallée au fond de laquelle coule, invisible, le Rhin. Au loin se dresse, sur le sommet d'une montagne élevée, un Burg aux multiples coupoles étincelant aux rayons de l'aurore.
SeÈXE II. — Le dieu Wotan et son épouse Fricka, reposant sur un tertre, s'éveillent et contemplent l'édifice que viennent de construire, sur les ordres du dieu, les géants Fasoh et Fafner. La récompense promise pour ce travail par le Maître de l'univers, et à l'instigation du rusé dieu Loge, doit être Freïa, la déesse de lajeunesse, de l'amour et de la beauté, sœur de Fricka et des dieux Froh et Donner ; mais Fricka est effrayée à l'approche de l'imminente échéance, car les géants vont venir réclamer leur salaire; elle reproche à Wotan l'engagement inconsidéré qu'il a pris, et la construction du palais qu'elle-
1. Les Alfes (ou Albes) sont des génies tantôt supérieurs et beaux ' les Alfes lumineux; tantôt inférieurs : les Alfes ténébreux, « plus noirs que la poix w. Albericb était un Alfe noir.
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même avait pourtant désiré, espérant y retenir son volage époux.
Wotan lui promet de ne point abandonner Freïa, qui arrive éplorée et poursui'S'ie par Fafner et Fasolt. Elle appelle à son aide les dieux ses frères ; un débat s'élève entre eux et les géants, et menace de s'envenimer, lorsque apparaît Loge, qui avait été parcourir le monde, à la recherche d'une compensation à offrir aux constructeurs en échange de la radieuse divinité. Mais, Loge n'a rien trouvé que l'on puisse préférer à la femme et à la jeunesse. Un seul être, le nain Alberich, a renoncé à ces biens précieux pour l'Or qui donne la puissance, et il a maudit l'amour. Loge raconte le rapt du trésor par le gnome et les lamentations des filles du fleuve, qui implorent l'assistance du maître des dieux. Les géants, ayant entendu ce récit, sont frappés de convoitise; ils se concertent à l'écart et proposent d'échanger Freïa contre l'Or du Rhin. Ils mettent Wotan en demeure de se le procurer pour le leur donner, et emmènent la déesse en otage, se réservant de la garder si le trésor ne leur est pas promptement livré. A peine ont-ils entraîné Freïa, les dieux commencent à dépérir, car elle seule savait cultiver les Pommes d'Or qui leur donnaient la jeunesse éternelle ^ Wotan prend alors la résolution de descendre au sombre royaume des Alfes et d'y conquérir l'anneau, non pour le rendre aux Nixes, mais pour en faire la rançon de la déesse. Accompagné de Loge, il s'enfonce au milieu des rochers dans les entrailles de la terre à la recherche du Xibelheim.
1. Loge seul conserve sa vigneur, car, en sa qualité de dieu secondaire, il ne participait point à la nourriture régénératrice. C'est à cause de son infériorité que nous le verrons, dans la suite da drame, séparer sa cause de celle des autres dieux.
184 VOYAGE A BAÏREUTH
Scène m. — Une épaisse vapeur jaillit de la crevasse par laquelle ils sont passés (la faille du soufre) et enveloppe le paysage de nuages opaques qui assombrissent toute la scène et la plongent dans une totale obscurité. Quand les ténèbres se dissipent, on se trouve dans un vaste souterrain hérissé de rochers; à droite, au fond, un passage descendant de la surface de la terre ; à gauche, dans une caverne, une forge avec des lueurs incandescentes et des tourbillons de fumée rougeâtre.
C'est le royaume des Alfas noirs, où Alberich, grâce à l'anneau magique qu'il a forgé avec l'Or du Rhin, commande aux autres Nibelungs et leur fait fouiller les profondeurs du sol pour en extraire les richesses accumulées ; il s'est fait fondre par l'un d'eux. Mime, habile forgeron, les mailles d'un heaume enchanté, le « Tarnhelm », qui le rendra invisible. Mime aurait bien voulu, par malice, conserver son ouvrage; mais Alberich, grâce au talisman, se dérobe à la vue de son esclave et le roue de coups. Les plaintes du misérable sont entendues de Wotan et de Loge qui descendent par l'orifice de la caverne. Ils lui font raconter ses infortunes, le travail auquel il est contraint, et lui promettent ironiquement assistance. A ce moment on voit défiler en longues théories dans le fond de la grotte le peuple des Nibelungs, ployant sous le poids des trésors réunis par les ordres d'Alberich; celui-ci injurie ses frères et les pousse devant lui à coups de fouet; mais quand il aperçoit les deux nouveaux venus, c'est vers eux qu'il tourne ses invectives, les prévenant, lorsqu'il les a reconnus, des projets de vengeance qu'il a formés contre leur race, maintenant qu'il a la toute-puissince. Wotan, outré, lève sa lance sur l'audacieux; mais Loge, plus retors et plus politique, arrête ce mouvement de colère du dieu, et, s'adressant au nain, le félicite sur son
pouvoir si grand, dont il doute cependant... Piqué au jeu dans son amour-propre, et voulant lui montrer ce dont il est capable, Alberich, à l'aide du casque magique, se transfDrrae d'abord en dragoa terrifiant, puis en crapaud immonde; Wotan et Loge peuvent alors s'en emparer facilement en mettant le pied dessus; ils l'ont à leur merci, le garrottent et remontent avec leur prisonnier, écumant de rage, à la surface de la terre.
Scène iv. — La caverne s'emplit de vapeurs comme précédemment; et lorsqu'elles s'éclaircissent, le décor est le même qu'à la deuxième scène, mais l'arrière-plan reste enveloppé de brumes. Wotan et Loge, sortant du gouffre, traînent derrière eux le nain fou de colère, k leur tour de le railler. Ils l'obligent d'abord à leur livrer le trésor qu'il a amassé et que, sur ses paroles magiques, les Nibelungs apportent de leur retraite profonde ; puis ils exigent, malgré ses récriminations, le heaume enchanté forgé par Mime, et enfin le forcent, malgré sa résistance folle et les injures qu'il bave dans sa méchanceté exaspérée, à leur livrer l'anneau qu'il voulait garder comme suprême ressource. Alberich, au comble de la fureur, se voit arracher le talisman par Wotan; mais, dans une farouche et sinistre imprécation, il voue aussitôt à une terrible malédiction celui qui s'emparera de son bien : « Que désormais son charme engendre la mort pour quiconque le portera;... que celui qui le possédera soit rongé d'angoisse, et celui qui ne le possédera pas dévoré d'envie;... que nul n'en tire profit, mais soit voué à l'égorgeur;... que la peur enchaîne le lâche ; . . . que le maître de l'anneau soit l'esclave de l'anneau,... et cela jusqu'à ce que le Nibelung rentre en possession du bien qui lui est ravi! »
Il s'abîme dans les profondeurs de la crevasse après avoir proféré ces terrifiantes paroles. Wotan, qui ne tient
pas compte de leur menaçante portée, met paisiblement la bague à son doigt et se perd dans sa contemplation.
Les géants paraissent alors vers la droite, venant chercher le trésor qu'on doit leur livrer en échange de Freïa. A l'approche de la déesse, les autres divinités sentent leur vigueur et leur jeunesse les animer de nouveau et lui font fête; mais Fasoll met un terme à leurs épanchements en réclamant la rançon promise. Il plante en terre son pieu et celui de Fafner et prétend que l'on amoncelle entre eux assez de richesses pour lui masquer, comme le ferait un rideau, la vue de l'enchanteresse qu'il aime et dont il regrette de se séparer. Lui et son compagnon entassent les joyaux précieux, y compris le heaume magique, mais par un interstice on voit encore briller le doux regard de Freïa; pourtant les trésors sont tous réunis là; il ne reste plus que l'anneau dont on puisse disposer pour combler le vide; les géants l'exigent énergiquement. Wotan refuse, un débat s'élève, ils vont remmener pour toujours la déesse, lorsque la lumière s'obscurcit, et la divinité, l'âme antique de la terre, Erda, la mère des trois Nornes qui filent le câble du destin, Erda, celle qui sait toutes choses et rêve l'avenir, apparaît dans les profondeurs d'une grotte parmi les rochers et baignée d'une lueur pâle et voilée. Déjà elle prévoit le crépuscule des dieux et conjure Wotan de céder l'anneau merveilleux, mais maudit. Wotan, étonné de ses paroles, l'interroge : il veut savoir et se précipite vers l'antre mystérieux pour la contraindre à s'expliquer; mais la prophétesse a déjà disparu; le dieu s'abîme alors dans une profonde méditation, puis enfin, résolument, se décide à jeter l'anneau sur le trésor. Les géants se le disputent aussitôt, éprouvant ainsi, eux les premiers, l'effet de la malédiction que le Nibelung y a attachée : ils en viennent aux mains, et Faf-
ner, frappant brutalement Fasolt, l'étend mort à ses pieds d'un coup de massue. Il reste donc seul possesseur de la bague maudite et des richesses; il les entasse tranquillement dans un grand sac qu'il a apporté, et disparaît, le traînant après lui, sans même jeter un coup d'œil sur le cadavre de son frère. Les dieux épouvantés restent muets d'horreur; le ciel s'assombrit, un nuage lugubre se forme. Donner, le dieu des tempêtes, pour rasséréner l'atmosphère, appelle à lui tous les nuages et disparaît dans une nuée ; le tonnerre gronde, la foudre éclate, puis les brouillards se dissipent et laissent voir un merveilleux arc-enciel édifié par Froh au plus fort de la tempête et qui servira de pont pour arriver au Burg inaccessible. Wotan, après avoir ramassé une épée oubliée par Fafner, et provenant de son butin, invite les dieux à pénétrer avec lui dans le Walhalla qu'il a payé d'un salaire maudit; mais il prévoit la lutte qu'il va avoir à soutenir avec les puissances de l'ombre et songe dès à présent à créer, pour la leur opposer, une race de vaillants héros. Le rusé Loge, qui de son côté est pénétré des mêmes pressentiments' que Wotan, pense à séparer sa cause de celle des autres dieux et à édifier sa propre fortune sur leur ruine.
On entend dans les profondeurs de la vallée les filles du Rhin qui pleurent leur trésor perdu; les dieux, sans pitié pour leurs lamentations, s'égaient des railleries de Loge à l'égard des Ondines et s'engagent sur la route lumineuse qui leur est ouverte.
Le rideau se referme lentement.
LA WALKYRIE
1" Acte.
Scène i. — L'action va se dérouler dans une vaste cabane rustique construite autour d'un énorme frêne qui
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couvre le sol de ses racines et dont la puissante ramure traverse la toiture. Dans le tronc de l'arbre on aperçoit la garde d'une épée dont la lame tout entière est enfoncée et dont la poignée se voit confusément dans l'ombre. A droite, au premier plan, un brasier devant lequel est un amoncellement de peaux de bêtes formant une sorte de lit de repos. Au pied de l'arbre qui occupe tout le milieu, une table rustique et des escabeaux. Derrière le brasier, des degrés conduisant à un garde-manger. A gauche, un escalier menant à une chambre.
L'orage gronde avec force au dehors, la chaumière est déserte.
La porte du fond s'ouvre brusquement et livre passage à un guerrier sans armes, les vêtements en désordre, l'air harassé de fatigue; tout en lui dénote un fugitif. Après avoir fouillé du regard la pièce inhabitée, il se laisse glisser sur les fourrures devant le foyer, et, cédant à la lassitude, ne tarde pas à s'endormir.
L'habitante de la rustique demeure, Sieglinde, survient, et apercevant, étonnée, cet inconnu, elle l'éveille et s'enquiert avec sollicitude de son état; elle lui donne à boire et apprend de lui que, traqué par ses ennemis, trahi par ses armes qui se sont brisées entre ses mains, il a dû chercher son salut dans la retraite. Avec de longs regards d'amour, il accepte l'hydromel que lui verse Sieglinde et dont, selon l'usage, il lui demande de goûter avant lui, mais veut fuir sans retard son hospitalité, car il apporte le malheur partout où il repose. — Hélas ! lui répond-elle, la tristesse depuis longtemps habite cette maison, ce n'est pas lui qui l'y attirera; et elle l'engage à attendre le retour de son époux, Hunding^ qui va rentrer de la chasse.
Scène ii. — Ils se considèrent mutuellement avec une attention soutenue et un intérêt toujours croissant, quand
ANALYSE DES POÈMES I8a
le maître du logis se fait entendre au dehors ; il paraît sur le seuil de la chaumière; surpris de la présence de l'étranger, il interroge Sieglinde du regard. Renseigné par elle, il demande à son hôte de lui dire son odyssée et le fait asseoir avec eux à sa table. Une chose le frappe pendant le récit de l'inconnu : c'est la ressemblance qui existe entre sa femme et le nouveau venu.
Celui-ci leur raconte alors sa vie, qui semble vouée au malheur. Son enfance s'était écoulée heureuse entre son père, qui avait nom Wàlse (le loup), sa mère et une sœur jumelle. Mais un jour, au retour de la chasse, son père et lui trouvèrent leur habitation réduite en cendres et la mère assassinée ; quant à sa jeune sœur, nul ne j)ut jamais en retrouver la trace. Les auteurs de ce forfait étaient les Neidings, fils de la haine et de l'envie. A partir de ce moment, son père et lui errèrent dans la forêt jusqu'au jour où le vieillard, traqué lui-même parleurs ennemis, disparut à son tour.
Lui, poursuivi sans cesse par la destinée, ce qui l'a fait surnommer We/nvalt (qui cause le malheur), repoussé de tous, sans armes, vient enfin d'éprouver un dernier échec en voulant affranchir une jeune femme sans défense que les siens allaient livrer à un fiancé détesté ; il a vu sa protégée mourir sous ses yeux, tandis que lui, accablé par le nombre, a dû renoncer à la lutte.
Dès les premières paroles de ce récit, que Sieglinde a écouté avec une émotion profonde, Hunding reconnaît dans le fugitif un adversaire de sa race que les siens venaient justement de l'appeler à combattre; il lui accordera néanmoins l'hospitalité pour la nuit, mais le provoquera dès l'aube prochaine pour une lutte sans merci. Il se retire menaçant et ordonne à son épouse de le suivre, après lui avoir préparé sa boisson du soir. Sieglinde,
Wc\X^i^
absorbée dans ses pensées, va chercher dans une armoire des épices quelle mêle au breuvage de son maître, puis, en s'éloignant, elle jette un long et tendre regard à l'étranger et semble lui indiquer le tronc du frêne où se trouve fichée lépée. Hunding, surprenant ce regard, lui enjoint de rentrer dans son appartement, où on l'entend s'enfermer avec elle.
ScÈ:«îE III. — La scène n'est plus éclairée que par le feu mourant dans l'âtre, qui, en s'écroulant, projette sa lumière sur la poignée de l'arme et la fait scintiller dans l'ombre. Le guerrier, sans rapercevoir, se demande avec inquiétude s'il trouvera jamais le glaive promis jadis par son père pour le défendre dans la détresse suprême : puis ses pensées prennent un autre cours : il se souvient avec ravissement de la beauté de Sieglinde et du sentiment profond qu'elle a fait naître en son cœur : le rayon qui éclaire cet arbre, est-ce le regard de la bien-aimée qui l'a allumé?... Mais le feu séteint, la nuit devient presque totale, et Sieglinde, vêtue de blanc, sortant avec précaution de sa chambre, s avance doucement vers son hôte.
Elle a versé à son époux un breuvage assoupissant, afin de pouvoir s'entretenir avec celui dont la vue ravit son âme. Elle lui révèle que le jour de ses tristes noces avec Hunding, à qui des brigands l'avaient vendue, un vieillard drapé dans un ample manteau et coiffe d'un large chapeau cachant un de ses yeux, est entré dans cette chaumière, causant l'effroi à tous, sauf à elle, qui sentait en ce vieillard un protecteur et a reconnu en lui les traits d'un père chéri. Enfonçant jusqu'à la garde une épée dans le tronc du frêne, il a promis que cet acier appartiendrait au héros qui pourrait l'arracher de sa gaine vivante. Aucun n'a pu jusqu'ici triompher, malgré des efforts renouvelés; mais Sieglinde Dressent que le vainqueur sera l'ami que
le sort lui envoie, celui qui saura guérir les blessures de son cœur et auquel, dans un élan passionné, elle promet le don de sa personne. Le fils de Wàlse l'étreint ardemment; ils se regardent avec ivresse, lorsque la porte de la chaumière s'ouvre spontanément, mue par une main invisible , et laisse voir la forêt baignée dans la douce atmosphère d'une nuit radieuse et inondée par la blanche clarté de la lune, projetant ses rayons lumineux sur les deux amants, qui peuvent ainsi se contempler ravis. « Qui donc est sorti? » murmure Sieglinde effrayée. Personne n'est sorti, mais quelqu'un est entré : c'est le doux Printemps, c'est le Renouveau qui vient leur chanter son épithalame et célébrer l'amour qui fleurit au fond de leurs cœurs.
En considérant de nouveau son bien-aimé, Sieglinde croit ravoir déjà vu autrefois; leurs souvenirs se réveillent en même temps. Ce regard si brillant qu'ils possèdent tous les deux, c'est le signe distinctif de 1 héroïque race des Wàlsungs; ils sont enfants du même père, et le nom de Siegmund doit être celui du héros à qui Wâlse destina la vaillante épée. A lui aussi est réservé de délivrer Sieglinde du joug odieux qui la tient enchaînée. Siegmund, plein d'enthousiasme, s'élance vers le frêne, et, saisissant la poignée du glaive, l'arrache avec une force irrésistible, en la nommant à son tour Nothung, l'arme promise à sa détresse. Sieglinde, enivrée de joie et d'amour, se précipite dans les bras de son fiancé.
Le rideau se referme rapidement.
â-ae Acte.
Scène i. — La scène représente une contrée montagneuse, sauvage et aride; à droite, un chemin taillé dans le roc monte à une sorte de plate-forme pierreuse. Sous
cette plate-forme se trouve une grotte. Au milieu du théâtre s'ouvre un passage étroit avec un chaos de rochers à l'arrière-plan; puis, vers la gauche, encore un amoncellement de blocs dans lequel sélève une route qui fait un coude et va aboutir aux rochers du fond.
^^'otan remet entre les mains de sa fille préférée, la vierge guerrière Brûnnliilde, le sort de Siegmund, qu'il veut voir sortir vainqueur de la lutte avec Hunding. La Walkyrie se retire, heureuse de la mission qui lui est confiée, en poussant son cri de guerre et annonçant à son père la venue de la déesse Fricka, qui s'avance dans un char conduit par deux béliers et vient combattre la résolution de son époux.
L'amour coupable de Siegmund et de Sieglinde l'offense, elle, la gardienne des liens sacrés du mariage et de la famille, et elle réclame la victoire pour Hunding, le mari outragé, qui lui a confié sa défense. En vain le dieu soutient-il la cause de ceux qui s'aiment et qu'il trouve libres de suivre l'entraînement de leur amour; en vain expose-t-il à la déesse les motifs impérieux qu'il a de conserver Siegmund pour accomplir l'acte qui devra sauver les dieux du péril extrême : la déesse, déjà maintes fois blessée parles infidélités de son volage époux, a bien voulu consentir à supporter la présence des Walkyries, ses filles illégitimes, qui du moins, elles, sont respectueuses de son autorité; mais que le dieu vienne à présent protéger le couple criminel, vivant témoignage de ses amours avec une mortelle, alors que, sous le nom de Wâlse, il errait dans les forêts, cela, elle ne le tolérera pas.
Wotan, au fond de sa conscience, est forcé de reconnaître la légitimité des revendications de sa compagne. Ne représente-t-elle pas Tordre établi, la sagesse des choses, et n'a-t-il pas jadis payé sa précieuse conquête,
lorsqu'il a voulu boire à la source de Sapience, de l'abandon d'un de ses yeux?
Après une lutte violente avec lui-même, il a fait le serment que réclame Fricka, et, resté seul en proie à une sombre douleur, tandis que la déesse s'éloigne, forte de la promesse obtenue, il voit revenir Brijnnhilde à laquelle il va dicter de nouvelles instructions.
Scène ii. — La Walkyrie, saisie d'inquiétude en présence de l'allure triomphante de Fricka, s'approche vivement de son père, qu'elle trouve accablé par l'assaut qu'il vient de subir et le serment qu'il a été contraint de faire. Navrée de l'abattement de ce père chéri , elle jette au loin ses armes, son bouclier, et se laisse tomber devant lui dans un mouvement plein de confiance et d'affection; elle le conjure de décharger son cœur. Il se confie alors à sa fille préférée, celle qui est la vaillante expression de sa volonté et de sa pensée la plus intime. Devant elle il revoit, descendant au plus profond de son âme, les fautes qui l'ont amené à ce résultat : l'ambition qui s'est emparée de son cœur lorsque l'ardeur de l'amour légitime s'est éteinte en lui; les traités qu'il a contractés, avide de domination et sur les conseils du rusé Loge, pour asservir les autres dieux; le rapt de l'anneau, qui lui a valu la haine implacable du Nibelung Alberich. Cet anneau, il eût fallu le rendre aux abîmes du Rhin pour faire cesser tous les dangers qu'il suscite, mais Wotan en a fait le payement du Burg que lui ont construit les géants, le Walhalla, et il est maintenant la proj)riété de Fafner, qui le garde avec un soin jaloux au fond de sa caverne.
Dans sa détresse, le dieu a voulu consulter Erda, qui déjà une fois lui avait donné de salutaires avis; il la contrainte à lui dire toute sa pensée ; puis, la séduisant à l'aide d'un philtre d'amour, il l'a rendue mère de neuf vierges
WAc.
guerrières, Brûnnhilde et ses sœurs, dont il voulait faire l'instrument de son salut : les Walkyries ont reçu de lui la mission d'amener au Walhalla tous les héros morts sur les champs de bataille, et de peupler ainsi le royaume de Wotan de défenseurs intrépides pour le jour où l'armée d'Alberich s'avancerait menaçante. Mais toutes ces précautions seraient vaines si le gnome pouvait de nouveau s'emparer de l'anneau maudit; il faut l'en empêcher à tout prix, et pourtant Wotan ne peut dérober à Fafner ce qu'il lui a donné jadis. Un seul pourrait accomplir ce prodige : ce serait un héros libre, indépendant, et qui agirait inconsciemment, sans en avoir reçu la mission. Le dieu avait choisi Siegraund son fils pour être ce héros; dès longtemps il l'a préparé à cet acte de rédemption : il a erré avec lui dans les forêts, le stimulant à la témérité; il la armé dune épée invincible; mais à quoi serviront maintenant tous ces soins, puisque Fricka a contraint son époux à céder à ses vœux?
La fureur et le désespoir de Wotan éclatent à la pensée d'abandonner celui qu'il aime et qu'il aurait voulu protéger, et, dans sa désolation, il maudit sa souveraineté et souhaite la fin des dieux. Cette fin, il la prévoit; Erda la lui a annoncée pour le jour où naîtrait un fils à Alberich : or ce fils est enfanté, il va voir le jour ; et W^otan, dans l'excès de sa colère, lui lègue les tourments et les splendeurs funestes de la divinité.
En vain Briinnhilde plaide-t-elle la cause de Siegmund, qu'elle sait aimé de son père ; elle voudrait agir selon le secret désir du dieu, en dépit du serment qu'il a fait ; mais Wotan est inébranlable ; il lui enjoint avec amertume d'obéir à Fricka; et, menaçant la Walkyrie de son châtiment si elle tentait de transgresser ses ordres, il s'éloigne dans la montagne
Brùnnhilde, effrayée, affligée, ramasse tristement ses armes et se dirige vers la grotte où est son coursier Grane, en jetant un regard sur Siegmund et Sieglinde gui montent le ravin.
Scène m. — Sieglinde, sourde aux paroles d'amour que lui murmure Siegmund, le conjure de fuir à présent; elle ne veut plus se donner à celui qu'elle aime après avoir appartenu de force à un maître détesté.
Les accents lointains du cor et de la meute de Hunding la font tressaillir; son ami ne pourra lutter contre tant d'adversaires, et son épée sera impuissante à le défendre. Folle de douleur et d'angoisse, entendant l'ennemi se rapprocher, elle croit voir, en son hallucination, son amant devenir la proie des dogues furieux, et, poussant un cri déchirant, elle s'évanouit. Siegmund l'étend avec précaution sur le sol et, mettant un baiser sur son front, il s'assied sur un tertre et place sur ses genoux la tête de sa bien-aimée.
Scène iv. — Pendant ce temps Briinnhilde s'avance, conduisant avec gravité son noble coursier. Elle se montre au guerrier et lui annonce qu'il est désigné pour périr dans le combat qui s'apprête; elle n'apparaît qu'aux héros voués à la mort glorieuse : il doit se préparer à la suivre au Walhalla. Siegmund, méprisant le trépas, lui demande si, dans la demeure des dieux, il retrouvera sa Sieglinde adorée. — Non, lui répond Briinnhilde, ce sont les Walkyries qui lui verseront l'hydromel; Sieglinde doit rester encore sur cette terre. — Le guerrier refuse alors les joies du séjour enchanté, s il ne doit pas les partager avec sa compagne chérie; il luttera sans crainte contre Hunding, grâce à l'arme invincible dont son père lui a annoncé le succès; mais si celuici lui retire maintenant sa protection, s'il faut périr,
qu' Hella^ le ])renne : il ne veut pas partager le sort des immortels, et, avant de mourir, il tuera sa fiancée, afin que nul être ne la touche vivante. — Il tire son épée et va transpercer Sieglinde toujours évanouie; en vain Briinnhilde lui révèle-t-elle qu'en frappant sa compagne, c'est deux vies quil va trancher, car Sieglinde porte en elle un gage de son amour; il veut quand même lui donner le coup fatal, lorsque la Walkyrie, touchée de compassion devant tant de fidélité, arrête son bras et, lui promettant son appui et son assistance pour l'heure du combat, lui donne rendez-vous sur le champ de bataille et s'éloigne avec Grane. Siegmund, transfiguré par le bonheur, la suit des yeux.
Scène v. — Il dépose doucement Sieglinde endormie sur un siège de pierre et s'élance dans la direction de l'ennemi, au milieu des lourdes nuées d'orage qui se forment et assombrissent tout le fond de la scène. Les fanfares guerrières de l'adversaire se rapprochent de plus en plus.
Sieglinde, dans son rêve, évoque ses souvenirs d'enfance : elle revoit l'incendie néfaste qui a consumé sa maison et dispersé les siens, puis elle est brusquement réveillée par l'éclat du tonnerre qui gronde de toutes parts ; on entend, venant des rochers de l'arrière-plan entourés de brouillards, les voix des deux combattants, Siegmund et Hunding, qui se provoquent mutuellement. Sieglinde veut s'élancer pour les séparer, elle est aveuglée par les éclairs et chancelle. On aperçoit alors Briinnhilde dans la nue au-dessus de Siegmund, qu'elle protège et encourage de la voix ; il va donner à Hunding le coup mortel, lorsque Wotan, apparaissant à son tour dans un
1. Hella personnifie la mort vulgaire. A elle appartiennent ceux qui périssent loin des combats.
sillage de feu, étend son épieu entre les deux ennemis; à ce contact, la lame de Siegmund se brise, et Hunding peut lui enfoncer son arme dans le cœur. Les ténèbres envahissent la scène ; on dislingue à ])eine Briinnhilde enlevant Sieglinde inanimée et la plaçant sur son coursier pour disparaître avec elle. A ce moment le nuage sentr'ouvre et laisse voir Hunding retirant son épée du corps de Siegmund. Wotan contemple avec désespoir le cadavre de son fils et lance à Hunding un si terrible regard que celui-ci tombe foudroyé à ses pieds; puis le dieu laisse éclater son courroux furieux contre la fille rebelle qui a osé lui désobéir, et s'élance à sa poursuite pour la châtier terriblement. Il disparaît parmi les éclairs et la tourmente.
Le rideau se referme rapidement.
a»» Acte.
Scène i. — La scène représente un plateau rocheux au sommet d'une montagne. Quelques sapins le parsèment d'une maigre verdure ; dans le lointain, séparés des premiers plans par de larges vallées, d'autres sommets qui, pendant les premières scènes, sont cachés par des brouillards balayés par le vent et montant sans cesse des profondeurs. A droite, une éminence rocheuse dans laquelle se taille une sorte d'escalier ; au milieu du théâtre, au second plan, un bloc aride formant un poste d'observation au-dessus de la vallée. A gauche, plusieurs sentiers donnant accès au plateau ; derrière, un sapin plus vaste que les autres étend ses larges ramures au-dessus de ses racines puissantes.
Quatre des Walkyries, Gerliilde, Ortlinde, Waltraute, Schivertleite , armées de pied en cap, sont étagées en observation jusqu'au sommet du rocher de droite ; elles
W^ifev
font entendre leur cri de guerre pour appeler leurs sœurs, qui, à l'exception de Brùnnhilde, arrivent tour à tour, chevauchant dans les airs sur des nuées rapides et ayant, attachés à leurs selles, des cadavres de guerriers morts en héros et destinés au Walhalla. Les nouvelles venues, Helnuvige, Siegrune, Grimgerde, et Rosstveisse, font paître leurs chevaux, encore animés de l'ardeur de la lutte, et attendent la retardataire Briinnhilde, qui paraît bientôt, hors d'haleine, montée sur son beau coursier Grane et portant en croupe une femme vivante... Sieglinde.
Interrogée par ses sœurs, elle leur apprend qu'elle fuit la fureur de Wotan, auquel elle a osé désobéir et qui, courroucé, la poursuit ; elle les conjure de l'aider à sauver sa protégée ; mais les Walkyries ne veulent pas attirer sur elles la colère du dieu et refusent. Sieglinde, désespérée de survivre à celui quelle aimait, reproche à Briinnhilde de l'avoir dérobée à la mort et l'adjure de lui plonger son épée dans le cœur; mais Briinnhilde lui révèle qu'elle porte un Wàlsung en son sein, quelle doit vivre pour conserver les jours de ce fils qui naîtra bientôt, et qui sera un héros vaillant. Sieglinde, effrayée d'abord, puis saisie d'une joie immense, veut maintenant vivre à tout prix ; sur le conseil des Walkyries, et pour sauver son enfant, elle se réfugiera seule dans la forêt qui s'étend vers l'est et qui est habitée par Fafner, gardien jaloux du trésor funeste. Jamais Wotan ne porte par là ses pas ; elle sera donc en sûreté dans cette retraite.
Mais il faut se hâter, car l'orage précurseur de la venue de Wotan se rapproche de plus en plus ; des éclairs sillonnent la nue, et Waltraute signale bientôt l'arrivée du père des dieux.
Brûnnhilde hâte la fuite de l'infortunée et, l'exhortant à supporter vaillamment la rude vie qu'elle va mener solitaire, elle lui promet que l'enfant qu'elle porte dans ses flancs sera un héros sublime entre tous. Son nom sera Siegfried, et sa mère l'armera, quand il en sera temps, de l'épée de son père, qui n'est autre que lEpée des Dieux, brisée par Wotan lui-même dans le combat funeste, et dont la Walkyrie a soigneusement recueilli les tronçons, qu'elle confie à Sieglinde. La fugitive bénit Briinnhiide pour sa tendre sollicitude et s'élance dans la forêt vers la retraite désignée.
Pendant cette dernière scène, l'orage a redoublé d'intensité.
Scène ii. — Entre les roulements du tonnerre on entend gronder la voix de Wotan; Briinnhiide ne peut plus fuir ; pâle, éperdue, elle se cache au milieu de ses sœurs ; elles essayent en vain de la dérober au regard de leur père, qui, en proie à une colère terrible, réclame la coupable. La vierge se détache alors du groupe des Walkvries, et, dans une attitude respectueuse, mais ferme et héroïque, vient se soumettre aux valontés de son juge. Il éclate alors en reproches contre cette fille autrefois aimée entre toutes, qu'il se plaisait à charger des plus glorieuses missions, qui était l'enfant de son vœu et qui maintenant, rebelle, a osé le braver. C'en est fait d'elle : il l'exile du Walhalla, la renie et la prive à jamais de son essence divine. H la laissera, sans défense, endormie sur le bord du chemin, et le premier passant qui l'éveillera pourra en faire son esclave ; elle filera le lin, soumise à un mortel, et sera la risée de tous.
Les autres ^^'alkyries poussent des cris de désespoir et essayent en vain de fléchir leur père, qui les menace du même sort si elles tentent de défendre la révoltée.
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Elles s'enfuient en donnant les signes d'une douleur farouche, et on les aperçoit bientôt dans le lointain, chevauchant parmi les nuages.
La tempête, qui n'a cessé de gronder, se calme peu à peu ; les brouillards se dissipent, une nuit sereine fait place à la tourmente et enveloppe la nature.
Scène m. — Briinnhilde, qui était restée abîmée aux pieds du dieu, lève la tète et cherche à rencontrer le regard de son père pour implorer son pardon. Elle l'adjure d'examiner sa faute avec plus de douceur : son crime était-il tellement infâme qu'elle ait mérité une peine si cruelle et si dégradante ? D'abord il lui avait commandé de soutenir et de faire triompher le ^Yàlsung; ce n'est que sous la pression d'une promesse arrachée par contrainte qu'il a détourné sa protection de son fils ; mais elle, Briinnhilde, l'enfant de son cœur, a cru agir selon sa pensée intime et son secret désir, en favorisant quand même Siegmund. — Non, lui dit Wotan, elle ne devait pas s'arroger le droit de faire ce qu'il eût si volontiers accompli en personne, sans le fatal serment arraché par Fricka, elle ne devait pas, à l'heure même où son père, torturé par le destin, rêvait, dans son désespoir, de s'anéantir à tout jamais, se laisser aller au doux bonheur d'écouter sa tendre compassion; le dieu persiste dans son arrêt rigoureux : il la bannit pour toujours de sa présence, et, puisqu'elle s'est laissé dominer de son plein gré par l'amour, c'est l'amour qui désormais fera d'elle son esclave.
La Walkyrie infortunée adjure son père de se souvenir, s'il la bannit de son existence, qu'elle a fait partie autrefois de son être divin, et que ce serait se déshonorer lui-même que de la livrer au premier venu, un lâche peut-être... Un nouveau héros va naître de la race des
Wàlsungs, valeureux et brave; que ce soit lui son sauveur et son maître!... Sur le nouveau refus du dieu, elle le supplie au moins de permettre qu'un obstacle terrible se dresse autour d'elle pendant le fatal sommeil, afin que seul un mortel inaccessible à la crainte puisse, en triomphant du danger, s'assurer sa conquête. Le dieu, enfin touché par la vaillance de son enfant infortunée, sent son cœur paternel se fondre devant tant de fierté dans la détresse ; il consent à exaucer son dernier vœu : autour d'elle il élèvera un foyer ardent, dont le feu dévorant chassera les timides, et que seul sera capable de franchir le héros désiré; puis, la relevant, il la tient longuement embrassée sur son sein en lui faisant de tendres adieux. — Que ces lèvres, qui chantaient si joyeusement la gloire des héros, se taisent; que ces yeux lumineux qu'il a si souvent baisés avec bonheur et dont la vue l'a maintes fois réconforté aux heures de tristesse, se ferment à jamais pour l'éternel infortuné, et ne se rouvrent que pour le mortel heureux qui saura la conquérir. — Dans un suprême baiser, il lui enlève sa divinité et lui clôt les paupières. Briinnhilde, vaincue par le sommeil, s'endort peu à peu ; il la conduit alors sur un tertre de mousse ombragé par un sapin aux lourdes branches, à l'abri duquel il Tétend inanimée. Il la contemple, ému, puis ferme son casque, étend à côté d'elle sa lance en signe de commandement, et la couvre de son long bouclier d'acier de Walkyrie.
Puis, frappant trois fois le roc de son épieu, il évoque Loge, le dieu du feu. Une flamme s'allume, grandit et enveloppe bientôt le rocher dune redoutable et grandiose ceinture de feu, formant un rempart inaccessible autour de la vierge endormie.
Ici le rideau se referme très lentement.
SIEGFRIED
l^' Acte.
Scène i. — Le décor représente une vaste caverne au milieu de la forêt, et dans laquelle Mime a établi son gîte et sa forge. Au fond et à droite, de larges ouvertures naturelles par lesquelles on aperçoit la verdure des bois ensoleillés. A droite, au premier plan, un lit recouvert de peaux de bêtes; au second plan, à gauche, le fourneau et le soufflet de la forge dont la fumée s'écha|)pe par une vaste cheminée, naturelle aussi. Au premier plan, une armoire dans laquelle le gnome renferme ses aliments. Escabeaux épars.
Mime forge, en maugréant, une nouvelle épée pour Siegfried, qui prend un malin plaisir à briser sans cesse les lames que le nain lui présente.
Ah! que ne peut-il venir à bout de ressouder les tronçons de NotJiung, l'arme de Siegmund! Entre les mains de l'adolescent, elle triompherait aisément de Fafner, qui, changé en dragon, est toujours détenteur de l'anneau magique. Siegfried pourrait s'emparer du talisman, que lui, Mime, saurait bien à son tour lui soustraire; mais, vains efforts! Les débris de l'épée mystérieuse ne veulent pas se réunir entre ses mains! Plein de dépit, il continue à frapper sur l'enclume tout en devisant avec luimême.
Siegfried, vêtu en habitant des forêts, un cor d'argent en sautoir, paraît, joyeux, menant en laisse un ours qu'il a capturé dans les bois et qu'il excite contre Mime effrayé. Il raille celui-ci de sa poltronnerie, puis, détachant Tours, qui s'enfuit dans la forêt, il réclame du Nibelung l'arme qu'il lui avait commandée, et qu'il brise sur l'en-
clume au premier essai, comme il l'avait fait des précédentes. Son discours témoigne clairement du peu d'affection et d'estime qu'a su lui inspirer le nain; et Mime récapitule vainement toutes les peines, tous les soins qu'il a pris de lui depuis sa naissance, Siegfried va s'étendre sur le lit de repos et jette à terre, d'un méprisant coup de pied, les aliments que le nain lui présente; il le bafoue et se demande comment, étant donnée l'aversion que lui inspire ce misérable gnome, il revient chaque jour ici après ses courses à travers la forêt. — Cela prouve, lui répond son père nourricier, qu'en dépit de ses boutades Mime est cher à son cœur. — Mais Siegfried rit à cette idée; il pose de nouvelles questions au nain et se refuse à croire que cet avorton louche et méchant soit l'auteur de ses jours, comme le fourbe veut le lui persuader. Il le presse de lui dire quels étaient ses vrais parents; Mime cherche à éluder la réponse, puis finit par lui avouer, contraint par le jeune homme irrité, qu'il est né d'une malheureuse fugitive qui, accablée de tristesse et d'angoisse, avait un jour cherché refuge dans la forêt et est morte en le mettant au monde. Siegfried manifeste une grande émotion à ce récit. L'astucieux nain veut sans cesse en revenir à l'énumération de ses bienfaits envers l'enfant que la pauvre Sieglinde mourante avait confié à ses soins, mais l'impétueux adolescent l'interrompt sans pitié et le force à lui révéler la fin de son histoire. Il apprend peu à peu que sa mère, avant d'exjnrer, lui a donné son nom de Siegfried, et que son père avait été tué dans un combat, laissant pour tout héritage les tronçons d'une épée qui s'était brisée pendant la lutte suprême et dont lui, le Nibelung, détient maintenant les morceaux. Sur cette révélation, Siegfried s'emporte; il somme le nain de lui ressouder les fragments du glaive paternel, avec lequel il veut,
libre et joyeux, quitter la forêt et parcourir le monde; cette épée, il la lui faut de suite; il exige que Mime la lui forge sans retard, et s'élance hors de la grotte après avoir menacé le nain, qui, resté seul, se désespère : il ne sait pas plus comment faire pour manier l'acier rebelle que pour retenir près de lui celui dont le bras inconscient devait, selon ses ténébreuses machinations, lui conquérir le trésor qui fait son envie et qui est si bien gardé dans le repaire par l'effroyable dragon.
Scène ii. — Pendant qu'il se livre à ces décourageantes réflexions, entre dans sa caverne un inconnu amplement drapé dans un sombre manteau, coiffé d'un large chapeau lui cachant une partie du visage. Cet inconnu, qui n'est autre que le dieu Wotan, refuse de révéler sa personnalité à Mime; il s'intitule le Voyageur eX. demande à se reposer des fatigues de la route. Malgré le mauvais accueil du gnome, qui voit en lui un espion dont la présence l'effraye et l'inquiète, le dieu entre et, s'asseyant au foyer, dit à son hôte que souvent, errant sur le dos de la terre, il a payé l'hospitalité reçue, par les sages conseils qu'il donnait à qui voulait l'interroger, et il offre sa tête en gage à Mime si celui-ci, le questionnant, n'apprend point, par ses réponses, ce qu'il lui importerait de savoir. Le nain, pour se débarrasser de l'importun, accepte la gageure et lui pose trois questions, que le Voyageur promet d'élucider : « Quelle est la population vivant dans les entrailles de la terre? demande tout d'abord Mime. — Ce sont les Nibelungs, que leur chef Alberich avait asservis grâce à la puissance de l'anneau magique, lui répond l'inconnu. — Quelle race respire à la surface du globe? — La race des géants, dont les princes, Fasolt et Fafner, ont conquis les richesses du Rhin et l'anneau maudit. Fafner a tué son frère, et, changé en dragon,
il garde maintenant le trésor, » Mime, profondément intéressé par les réponses du Voyageur, lui demande encore : « Quels sont les habitants des cimes nébuleuses? — Ce sont les Alfes de lumière qui habitent le Walhalla, et leur chef, Wotan, a conquis l'univers grâce à sa lance, sur laquelle sont gravés les pactes divins. »
En achevant ces mots, l'inconnu frappe le sol de son bâton, un roulement de tonnerre se fait entendre, arrachant Mime à sa rêverie. Le nain, satisfait des réponses qui lui ont été faites, veut maintenant éloigner le Voyageur, dans lequel il a enfin reconnu le père des dieux; mais celui-ci le questionne à son tour, prenant sa tête en gage s'il ne répond pas à ses interrogations : « Quelle race est persécutée par Wotan, malgré l'amour qu'il a pour elle? — Les Wâlsungs, répond Mime, qui en trace rapidement l'historique. — Quelle épée pourra, suivant les ténébreuses menées d'un Nibelung avisé, tuer Fafner par l'entremise de Siegfried et rendre le nain maître de l'anneau?— Nothung! s'écrie Mime entraîné par l'intérêt que lui inspire la question. — Enfin, quel est l'habile forgeron qui saura ressouder les merveilleux débris du glaive ? » A ces mots Mime tressaute d'effroi; cette demande réveille toutes ses angoisses, et le Voyageur, riant de son émoi, lui apprend que seul celui qui ne connaîtra pas la peur pourra triompher du problème. Le nain n'a pas su répondre à cette dernière interrogation : sa vie appartient donc à l'étranger, qui s'éloigne dans la forêt en léguant la tête du gnome à « celui qui n'a jamais appris la crainte ».
Scène m. — Se retrouvant seul, Mime s'affaisse derrière lenclume; cette peur, qu'il faudrait ne jamais avoir ressentie pour pouvoir marteler victorieusement l'acier, elle l'envahit tout entier; déjà, dans son affolement, il croit voir s'approcher le dragon, le terrible Fafner; il
206 VOYAGE A BAYREUTU
tremble de tous ses membres, pousse des cris et se roule sur le sol.
C'est dans cet état que le trouve Siegfried en rentrant de son expédition dans la forêt. Il réclame de nouveau son épée; mais le nain sait maintenant qu'il ne pourra la lui forger lui-même, puis comprend que l'adolescent, qui n'a jamais connu la crainte, est celui à qui le Voyageur a légué sa tête en partant. Pour échapper au péril, il lui faudra, coûte que coûte, imprimer T effroi dans celte âme téméraire, et pour cela, il imagine de déclarer à Siegfried qu'il ne peut, selon le vœu de sa mère, quitter cette solitude sans avoir auparavant appris la peur. Pour l'y exciter, il lui fait un tableau troublant de la forêt à l'heure où l'ombre l'envahit de toutes parts, où des murmures mystérieux se mêlent aux grognements farouches des fauves.
— Siegfried la connaît bien, cette heure indécise dans les bois, mais elle n'a jamais jeté l'angoisse dans son cœur.
— Mime alors lui parle du dragon terrible, Fafner, qui étrangle et dévore tout ce qui tente de l'approcher, et dont le repaire, Neidliolile, la caverne d'envie, se trouve à l'extrémité de la forêt.
Ce récit du nain ne fait qu'éveiller la curiosité du bouillant enfant : c'est devant le repaire du monstre qu'il veut aller chercher la peur; il va donc partir, mais non sans être armé de Nothung, et il somme une dernière fois Mime de la lui forger. Sur les nouveaux atermoiements du méchant gnome, qui se sait impuissant pour une telle besogne, Siegfried lui arrache des mains les morceaux de l'épée et se met lui-même à réduire le métal en limaille pour le travailler ensuite avec ardeur. En l'honneur de l'arme chérie, il entame un joyeux chant, qui alterne avec les imprécations de l'Alfe haineux, sentant renaître toutes ses angoisses et voyant son plan ténébreux s'écrouler
Le nain va cependant tenter un dernier effort pour s'assurer le succès : il laissera le téméraire vaincre le dragon avec son épée fameuse, puis, comme ce combat l'aura épuisé, Mime lui présentera, sous prétexte de le réconforter, un breuvage enchanté dont quelques gouttes l'endormiront d'un profond sommeil et le lui livreront sans défense. Alors le Nibelung n'aura plus qu'à se frayer son passage vers la grotte, où il s'emparera facilement du trésor si ardemment et si longuement convoité par lui. Déjà il se voit en possession de l'anneau renfermant le charme tout-puissant, et savoure par avance à longs traits les enivrements de la royauté souveraine. Il prend dans son armoire les sucs nécessaires à son infernale cuisine, qu'il met cuire sur l'extrémité du fourneau de la forge.
Cependant Siegfried, tout en chantant, a fini de marteler son arme merveilleuse; il la trempe, puis la brandit sur l'enclume, que cette fois il fend en deux d'un mouvement plein de force et d'aisance. Le nain, arraché à ses méditations, sursaute et tombe affolé par terre, tandis que l'adolescent élève joyeusement son épée en signe de
triomphe.
2'°« Acte.
Scène ï. — L'action se passe dans la forêt, devant la caverne ou Fafner assoupi garde son trésor. A droite, au premier plan, des roseaux touffus ; au milieu, un vaste tilleul aux puissantes frondaisons et dont les racines offrent une sorte de banc naturel. Au second plan, qui est un peu surélevé, se trouve, à gauche, à demi cachée par un amas de rochers, l'ouverture de l'antre du dragon. L'arrière-plan est formé par une muraille de rocs à pic. Une nuit obscure règne sur toute la scène.
Alberich veille anxieusement aux abords de Xeidhôhle,
le repaire du monstre auquel il conserve l'espoir d'arracher son trésor, lorsque arrive, accompagné d'un souffle de tempête, leVoyageur, subitement éclairé par un rayon de lune qui perce la nuée.
L'Alfe, rendu furieux par la présence de son ennemi, éclate en menaces et en injures contre le dieu, qu'il soupçonne de vouloir assister Siegfried dans sa lutte avec le monstre. Mais Wotan, qui est venu pour voir et non pour agir, ayant la ferme volonté de ne protéger en rien le héros dont il a été contraint d'abandonner la race, répond à Alberich que le seul qu'il ait à redouter, c'est Mime. Mime seul désire l'anneau, dont l'adolescent ignore la puissance magique. Wotan, lui, le dédaigne. A l'appui de son dire, il propose au Xibelung l'idée d'avertir le monstre du danger qui le menace et de lui offrir la vie sauve en échange du talisman. Le dragon Fafner, réveillé de son lourd sommeil, se refuse à la proposition qui lui est faite : il ne veut pas se départir de son inutilepossession.Ledieu, riant de la déconvenue du nain, s'éloigne au milieu des grondements de l'orage, en lui conseillant de tenter une démarche conciliatrice auprès de son frère Mime.
Le Nibelung, le suivant de son regard haineux, renouvelle ses imprécations, se jure de poursuivre sa conquête et d'écraser un jour la race détestée des dieux. Il se cache dans un creux du rocher; l'aube commence à poindre.
Scène ii. — Mime et Siegfried arrivent, Siegfried armé de son épée. Il s'assied sous le grand tilleul, son compagnon se place en face de lui et commence à vouloir le terroriser en lui montrant le repaire qui s'ouvre béant à quelques pas d'eux, en lui dépeignant l'horrible monstre, habitant de ce gouffre, qui engloutit dans sa gueule épouvantable ceux qui ont l'imprudence de l'approcher, qui répand sur eux une bave venimeuse consumant la chair
de ses victimes, ou les élreint dans sa longue queue elles étouffe en les brisant.
Siegfried, très calme à ce récit, se promet d'enfoncer Nothung dans le cœur du monstre ; et lorsque Mime insiste et lui prédit qu'il ressentira la peur en se trouvant face à face avec le dragon, il s'impatiente et l'oblige à s'éloigner, en le menaçant à son tour de l'affreuse bête.
Resté seul en attendant le combat, Siegfried pense avec joie qu'il va quitter à tout jamais ce nain odieux qui lui fait horreur; il songe aussi avec un profond attendrissement à cette mère qu'il aurait tant aimée et dont les caresses lui ont été refusées. Il se plaît à se la représenter belle et douce, avec des yeux clairs et brillants comme ceux des gazelles. Il soupire et médite, puis est tiré de son rêve par les murmures de la forêt qui montent de tous côtés et emplissent son âme d'une poésie mystérieuse ; parle chant joyeux d'un oiseau perché au-dessus de sa tête et dont il regrette de ne pouvoir comprendre le doux langage; peutêtre lui parlerait-il de cette mère tant aimée? Il veut essayer d'imiter son gazouillement et taille un roseau avec son épée pour s'en faire un chalumeau ; mais il ne peut tirar que des sons criards de ce primitif instrument, et le jetant avec dépit, il le remplace par son cor d'argent, sur lequel il sonne sa joyeuse fanfare.
C'est ainsi que jadis, demandant à la forêt un cher compagnon, il n'a trouvé que l'ours et le loup : que viendrat-il maintenant ?
En se parlant ainsi, Siegfried se retourne et se trouve en présence de Fafner, qui, sous la forme d'un reptile hideux, s'est avancé vers le milieu de la scène et fait entendre un grognement sonore. L'adolescent rit à sa vue et ne s'effraye nullement des paroles menaçantes du monstre ; il le raille sur les mignonnes dents qu'il exhibe, et, tirant
son épée, se place résolument en face de lui. Le dragon, essaye vainement de lui lancer sa bave mortelle et de l'en lacer dans sa queue pour le broyer : le jeune héros déjoue ses calculs et, profitant d'un instant où son ennemi se retourne, il lui enfonce Nothung dans le cœur. Fafner expirant admire le courage de cet enfant qui a osé le braver; il lui révèle quelle personnalité il cachait sous cette forme hideuse, et ses dernières paroles sont un utile avis à Siegfried, qui devra se tenir en garde contre les noires menées de celui qui l'a conduit jusqu'ici; puis il roule inanimé sur le sol. Au moment où Siegfried retire son épée de la poitrine du monstre, sa main est inondée d'un sang brûlant qui sort de la blessure; il porte involontairement ses doigts à ses lèvres pour essuyer le sang, puis il reste un instant rêveur. Soudain son attention est attirée par le chant des oiseaux, dont il lui semble maintenant comprendre la signification. Est-ce d'avoir goûté au sang qui opère en lui un tel prodige ? L'oiseau, dans un langage intelligible, lui conseille de pénétrer dans la caverne et de s'emparer du Tarnhelm et de l'anneau, dont il lui révèle la puissance. Le héros remercie son gracieux protecteur et disparaît dans les profondeurs de la grotte.
Scène III. — Pendant qu'il l'explore, Mime sort de sa retraite, et, ne voyant plus Siegfried, veut se diriger vers la caverne, lorsque Alberich, surgissant à son tour de sa cachette, lui barre le passage. Une furieuse discussion s'engage alors entre les deux nains au sujet du trésor convoité. Mime finit par proposer un partage à son frère, qui le repousse avec dédain : il lui offre l'anneau et gardera pour lui le Tarnhelm, pensant, dans sa ruse, qu'il lui sera facile, plus tard, à laide du casque enchanté, de ravir la bague à son frère. Celui-ci refuse avec mépris; la querelle s'envenime, et, chacun se jurant à lui-même que le trésor
lui appartiendra tout entier, ils disparaissent au milieu des arbre« et des rochers pour laisser place à Siegfried, qu'ils voient avec rage sortir de la caverne en considérant longuement la coiffure magiane et l'anneau . Il s'arrête sous l'arbre, se demandant à quoi lui seront utiles ces joyaux qu'il n'a recueillis que sur l'avis de l'oiseau, dont il n'a pas compris exactement la portée, et qui lui rappellent seulement sa victoire, dans laquelle il n'a pas appris la peur.
Au milieu du silence, les murmures de la forêt reprennent, grandissent et montent en une adorable symphonie jusqu'à l'âme de l'adolescent, qui, en communion complète maintenant avec les voix mystérieuses de la nature, en perçoit pleinement le sens sublime et caché. Le chant de l'oiseau se fait de nouveau entendre pour l'instruire de la traîtrise de Mime : Siegfried n'aura qu'à écouter attentivement les paroles du gnome pour en comprendre le sens véritable. En effet, l'astucieux s'avance, méditant la trahison qui doit lui assurer la victoire si longuement convoitée; son langage le trahit malgré lui, et ses paroles correspondent exactement avec ses vilains sentiments intimes, bien qu'il veuille les faire rassurantes et affectueuses : il a toujours haï l'enfant qui lui a été confié, mais il voulait s'en faire un instrument pour conquérir le trésor ; il lui présente maintenant, sous prétexte de le réconforter, un breuvage empoisonné, et lorsque sa victime sera couchée par terre, les membres raidis par la mort, il lui enlèvera enfin le talisman, objet de son ardent désir. Siegfried, indigné des odieux calculs du fourbe, brandit son épée et, le transperçant, l'étend à ses pieds; puis il ramasse le corps et le jette dédaigneusement au fond de la caverne, devant laquelle il roule ensuite le cadavre du dragon; ils garderont ainsi ensemble les richesses entassées dans l'antre.
Fatigué par tous ses exploits, le héros s'étend au pied
de l'arbre; les mélodies de la forêt se font de nouveau entendre, et il demande à son gentil compagnon, l'oiseau, de chanter encore. L'ami qui lui a déjà donné de si précieux conseils ne peut-il continuer à le guider, lui, si seul au monde et qui aspire si ardemment aux affections dont son cœur sevré est avide ? L'oiseau merveilleux lui révèle alors que sur un rocher solitaire dort, entourée de flammes qui la gardent jalousement, la plus belle des femmes; elle y attend le fiancé qui saura braver le feu pour la conquérir; Briinnhilde est son nom; elle n'appartiendra qu'au héros dont l'âme n'aura jamais été accessible à la peur. Siegfried, dont le cœur est vierge de toute crainte, reconnaît en lui-même l'élu qui doit triompher. Ravi, exalté, ivre de désirs, il s'élance à la conquête de la bien-aimée; l'oiseau, qui lui montrera le chemin, plane dans les airs, et le héros, poussant des cris d'allégresse, suit la roule qui lui est indiquée.
3°>« Acte.
Scène i. — Le décor représente un étroit défilé dans une contrée rocheuse d'aspect sévère et dénudé. Une crypte, dont on aperçoit la sombre ouverture, est taillée dans la montagne qui se dresse à pic au second plan. A gauche un passage parmi les chaos de rochers ; une obscurité relative règne sur le paysage.
Le Voyageur s'est arrêté à l'entrée delà crypte, au sein de laquelle repose de son éternel sommeil Erda, l'âme antique de la terre. Il l'évoque, et par la puissance de son charme la force à s'éveiller. Il veut l'interroger, car elle est la sagesse du monde ; aucun mystère ne lui est inconnu, et le dieu est avide de partager sa science.
La prophétesse émerge lentement de sa mystérieuse retraite, enveloppée d'une lueur confuse; sa chevelure et
ses vêtements scintillants semblent couverts de givre. Elle s'est arrachée avec peine, et sous l'influence du charme, à son profond assoupissement, mais elle ne sait rien : tout son savoir l'abandonne lorsqu'elle veille ; elle ne peut répondre à Wotan, et elle lui conseille de s'adresser aux Nornes, qui dans le câble des destins filent et lissent toute la science de leur mère éternelle. — Mais ce que cherche le dieu, ce n'est pas de connaître l'avenir : il voudrait le modifier. — Pourquoi n'interrogerait-il pas la fille de son vœu, la voyante Briinnhilde? lui demande la Vala ^ Alors Wotan lui apprend le châtiment qu'il a dû infliger à la vierge rebelle. — Peut-il, maintenant qu'il l'a privée de sa divinité, la consulter encore ? — La déesse médite longuement ; ses pensées se troublent depuis qu'elle est éveillée ; elle ne veut pas conseiller celui dont elle blâme les agissements, celui, qui, après avoir ordonné à la Walkyrie d'agir, la punit d'avoir agi; qui tour à tour protège ou entrave la justice et qui se parjure pour tenir ses serments; d'ailleurs elle ne peut pas changer les lois immuables de ce qui doit être. Elle demande à être délivrée du charme et à se replonger dans son sommeil séculaire. — Wotan, ne pouvant rien obtenir d'elle, la laissera donc redescendre dans sa sombre retraite. Que les destins s'accomplissent : il ne luttera plus contre la fin; ce qu'il a décidé autrefois, maintenant il l'exécutera avec joie ; et le monde que, dans sa colère, il avait voué à la haine du Xibelung, il le lègue maintenant au fils des Wàlsungs : le héros qui, libre de toute crainte, a su se conquérir l'anneau magique, va réveiller Briinnhilde, et la fille déchue des dieux accomplira, consciente, l'acte libérateur qui affranchira le monde; c'est elle qui rendra au Rhin l'or