CERVANTES SAAVEDRA
Miguel de Cervantes Saavedra est un homme de Plutarque, c'est-à-dire, complet et véritablement grand. Dans la littérature espagnole, remarquable entre toutes par la moralité de ses plus illustres représentants, il a la première place, et il la mérite doublement par la supériorité du génie et par l'excellence du caractère, Chez lui rien à reprendre : dans sa conduite encore plus que dans ses écrits, tout est digne d'admiration, tout commande la sympathie et le respect. Il est du petit nombre de ceux que la gloire ne transfigure pas pour les purifier; nulle souillure ne ternit l'éclat de sa brillante auréole.
Sa destinée fut agitée, pleine de vicissitudes et de revers; mais sa vie fut celle d'un
juste. Il faut la proposer comme un exemple et un enseignement. Né de parents sans fortune, il fut pauvre comme eux et lutta vainement contre les rigueurs du sort : il resta constamment dans cet état précaire et pénible où s'éprouvent les natures bien trempées. Elevé à l'école de l'adversité, il y apprit ce que la prospérité n'enseigne point, la patience courageuse, qui est l'héroïsme et la vertu des forts. Il était le quatrième enfant d'une famille nécessiteuse, dont les ressources ne pouvaient suffire aux frais d'une éducation régulière. La sienne pourtant ne fut pas négligée; mais elle resta forcément incomplète.
Cervantes ne passa point par tous les exercices scolaires que les fils de famille suivaient alors, pour en tirer vanité sinon beaucoup de profit. Les titres académiques n'étaient pas cependant inaccessibles au mérite; mais on pouvait y prétendre sans mérite, et qui pouvait les payer était sûr de les obtenir. Cervantes ne le pouvait pas, et il dut s'en passer.
De là cette qualification ridicule de génie laïque, ingenio lego que lui donnèrent quelques pédants envieux, docteurs, licenciés et petits bacheliers de Salamanque, à qui leurs diplômes n'avaient pas conféré ce qui ne se peut acheter : l'esprit et le talent. Le chroniqueur Tomas Tamayo de Vargas, qui nous a transmis cette particularité, observe judicieusement que Cervantes eut cela de commun avec don InigoLopez deMendoza, marquis de Santillane, don Antonio Hurtado de
Mendoza, et don Rodrigo Mendez de Silva. Ces trois hommes célèbres furent qualifiés de même pour n'avoir pas suivi dans leurs études l'enseignement supérieur des facultés, artes 6 facultades mayores.
On sait peu de chose sur l'enfance de Cervantes et les premières années de sa jeunesse. On croit néanmoins qu'il reçut un commencement d'instruction dans sa ville natale, Alcalâ de Hénarès (a), dont l'université, réorganisée à la fin du quinzième siècle (1499) par le cardinal Ximenès, était florissante dès cette époque. Cervantes dut profiter des leçons qu'y donnaient alors d'excellents maîtres, avant de suivre avec quelque fruit les cours de l'université de Salamanque, la première de l'Espagne. L'opinion générale c'est qu'il passa deux années dans cette dernière ville, et que pendant le séjour qu'il y fit, il habita une maison située dans la rue des Mores (calle de los Moros). Il dut beaucoup voir et bien observer dans ce centre des études; car il en fit plus tard, dans ses écrits, des descriptions animées, qui attestent le charme et la fidélité des souvenirs. Voilà tout ce qu'on a pu recueillir sur les premiers vingt ans de la vie de Cervantes ; encore fautil remarquer qu'on ne connaît d'une manière positive que le lieu précis et la date approximative de sa naissance1.
1. Un document précieux, dont la découverte n'est pas fort ancienne, a mis à néant les prétentions de sept villes qui se disputaient l'honneur d'avoir pro-
En 1568, Cervantes étudiait à Madrid, sous l'humaniste Juan Lopez de Hoyos, qui le cite avec éloge et une prédilection marquée dans la relation des funérailles solennelles, célébrées le 24 octobre de la même année en l'honneur de la reine Elisabeth de Valois, femme de Philippe II. Cette relation, qui parut l'année suivante, renferme six pièces de Cervantes, toutes assez médiocres, parmi lesquelles une épitaphe en forme de sonnet et une élégie composée au nom de ses camarades d'études. Ces premiers débuts furent encouragés, et le jeune poëte, cédant à une vocation malheureuse, fit dès lors beaucoup de vers; il rima force sonnets, et composa même un petit poème pastoral, la Filena. Ce genre-là était alors fort à la mode (6).
Tout cela le fit connaître et le mit en relations avec les principaux poètes du temps. Il avait déjà quelque réputation, lorsque monsignor Acquaviva, depuis cardinal, témoigna le désir de le voir, sans doute à l'occasion de cette élégie sur la mort de la reine, dont la poésie parut touchante. Ce prélat, vertueux et lettré, venait d'arriver à la cour
duit Cervantes : Madrid, Séville, Lucena, Tolède, Esquivias, Alcazar de San Juan et Consuegra. Le document dont il s'agit est un extrait baptistère de la paroisse de Sainte-Marie-Majeure d'Alcalâ de Hénarès, du 9 octobre 1547. L'usage étant en Espagne de bap: tiser l'enfant le lendemain ou le surlendemain de sa naissance, on peut supposer, avec quelque vraisemblance, que Cervantes naquit le 6 ou le 7 du même mois.
d'Espagne en qualité de légat, chargé par le pontife Pie V de présenter à Philippe II ses compliments de condoléance.
Le monarque l'accueillit froidement et lui fit délivrer ses passe-ports le 2 décembre. Le légat partit aussitôt, emmenant avec lui Cervantes, qu'il avait attaché à son service. Ce premier voyage ne fut pas perdu pour lui : on retrouve dans plusieurs de ses écrits les impressions que lui avaient laissées les plaines fertiles de Valence, l'industrieuse Catalogne et les riantes contrées de la France méridionale.
Arrivé à Rome, il y vit tout ce qui peut étonner l'esprit et remuer l'âme, un musée de ruines , et les restes imposants d'une grandeur évanouie. Qu'on se figure les grands souvenirs que dut réveiller ce spectacle. Mais sa curiosité fut bientôt satisfaite. Ce génie vif et pénétrant ne se complaisait point aux méditations stériles et dans la contemplation de la mort : il lui fallait le mouvement et la vie, un aliment à son activité. Fatigué d'une existence monotone et paisible, dégoûté peut-être d'une position précaire et subalterne, il renonça à l'Eglise et à ses bénéfices, et, sans autre bien que l'espérance, il embrasrsa la profession des armes, qui convenait mieux à sa nature.
Le moment était bien choisi : le pape,
l'Espagne et Venise venaient de se liguer contre le Turc, alors si redoutable (20 mai 1571). Cervantes s'engagea comme simple soldat, et fut incorporé dans la compagnie de don Diego de Urbina, capitaine renommé. Il fit ses premières armes dans la campagne de 1570, et passa l'hiver à Naples. L'année suivante, don Juan d'Autriche, l'héroïque bâtard de Charles V, fut nommé généralissime de la sainte ligue, et vint aussitôt prendre le commandement : il réunit à Messine les forces des trois puissances alliées. La compagnie de Cervantes fut embarquée sur les galères du fameux André Doria, amiral génois, alors au service de l'Espagne. Cervantes était sur la galère nommée la Marquesa, commandée par le capitaine Francisco Sancto Pietro.
La flotte fit voile le 15 septembre, et l'on se mit à la recherche de l'ennemi. Mais celui-ci fuyait devant cet appareil formidable, si bien que les alliés eurent le temps de secourir Corfou.
La flotte turque apparut enfin dans les eaux du golfe de Lépante, le 7 octobre au matin, et fut forcée d'accepter le combat : il s'engagea vers midi et ne finit qu'à la nuit. Cervantes s'y conduisit en héros. En proie à une fièvre ardente, il voulut prendre part à l'action, et au lieu de céder aux instances de ses chefs, qui voulaient le retenir, il demanda comme une faveur d'être placé au poste le plus périlleux : il l'obtint et le défendit à la tête de douze soldats d'élite. Sa
galère, chargée d'attaquer la capitane d'Alexandrie, tua 500 Turcs avec leur capitaine, et s'empara du grand étendard d'Egypte.
Cervantes reçut deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisième dans la main gauche, dont le mouvement fut à jamais perdu. Il ne quitta le poste d'honneur qu'après la défaite de l'ennemi, défaite désastreuse et décisive, si les vainqueurs avaient su en profiter pour consommer la ruine de la puissance musulmane. Ce fut par toute la chrétienté un cri de joie et un cri de triomphe. Le grand poète Herrera, un ami de Cervantes, chanta en vers magnifiques cette victoire signalée dont le souvenir est toujours vivant en Espagne. On y célèbre encore l'anniversaire de cette journée mémorable, et le nom de don Juan d'Autriche est répété par toutes les bouches comme celui d'un libérateur : les gens du peuple l'honorent et l'invoquent comme un saint. Cervantes, qui prit une si belle part à cette grande bataille, n'a pas laissé échapper une seule occasion d'en rappeler le souvenir, pour lui si glorieux : il était fier de ses blessures, qui attestaient sa valeur, et il ne pensait pas avoir acheté trop cher sa gloire de soldat.
Le 31 octobre, don Juan d'Autriche rentrait à Messine, dont les hôpitaux s'ouvrirent pour recevoir les malades et les blessés. Cervantes était dans le nombre, et en attendant sa guérison, il resta à Messine jusqu'à la fin du mois d'avril 1572. A cette époque, il s'embarqua une seconde fois avec les troupes es-
pagnoles, commandées par don Lope de Figueroa, sur les galères de l'amiral don Alvaro de Bazan, marquis de Santa Cruz. Il loucha à Corfou et prit part à l'expédition malheureuse de Navarin, commandée par Alexandre Farnèse. Lui-même a raconté cette campagne dans la nouvelle du Captif. L'année suivante, Cervantes était au nombre des vingt mille hommes qui sortirent de Palerme pour aller contre Tunis. Dans cette expédition, il donna, comme dans les précédentes, des preuves éclatantes d'intelligence et de valeur. Depuis la fin de 1573 jusqu'aux premiers jours de mai de l'année suivante, Cervantes resta avec son régiment, dans l'île de Sardaigne, d'où il s'embarqua pour se rendre à Gênes sur les galères de Marcello Doria; puis il passa en Lombardie, où se trouvait don Juan d'Autriche. Ce dernier avait fait alors de vains efforts pour secourir le fort de la Goulette, que les Turcs finirent par reprendre aux chrétiens. Cervantes le suivit encore dans cette expédition avortée et pleine de périls, et ne tarda pas à retourner en Sicile. Le prince don Juan était de retour à Naples dès le 18 juin 1575. Quelque temps après, Cervantes obtint son congé et la permission de retourner en Espagne. Son séjour en Italie fut pour lui une bonne fortune. Il parcourut dans tous les sens cette contrée classique et admirable. Il visita toutes les grandes villes, qui sont autant de capitales et qui étaient alors des centres scientifiques, artistiques et littéraires. Il y trouva, affaiblie sans doute, mais puis-
santé encore, cette influence de la renaissance des lettres, qui s'étendit de là sur toute l'Europe.
Il y passa six ans, pendant lesquels son temps fut partagé entre les exercices de sa profession et l'étude assidue des écrivains et des poètes de l'Italie.. Ce fut alors qu'il acquit cette profonde connaissance de la littérature italienne, qui féconda son génie et l'inspira si heureusement. L'Arioste était son auteur de prédilection. Dans *cet agréable conteur il admirait, il aimait surtout ces qualités solides et brillantes qui devaient faire le charme de ses propres écrits : l'invention facile et inépuisable, la pureté et l'harmonie du langage, et cette richesse d'élocution qui multiplia les ressources de la langue espagnole. Sur cette terre classique, Cervantes reprit son éducation imparfaite, et relut les bons modèles de Pantiquité. Rien n'échappait à sa curiosité. Ses ouvrages abondent en souvenirs toujours pleins de goût et d'à-propos, et ses réminiscences heureuses attestent qu'il avait médité en admirateur intelligent les chefs-d'œuvre qu'on explique dans les écoles. Cervantes avait vingt-huit ans lorsqu'il quitta l'Italie, couvert de gloire et riche de tous les trésors de l'esprit. Il s'embarqua à Naples , avec son frère Rodrigo et quelques compagnons d'armes, nobles comme lui. Il emportait des lettres de recommandation de don Juan d'Autriche, dont sa valeur lui avait fait un ami, et de don Carlos d'Aragon, duc de Sesa
et de Terranova, alors vice-roi d'Italie. Avec le crédit de ces puissants protecteurs, il se flattait de pouvoir jouir dans sa patrie d'un repos honorable et d'obtenir à la cour du monarque la récompense de ses services.
Vain espoir! Au moment où il rêvait une existence paisible, la liberté lui fut ravie. Le 26 septembre 1 575, la galère qui le ramenait en Espagne fut surprise, à la hauteur des îles Baléares, par une escadrille de corsaires africains, commandée par l'arnaute Mami.
Cervantes et les autres passagers de la galère se défendirent avec un courage héroïque; mais il fallut céder au nombre, et les pirates, avec leur proie, reprirent le chemin d'Alger. Aussitôt arrivés , leur premier soin fut de se partager le butin et les esclaves.
Cervantes échut en partage à Dali-Mami, renégat avare et cruel, qui le fit tout d'abord enchaîner, ne lui épargnant pas les mauvais traitements, et espérant, par ses rigueurs, le forcer à se racheter au plus vite. Il comptait en obtenir une forte rançon; car les papiers qu'il avait trouvés sur son prisonnier lui donnaient lieu de croire qu'il tenait en son pouvoir un personnage d'importance. Ce fut alors que Cervantes montra toutes les ressources de son esprit et les nobles qualités de son cœur.
Du moment qu'il eut perdu la liberté, il n'eut qu'une pensée, celle de la recouvrer et de la rendre en même temps a ses compagnons d'esclavage. Les difficultés de l'entreprise ne purent le détourner de son dessein. Une première tentative d'évasion échoua par la perfidie d'un More, qui devait servir de guide aux fugitifs pour gagner Oran, et qui les abandonna dès le premier jour. Il fallut reprendre la chaîne. Vers la fin de l'année 1576, un des captifs s'étant racheté, Cervantes profita de l'occasion, et, par son entremise, il fit savoir à sa famille dans quel état se trouvaient lui et son frère. A cette nouvelle, Rodrigo de Cervantes, leur père, engagea tout son avoir, avec la dot de ses filles, et pour les racheter se réduisit à la misère. L'avide Dali-Mami trouva la somme insuffisante, et Cervantes l'employa généreusement au rachat de son frère (août 157 7). Il le chargea de faire armer un vaisseau qui devait servir à l'évasion des prisonniers.
Tout avait été combiné par lui avec beaucoup d'adresse, et les plus minutieuses précautions avaient été prises pour assurer le succès de la tentative. Réunis par ses soins au fond d'un souterrain, les captifs attendaient le moment favorable : l'espoir de briser leurs fers leur rendait tolérable une retraite sombre et malsaine. Le vaisseau partit enfin ; mais il fut découvert, et s'étant montré une seconde fois sur les côtes, il fut poursuivi et tomba au pouvoir des Mores. Le pian de fuite était ruiné, la position des cap-
tifs devenait tous les jours plus fâcheuse, et, pour comble de malheur, un renégat trahit leur secret.
Cernés dans leur retraite, ils allaient périr d'un affreux supplice. Cervantes les sauva par son dévouement. Il se déclara seul coupable, et fut amené aussitôt devant le dey d'Alger, le féroce Azan. Prières et menaces ne purent le séduire ni l'intimider; il persista à déclarer qu'il n'avait point de complices, et qu'il était seul responsable. Son courage triompha de la férocité du dey. Celui-ci commença par confisquer les captifs, dont il espérait tirer de fortes rançons, et fit surveiller Cervantes avec un soin spécial. Mais le prisonnier sut tromper la surveillance des gardiens : il écrivit au gouverneur d'Oran et à des personnes influentes de cette ville espagnole pour leur indiquer les moyens de favoriser son évasion et celle de "trois autres prisonniers du dey. Un More, chargé du message, fut pris et empalé aussitôt, et Cervantes, menacé d'un châtiment ignominieux et barbare, y échappa comme par miracle.
Cependant il ne perdait point l'espérance de recouvrer la liberté, et pour se consoler de ses tentatives avortées, il imaginait des moyens plus efficaces. Par l'entremise d'un renégat, nommé Giron, qui voulait se réconcilier à l'Eglise, il eut assez de crédit pour faire armer une frégate aux frais de deux négociants valenciens , résidant à Al^er, Onofre Exarque et Baltasar de Torres. Le vaisseau était prêt, et soixante des princi-
paux prisonniers attendaient le signal du départ, lorsqu'un traître, du nom de Juan Rlanco de Paz, ancien moine dominicain, dénonça lâchement le projet d'évasion à Azan-aga.
Cervantes pouvait encore se sauver : on lui en facilitait les moyens. Il n'en fit rien, et pour la seconde fois il se dévoua au salut de ses compagnons de captivité. Comme il était caché chez un ami , apprenant que le dey le faisait chercher , et menaçait de mort quiconque lui donnerait asile , il sortit aussitôt de sa retraite et se livra luimême.
Conduit en présence du dey, il resta calme et sut résister à tous les moyens d'intimidation. On lui passa une corde autour du cou, on lui lia les mains derrière le dos; il crut un moment qu'on Fallait pendre. Malgré tout il fut inébranlable. Il déclara que le projet d'évasion dont il était l'auteur avait été combiné et arrêté d'avance avec quatre de ses anciens camarades, rendus depuis quelque temps a la liberté, et que les autres captifs ne devaient être avertis qu'au moment de l'exécution. A moitié convaincu par toutes ces raisons, et touché peut-être de tant de courage, Azan-aga se contenta pour cette fois d'envoyer le renégat Giron en exil dans le royaume de Fez, et de faire enfermer Cervantes dans la prison des Mores, au sein de son propre palais. Il y resta cinq mois, chargé de chaînes, gardé à vue et traité avec beaucoup de rigueur.
Tant de constance et d'héroïsme avait rendu son nom célèbre et redoutable chez les Mores. Le dey lui-même craignit à la fin que ce captif intrépide et tenace ne soulevât contre lui ses compatriotes d'abord, puis les autres esclaves chrétiens, dont le nombre dépassait vingt-cinq mille. On prétend que Cervantes conçut en effet le dessein de former une vaste conjuration, et de s'emparer d'Alger au profit du roi d'Espagne ; et Ton croit même qu'il aurait réussi dans cette entreprise, sans la trahison de quelques conjurés, qui révélèrent ses plans. Si le fait est vrai, il n'est pas étonnant que le dey prît tant de précautions pour s'assurer de sa personne. Il avait coutume de dire : « Pourvu que le manchot espagnol soit bien gardé, je n'aurai rien à craindre pour ma capitale, mes captifs et mes galères. » Cervantes a raconté avec complaisance l'histoire de sa captivité, dans la nouvelle du Captif, où il figure incidemment. Après une peinture énergique des instincts sanguinaires d'Azanaga, et des affreux supplices qu'il infligeait à ses esclaves, il ajoute :
<* Un soldat espagnol, nommé Saavedra, trouva seul moyen, et eut le courage de braver cette humeur barbare. Quoique pour recouvrer sa liberté, il eût fait des tentatives si prodigieuses que les Turcs en parlent encore aujourd'hui, et que chaque jour nous fussions dans la crainte de le voir empalé, que luimême enfin le craignît plus d'une fois ; jamais son maître ne le fit battre ni jamais il ne lui adressa le moindre reproche. Si j'en avais le temps, je vous raconterais de ce Saavedra des choses qui vous intéres-
seraient beaucoup plus que mes aventures; mais> je le répète, cela m'entraînerait trop loin '. »
Et en effet, le savant et consciencieux auteur de Y Histoire d'Alger, le P. Haedo, remarque qu'on pourrait faire une histoire à part de toutes ces entreprises si hardies, dont Cervantes lui-même a dit avec orgueil « qu'on s'en souviendrait longtemps chez les infidèles. »
Pendant que Cervantes s'exposait à la mort pour revenir à la liberté, son père mettait tout en œuvre pour la lui rendre, et il avait pris des mesures efficaces pour l'obtenir, lorsque la mort vint lui ravir cette consolation. Sa veuve et sa fille poursuivirent ce * qu'il avait si bien commencé; elles s'imposèrent de grands sacrifices, et le 31 juillet 1579, elles remirent, pour la rançon du captif, trois cents ducats aux frères de la Merci.
Ceux-ci arrivèrent a Alger le 29 mai 1580. et s'occupèrent aussitôt du rachat de Cervantes ; mais ils rencontrèrent des difficultés imprévues et eurent beaucoup de peine à l'obtenir.
Son maître, dont le gouvernement était expiré, allait partir pour Constantinople et avait résolu d'emmener son esclave. Il exigeait mille écus pour sa rançon. Cervantes, chargé de fers et résigné à son malheureux sort, était déjà sur le vaisseau prêt à mettre à
1. Don Quichotte, lre partie, chap. xl, tome I, pages 268-9, de la traduction de M. Furne.
la voile. Le P. Gil, un des frères rédempteurs, fut touché de son infortune, et sa compassion fut si active qu'il le rendit à la liberté, moyennant cinq cents écus d'or d'Espagne, le 19 septembre de la même année. Muni des attestations les plus flatteuses sur sa conduite, il partit vers la fin de 1550, heureux de ressentir « une des plus grandes joies que Ton puisse avoir dans cette vie, qui est de revoir sa patrie sain et sauf, après une longue captivité, ■ Il était libre, mais sans ressources, et il fallait songer à sa famille, qui pour lui s'était ruinée. Cervantes n'hésita point, il reprit la profession des armes.
Engagé comme volontaire dans l'armée de Portugal, dont le duc d'Albe venait d'achever la conquête, il fit, avec son frère Rodrigo, la campagne des Azores, sous le commandement du célèbre don Alvaro de Bazan, premier marquis de Sainte-Croix, qu'il appelle ■ un foudre de guerre, le père des soldats, le capitaine fortuné et jamais vaincu. »
De 1581 jusqu'en 1583, il resta au service, et se distingua, comme toujours, par une conduite sans reproche. Il profitait des loisirs que lui laissait la guerre pour cultiver les lettres. Il se familiarisa avec les écrivains portugais. Admis dans la belle société de Lisbonne, il s'y fit remarquer par son esprit
vif et ingénieux et par sa conversation aimable. Son mérite séduisit le cœur d'une noble dame, et de cette passion naquit une fille naturelle, à laquelle Cervantes donna le nom de dofia Isabel de Saavedra. Il n'eut point d'autre enfant, et il la garda toujours auprès de lui.
Ce lien vivant l'attacha fortement au Portugal. Il n'oublia jamais l'accueil cordial qu'on lui avait fait et la franche hospitalité qu'il avait reçue dans cette contrée, qu'il appelle « une terre de promission. » De tous les écrivains espagnols il est peut-être le seul qui ait fait l'éloge du pays et des habitants. Il connaissait à fond leur caractère qu'il estimait, leurs mœurs et leurs usages, qu'il a décrits avec complaisance. Il vantait la douceur et la grâce de leur langue, et surtout la beauté des femmes, à laquelle il fut si sensible.
Toutes les fois que Cervantes parle du Portugal, il semble que son imagination s'inspire des doux souvenirs du cœur. Cette particularité mérite d'être relevée, car elle est une exception heureuse h cette antipathie qui sépare deux nations voisines et faites pour être unies; antipathie vivace, surtout depuis la conquête de Philippe II, et qui a été bien près de la haine. On raconte en Espagne qu'un Castillan remerciait Dieu tous les jours de l'avoir fait homme et de ne pas l'avoir fait Portugais. On sait d'autre part que le dominicain Texeira, mort en 1601, prêchait que « nous sommes tenus d'aimer tous les hom-
mes, de quelque religion, secte et nation qu'ils soient, jusques aux Castillans. » L'esprit élevé de Cervantes était au-dessus de ces petites jalousies si sottes, qui font que les hommes se détestent sans se connaître. Dans la plupart de ses écrits il loue « la courtoisie, la libéralité, l'esprit et la douceur des Portugais, » et il appelle Lisbonne « une ville grande et renommée. »
La campagne terminée, Cervantes renonça au service militaire, dont il avait tiré pius de gloire que de profit, mais où il avait beaucoup vu, beaucoup observé. Pour son génie pénétrant et pratique, la vie de soldat fut une école où il apprit à connaître les hommes et les choses : il avait en effet une grande expérience des uns et des autres, et ses voyages contribuèrent encore à l'augmenter. De là cette variété de connaissances, cette justesse d'aperçus, cette vérité des descriptions et la vivacité de ses tableaux, qu'il peignait d'après naiure. On a même remarqué qu'il profita de l'occasion que lui offraient ses campagnes sur mer pour s'instruire dans l'art de la navigation, qu'il savait à fond, ainsi qu'on le voit par ses écrits. Cependant, depuis qu'il était sorti d'Espagne, à la suite du légat Acquaviva, jusqu'à son retour, son temps n'avait pas été uniquement employé à s'instruire et à observer. Il avait repris ses premiers essais poétiques, et il est certain qu'il avait fait des vers durant son séjour à Alger. On croit même qu'il avait ébauché quelques comédies ; car les prisonniers
jouaient entre eux des petites pièces de théâtre, pour charmer les ennuis de la captivité. De tout cela rien n'a été conservé, sauf une épitre en vers, récemment découverte, et que Ton trouvera à la fin de cette notice (c).
Rentré dans la vie civile, après l'expédition de Portugal, Cervantes avait alors trente-sept ans. C'est à cette époque, c'est-à-dire à l'année 1583, que remontela composition de Galatée, espèce de roman pastoral entremêlé de beaucoup de vers, et assez connu en France par l'imitation qu'en a donnée Florian. Cet ouvrage devait avoir deux parties, dont la seconde n'a jamais paru, quoique promise et souvent annoncée par l'auteur. Dans le prologue de la première partie, composée de six livres, qu'il appelle « les prémices de son génie, « estas primicias de mi corto ingenio, » Cervantes déclare que nonobstant la défaveur où était alors la poésie, il n'a pu résister à sa vocation constante, la inclination que à la poesia siempre he tenido, dans le dessein d'enrichir sa langue et de montrer combien elle est fertile en ressources, tant dans la prose que dans les vers, et en même temps pour donner libre carrière à son imagination. Il laisse entendre que son livre était composé depuis quelque temps ; mais que voulant garder un juste tempérament
entre trop de précipitation et une prudence excessive, il en a retardé la publication, ajoutant qu'il ne l'a pas composé uniquement pour lui et pour son plaisir. {Pues para mas que para mi gusto solo le compuso mi entendimiento).
L'amour l'avait inspiré ; on le sent sans qu'il le dise. Dans ce drame pastoral, tous les personnages sont allégoriques. Sous des noms fictifs sont cachés des êtres réels. Dès lors il ne faut pas s'étonner du langage élevé que parlaient ses bergers. Aux propos amoureux se mêlent parfois des pensées sérieuses et des réflexions philosophiques, razones de filosofia entre algunas amorosas de pastores.
On suppose que Cervantes s'est représenté et mis en scène sous le nom d'Elicio, berger des rives du Tage, et que Galatée, bergère des bords du même fleuve, était la jeune fille qui ne tarda pas à devenir sa femme. Les autres bergers qui figurent dans cette « é^logue, » étaient les principaux amis de l'auteur, poètes pour la plupart. En terminant son prologue, Cervantes déclare que son but a été de plaire au public; s'il ne l'a pas atteint, il promet de lui donner par la suite des ouvrages où l'on trouverait plus d'intérêt et un art plus fini. Ce n'est pas l'art qui manque dans ce livre; mais l'action languit et se traîne. Tous ces bergers langoureux ont des. conversations un peu longues, et leurs discours quintessenciés sont fades et insipides, malgré les charmes d'un style savamment harmonieux.
C'est le défaut de la poésie pastorale où les anciens ont seuls excellé, pour s'être tenus dans les limites de la nature; car leurs bucoliques sont des scènes dialoguées et des tableaux des mœurs et de la vie des champs. Les idylles des modernes sont presque toutes ennuyeuses, malgré le charme de la poésie et le talent descriptif.
Qu'on se figure par là quel intérêt peuvent offrir six livres fort longs, mêlés de prose et de vers, où Ton ne voit partout que bergers et bergères, qui chantent sans cesse, se lamentent toujours, et ne songent qu'à mourir de plaisir ou de désespoir. Tous ces personnages se ressemblent, et l'ennui naît de cette uniformité. Ni l'harmonie du langage, ni la beauté du style, ni la richesse des descriptions, ni la vivacité des couleurs, ni les prestiges de l'art n'ont pu sauver la monotonie du fond. Je ne crains pas d'affirmer que ce premier ouvrage de Cervantes, où se révèlent déjà plusieurs de ses qualités d'écrivain, est plus digne de son siècle que de lui. Voici, du reste, le jugement qu'il en a porté lui-même dans la revue si comique de la bibliothèque de don Quichotte, modèle de bon goût et de fine critique.
C'est le curé qui parle à son compère le barbier :
a Et celui qui est là tout auprès, comment s'appellet-il? — C'est la Galatée de Michel de Cervantes, répondit maître Nicolas. — H y a longtemps que ce Cervantes est de mes amis, reprit le curé, et l'on sait qu'il est encore plus célèbre par ses malheurs que
par ses vers. Son livre ne manque pas d'invention; mais il propose et ne conclut pas. Attendons la seconde partie qu'il promet ; peut-être y réussira-t-il mieux et méritera-t-il l'indulgence qu'on refuse à la première1. »
Ce jugement est exact, et si les auteurs pouvaient se résoudre à dire ainsi la vérité sur leurs propres ouvrages, ils sauraient au moins ce qu'ils peuvent valoir. Cervantes a jugé le sien comme la postérité. Cependant ce livre de bergeries fut le fondement de sa réputation littéraire : il fut très-favorablement accueilli en Espagne et à l'étranger. L'approbation de la Galatée par Lucas Gracian Dantisco, est du 1er février 1584. Cervantes se maria le 12 décembre de la même année, peu de temps après la publication. Il épousa une jeune iille noble et sans fortune de la petite ville d'Esquivias, où il fixa pour le moment sa résidence.
Il devint alors le chef d'une famille, qui se composait de sa mère, dona Leonor de Cortinas, de sa femme, dona Catalina de Palacios Salazar y Vozmediano, de sa fille naturelle et de ses deux sœurs, dont l'une était veuve; l'autre ne fut jamais mariée. Il fut constamment leur soutien. Cette charge
1, Don Quichotte, Ire part., chap. vi, tom. Ier, pp. 28-9 de la traduction de M. Fume.
lui imposait de rudes obligations. Pressé par le besoin, dégoûté peut-être d'une vie sédentaire et monotone, poussé probablement par ce secret désir de gloire qui fait que les esprits d'élite cherchent le grand jour de la publicité et les occasions de se produire; Cervantes quitta Esquivias pour Madrid, où l'appelaient d'ailleurs les souvenirs de ses premiers débuts et ses relations littéraires. Il travailla pour le théâtre.
En cela, il cédait à une passion impérieuse plutôt qu'à sa vocation véritable. Dès son enfance, il avait suivi avec enthousiasme les représentations du fameux Lope de Rueda, poëte dramatique très-original, et grand acteur dans ses propres pièces. Il débuta par une comédie de mœurs, el Trato de Argel. Dans cette pièce, l'intérêt manque et l'intrigue languit ; en revanche, on y trouve des situations heureuses et surtout des peintures animées.
La vivacité des souvenirs avait inspiré le poëte, qui racontait aux spectateurs ce qu'il avait vu et souffert lui-même. On eut pour la première fois une représentation fidèle de celte dure captivité, « où la pitié manque et où la cruauté abonde, * et une description exacte de cette ville d'Alger, si redoutée des chrétiens, et qui était réellement « un repaire de brigands, un nid de pirates et une caverne de voleurs. » La barbare cruauté des maîtres, leur avarice cupide et leur corruption, les souffrances des captifs, leurs faiblesses, leurs découragements, leurs vœux,
leurs espérances et leurs mécomptes, tout cela est heureusement reproduit, et parfois exprimé en très-beaux vers.
Quant à la partie morale, c'est partout cette fierté d'âme, ce caractère indépendant, cette nature aimante, ce cœur généreux, cet amour du bien et de la liberté, en un mot, tous les nobles sentiments qui animèrent Cervantes tout le temps qu'il fut esclave. On y trouve aussi un souvenir de reconnaissance pour ces frères de la Merci, la providence des captifs, dont la mission était sacrée, et les services si précieux. Cervantes, qui figure dans sa pièce sous le nom de Saavedra, loue la conduite exemplaire de fray Juan Gil, son bienfaiteur, et la charité sublime de ce frère George de Olivar qui, après avoir épuisé toutes ses ressources, se fit esclave pour racheter des captifs. Un bel endroit de cette comédie, c'est le portrait des Espagnols, dont il dit entre autres choses : « qu'ils vivent pour l'honneur, qu'ils tiennent fidèlement la parole donnée, et que leur âme est ardente, indomptable, emportée dans le bien comme dans le mal. » Le succès de cette pièce fut éclatant. Celui de Numance le fut de même.
Cette tragédie est le récit du siège mémorable que soutint Numance contre les Romains. Mettre un pareil sujet sur la scène, c'était réveiller les plus beaux souvenirs de l'antique gloire nationale. La tragédie n'est pas parfaite : elle a même de grands défauts; mais elle offre aussi des scènes admirables, des peintures merveilleuses de vérité, et à chaque
instant des élans sublimes, de grandes idées et des vers harmonieux.
Une circonstance fera vivre à jamais cette pièce. Pendant le siège de Saragosse par les Français, la Numance de Cervantes fut jouée devant les assiégés, Les spectateurs étaient des héros. Ils applaudirent avec feu, et au sortir de ce spectacle, ils allèrent faire ce qu'ils avaient vu, acteurs sublimes dans un drame terrible. On sait leur conduite, qui rendit Saragosse égale à Numance. Et c'est ainsi que le nom de Cervantes s'est mêlé à ce patriotique épisode de la guerre de l'Indépendance. — Dans cette tragédie, l'intérêt ne manque pas, ni le pathétique. Au dénoûment, lorsque, dans la ville déserte, il ne reste plus âme vivante, la Renommée paraît el s'écrie : « Que par tout le monde vole ma voix éclatante, et puissent ses accents animer les nobles cœurs du désir ardent d'immortaliser ce grand exemple. Tant que les cieux rouleront dans leur orbite, j'aurai soin de proclamer d'une bouche qui ne ment point, et de publier partout sur mon passage la valeur de Numance, unique d'un pôle à l'autre. Ce fait inouï annonce le courage que dans les siècles futurs montreront les enfants de l'héroïque Espagne , dignes héritiers de tels pères. Ni la faux terrible de la mort, ni la course rapide du temps ne sauront m'empêcher de chanter la gloire de Numance. »
Qu'on se figure l'effet produit par ces mots prophétiques , prononcés dans ce moment suprême, devant un auditoire préparé à
mourir. C'était une exhortation au dernier sacrifice, une promesse d'immortalité, sortie de la bouche d'un grand homme, qui fut lui-même un héroïque soldat.
Les autres pièces que Cervantes composa vers le même temps sont toutes perdues, et je crois qu'il ne faut pas trop les regretter, malgré les réformes qu'il se vantait d'avoir introduites dans le théâtre, et dont l'utilité paraît fort contestable. « J'osai le premier dans Numanee, dit Cervantes, personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres moraux sur la scène, au grand applaudissement du public1. Mes autres pièces furent aussi représentées; mais leur succès consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer les auteurs tombés. » — Ces succès d'estime ne pouvaient guère l'enrichir. Il crut prudent de renoncer au théâtre, dont le fameux Lope de Vega, « ce mons're de la nature, » comme il l'appelle excellemment, s'était emparé par droit de conquête. Il y régna bientôt en monarque absolu, qui connaît ses sujets. Sa fécondité inépuisable plaisait au public, qui n'était pas délicat et
1. Dans el Traio de Ârgel, on voit figurer l'Occasion et la Nécessité. Cette résurrection de la tragédie antique n;a\ait plus alors sa raison d'être, comme au temps où les croyances mythologiques étaient encore en crédit. — Voir à la fin de cette notice une appréciation sommaire du théâtre de Cervantes.
demandait sans cesse du nouveau. Lope de Vega le servit à souhait; et il abusa de sa facilité prodigieuse. Il y fit sa fortune et acheva de corrompre le goût de ses contemporains. Si le sort lui fut propice, la critique doit le juger sévèrement, pour avoir sacrifié à l'intérêt. Sa condescendance lui a fait perdre beaucoup de véritable gloire, et sa singulière poétique (.4rte nuevo de hacer corne lias) le condamne sans rémission.
En Tannée 1588, Cervantes, entièrement dévoué à la famille dont il était le soutien, prit un grand parti. Il accepta une modeste place de commissaire des vivres, sous la direction d'Antonio de Guevara , chargé de réunir à Séville les approvisionnements des (roupes et des flottes de l'Inde. Il partit aussitôt de Madrid pour la capitale de l'Andalousie, fournit ses cautions le 12 juin et entra en charge immédiatement, c'est-à-dire dès le 15 du même mois. Il resta en fonctions jusqu'au 2 avril 1589. A cette époque, Cervantes avait déjà perdu sa mère. Son frère servait comme lieutenant dans les troupes de Flandre. Au mois de mai 1590, Cervantes, résolu de passer en Amérique, où il espérait obtenir une place plus considérable, désigna lui-même celles qui étaient alors vacantes, dans un mémoire adressé au roi,
où il exposait en grand détail ses états de services pendant vingt-deux ans. Sa supplique fut bien accueillie, et transmise par ordre du roi, le 21 mai, au président du conseil des Indes. Le 6 juin, un décret signé par le docteur Nuriez Morquecho autorisa le pétitionnaire à formuler sa demande, et lui promit satisfaction. La fortune semblait enfin lui sourire ; mais on ne sait quel obstacle vint traverser ses projets et détruire ses espérances. Quoi qu'il en fût, Cervantes resta en Espagne, et sa position continua d'être précaire. En 1591 et 1592, il remplissait encore les modestes fonctions de commissaire des vivres, sous la direction de Pedro de Is~ nuza, chargé des approvisionnements de la flotte. En 1594, il était à Madrid, sans doute pour rendre ses comptes : il avait rempli dans plusieurs villes du district de Grenade les fonctions de collecteur des contributions et des tailles; et il sollicitait la continuation de cet emploi. Il l'obtint, après avoir fourni caution. On possède toutes les pièces relatives à cette circonstance, datées du 1er juillet, du 13, du 21 et du 23 août de la même année , et celles aussi qui attestent son passage dans les villes où l'appelaient les fonctions de sa charge. Gomme les détails de cette époque de sa vie n'offrent qu'un intérêt vulgaire , on peut les passer sans inconvénient.
Au milieu de ses occupations, Cervantes mettait à profit son séjour en Andalousie et ses fréquentes tournées, pour faire de nou-
Telles études de mœurs, pour observer l'esprit et le caractère de ces Andalous, qu'il a si souvent mis en scène, et dont il a été sans contredit le peintre le plus vrai et le plus ingénieux. Séville était son séjour ordinaire et le centre de ses observations. Il se trouvait k Taise dans cette société spirituelle et aimable qui l'accueillit comme il le méritait. Il fréquenta la maison de Pacheco, qui était à la fois un musée et une académie, le rendezvous des poètes, des écrivains et des artistes, parmi lesquels se trouvaient dès lors des hommes éminents par le génie et connus par leurs travaux. Dans cette brillante pléiade, Cervantes se fît beaucoup d'amis, et sentit renaître plus vif encore l'amour des lettres, qui fut sa passion dominante. Il n'avait pas renoncé à la poésie. En l'année 1595, il prit part à la joute poétique ouverte à Saragosse, dans le couvent des Dominicains, en l'honneur de saint Hyacinthe, que le pape Clément VIII venait de canoniser. Il envoya une élégie au concours et remporta le premier prix ; sa pièce fut lue en public, du haut de la chaire, le 2 mai, et couronnée le 7 du même mois. Parmi beaucoup d'éloges, qui étaient dus à l'auteur, sinon à la pièce (elle étaitassez médiocre), on devineque Cervantes était alors à Séville; aussi les juges disaient^ ils, dans un arrêt prononcé en vers, et où la mythologie ne laissait point de place au bon goût, que semblable à un autre Apollon, ce nouveau fils de Latone venait de la grande Délos. Tous ces faits sont tirés de la rela-
tion des fêtes qui furent célébrées en cette occasion1.
L'année suivante (1595), Cervantes était encore à Séville, lorsque le 1er du mois de juillet, une escadre anglaise, commandée par l'amiral Charles Howard, entra dans le port de Cadix et s'empara de la ville, sans éprouver de résistance. Cette expédition hardie, qui fut un véritable coup de main, était dirigée par le célèbre comte d'Essex, favori de la reine Elisabeth. Une fois maîtres de la ville, les Anglais y passèrent vingt-quatre jours sans être inquiétés, et après avoir tout pillé, ils y mirent le feu et s'embarquèrent.
Ce fut la vengeance qu'ils tirèrent des menaces de l'invincible Armada. Cependant on s'agilait beaucoup à Séville ; on y fit de grands préparatifs de guerre. Le duc de Médine se mit bravement à la tête des troupes, et il fit son entrée dans la ville incendiée, lorsque les Anglais étaient déjà bien loin.
On pense bien que cet événement fit du bruit; il excita l'esprit railleur et la verve caustique desAndalous. Cervantes aussi s'en mêla, et s'inspirant de l'opinion publique, il fit un sonnet burlesque, pour célébrer dignement cette campagne ridicule. Il en fit un autre sur le même ton , à l'occasion des funérailles de Philippe II, mort le 13 du mois de septembre 1598.
1. Cette relation, écrite par Gerônimo Martel, fut imprimée à Saragosse chez Lorenzo Robles, en 1595.
La municipalité de Séville avait fait dresser dans la cathédrale un somptueux catafalque, et le service en l'honneur du monarque défunt commença en grande pompe, le 24 novembre, avec l'assistance de toutes les autorités. Tout allait bien, lorsqu'un différend s'éleva le 25 entre l'Inquisition et la cour suprême de justice, sur une question de préséance. Les inquisiteurs fulminèrent des excommunications, les juges protestèrent, et la cérémonie funèbre fut brusquement interrompue : elle fut reprise seulement à la fin du mois de décembre, après que toutes les difficultés furent levées par le roi et son conseil. Ce scandale lit beaucoup de bruit : on accourut de plusieurs lieues à la ronde admirer ce catafalque qui passait pour une merveille.
L'admiration des Andalous se traduit en hyperboles, dont les Gascons même ne sauraient se faire une idée exacte. Cervantes railla finement leur forfanterie incorrigible, et avec tant de succès, qu'il n'hésite pas à dire que ce sonnet est le principal honneur de ses écrits. « Por honra principal de mis escritos1. » Le sonnet est en effet excellent; mais c'est la date qui est pour nous précieuse : elle marque le terme de son séjour à Séville, qu'il dut quitter peu de temps après, dans des circonstances assez fâcheuses (d).