Vala est le nom que donnaient les Scandinaves aux prophé
tesses.
maudit qui a causé de si grands malheurs ; c'est elle aussi qui, embrasant le Walhalla d'un incendie grandiose, déterminera la fin des dieux. Wotan alors rompt le charme qui retenait la prophétesse ; elle disparaît dans l'abîme, qui est de nouveau plongé dans l'obscurité; la tempête se calme, et le voyageur attend, silencieux, l'arrivée de Siegfried.
Laube matinale commence à éclairer la scène; l'oiseau prolecteur s'approche en voletant, puis tout à coup inquiet, car il a aperçu les deux corbeaux qui accompagnent toujours le Maître du Monde, il dispara' t à tired'aile.
Siegfried s'avance joyeux en suivant le chemin que lui a indiqué l'oiseau.
Scène ii. — Le dialogue s'engage entre lui et Wotan qui l'interroge, et à qui il raconte son odyssée, son exploit avec le dragon, l'épée merveilleuse qu'il a entre les mains et la douce conquête qu'il aspire à faire.
Ces paroles ravivent momentanément chez le dieu l'angoisse des événements qui vont se dérouler et qu'il acceptait tout à l'heure encore avec une ferme volonté; une dernière fois il est tenté d'agir, et cherche à s'opposer à la marche du jeune héros. Siegfried veut suivre quand même la route que l'oiselet lui avait montrée avant de fuir la présence des corbeaux de Wotan; il s'irrite contre l'importun qui veut lui barrer la route, et déclare qu'il le privera, s'il résiste, du seul œil qui lui reste ; mais le Voyageur, dédaignant le courroux du jeune téméraire et se disant gardien du rocher où dort Briinnhilde, menace de ses flammes l'audacieux qui veut passer outre ; dans un accès de colère, il lui ferme le passage avec sa lance, Siegfried, dont l'impatience est à son comble, tire son épée et en frappe lépieu de Wotan, qui se brise avec fracas. Le
tonnerre gronde, un océan de feu emplit la scène; le dieu, se sentant décidément vaincu, cède la place au jeune et impétueux combattant et disparaît dans l'embrasement général.
Siegfried, maintenant tout à sa conquête, sonne une fanfare joyeuse et se précipite au travers des flammes qui envahissent de plus en plus la montagne ; on entend le son du cor qui s'éloigne et indique que le sonneur escalade le rocher; puis le feu s'apaise, les nuées disparaissent et laissent voir sous un ciel d'azur le rocher où dort Briinnhilde. Le décor est le même qu'au troisième acte de la Walkyrie.
Scène m. — Siegfried, dont la fanfare a cessé, regarde autour de lui avec étonnement; il aperçoit un noble coursier qui sommeille à l'ombre des sapins, puis des armes en acier brillant qui reluisent au soleil; il s'approche, et voit un guerrier armé qui repose, endormi, la tête serrée par un heaume. Il détache doucement le heaume pour mettre plus à l'aise le dormeur. Une magnifique chevelure s'échappe de la coiffure. Siegfried reste stupéfait et en admiration. Il veut maintenant ôter la cuirasse étouffante ; du tranchant de son épée il coupe avec précaution les. lanières qui tiennent l'armure : il demeure confondu et troublé en voyant un gracieux corps de femme enveloppé d'un blanc vêtement aux plis harmonieux. Un charme troublant l'envahit soudain, une angoisse mortelle l'étreint, et dans son émoi il évoque le souvenir de sa mère. Est-ce la peur qu'il éprouve enfin? Était-il réservé à cette adorable créature de la lui faire connaître?
Pour réveiller la jeune fille, il dépose un long baiser sur ses lèvres ; Briinnhilde ouvre alors les yeux, et ils se contemplent avec ravissement.
La Walkyrie se dresse lentement et adresse un salut
solennel à la lumière du soleil, dont ses regards ont été privés si longtemps. Qui l'a éveillée de son interminable sommeil? Siegfried ému se nomme, bénissant la mère qui Fa enfanté, la terre qui l'a nourri, et lui ont permis de voir se lever ce jour bienheureux.
Brijnnhilde mêle son chant d'allégresse et de reconnaissance à celui de Siegfried, ce Siegfried bien-aiméqui, avant même d'être engendré, a été l'objet de son amour et de sa sollicitude.
Ces paroles singulières donnent le change au jeune héros : n'est-ce pas sa mère qu'il croyait à tout jamais perdue pour lui et qu'il a retrouvée? — Non, lui dit la vierge en souriant, sa mère ne lui est point rendue, mais il a près de lui celle qui l'a toujours aimé, qui pour lui a toujours lutté, car c'est inconsciemment, mais par le fait de son amour, qu'elle a autrefois transgressé les ordres de Wotan et mérité la longue expiation sur le rocher et l'exil du Walhalla. A cette pensée, une tristesse l'envahit; elle veut résister aux ardentes caresses du héros et ressaisir sa virginité divine, son essence éternelle; elle contemple avec regret l'acier éclatant de sa cuirasse, l'armure brillante qui protégeait autrefois son chaste corps contre les regards des profanes; elle fait appel à sa sagesse, à sa clairvoyance passées, et comprend avec effroi qu'elle n'en est plus animée; son savoir reste muet, les ténèbres descendent dans sa pensée : la fille des dieux est devenue une simple femme !
Mais en même temps l'amour terrestre monte en son âme et lenvahit toute; en vain veut-elle lutter encore avec elle-même et repousser les ardeurs de Siegfried qui la supplie d'être à lui; l'amour est le plus fort. Briinnhilde en est enivrée : elle abandonnera la cause des dieux. Qu'ils périssent tous, race vieillie et sans force ; que le
Walhalla s'écroule, que le Burg tombe en poussière, que les éternels finissent...
Nornes, rompez le câble des destinées divines; que le crépuscule des dieux commence : la vierge ne vit \jIus que pour l'amour de Siegfried, son bien, son tout, son étoile... Eperdue, elle se précipite dans les bras de son époux, qui la reçoit extasié.
LE CRÉPUSCULE DES DIEUX
Prologue. — Le décor représente, ainsi qu'au troisième acte de la Walkyrie, le rocher de Briinnhilde, mais la scène est plongée dans la nuit noire. Le lointain s'éclaire seul d'un vague reflet de flammes.
Les trois Nornes, drapées dans de longs vêtements flottants, tressent le câble d'or de la destinée, qu'elles se passent tour à tour. La première, la plus âgée, est assise au second plan à gauche, sous le sapin; la deuxième est étendue à l'entrée de la grotte de droite; et la troisième, la plus jeune des trois, est assise au pied du roc qui commande la vallée. La première Norne montre à ses sœurs la clarté qu'entretient sans cesse Loge autour du rochei de Briinnhilde, et elle les engage à chanter et à filer. Elle attache le câble d'or à une des branches du sapin et se souvient que jadis elle accomplissait sa tâche avec joie, s'abritant sous les puissantes ramures du frêne du monde, au pied duquel bruissait une source fraîche d'où sortait la sagesse. Un jour vint où Wotan s'approcha de l'onde limpide pour y boire, et paya la redevance sacrée du sacrifice d'un de ses deux yeux; puis il cueillit un des plus vigoureux rameaux de l'arbre pour s'en faire un épieu de combat. Mais, à dater de ce moment, le frêne périclita, son feuillage jaunit, tomba; au cours des siècles,
le tronc périt, et la source en même temps se tarit. — Qu'arriva-t-il alors? Et la Norne, jetant le câble à sa deuxième sœur, l'invite à parler à son tour. — Wotan, reprend la Sibylle, avait gravé sur son épieu les runes des traités qui faisaient sa force; il vit, sombre présage, son arme brisée dans sa lutte avec un jeune héros; alors il réunit les guerriers du Walhalla et leur fit abattre le frêne du monde. Qu'advint-il depuis? demande la Norne à sa plus jeune sœur, à qui elle lance la corde. — Les héros formèrent un bûcher colossal autour de la demeure des éternels, et Wotan est silencieusement assis au milieu de l'auo^uste assemblée des dieux. Si le bois, s'embrasant, allume le Burg magnifique, ce sera la fin des maîtres du monde. Wotan a asservi le rusé Loge et l'a fixé en flammes claires autour du rocher de Brûnnhilde; puis il a plongé les éclats de son arme brisée au cœur du flamboj'ant. Que se passe-t-il alors? — Le fil que tressent les Nornes s'embrouille, le roe tranchant l'entame; c'est l'anathème d'Alberich, le ravisseur de l'or du Rhin, qui porte ses funestes fruits ; enfin le câble se rompt par le milieu, et avec lui s'évanouit la clairvoyance des trois sœurs, qui se lèvent épouvantées; elles en renouent les bouts avec précipitation et, se liant entre elles, elles descendent dans les profondeurs de la terre retrouver Erda, leur mère éternelle.
Le jour s'est levé progressivement; il brille maintenant de tout son éclat et laisse voir Siegfried arrivant armé en guerre, et Briinnhilde qui l'accompagne, tenant son noble coursier Grane par la bride.
L'amoureux couple , qui goûte déjà depuis de longs jours un radieux bonheur, échange des serments de fidélité. Brûnnhilde a transmis à son époux les runes sacrées
que les dieux lui avaient enseignées; elle lui a donné toute sa science et ne lui demande en retour que sa constance, sa tendresse; elle l'excite à de nouveaux exploits. Siegfried, qui va partir après l'avoir encore assurée de son amour, lui donne en gage de sa fidélité l'anneau dérobé à Fafner, et qui ne vaut pour lui que par les vertus qu'il a dû déployer afin de le conquérir.
Brijnnhilde, ravie, lui fait don, en échange, de Grane, le noble compagnon qui l'a jadis si souvent portée à ses prouesses guerrières. Que le superbe coursier, au milieu des combats, rappelle Briinnhilde au souvenir de son époux.
Le couple se sépare après un dernier embrassement; Siegfried descend le rocher, conduisant sa monture; Briinnhilde le suit longtemps du regard, extasiée, et Ion entend dans le lointain retentir la joyeuse sonnerie du cor du héros.
l^"^ Acte.
Scène i. — Le décor représente le palais des Gihichs, sur les bords du Rhin. La grande salle, largement ouverte à larrière-plan, est de plain-pied avec la rive; elle laisse voir le fleuve dans toute sa largeur. A droite, au second plan, une table autour de laquelle sont des sièges. A gauche et à droite, l'entrée des appartements privés.
Gunther et sa sœur Gutrune, enfants de la dynastie des Gibichs, conversent avec Hagen, fils de leur mère Grimhilcle, et rendent hommage à la sagesse de ce frère qui leur a toujours donné d'utiles avis.
Hagen, le continuateur de la noire pensée de son père Alberich, qui poursuit toujours l'idée de la reconquête de son anneau dérobé par Wotan, Hagen, instruit des vaillants exploits de Siegfried et de ses amours avec la Wal-
kyrie, mais les taisant soigneusement, conseille à son frère et à sa sœur, ignorants de ces faits, de consolider leur dynastie par de glorieuses unions : pour Gunther, il veut Brùnnhilde, la vierge qui dort sur un rocher inaccessible, protégée par un océan de flammes; mais à Gunther n'est pas réservé de franchir l'obstacle redoutable : Siegfried seul peut accomplir l'acte héroïque, Siegfried, le dernier rejeton des Wàlsungs, qui a vaincu Fafner et s'est emparé du trésor des Nibelungs.
C'est lui que Hagen destine à la fille des Gibichs. Il cédera facilement l'objet de sa victoire à Gunther si son cœur est asservi aux charmes de Gutrune, et à cela elle pourra aider en faisant boire au héros certain breuvage enchanté qui fera son âme oublieuse des serments passés et le rendra l'esclave de celle qui versera le philtre.
Le frère et la sœur adoptent avec enthousiasme le projet de Hagen et attendent impatiemment celui qui doit réaliser leurs vœux, que ses courses peuvent amener d'un moment à l'autre dans leurs parages.
Scène ii. — Le son du cor se fait entendre dans la direction du Rhin, annonçant justement l'arrivée de Siegfried. Hagen aperçoit le jeune guerrier dirigeant d'une main habile la barque qui le porte avec Grane. Gunther descend sur le rivage pour le recevoir, et Gutrune, après avoir contemplé de loin le héros, se retire dans ses appartements, en proie à une émotion visible.
Siegfried débarque avec son coursier et demande aux deux hommes lequel d'eux est Gunther, dont il a entendu vanter la gloire et auquel il vient offrir, à son choix, le combat ou son amitié. Gunther se nomme et répond à son hôte par des serments d'alliance et de fidélité. Hagen, qui a pris soin de Grane et Ta emmené par la bride, revient et interroge Siegfried sur les richesses des Nibe-
lungs, dont il le sait maître; mais le héros, dédaigneux de ces inutiles trésors, les a laissés dans le repaire du dragon; il n'en a pris que ce heaume accroché à sa ceinture et dont Hagen lui révèle la puissance magique, sans toutefois frapper son attention. Il possède encore un autre objet provenant du trésor conquis : c'est un anneau qu'il a donné à une noble femme, comme gage de sa foi. Hagen alors appelle Gutrune, qui arrive, portant une coupe, qu'elle présente en signe de bienvenue à Siegfried.
Celui-ci s'incline et, au moment de vider la coupe, s'absorbe en un souvenir tendre et ému pour Briinnhilde, jurant au fond de son cœur de ne jamais oublier leur fidèle et brûlant amour.
Il boit et rend la corne à Gutrune confuse, et troublée; mais, sous le charme du philtre, la passion s'allume soudain dans ses yeux en regardant la jeune fille; il lui fait part du sentiment qui vient de l'envahir tout entier, et demande sur-le-champ à Gunther de lui donner sa sœur. Gutrune, oppressée par le remords qu'elle éprouve de forcer ainsi le sentiment du héros, lui fait signe qu'elle n'est pas digne de lui, et quitte la salle en chancelant, Siegfried, charmé, l'a suivie des yeux, et interroge alors son ami sur lui-même. A-t-il déjà fait choix d'une épouse?
Gunther lui répond en lui disant la difficulté qu'il aura pour conquérir celle quil aime, Briinnhilde, emprisonnée par les flammes sur un rocher solitaire. Siegfried, à ce nom tout à l'heure tant aimé, est vaguement frappé par une réminiscence qui s'efface de suite; le philtre continue son œuvre; il offre à Gunther de poursuivre pour lui cette conquête, et n'y met qu'une condition, le don de Gutrune en récompense.
A l'aide du Tarnhelm, il prendra l'aspect de son hôte et lui ramènera la fiancée promise. Ils s'engagent par un
solennel serment à ne jamais trahir leur alliance, et cimentent le pacte en buvant tour à tour dans une corne, ayant auparavant mêlé au breuvage quelques gouttes de leur sang. Hagen, qui a refusé de participer à l'engagement fraternel, prétextant de son origine bâtarde, et s'est tenu à l'écart, brise la corne d'un coup d'épée, tandis que Gutrune, inquiète et agitée, est venue présider au départ des guerriers; il médite et pense avec une ironie méchante que ces deux vaillants, égarés, l'un par ses perfides conseils, l'autre par son odieux sortilège, sont en train d'édifier sa fortune à lui, l'humble fils du Nibelung.
Un superbe rideau se déploie sur le devant de la scène et la ferme; lorsqu'il se rouvre, on voit, comme au prologue, le rocher de la Walkyrie.
Scène m. — Briinnhilde, silencieuse et pensive, est assise à l'entrée de la grotte, contemplant l'anneau que Siegfried lui a donné, et qu'elle couvre de baisers passionnés. Elle entend au loin un bruit jadis familier : c'est le galop d'un coursier aérien; elle prête l'oreille, et, ravie, s'élance au-devant de Waltraute, la Walkyrie sa sœur, qui vient la trouver dans sa retraite et dont elle ne remarque pas l'expres&ion d'inquiétude; est-ce le pardon du dieu trop sévère que sa compagne chérie lui apporte enfin? Wotan s'était adouci envers la coupable, puisqu'il avait permis que le feu dévorant la protégeât dans son sommeil, et que de son châtiment même sortît sa félicité; elle appartient maintenant à un héros dont l'amour l'enivre d'orgueil et qui a fait d'elle la plus heureuse des femmes.
Waltraute, qui ne partage pas l'allégresse de sa sœur, est venue à elle pleine d'angoisse et, malgré la défense de W^otan, pour la conjurer de sauver le Walhalla du malheur qui le menace : depuis l'exil dont il a frappé la fille de son vœu, le dieu des armées, inquiet, découragé, n'a cessé
de jDarcourir le monde comme un voyageur solitaire : un jour, il rentra de ses courses vagabondes, tenant à la main son épieu brisé; muet et sombre, il ordonna alors d'un geste à ses héros d'abattre le frêne du monde et d'en former un vaste bûcher autour de la demeure des éternels; puis il convoqua le conseil des dieux, et depuis, il trône, immobile et farouche, parmi eux et les héros, considérant avec douleur son arme vaincue; c'est en vain que ses filles, les vierges guerrières, l'implorent et veulent le réconforter; il reste sourd à leurs prières, attendant ses deux corbeaux qu'il a envoyés au loin et qui, hélas! ne viennent lui rapporter aucune nouvelle rassurante !
Une seule fois, ému des caresses de sa fille Waltraute, son regard s'est voilé au souvenir de Brûnnhilde, et il a laissé tomber ces paroles : « Si elle rendait aux filles du Rhin l'anneau maudit, les dieux et le monde seraient sauvés. » Alors, Waltraute a quitté furtivement la demeure endeuillée, pour venir supplier sa sœur d'accomplir l'acte rédempteur.
Brimnhilde, à ces mots, se révolte : sacrifier l'anneau de Siegfried, le gage sacré de leur amour, plus précieux pour elle que la race des dieux, que la gloire des éternels? A cela jamais elle ne consentira, dussent les splendeurs du Walhalla s'écrouler à l'instant; et elle laisse s'éloigner sa sœur désolée, emportant sa décision immuable.
Waltraute, au comble du désespoir, s'enfuit vers le palais de son père, accompagnée par une nuée d'orage sillonnée d'éclairs; la nuit est venue, et la flamme qui entoure le rocher brille d'un éclat inusité.
On entend le cor de Siegfried qui retentit dans le lointain. Brûnnhilde, ravie, s'élance au-devant de lui, puis recule épouvantée à l'aspect dun guerrier inconnu : cest son époux qui, toujours sous l'influence du philtre maudit
qui aveugle son âme, et grâce au pouvoir du heaume, se présente à elle sous les traits de Gunther, au nom duquel il veut la conquérir. L'infortunée, frappée d'horreur, se débat en vain, appelant dans sa détresse Wotan, dont elle croit éprouver de nouveau le courroux. Elle invoque vainement le pouvoir de l'anneau, ses forces la trahissent. Siegfi ied la terrasse et, lui arrachant la bague, qu'il passe à son propre doigt, il la déclare fiancée de Gunther et la force à entrer dans la grotte, où il la suivra, mais où, fidèle à la parole donnée à son allié, il la gardera intacte pour le fils de Gibich. Il en prend Nothung, son épée, à témoin.
2'^' Acte.
Scène i. — Le Rhin offre une belle et longue perspective, et forme vers la gauche un brusque coude passant devant le palais des Gibichs, que l'on aperçoit de profil au premier plan à droite. Des rives du fleuve, qui sont escarpées et rocheuses, monte à droite, au second plan, un chemin au bord duquel sont étagées des pierres de sacrifice, les deux premières dédiées à Fricka et à Donner, enfin une troisième, plus grande que les autres, consacrée à Wotan.
Il fait nuit obscure. Hagen, assis immobile et en armes à la porte du palais qu'il garde, semble dormir, bien qu'il ait les yeux ouverts. Son père, Alberich, accroupi devant lui, dirige son rêve et, lui parlant à voix basse, l'excite à la lutte dans laquelle il s'est engagé pour reconquérir l'anneau sur Wotan le maudit : déjà le dieu est affaibli par sa propre lignée; un Wàlsung lui a brisé son épieu, instrument de sa force et de sa puissance, et le dieu désarmé, amoindri, voit avec angoisse approcher sa fin et celle du Walhalla. Si Hagen veut aider l'Alfe qui l'a en-
gendre, il peut recueillir à son profit la souveraineté des dieux. L'anneau, dont il faut s'emparer à tout prix, est aux mains de Siegfried; mais le héros, n'en connaissant pas la puissance ou la dédaignant, échappe par cela même à la malédiction qui s'attache à la possession du talisman ; il faut donc ruser avec lui et agir en toute hâte, afin que, conseillé par la noble femme dépositaire de la bague magique , il n'ait pas le temps de rendre aux filles du Rhin le trésor qu'elles réclament avec tant d'instances et qui dès lors serait irrévocablement perdu pour les Nibelungs.
Scène ii. — Hagen, toujours rêvant, jure à son père, à lui-même, qu'il saura s'emparer de l'anneau. Alberich disparaît, excitant son fils à tenir sa promesse. Une ombre épaisse couvre Hagen, le jour point du côté du Rhin, et le soleil se lève, se reflétant dans le fleuve et éclairant l'arrivée de Siegfried, qui, transporté par la puissance de son heaume magique, vient du rocher où il a conquis Brûnnhilde pour Gunther, annoncer la bonne nouvelle à la fille de Gibich.
Gutrune, ravie, se fait conter le nouvel exploit de son fiancé et apprend avec joie que Gunther, ayant par un habile subterfuge reçu son épouse des mains du vainqueur, est en route avec elle pour le palais de ses pères.
Scène m. — Il faut se hâter de préparer la réception du nouveau couple; Hagen, qui était en observation sur la hauteur, appelle à son de trompe les vassaux de son frère; ils accourent en armes, se demandant quel danger court leur seigneur et maître; mais Hagen les rassure : il s'agit seulement de souhaiter la bienvenue à l'épouse qu'il a conquise à l'aide de Siegfried, et de préparer des sacrifices aux dieux qui leur ont été propices. Sur l'autel de Wotan, qu'ils immolent un vigoureux taureau; un sanglier pour Froh, un bouc pour Donner, et qu'ils consa-
crent une douce brebis à Fricka, pour qu elle accorde aux nouveaux époux un heureux hymen.
Les vassaux, entraînés par les gaies paroles de Hagen, habituellement sombre et farouche , se réjouissent et jurent protection à leur future souveraine.
Scène iv. — La barque amenant Gunther et Briinnhilde vient d'atterrir. Le guerrier en sort avec sa triste fiancée, qui se laisse conduire, pâle et les yeux baissés. Il la présente aux vassauxj qui l'acclament joyeusement, puis à Gutrune et à son futur époux.
Briinnhilde, en voyant Siegfried, reste muette d'épouvante et s'arrête en le regardant fixement; lui, inconscient de ce qui se passe dans l'âme de l'infortunée, supporte avec calme son regard; elle est sur le point de défaillir, Siegfried froidement la soutient; elle aperçoit l'anneau au doigt du parjure ; alors elle se redresse avec violence et demande comment la bague que lui a arrachée Gunther et qu'il dit être le gage de leur union est en la possession dun autre. Le fils de Gibich se trouble et ne sait que répondre. Siegfried, perdu dans sa rêverie en contemplant l'anneau, se souvient seulement qu'il l'a conquis jadis dans sa lutte avec le dragon; il l'affirme loyalement. Hagen, se mêlant au débat, feint de soupçonner le AYàlsung de trahison et engage Briinnhilde à la vengeance ; celle-ci, en proie à une douleur et une révolte suprêmes, déclare Siegfried fourbe et infâme; elle accuse les dieux de tous les maux qui l'accablent et repousse Gunther qui cherche à la calmer, le reniant pour son époux et désignant le fils de ^Yâlse comme celui à qui elle s'est donnée, corps et âme.
L'émotion est à son comble; Siegfried veut se disculper d'une telle traîtrise; tous le somment de déclarer sous la foi du serment qu'il n'a point tailli à la parole donnée et
qu'il a respecté en Briirinhilde l'épouse de Gunther. Il raffirme solennellement sur l'arme que lui présente Hagen : qu'il périsse par cette arme même, s'il a forfait à l'honneur.
Scène v. — Brùnnhilde s'avance, indignée, terrible, appelant la vengeance, par ce fer aigu et tranchant, sur le traître et le parjure, et tandis que Siegfried s'éloigne, insouciant de ses menaces et ne songeant plus qu'à sanou- Telle fiancée, qu'il entraîne dans le palais, la malheureuse créature, restée en proie à la plus affreuse des douleurs, se demande avec angoisse de quel cruel sortilège elle a été la victime, quel est l'astucieux ennemi qui lui a suscité une pareille infortune et comment elle dénouera, maintenant qu'elle a perdu sa science divine, les liens odieux qui l'enserrent. Hagen s'approche alors de la pauvre abandonnée et lui offre le secours de son bras pour la venger ; m lis à cette proposition elle rit amèrement : u'a-t-elle pas elle-même pris soin de rendre le héros invulnérable? et d'ailleurs sa bravoure ne paralyserait-elle pas quiconque voudrait se mesurer avec lui ? — Hagen connaît son infériorité dans une telle lutte; mais n'y aurait-il aucun moyen secret de vaincre le coupable ?
Briinnhilde lui révèle alors qu'un seul point est attaquable, qu'elle n'a point compris dans ses enchantements, sachant bien que jamais il ne tournera le dos à l'ennemi : si Hagen peut l'atteindre entre les épaules, il lui portera là un coup mortel. — Le misérable se promet de profiter du précieux avis ; il fait part de son projet à Gunther, resté à l'écart, abîmé dans ses pensées et accablé par l'accusation de lâcheté que porte contre lui son épouse. Gunther frémit à la pensée de trahir celui qu'il a nommé son frère d'armes; mais Hagen cherche à endormir ses remords : il lui rappelle à voix basse quelle puissance découlera
pour lui de cet acte, puisqu'il le rendra maître de l'anneau. Gunther hésite encore en songeant à la douleur de Gutrune. Ce nom éveille toute la haine jalouse de Briinnhilde : cette femme qui a dû, par un charme, lui ravir son époux, il faut qu'elle soit châtiée dans son amour; et Briinnhilde associe ses instances à celles de Hagen. Siegfried périra donc, Gunther s'y résigne; la chasse qui doit avoir lieu le jour suivant fournira le prétexte de sa mort : un sanglier l'aura frappé dans un lieu isolé.
Pendant que le noir complot se trame, Siegfried et Gutrune, accompagnés de leur cortège nuptial, paraissent, la tête ornée de fleurs et de feuillages. Ils invitent leurs frère et sœur à les imiter, et tandis que Gunther, prenant la main de Briinnhilde, suit la joyeuse assemblée avec elle, Hagen, resté à l'écart, invoque l'assistance de son père Alberich, l'Alfe haineux, et se jure à lui-même d'être bientôt le possesseur de l'anneau tant convoité.
S"" Acte.
Scène i. — La scène représente un ravissant paysage des bords du Rhin; les eaux azurées du fleuve, encaissées entre deux rives montagneuses et agrestes, permettent de voir dans leurs flots transparents les Ondines qui prennent leurs ébats. Au premier plan, une sorte de plage occupe le devant du théâtre; à droite, un sentier monte escarj)é, parmi les rochers, et atteint les sommets élevés de la rive.
Woglincley Wellgunde et Flosshilde, les trois filles du Rhin, tout en évoluant dans l'onde, se lamentent sur la perte de leur or, dont l'éclat pur égayait jadis le fond du fleuve, voué maintenant à l'obscurité et à la tristesse. Si le possesseur du trésor voulait consentir à le leur rendre ! . . .
Justement, le son du cor dans le lointain leur apprend
que le héros vient dans leurs parages. Elles plongent pour aller délibérer entre elles, quand Siegfried, armé de toutes pièces, apparaît sur la hauteur, égaré dans la campagne à la poursuite du gibier.
Les Ondines reparaissent, interrogent le chasseur et lui offrent de lui retrouver l'ours qui s'est dérobé à ses coups, s'il veut leur abandonner en échange l'anneau d'or qu'il a au doigt.
Il refuse la proposition desNixes : donner un bien conquis au prix d'un combat terrible avec le dragon Fafner, jamais! Elles le taquinent, se moquent de son avarice et de la crainte qu'il a, lui si beau, si fort, d'être battu par sa femme si elle s'apercevait de l'absence de la bague, et elles disparaissent de nouveau sous les flots. Siegfried, ébranlé par ces railleries, se décide presque à leur offrir le joyau auquel il tient si peu; il les rappelle; mais les trois sœurs, qui se sont concertées et sont devenues graves, lui conseillent de conserver l'anneau jusqu'à ce qu'il comprenne la malédiction qui y est attachée ; alors il le leur abandonnera avec joie. Elles savent de funestes choses concernant Siegfried : son anneau maudit, fait avec l'or du Rhin, voue au malheur, par l'anathème de celui qui l'a forgé, quiconque s'en rendra possesseur. Gomme Fafner a péri, il périra lui-même, à moins qu'il ne rende le joyau aux gouffres du fleuve; seuls ses flots auraient le pouvoir d'annuler la malédiction, cette malédiction que les Xornes ont tressée dans le câble du destin. Siegfried ne se laisse pas troubler par ce qu'il regarde comme de vaines menaces; il n'attache aucune foi au récit des nymphes et bravera les prophéties alarmantes des Nornes, dont Nothung saura, au besoin, trancher la corde. Cet anneau lui assure, dit-on, l'empire du monde : il le donnerait volontiers aux gracieuses Nixes si elles lui offraient, en échange, l'amour
et ses douces extases; car la vie sans l'amour, il s'en soucie comme de ceci (en prononçant ces paroles, il prend une motte de terre, qu'il jette au loin); mais ce n'est pas devant des menaces qu'il cédera jamais, car la peur lui est inconnue.
Les Ondines, le voyant sourd à leurs exhortations, renoncent à convaincre un insensé qui n'a pas su conserver et apprécier le bien le plus précieux qui lui était échu, l'amour de la Walkjane, et ignore même avoir gaspillé son bonheur tandis qu'il s'acharne à la possession du talisman qui le voue à la mort. Mais, heureusement pour elles, aujourd'hui même son héritage passera aux mains d'une noble femme qui, elle, écoutera leurs prières et y fera droit. Elles se hâtent d'aller la trouver. — Siegfried les suit de l'œil en souriant et en admirant leurs ébats gracieux.
Scène ii. — Des fanfares de chasse se font entendre au loin et se rapprochent peu à peu; le jeune chasseur répond joyeusement de son cor d'argent. Gunther et Hagen descendent la colline avec leur suite. Les serviteurs préparent le repas, tandis que les chasseurs s'étendent à terre et se mettent à boire en causant. Siegfried, tout en confessant qu'il a fait une chasse nulle, raconte, insouciant, sa rencontre avec les sœurs, qui lui ont prédit sa mort pour le jour même, Gunther se trouble et regarde furtivement Hagen, qui demande à Siegfried de lui parler du temps où, dit-on, il savait converser avec les oiseaux. — Mais le héros a cessé depuis longtemps de comprendre leurs gazouillements, auxquels il préfère maintenant de doucesparoles de femme. Hagen insiste, ainsi que Gunther, pour connaître cette aventure. Siegfried leur retrace alors son enfance dans la forêt en compagnie de Mime, le gnome astucieux dont il a mis à néant les noirs projets, son combat contre Fafner à l'aide de Nothung, sa vaillante épée,
la conquête du trésor et les sages conseils de l'oiseau merveilleux. Quand le héros est arrivé à ce point de son récit, Hagen mêle en cachette à son breuvage un philtre réveillant ses souvenirs endormis; Siegfried, dès lors en pleine possession de sa mémoire, raconte devant tous, au profond étonnementde Gunther, qui l'écoute avec une émotion croissante, son odyssée victorieuse pour aller délivrer Briinnhilde et la délicieuse récompense qui l'attendait pour prix de sa vaillance. Gunther, abîmé de stupéfaction, semble commencer à comprendre. A ce moment, deux corbeaux sortant d'un buisson voisin viennent tournoyer au-dessus de Siegfried, qui se retourne pour les regarder; Hagen profite de ce moment pour fondre sur celui que sa haine guette si lâchement, et lui enfoncer son épieu entre les deux épaules. Gunther, plein d'horreur, s'élance , trop tard hélas ! pour détourner le bras du meurtrier. Siegfried lève son bouclier pour écraser le traître, mais ses forces l'abandonnent, et il tombe sur le sol, tandis que son lâche assassin s'éloigne tranquillement et gagne la hauteur. Avant d'expirer, Siegfried peut encore envoyer un suprême adieu à la bien-aimée qu'il n'a toujours pas conscience d'avoir trahie et dont le radieux souvenir adoucit ses dernières souffrances. Il meurt en emportant la chère vision dans son cœur extasié.
Les vassaux placent le corps du héros sur une litière de verdure. Le funèbre cortège se forme : Gunther le premier suit le cadavre, en donnant les signes du plus profond désespoir. Les rayons de la lune éclairent le lugubre défilé, puis des brouillards se dégageant du Rhin viennent envahir le devant de la scène. — Quand ils se dissipent, le théâtre représente de nouveau la grande salle du palais des Gibichs, plongée cette fois dans l'obscurité.
Seul le fleuve, à l'arrière-plan, est éclairé par le brillant reflet de la lune.
Scène m. — Gutrune sort du palais endormi et silencieux, attendant, inquiète, le retour de son époux et de son frère; elle est envahie par de sombres pressentiments. Le rire enfiévré et sinistre de Brûnnhilde a interrompu son sommeil. Est-ce cette femme qu'elle a vue dans le lointain se diriger vers le fleuve? Elle s'assure en effet que Briinnhilde a quitté ses appartements, et elle est sur le point de rentrer dans le palais ; mais elle entend la voix de Hagen qui la glace d'effroi. Voici le retour des chasseurs : comment n'entend elle pas le son éclatant du cor de Siegfried? Elle interroge Hagen, qui d'abord lui dit que son époux revient et de se préparer à le saluer, puis lui apprend brutalement que le héros ne fera plus entendre sa joyeuse fanfare, car il a trouvé la mort dans un combat contre un sanglier furieux.
Le funèbre cortège arrive à ce moment, et toute la foule des serviteurs se presse, apportant des torches et des brandons. Les chasseurs, parmi lesquels se trouve Gunther, déposent le corps au milieu de la salle. La consternation est générale. La malheureuse Gutrune tombe évanouie en voyant sans vie celui qu'elle aimait. Gunther veut la relever; mais, revenant à elle, elle repousse avec horreur son frère, qu'elle accuse d'avoir assassiné son époux. Gunther se disculpe et dévoile alors le crime de Hagen, qu'il maudit et voue au malheur et à l'angoisse. Le traître s'avance impudemment et proclame avec hauteur son acte odieux; il exige comme droit de dépouille la bague qui brille au doigt du héros. Gunther lui défend de toucher à l'héritage de Gutrune. Hagen le menace, ils dégainent tous deux, et Gunther, frappé par l'épée de son frère, tombe mort à ses pieds. L'assassin veut alors s'em-
parer de l'anneau et se jette sur le corps de Siegfried pour le prendre; mais la main du cadavre se dresse menaçante, serrant l'anneau entre ses doigts... L'épouvante est à son comble. Gutrune et ses femmes poussent des cris aigus.
Briinnhilde, paraissant alors au fond du théâtre, s'avance, calme et imposante, et veut faire taire ces clameurs; elle, la femme abandonnée et trahie par tous, vient poui venger le héros dont la mort ne sera jamais assez dignement pjleurée.
Gutrune éclate en reproches, l'accusant d'avoir attiré tous les malheurs sur leur maison; mais Brunnliilde, avec noblesse, lui impose silence, elle, l'épouse légitime que seule Siegfried a jamais aimée et à laquelle il avait juré une éternelle fidélité. Gutrune alors, au comble du désespoir, comprend quel rôle odieux Hagen lui a fait jouer en lui conseillant de faire usage du philtre maudit, et, appelant sur le misérable l'anathème, elle tombe abîmée de douleur sur le corps de Gunther. Hagen, dont le regard est animé dune expression de défi, reste à l'écart^ absorbé dans une sombre rêverie.
Briinnhilde, après avoir contemplé longuement et douloureusement le visage de Siegfried, ordonne avec solennité aux vassaux de former sur les bords du fleuve un bijcher destiné à recevoir le corps du héros; puis on lui amènera Grane, son fidèle et noble coursier, avec qui elle veut partager les honneurs sacrés réservés au plus valeureux des guerriers.
Pendant que les vassaux entassent les fortes bûches sur lesquelles les femmes jettent des tapisseries et des fleurs, Briinnhilde se perd de nouveau dans la contemplation du bien-aimé, le pur des purs, le cœur loyal entre tous, celui qui cependant l'a trahie, abandonnée, elle, la seule qu'il
ait chérie. — Gomment cela s'est-il fait? 0 Wotan, dieu inexorable, qui n'a pas craint, pour réparer sa faute éternelle, de vouer sa fille à cette extrême détresse en sacrifiant ainsi celui qu'elle aimait! Combien douloureusement elle a appris, par l'excès de son malheur, ce quil lui fallait savoir ! Maintenant elle voit, elle sait, elle comprend tout, mais au prix de quelles souffrances!...
Elle aperçoit, tourbillonnant dans les airs, les deux noirs messagers du Père des combats : qu'ils retournent au Walhalla annoncer que maintenant tout est accompli, consommé, et que la race divine aura bientôt cessé d'être. Repose, repose, ô race des dieux!...
Elle fait signe aux vassaux de porter sur le bûcher la dépouille de Siegfried, à qui elle enlève d'abord l'anneau, qu'elle passe à son doigt. Cet anneau néfaste dont elle reprend possession, elle le lègue aux Filles du Rhin : qu'elles viennent le rechercher tout à l'heure, au milieu de ses cendres, après que le feu l'aura purifié de la malédiction qui a pesé si lourdement sur tous ceux qui l'ont possédé !
Elle s'approche du bûcher où repose déjà le corps du héros, et, brandissant une torche, elle enjoint de nouveau aux corbeaux d'aller alors dire à Wotan ce qui se p^sse ici; puis, qu'ils volent jusqu'au rocher où elle a dormi, et ordonnent à Loge, qui y séjourne encore, de se transporter au Walhalla et d'embraser la royale demeure des dieux; car le crépuscule éternel commence pour eux, et le feu qui va bientôt la consumer elle-même se propagera jusqu'à l'inaccessible retraite du Maître du monde.
Elle lance le brandon sur le bûcher, qui s'enflamme aussitôt. Puis, se retournant une dernière fois vers le peuple assemblé, elle lui lègue, dans un suprême adieu, le trésor de sa science sacrée : la race des dieux est éteinte,
AîiAtYSE DES POEMES 235
l'univers est sans maître ; mais il lui reste un bien précieux entre tous et qu'il doit apprendre à chérir plus que l'or, plus que la gloire et la grandeur : c'est V amour, qui seul peut sortir victorieux de toutes les épreuves et donner la félicité parfaite.
Briinnhilde reçoit son coursier Grane, que deux jeunes gens lui amènent; elle lui enlève tous ses harnais, le débride, lui montre le bûcher où repose son maître, puis, s'élançant sur le noble animal, elle bondit avec lui dans les flammes, qui s'élèvent en crépitant et gagnent toute la scène. Le peuple consterné se disperse, puis le bûcher s'écroule en dégageant une épaisse icolonne de fumée. Bientôt la nuée se dissipe, et l'on aperçoit les flots du Rhin qui débordent maintenant et montent jusqu'au seuil du palais, amenant les trois Ondines sur leurs eaux.
Hagen, qui a observé toute la dernière scène avec une sombre angoisse, se précipite, poussant un dernier et formidable cri de convoitise, au milieu des flots pour y chercher l'anneau; mais il se voit saisi et entraîné au fond de l'abîme par Wellgunde et Woglinde, tandis que Flosshilde se montre à la crête des vagues, brandissant joyeuse PAnneau enfin reconquis!...
Au loin le ciel s'embrase : l'incendie ^agne tout l'hor rizon, et les vassaux, muets de stupeur, contemplent le sinistre et saisissant spectacle de l'anéantissement du palais des dieux, qui s'abîme dans l'horreur grandiose d'un océan de feu.
C'est par cet émouvant cataclysme que se termine la quatrième et dernière journée de l'Anneau du Nibe-* lung.
PARSIFAL
Sur un pic inaccessible des Pyrénées, le Montsalvat, se dresse un burg élevé par Titurel pour conserver en une demeure inviolable et inabordable aux profanes le vase sacré dans lequel but le Christ lors de son dernier repas avec ses disciple-s. Cette coupe sainte, le Graal, contenant le sang qui s'échappa des divines blessures du Sauveur sur la croix, ainsi que la Lance qui causa ces blessures, ont été confiés par des messagers célestes au pur chevalier, dans un temps de luttes impies où les ennemis de la foi menaçaient de profaner ces précieuses reliques.
Titurel, après leur avoir construit un sanctuaire grandiose, a groupé autour de lui, pour l'aider à les garder, une élite de chevaliers que leur pureté a rendus dignes de ces augustes fonctions. Le Graal récompense ces nobles serviteurs de leur pieuse fidélité, en les investissant d'une force et d'une vaillance miraculeuses qui leur permettent d'entreprendre, pour l'exaltation de leur foi, des œuvres dont ils ne pourraient sortir victorieux sans son divin secours; et chaque année une colombe descendant des célestes espaces vient renouveler la force du saint Graal et de ses chevaliers.
Un habitant de la contrée voisine du Montsalvat, Klingsor, voulant, pour le rachat de ses fautes, s'enrôler dans la pieuse phalange, a vainement essayé de faire taire en son âme l'instinct du péché; n'y pouvant parvenir, il en a détruit les aspirations brutales en portant sur luimême une main profanatoire ; son indigne action lui ayant à tout jamais fermé les portes du Burg sacré, il écouta
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l'esprit du mal et reçut de lui les enseignements maudits de l'art de la magie. Plein de haine alors contre ceux qui l'ont renié comme frère, il a employé son fatal pouvoir à transformer la lande aride en un jardin plein de délices où croissent, moitié fleurs, moitié femmes, des êtres fantastiques d'une beauté irrésistible, déployant leurs séductions pour s'appliquer à perdre ceux des chevaliers du Graal qui sont assez faibles pour tomber dans leurs pièges.
Beaucoup déjà s'étaient laissé entraîner, lorsque Amfortas, le fils du vénérable Titurel, à qui son père affaibli par les ans avait cédé la couronne, Amfortas voulut mettre fin à ces enchantements funestes et descendit luimême, secondé par l'assistance sacrée, dans le repaire des coupables délices; mais, hélas! il ne fut pas plus fort que ceux qui l'avaient précédé, et succomba comme eux. 0 comble de la honte et de la défaite! son ennemi s'empara de la lance sacrée, la relique précieuse confiée à sa garde, et, la tournant contre son défenseur même, fît au flanc d'Amforlas une profonde blessure, qu'aucun remède ne put jamais cicatriser.
L'infortuné roi regagna cependant le Montsalvat, y rapportant la souillure du péché, avec d'éternels remords, plus cuisants encore que la plaie inguérissable qui saigne à son côté.
Depuis ce temps, la confrérie auguste des chevaliers est plongée dans la tristesse et la honte, chacun d'eux prenant sa part de Thumiliation et des douleurs du roi déchu. Lui-même, cherchant vainement un remède à ses souffrances physiques et morales, les voit s'accroître chaque fois qu'il doit, comme prêtre-roi, célébrer les saints mystères, et chaque fois il en recule l'accomplissement avec effroi. C'est en vain quil demande au lac
sacré qu'abrite la forêt, le soulagement bienfaisant de ses ondes fraîches; en vain que des régions les plus éloignées ses chevaliers lui rapportent des baumes précieux.
Un jour où, prosterné devant le tabernacle, il implorait la pitié du Seigneur, il entendit une voix céleste prophétisant la guérison de sa blessure et le rachat de ses fautes par un Être tout de pureté et de miséricorde, un Chaste, un Simple, qui viendrait rendre au Graal son éclat immaculé et, après avoir ravi aux mains criminelles de Klingsor la lance profanée, la rapporterait au sanctuaire, où un seul de ses attouchements cicatriserait la plaie jadis faite par elle au prince oublieux de sa sainte mission.
Ce chaste fou, ce héros plein de compassion pour les douleurs d'autrui, ce sera Parsifal, le prédestiné que les desseins de la Providence auront amené par des chemins mystérieux jusqu'au Montsalvat, en le lançant à la poursuite d'un cygne sacré; qui, ayant assisté au sublime sacrifice, ayant été témoin de la détresse morale et physique d'Amfortas, aura senti son âme éclairée d'une céleste lumière , compris quelle tâche auguste et régénératrice lui était réservée, et conçu du péché une sainte horreur, qui le préservera des embûches infernales que Klingsor lui tendra à son tour avec l'aide de son âme damnée, son esclave Kundry, dont il a fait la vassale de ses criminelles volontés.
Celte figure étrange de Kundry, créée de toutes pièces par Wagner, apparaît tour à tour comme la servante passionnément dévouée des chevaliers du Graal quand elle est livrée à sa propre nature, ou comme leur ennemie acharnée, l'instrument de leur déchéance, lorsque, subissant malgré elle le magique ascendant de Klingsor, elle se transforme en une femme « effroyablement belle » et de-
vient ie moyen de séduction le plus irrésistible des jardins enchantés. Les pieux chevaliers ignorent cette double nature et ne voient en elle qu'un être bizarre, malade, indompté, dont les fréquentes et longues absences, précédées d'un profond sommeil, correspondent toujours à un nouveau malheur venant fondre sur eux; mais c'est elle qui a séduit, perdu Amfortas, et c'est sur elle encore que compte le sorcier pour faire sombrer la vertu du chaste fou. Effroyables missions contre lesquelles l'infortunée se révolte; aussi la voit-on sombre et angoissée chaque fois qu'elle sent s'appesantir sur ses yeux le lourd sommeil hypnotique dans lequel la plonge Klingsor lorsqu'il veut la soumettre à son odieuse puissance. Elle expie ainsi le crime d'une existence antérieure, alors qu'étant Hérodiade, elle a poursuivi de son rire cruel et impie le Christ gravissant le Golgotha. Ce ricanement sauvage, elle le retrouve dans sa nouvelle incarnation lorsqu'elle est sous le charme maudit de l'enchanteur : alors, devenant sa digne servante, elle l'égale en perversité. Mais quand elle est délivrée de l'ensorcellement, elle aspire, autant que sa nature sauvage et inculte le lui permet, au bien, aurachat des fautes de l'enchanteresse, dont elle conserve un vague et inconscient souvenir. C'est ce qui lui fait rechercher avec tant d'ardeur les baumes qui pourront guérir la blessure d'Amfortas, cette blessure à laquelle elle a coopéré, et ne vouloir aucun remerciement pour prix de ses peines; et c'est aussi cette aspiration au repentir, à la rédemption, qui, triomphant enfin, avec le secours de la grâce divine, de la noire magie et des ensorcellements de Klingsor, lui permettra de se régénérer dans leau sainte du baptême que versera sur son front Parsifal devenu, par l'accomplissement de sa mission sacrée, prêtre et prince du Graal à la place d'Amfortas.
Ces explications préliminaires étaient absolument nécessaires pour Fintelligence de la brève analyse qui suit.
l»»^ Acte.
Premier tableau. - — La première scène se passe dans une clairière de la forêt qui entoure le Burg du Montsalvat. Sur la gauche, un chemin monte au château situé sur l'éminence. A l'arrière-plan à droite, la déclivité de la route fait pressentir un lac dans un bas-fond.
On est à la pointe du jour. Gurnemanz , un des plus vieux chevaliers du Graal, et deux jeunes écuyers dorment sous un arbre. Aux sons des trompettes qui, dans la direction de rédifîce, font entendre une fanfare solennelle, Gurnemanz s'éveille et invite les jeunes gens qu'il a tirés de leur sommeil à faire avec lui la prière du matin. Ils «'agenouillent tous trois; puis, lorsqu'ils ont terminé leur méditation, Gurnemanz engage ses compagnons à s'occuper du bain dans lequel Amfortas va chercher l'apaisement de ses souffrances. Il demande à deux chevaliers qui s'approchent, descendant du Burg, comment se trouve le prince, et si le 'nouveau remède appliqué à sa blessure lui a apporté quelque soulagement. Sur leur réponse négative, le vieux serviteur baisse mélancoliquement la tête, découragé, mais non surpris. A ce moment, un des jeunes écuvers signale la venue d'un nouveau personnage, qu'il désigne, ainsi que ses compagnons, sous les noms divers de cavale d'enfer, d'amazone sauvage, et l'on voit apparaître une femme à la physionomie bizarre, au teint foncé^ aux yeux perçants et au regard farouche, qui porte de longues tresses noires et flottantes et est vêtue d'un costume étrange; c'est Kundry. Elle arrive précipitamment, paraissant exténuée par une longue course, et présente à Gurnemanz un flacon de cristal contenant un baume
qu'elle a été chercher dans les régions les plus reculées de l'Arabie, pour adoucir les douleurs de l'infortuné Amfortas; puis, cédant à la fatigue, elle se laisse tomber à terre et reste couchée, tandis qu'arrive le cortège de chevaliers et d'écuyers accompagnant la litière du roi, ce qui détourne d'elle l'attention des assistants.
Le malheureux prince, torturé sans répit par ses souffrances, implore du Ciel la mort ou la venue du Fou plein de compassion qui doit mettre un terme à son martyre; il accepte toutefois des mains de Gurnemanz le baume apporté par Kundry et veut en remercier l'étrange créature; mais elle, inquiète et agitée, fait peu d'accueil à la reconnaissance du roi. Amfortas ordonne à ses serviteurs de porter sa litière jusqu'au lac sacré, et le cortège s'éloigne, suivi tristement du regard par le respectable chevalier.
Les écuyers alors apostrophent Kundry méchamment, la traitant de magicienne et lui reprochant de fournir au roi des drogues nuisibles; mais Gurnemanz prend sa défense et leur rappelle de quel dévouement, au contraire, elle fait preuve chaque fois qu'il s'agit de rendre service aux chevaliers du Graal, d'aller, prompte comme l'éclair, porter un message à ceux que leur mission retient dans les contrées lointaines.
Depuis longtemps déjà elle est connue au Montsalvat, et lorsque Titurel consacra le Burg, il la trouva endormie parmi les buissons de la forêt. C'est là toujours qu'on la découvre après chacune de ses longues absences inexpliquées, mais qui coïncident fatalement avec un nouveau malheur venant fondre sur les serviteurs du Graal. Pendant la dernière de ces absences a eu lieu le néfaste combat si funeste à Amfortas. Où errait-elle pendant ce temps et pourquoi elle, si dévouée habituellement, n'esl-elle
point venue au secours du prince infortuné ? Kundry reste silencieuse à cette question, et Gurnemanz, se plongeant de nouveau dans ses pensées douloureuses, retrace à ses jeunes compagnons toutes les phases de l'humiliante défaite.
Ses auditeurs lui demandent ensuite de les instruire sur les orimnes du Graal : il leur en fait une lonçjue narration, au cours de laquelle Kundry, toujours étendue sur le sol, manifeste une violente agitation, et il termine en leur révélant la promesse consolante venue d'en haut, qui soutient seule le courage du prince si éprouvé.
A peine a-t-il achevé son récit, que des cris se font entendre du côté du lac : ce sont des chevaliers qui ont aperçu un cygne sauvage, hôte respecté de la contrée et aimé du roi, qui vient d'être blessé par une main inconnue. L'animal, battant de l'aile, vient tomber expirant sur le sol, tandis que des écuyers, ayant découvert le meurtrier, l'amènent à Gurnemanz, qui l'interroge sur son inutile cruauté et la lui reproche paternellement.
Le coupable, Parsifal, est un adolescent qui semble inconscient de l'acte qu'il vient de commettre. Il ne sait dire ni son nom ni dans quelle contrée il a vu le jour ; il se rappelle seulement que sa mère se nommait Herzeleîde (Cœur-Brisé), et qu'il vivait avec elle parmi les forêts et les plaines sauvages. — C'est Kundry qui, après avoir observé attentivement le jeune innocent, complète les renseignements qu'il a si imparfaitement donnés : il a vu le jour après la mort de son père Gamuret, tué dans un combat; et sa mère, espérant lui épargner le même sort, la élevé loin des humains et de leurs luttes. — Parsifal se souvient alors qu'un jour, ayant vu passer des hommes brillamment armés, montés sur de nobles bêtes, il a vainement cherché à les atteindre, puis que, dans sa pour-
suite, s'étant égaré, il a eu à se défendre contre des animaux sauvages et contre des hommes pleins de force ; mais dans ^a naïveté il ne s'est même pas rendu compte des méchantes intentions de ces hommes à son égard. — Kundry alors lui apprend que, dans une de ses courses désordonnées , elle a rencontré Herzeleïde succombant au chagrin que lui causa la disparition de son fils, et qu'elle l'a vue expirer sous ses yeux. Parsifal, hors de lui à cette nouvelle, se précipite sur Kundry et l'étranglerait sans l'intervention de Gurnemanz, qui délivre la malheureuse. L'inconscient semble alors regretter sa violence ; il est saisi d'un tremblement et va se trouver mal; mais Kundry s'est déjà élancée vers une source voisine et, rapportant de l'eau fraîche dans une corne, le soigne et le ranime.
Gurnemanz approuve cet acte de pardon et de charité; mais l'étrange créature se détourne avec tristesse, repoussant cette approbation ; elle demande seulement à se reposer de l'immense fatigue par laquelle elle se sent envahie, et, pendant que le digne chevalier s'occupe de l'adolescent, elle se traîne vers un buisson voisin pour y dormir. Soudain l'idée de ce sommeil impérieux, angoissant, qui précède toujours pour elle l'odieux enchantement, la révolte ; elle lutte et veut s'y soustraire : mais la force mystérieuse l'emporte sur sa résistance, et elle tombe inanimée derrière le buisson, où elle reste inerte et invisible.
Pendant ce temps on perçoit du côté du lac le mouve-" ment des chevaliers et des écuyers accompagnant le retour d'Amfortas au palais après son bain. Gurnemanz, soutenant la marche encore chancelante de Parsifal, s'apprête à le conduire au Burg sacré, où il le fera assister au repas mystique des serviteurs du Graal. Qui sait si cet innocent, providentiellement guidé dans les chemins
inaccessibles du Montsalvat, n'est pas ce Chaste Fou, cet élu destiné à la rénovation du Graal?. ..
Le chevalier et Parsifal semblent marcher, mais c'est en réalité le décor qui se déroule derrière eux; et, après un long parcours dans les rochers, ils franchissent une porte donnant accès dans de vastes galeries souterraines qu'ils semblent parcourir toujours en montant.
Deuxième tableau. — On entend des bruits de cloches et de trompettes qui paraissent se rapprocher ; enfin ils se trouvent dans une immense salle couronnée par une coupole lumineuse. Les sonneries des cloches partent du sommet de cette coupole. Parsifal est comme fasciné par la grandeur du spectacle qui s'offre à ses yeux, et Gurnemanz l'observe avec attention pour surprendre dans son attitude la révélation espérée.
A droite et à gauche, au fond de la salle, s'ouvrent deux portes, laissant passer en deux longues théories les chevaliers qui, dans une attitude grave et recueillie, viennent se placer autour des tables sur lesquelles se trouvent des coupes. Ils se préparent à célébrer les agapes spirituelles comme les avait instituées le Sauveur.
Après eux arrive le cortège du roi, couché sur sa litière et entouré de frères servants et d'écuyers. Deux pages qui le précèdent portent une châsse soigneusement voilée, qu'ils déposent sur un autel surélevé auprès duquel est placé comme un trône le lit de repos oii l'on a étendu Amfortas. Derrière ce lit de repos est une chapelle obscure et en contre-bas, d'où sort une voix grave, celle de Titurel, engageant le pauvre infortuné à célébrer sans retard le saint mystère. Amfortas, qui sait quelles souffrances accompagnent pour lui l'acte sacré, veut en retarder l'accomplissement; il supplie son père d'officier à sa place; mais le vieillard, à qui reste à peine une étin-
celle de vie, s'y refuse et somme son fils de remplir sans tarder son devoir. Amfortas, au comble de l'angoisse, invoque la pitié des assistants, supplie le Créateur de mettre fin à ses douleurs physiques, à ses souffrances morales, mille fois plus cruelles encore : il subit toutes les tortures qu'a endurées le Seigneur sur la croix ; il voit comme lui s'écouler tout son sang par la blessure que rien ne peut faire refermer, et son cœur est ulcéré de honte et de remords en se voyant, lui si indigne, inflexiblement désigné pour accomplir le divin sacrifice.
Mais il supplie en vain : la voix de Titurel se fait entendre de nouveau, ordonnant qu'on découvre le Graal. Les enfants dévoilent la châsse et en retirent le calice, qu'ils placent devant l'officiant. Amfortas s'abîme dans une ardente prière en s'inclinant devant la coupe sainte ; il célèbre la Cène, la cène mystique du Montsalvat; une ombre épaisse envahit la salle, et un rayon de lumière surnaturelle, descendu de la coupole, vient embraser le vase sacré d'une lueur pourpre et éclatante. Amfortas alors, transfiguré par la foi, élève le Graal devant toute l'assistance pieusement agenouillée. Peu à peu les ténèbres se dissipent, l'éclat du calice pâlit, et lorsque le roi l'a déposé sur la table, lorsque le jour est revenu par degrés, on aperçoit toutes les coupes pleines de vin, et un pain est à côté de chacune d'elles. Les chevaliers prennent place autour des tables, pendant que des voix d'adolescents se font entendre, célébrant les louanges du Très-Haut en un cantique d'actions de grâces.
Gurnemanz veut faire asseoir Parsifal à ses côtés; mais celui-ci, absorbé dans son ravissement, ne comprend pas l'invite : depuis son arrivée il est resté immobile, debout, tournant le dos aux spectateurs et cdmme stupéfié. Les chevaliers, après avoir communié sous les deux
espèces, se donnent l'accolade fraternelle. Pendant ce temps, Amfortas, qui est sorti peu à peu de son extase, maniteste par des signes la douleur que lui cause de nouveau la blessure dont le sang s'échappe avec violence. Tous s'empressent autour de lui, ses écuyers le recouchent sur sa litière, et le cortège se reforme dans le même ordre qu'à l'arrivée, entourant le roi et la châsse précieuse. Le jour disparaît gi-aduellement, et les cloches se font entendre encore.
Parsifal, qui, bien qu'immobile, semblait pendant l'office avoir vécu les terribles souffrances d'Amfortas, portant comme lui, avec angoisse, les mains à son flanc, est toujours plongé dans le rêve qui le sépare du reste du monde. Gurnemanz, ne se i*endant pas compte de ce qui se passe dans l'esprit de l'adolescent, et déçu dans son attente, le prend brusquement par le bras et le chasse hors de la salle, le bannissant, avec de dures paroles, du séjour sacré auquel il ne le croit pas digne de demeurer.
Orne Acie-
Premier tableau. — Le théâtre représente le repaire
du magicien Klingsor, situé dans une tour dont le toit est absent. Un escalier descend dans les profondeurs de la tour, et de nombreux instruments, seiTant à l'art cabalistique, miroirs magiques, etc., meublent la salle, plongée dans une obscurité presque totale.
Klingsor, par ses sortilèges, attire vers sa région maudite Parsifal, que Gurnemanz, imprudent et ignorant de ce qui se passait dans cette âme naïve, a rejeté hors du Monlsalvat. Le magicien, plus perspicace, pressentant dans le pur adolescent l'élu qui doit sauver et régénérer le Graal, veut tenter de le perdre comme il l'a fait d'Amfortas, et appelle à son aide oour cela Kundry, dont il a
préparé le nouvel asservissement en la plongeant dans son lourd sommeil magnétique.
Il se livre à des incantations et fait brûler des herbes, dont les épaisses vapeurs emplissent la scène. De ces fumées violettes et sinistres émerge confusément et tout au fond de la salle la forme vague et comme fluidique de Kundry. S'éveillant de sa léthargie, elle répond à l'envoûteur par un cri de douleur et d'angoisse qui se résout en un long gémissement. Il se met à la railler de son attachement pour les chevaliers du Graal, vers lesquels elle retourne dès qu'elle est libérée du pouvoir magique, et lui rappelle en ricanant de quelle aide précieuse elle lui a été malgré tout, lorsqu'il s'est agi de faire succomber la pureté et la vertu d'Amfortas. L'infortunée, cherchant à recouvrer la parole, se débat contre ces odieux souvenirs et les maudit d'une voix rauque et entrecoupée. Mais Klingsor, impitoyable, poursuit en lui annonçant que, pour aujourd'hui même, il lui réserve une victoire encore plus éclatante, car il s'agit de vaincre un être protégé des faiblesses de la chair. par le rempart de l'innocence. Kundry, au comble de l'angoisse, refuse en vain d'obéir : le maudit lui rappelle qu'il est son maître, le seul sur qui le pouvoir magique de sa beauté ne saurait avoir de prise... Kundry, poussant alors un éclat de rire strident, le raille à son tour sur sa chasteté forcée ; le sorcier, rendu furieux par cette allusion, lui déclare qu'on ne l'insulte pas en vain : combien chèrement a-t-il fait payer à Titurel et à sa race le mépris qu'ils lui ont témoigné lorsqu'il a voulu s'enrôler dans leur pieuse cohorte !
Mais voici venir le jeune héros, que le sorcier, monté sur la muraille de la tour, aperçoit au loin : plus de résistance, il faut se préparer à le vaincre. Kundry lutte
encore, mais en pure perte : le charme transformateur commence à opérer, le rire sinistre s'empare d'elle, se résolvant subitement en un cri de douleur, puis elle disparaît tout à coup pour aller accomplir sa mission maudite, et avec elle s'évanouit la lueur violacée qui l'enveloppait. Pendant ce temps, Klingsor voit, de son poste d'observation, la troupe damnée des chevaliers par lui ravis au Graal se précipiter sur Parsifal, qui les met rapidement hors de combat, puis le sorcier disparaît ainsi que sa tour, qui s'abîme dans les profondeurs du sol, laissant la place à des jardins enchantés, remplis d'une végétation luxuriante, de plantes tropicales, de fleurs géantes et fantastiques. Au fond s'élève un château dans le style oriental, dominant plusieurs étages de terrasses.
Deuxième TABLEAU. — Parsifal, debout sur la muraille qui, seule, subsiste du décor précédent, considère avec étonnementle spectacle qui s'offre à ses yeux. Soudain, du palais et des bosquets, sortent en désordre les Filles- Fleurs, les jeunes et belles enchanteresses que Klingsor a créées pour la perdition des chevaliers du Graal, et qui accourent en déplorant les désastreux effets du combat entre leurs compagnons et le jeune héros. Elles maudissent tout d'abord Parsifal ; mais, après avoir constaté qu'il ne leur veut aucun mal, elles essayent sur lui le pouvoir de leurs charmes et cherchent à le séduire, oubliant pour lui les preux qu elles ont déjà asservis et damnés.
Elles se dissimulent tour à tour dans les massifs pour y revêtir des costumes leurdonnant l'aspect de gracieuses fleurs vivantes, et, entourant le jeune homme, elles se disputent sa conquête, se faisant lascives et troublantes, pour le mieux gagner; mais c'est en vain, car il les repousse résolument et veut les fuir. — Alors on entend une voix sortant d'un bosquet et appelant doucement : « Par-
sifal! )) L'innocent, se souvenant subitement que sa mère le nommait ainsi, s'arrête ému, tandis que les filles-fleurs s'éloignent à regret, sur l'injonction de la voix inconnue; il se retourne lentement vers le bosquet qui s'est entr'ouvert, et y voit étendue sur un lit de fleurs une jeune femme d'une radieuse beauté, qui lui sourit et l'invite à s'approcher.
C'est Kundry, qui, transformée par les artifices du magicien et entièrement soumise maintenant à sa domination, va poursuivre ses perverses menées.
Pour mieux s'emparer du chaste adolescent que sa simplicité protège, elle fait d'abord vibrer en lui le sentiment de l'amour filial, le seul qui ait jamais eu accès dans son cœur pur; elle lui raconte la tendresse d'Herzeleïde pour l'être faible auquel elle a donné le jour dans la solitude des bois; sa sollicitude de chaque instant, ses alarmes sans nombre, puis son désespoir causé par la fuite de l'enfant ingrat, et enfin sa mort solitaire et cruelle quand elle eut perdu tout espoir de revoir son fils bien-aimé. Parsifal, à ce récit, manifeste la plus vive douleur et s'adresse à lui-même de véhéments reproches pour avoir oublié ainsi la plus douce des mères ; l'enchanteresse alors feint de vouloir le consoler; elle l'enlace doucement et veut lui persuader que l'amour seul guérira ses remords. L'adolescent, tout à ses larmes, ne songe pas à résister, mais lorsque, se faisant plus pressante encore, /elle imprime sur ses lèvres un long et ardent baiser, il se lève soudain, en proie à une indicible terreur, et porte la main à son cœur, où il semble ressentir une profonde douleur. Le souvenir d'Amfortas s'est présenté à sa pensée ; il revoit la cruelle blessure que rien ne peut guérir, la honte, l'humiliation, l'angoisse, le remords causés par la faute irrémédiable; il revit la terrible Cène dont on l'a rendu
témoin là- haut au Montsalvat; il se rappelle les lamentations de l'infortuné qui a failli à sa mission divine; il entend jusqu'aux plaintes de ce Dieu de miséricorde et de bonté dont on a trahi et souillé le sanctuaire, qui ont retenti au plus profond de san cœur et l'ont illuminé d'une prescience mystique. Cette terrible vision le sauvera des sortilèges amoncelés pour sa perdition; et quoique la corruptrice ait allumé dans ses veines, par son infernal baiser, un feu qui le torture et le dévore, il la repousse avec violence, ainsi qu'aurait dû le faire Amfortas lorsqu'elle lui offrit les fatales séductions de sa beauté maudite. C'est en vain que Kundry, prise maintenant à ses propres pièges, le conjure de répondre à l'amour qu'elle sent vibrer en elle, en vain qu'elle cherche à exciter sa pitié en lui révélant les souffrances quelle endure depuis l'outrage qu'elle jeta jadis à la face du Sauveur, le poursuivant de son rire cruel et impie, en vain qu'elle le supplie de la régénérer et de la racheter en partageant sa passion : Parsifal ne se laisse pas vaincre, un rayon divin a inondé son âme et éclairé sa route. Si la pécheresse veut le suivre dans la voie du renoncemeut et du sacrifiée, il purifiera son esprit pervers, il lavera et effacera le passé criminel dans la source de vie et de vérité ; là seulement est le salut pour elle comme pour tous ceux qui ont péché; mais, pour mériter cette grâce inespérée, il faut qu'elle aide celui qu'elle voulait perdre en lui facilitant l'accomplissement de sa mission sacrée et qu'elle lui fasse retrouver les routes mystérieuses et inaccessibles qui le mèneront vers Amfortas.
Kundry, en entendant prononcer ce nom, éclate de son ricanement infernal et maudit, puis, ivre de colère et d'amour, elle supplie et menace tour à tour le héros, lui promettant^ s'il cède à ses séductions, de le guider dans les
chemins désirés, ou lui fai'-ani r«^<i<)uter, s'il lui résiste, la même lance qui j.idis a vaincu et blessé celui dont il veut s'ériger le défeni^'ur.
Elle lui offre dp nouveau ses caresses, mais Parsifal la repousse avec horreur; elle tombe en proférant les plus terribles imprécations et en maudissant tous les efforts qu'il fera désormais pour retrouver le Montsalvat.
Klingsor, accouru aux cris de Kundry, brandit et lance avec force Tépieu sacré dont il veut blesser Parsifal; mais l'arme reste miraculeusenjent suspendue au-dessus de la tête du héros, qui s'en empare pour tracer solennellement dans les airs un large signe de croix. A ce signe, l'enchantement créé jadis par Klingsor se trouve subitement rompu : le castel magique s'écroule, les jardins se dessèchent et deviennent arides comme un désert, les filles-fleurs gisent sur le sol comme des plantes fanées, et Parsifal, debout sur la muraille, s'adressant, avant ds s'éloigner, à Kundr}^ étendue à terre, épuisée par la lutte, lui rappelle qu'il l'attend là-bas, aux sources radieuses de la vie, de la miséricorde et du pardon.
3'^^ Acte.
Premier tableau. — Le troisième acte nous ramène sur le territoire sacré du Montsalvat, mais en un autre site qu'au premier acte. La scène représente un paysage printanier; au fond, une prairie émaillée de fleurs et montant en pente douce; à droite, la lisière d'un bois avec une source au premier plan; à gauche, un rocher auquel est adossée une pauvre chaumière habitée par Gurnemanz. Le bon chevalier, parvenu à un grand âge, vit en ermite dans la forêt, pleurant toujours la détresse du Graal que nul ne vient secourir.
Au lever du rideau, le jour naît à peine; mais le soli-
taire sort de sa demeure, attiré par des gémissements plaintifs partant d'un taillis épais. Il s'en approche et découvre le corps inanimé de Kundry, dont le sommeil semble troublé par des rêves pénibles. Depuis combien de temps la malheureuse est-elle parmi ces broussailles? Il la tire hors du buisson, la porte sur le gazon et s'efforce, par de vigoureuses frictions, de la faire revenir à elle. Elle finit par se ranimer et, regardant aux alentours avec stupeur, fixe longuement l'ermite. Elle répare le désordre de ses vêtements et de ses cheveux; son aspect est le même, mais pourtant moins farouche, moins sauvage, qu'au temps où elle était la servante des chevaliers. Son teint a pâli, et l'expression de ses yeux s'est faite en quelque sorte plus douce, plus soumise. Elle se met à vaquer, comme par habitude, à des travaux domestiques, sans proférer une parole, au grand étonnement du vieillard, surpris de ne recevoir aucun remerciement pour sa sollicitude. 11 lui en fait l'observation; Kundry répond à ses reproches d'une voix rauque et entrecoupée, et par ce seul mot : « Servir. » Mais, hélas ! plus n'est besoin de son tcévouement empressé.' plus de messages à porter au loin! les serviteurs du Graal restent mornes et sombres dans leur domaine !
Kundry, qui décidément a repris son humble allure de servante des chevaliers, ayant trouvé dans la cabane une cruche vide, est venue la remplir à la source; de là elle aperçoit du côté de la forêt un nouvel arrivant, qu'elle indique par signes à Gurnemanz.
Un chevalier couvert d'une armure noire, la visière baissée, sort des bois, marchant lentement et d'un pas hésitant; c'est Parsifal qui erre depuis longtemps à la recherche des chemins du Graal, dont l'avait éloigné la malédiction de l'enchanteresse. Il s'assied, exténué, sur
un tertre, et ne répond que par des signes de tête aux questions pleines daménité et de bienveillance que lui adresse, sans le reconnaître, le pieux ermite. Le vieillard l'invite à quitter son appareil de combat, qu'il n'est pas convenable de porter dans le domaine sacré : on n'y doit pas marcher en armes, la visière baissée, surtout en ce jour anniversaire de la divine expiation du Sauveur. Parsifal lui fait comprendre par un geste qu'il ignorait être au Vendredi Saint, puis, se levant, il plante en terre la lance qu'il tenait à la main, il dispose à côté son épée et son bouclier ainsi que son casque, et, s'agenouillant, il se recueille dans une ardente prière. Gurnemanz, qui avec Kundry a suivi, étonné, les mouvements du chevalier, le reconnaît alors ; il est saisi d'émotion à sa vue ; Kundry, elle aussi, est troublée en présence de Parsifal et détourne la tête.
Le pur héros, qui est sorti de sa méditation, se relève, et, s'adressant enfin au vieux chevalier, lui témoigne le bonheur qu'il éprouve de se retrouver, après tant d'efforts, sur cette terre du Graal dont il a vainement cherché l'accès pendant si longtemps : la malédiction terrible qui pesait sur lui l'égarait sans cesse quand il croyait toucher au but, lui suscitant d'innombrables ennemis, dont il reçut de nombreuses blessures, car il ne devait pas employer, pour combattre, la sainte lance enfin reconquise avec l'aide divine, et qu'il voulait rapporter intacte, pure de toute souillure, au sanctuaire où elle brillera désormais d'un éclat immaculé. Gurnemanz se sent envahir par une émotion intense à la vue de l'arme sacrée qu'il a si longtemps désiré contempler de nouveau et dont le retour doit changer les tristes destinées du Graal en une nouvelle ère de gloire et d'allégresse.
11 apprend à Parsifal la grande détresse de la noble et *
sainte confrérie, les sonBrances toujours grandissantes du roi infortuné, mais lâche, qui a résolu, pour mettre un terme à ses tortures et pour appeler plus promptement la mort à son secours, de ne plus accomplir ses saintes fonctions. C'est en vain que ses chevaliers le supplient : il ne leur distribue plus la nourriture céleste, et les laisse s'alimenter de mets grossiers qui ne soutiennent plus leurs forces défaillantes. Enfin, ô comble d'infortune ! le vieux et noble Titurel, privé comme tous de la vue réconfortante et sacrée du Graal, n'a pu survivre à sa misère, et vient de mourir, victime de la faute de son propre fils.
Au récit de toutes ces trist-esses, Parsifal manifeste la plus profonde douleur; il s'acouse de tous les maux qui pèsent sur le Graal, et dans l'excès de son chagrin il est sur le point de tomber en défaillance. L'ermite le soutient, et Kundry s'empresse pour le rafraîchir avec l'eau qu'elle a apportée dans un bassin ; mais le vieillard éloigne la femme, et mène près de la source sainte le chevalier, qui y trempera ses membres lassés par son long voyage et souillés par la poussière des chemins. Que son corps soit pur comme son âme, car aujourd'hui même, sans doute, il sera appelé à accomplir une solennelle et grande mission.
Tandis que Ournemanz enlève la cuirasse du héros et que Kundry lui baigne les pieds, iltémoigne dunevoix faible encore Le désir d'être conduit sans retard vers Amfortas. Le vieux chevalier lui répond affirmativement : ce même jour il le mènera au sanctuaire où doivent avoir lieu les funérailles de Titurel, et pendant lesquelles son fils infortuné, coupable de cette mort auguste, a promis de découvrir encore une fois le Graal et d'officier, quelles que soient ses souffrances. Mais ces saintes fonctions, dont il n'est plus digne, il faut désormais qu'il s'en démette et en laisse le soin à celui qui a su sortir victorieux
des épreuves dangereuses. A Parsifal doivent revenir les titres et les droits de prince et de pontife du Graal. Il en a le sentiment ainsi que Gurnemanz; aussi demandet-il au noble serviteur de Dieu de répandre sur sa tête l'eau purificatrice du baptême. Pendant que le vieillai^d asperge le front penché du néophyte, Kundry, nouvelle Madeleine pieusement agenouillée devant son seigneur, répand sur ses pieds, qu'elle essuie ensuite avec son opulente chevelure, les parfums précieux d'une ampoule dor qu'elle a tirée de son sein. Parsifal, lui prenant Tampoule des mains, demande alors à Gurnemanz d'achever son œuvre de sanctification et de l'investir de la double auréole de pontife et de roi.
Le vieux chevalier, dont la vie entière a été un long exemple de pureté et d'austérité, est digne d'accomplir ce grand acte : il salue en Parsifal l'élu du Seigneur, le Chaste auquel sa compassion pour les souffrances d'autrui a donné la force d'accomplir l'acte héroïque qui va rendre au Graal sa vigueur et son éclat disparus. Alors, répandant sur sa tête le contenu de l'ampoule d'or, il le fait Prince et Roi da Graal,. il le fait Prêtre, appelant sur lui en des paroles solennelles la bénédiction et la grâce du Très-Haut.
A peine investi de ses saintes fonctions, Parsifal, sachant qu'ici même est une pécheresse avide du pardon et qui attend avec anxiété le rachat de son âme, puise avec ses mains, sans être aperçu, de l'eau à la source et prononce sur la tête de Kundry, toujours agenouillée, les paroles rédemptrices qui effaceront les souillures du passé maudit. La pairs're créature, se sentant enfin sous la sauvegarde de La clémence divine, s'incline jusqu'à terre et donne un libre cours à son émotion et à ses larmes.
Reportant alors ses regards sur le radieux paysage
qui l'environne, Parsifal admire la beauté des bois et de la prairie, leur calme épanouissement, la pureté des floraisons de cette contrée bénie, qu'il compare avec les fleurs du mal entrevues jadis. Mais il s'étonne de la sérénité de la nature en ce jour anniversaire de deuil et de douleur où tout ce qui vit, respire, devrait se lamenter et se désespérer. Non, lui dit Gurnemanz, la nature fécondée par les larmes et le repentir du pécheur se relève au contraire, vivifiée à cette rosée bienfaisante; toutes les créatures, sentant planer sur elles le céleste pardon, s'élancent en un hymne reconnaissant vers le divin Rédempteur; l'homme purifié par le sublime sacrifice adresse à son Sauveur un long cantique d'amour; la joie et l'allégresse animent la création tout entière, et c'est ce qu'expriment les fleurs des prairies en se montrant si radieuses en cette journée bénie; c'est l'Enchantement du Vendredi Saint I
Kundry, sortant de sa longue extase, lève sur Parsifal, au milieu de ses pleurs, un regard profond et calme qui semble l'implorer. Il la baise doucement au front et se souvient des compagnes de la pécheresse qui, elles, n'ont pas su répandre les larmes de repentir et de rédemption. Mais on entend au loin les cloches : c'est le Montsalvat qui appelle à lui ses serviteurs pour la funèbre cérémonie.
Gurnemanz revêt respectueusement celui qu'il vient de sacrer Roi, de l'armure et du long manteau des chevaliers du Graal qu'il est allé chercher dans sa chaumière. Il ouvre la marche, suivi de l'Elu qui porte solennellement la Lance, et de Kundry humblement repentante. La contrée se déroule comme au premier acte, mais en sens inverse, car nous étions sur l'autre versant du Montsalvat : la brêt disparaît, les trois voyageurs s'engagent, après avoir franchi des portes dans le rocher, dans des galeries où l'on anerçoit de longues files de chevaliers vêtus de deuil
Le son des cloches se rapproche, et l'on pénètre enfin dans la grande salle du Burg, qui est dégarnie de ses tables et présente un aspect lugubre. Les portes latérales s'ouvrent, donnant passage aux chevaliers qui, d'un côté, escortent le cercueil de Titurel, et de l'autre accompagnent la litière d'Amfortas précédée de la châsse voilée du Graal.
Deuxième tableau. — Un catafalque occupe le milieu de la scène, et derrière, sous un dais, se trouve le trône d'Amfortas.
Les deux cortèges, entamant un chant dialogué, redisent la mort lamentable du vieux Titurel privé de la vue réconfortante du calice sacré, et annoncent la suprême célébration des saints mystères par le prince coupable dont la faute a causé tous ces grands malheurs. Ils placent le cercueil sur le catafalque, Amfortas sur son lit de repos, et le somment de remplir encore une fois son office. Mais lui, épouvanté, se dresse sur sa couche et, implorant son père, le héros vaillant et pur, il lui demande grâce, le supplie d'avoir pitié de son atroce martyre et de ne pas prolonger ses tortures en l'obligeant à contempler une fois de plus la coupe sacrée dont la vue ne lui donnera une force nouvelle que pour souffrir encore. Il appelle la mort à son secours : elle vient, la libératrice dont il sent déjà les bienfaisantes ténèbres l'envelopper, et il contracterait de nouveau un pacte avec la vie et les angoisses sans fin? Non, non, rien ne le forcera à vivre : que ses chevaliers achèvent l'œuvre de destruction, qu'ils plongent leurs épées dans la plaie béante, qu'ils délivrent le malheureux de son horrible tourment, et, de lui-même, le Graal reprendra son éclat et sa splendeur ternis! Au paroxysme de l'exaltation, en proie à une extase angoissante, Amfortas a déchiré son vêtement et découvert son affreuse blessure : tous se sont écartés avec effroi... Alors
Parsifal, qui, accompagné de Gurnemanz et de Kuiidry, a pu se faire place sans être remarqué, s'avance en brandissant le fer de la Lance sacrée, dont il touche le flanc de l'infortuné; Amfortas, sentant ses douleurs s'apaiser, comprenant que ses supplications ont enfin été exaucées, s'abîme dans un saint ravissement; il chancelle et tombe dans les bras de Gurnemanz. Parsifal prononce alors sur lui des paroles de bénédiction et de paix et présente aux serviteurs du Graal, émus et ravis, la Sainte Lance enfin reconquise par lui, le fou hésitant, à qui le Très-Haut a donné, avec la compassion des souffrances humaines, la force nécessaire pour accomplir l'acte héroïque et rédempteur. Puis, se déclarant désormais le serviteur et le pontife du Graal, il ordonne de découvrir la châsse et, en retirant la coupe sacrée, il se prosterne devant la sainte relique et l'adore avec ferveur. A son tour il célèbre la Cène. Le calice s'embrase et répand sa lumière sur toute l'assemblée. Titurel, reviTant un moment, se lève et bé«it l'assistance, tandis qu'une Colombe blanche descend des hauteurs de la coupole et plane au-dessus de l'Elu, qui, prenant le Graal, trace avec lui un large et solennel signe de croix sur la foule en adoration. Kundry tombe inanimée aux pieds de Parsifal, devant lequel Amfortas et Gurnemanz s'inclinent en une muette admiration, tandis que l'ensemble des chevaliers, des pages et des écuyers, échelonnés à tous les étages de l'édifice jusqu'au sommet de la coupole, font entendre à mi-voix, de tous les points de l'église, un immense cantique d'amour et d'actions de grâces.