‹ Le voyage au Parnasse de Michel de CervantesChapitre 3 sur 38 · Viage al Parnaso, capit. iv · texte numérisé non relu

Viage al Parnaso, capit. iv

VIÏI

Cervantes, toujours commissaire des vivres, avait envoyé k la trésorerie de Madrid une somme de 7400 réaux, produit des comptes arriérés. Un négociant deSéville, Simon Freire de Lima, s'était chargé du mandat; mais il le remplit mal, ou ne le remplit pas du tout; car à son arrivée, Cervantes ne le trouva pas à Madrid. Il lui écrivit à Séville, et le mandataire infidèle chargea un Portugais, Gabriel Rodriguez, d'acquitter cette somme ; mais le Portugais refusa, et sur ces entrefaites, Simon Freire fit banqueroute et se sauva avec l'argent. La Gontaduria fit saisir les biens du failli.

Cet incident inspira quelques doutes sur la parfaite régularité de la gestion de Cervantes. On commença par vérifier ses livres, et il fut trouvé en déficit d'une somme de 2461 réaux (600 francs environ). En attendant qu'il se justifiât et pût se libérer, on le mit en prison. Il réclama avec forc^, et le 1er décembre 1597 , Barnabe de Pedroso, alors chargé des approvisionnements des flottes, le fit relâcher sous caution. Cervantes avait pris l'engagement de satisfaire dans le délai de trente jours. On verra tout à l'heure que cette affaire traîna longtemps.

Privé de son emploi, Cervantes se fit agent d'affaires pour le compte de quelques parti-

culiers, parmi lesquels était' don Hernando de Tolède, seigneur de Cigales, qui fut pour lui un ami fidèle et dévoué. Il est probable que ses nouvelles occupations le retinrent en Andalousie jusqu'en 1603. À cette époque, il se rendit à Valladolid, où résidait la cour. Des pièces authentiques écrites de sa main attestent qu'il s'y trouvait dès le 8 du mois de février, probablement pour rendre compte de sa gestion , car il ne s'était pas encore présenté devant le conseil de la trésorerie; on ignore pour quel motif. Ce fait, peu important par lui-même, prouverait au besoin le désordre qui régnait en Espagne dans l'administration des finances , si d'autres faits plus considérables ne le démontraient d'ailleurs.

Ce qui est certain, c'est que dans cette affaire déplorable , Cervantes ne saurait être l'objet d'un soupçon; car lui-même parle de son emprisonnement avec une franchise qui prouve en sa faveur, et d'autre part, ses ennemis les plus acharnés ne l'attaquèrent jamais sur ce point qu'en termes obscurs et d'une manière indirecte. Don Gregorio Mayans a remarqué, avec beaucoup de bon sens et de sagacité, que Cervantes n'eût pas parlé de sa prison, s'il n'avait été innocent et parfaitement irréprochable. La probité at-elle besoin d'être défendue ? Qui oserait flétrir d'un simple soupçon celui qui a pu dire de lui : Je ne suis jamais la voie du meo* songe, nimca pongo lospiespor do camina... la mentira ?

Depuis la fin de 1598 jusqu'au commencement de 1603, les documents font défaut, et Ton ne peut remplir cette lacune de quatre années. Ce fut, à ce que Ton croit, durant cet intervalle, que Cervantes eut à souffrir de nouvelles persécutions dans la province de la Manche. Un fait certain, c'est qu'il fut retenu en prison par les habitants de la petite ville d'Argamasilla de Àlba, où il était allé, selon les uns, réclamer les dîmes arriérées dues au grand prieuré de Saint-Jean, tandis que d'autres prétendent que les habitants de ce bourg s'ameutèrent contre lui, parce qu'il avait détourné, au grand préjudice de leurs irrigations, les eaux du Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres qui servaient à la fabrication de la poudre. La tradition a constamment conservé son souvenir , et Ton montre encore à Argamasilla une masure délabrée, où l'on prétend qu'il fut détenu (la casa de Medrano).

Il paraît que cette détention arbitraire se prolongea quelque temps, et que l'état d'abandon où il se trouvait le força d'avoir recours à l'un de ses oncles, nommé Juan Barnabe de Saavedra, bourgeois considérable d'Alcazar de San Juan. On a conservé de mémoire le commencement de la lettre qu'il lui écrivit : « De longs jours et de tristes nuits me fatiguent dans ce cachot ou plutôt dans celte caverne. » On dit que cette pièce s'est longtemps conservée ; mais elle a disparu, et jusqu'à ce jour elle a échappé à toutes les recherches.

C'est de cette époque si triste que date la véritable gloire de Cervantes. C'est dans cette prison où le retenait le caprice de quelques sots gentillâîres, qu'il conçut le plan de Don Quichotte : c'est là qu'il en écrivit les premières pages, et à ce sujet, M. Furne fait observer avec beaucoup d'à- propos « qu'il fallait une singulière habitude de l'adversité, et une rare et noble liberté d'esprit^ pour faire, d'un semblable cabinet de travail, le berceau d'un livre tel que Don Quichotte. »

Toutes ces circonstances, et la promptitude avec laquelle Cervantes se rendit à Valladolid, dès qu'il en fut requis par le conseil de la trésorerie, sont des raisons à l'appui de l'opinion généralement reçue, qu'il avait dû quitter l'Andalousie en Î599, ei que les quatre années suivantes, qui font lacune dans sa vie, il les passa en qualité d'agent d'affaires, dans la Manche, qu'il eut maintes occasions de parcourir en tous sens. Dans tous les cas, son séjour dans cette province, où l'appelaient les besoins de ses clients et les relations de famille, sa détention à Argamasilla, sont des faits incontestables et avérés, reposant sur des preuves certaines et confirmées par l'exactitude topographique des descriptions, ainsi que par la connaissance profonde des mœurs et des ridicules des habitants que l'on trouve dans les deux parties de Don Quichotte.

Lorsque Cervantes arriva à Valladolid, la cour y était établie depuis deux ans; mais le vieux soldat chercha vainement un ami dans la foule servile des courtisans. Le duc de Lerme était le vrai monarque. Philippe III, roi dévot et indolent, lui laissait tout son pouvoir; et l'insolent favori, entouré de flatteurs, distribuait ses grâces aux plus vils.

De ce sot orgueilleux, les leltres n'avaient aucune protection à attendre; le talent et les services étaient également oubliés. Cervantes sollicita des récompenses auxquelles il avait droit ; il fut éconduit avec hauteur par ce ministre, qu'il avait appelé « l'Atlas du poids de cette monarchie. » Ce fut la dernière tentative qu'il fit pour fléchir la fortune. A l'âge de cinquante-six ans, que pouvait-il espérer? Désabusé bien tard, il rentra dans son obscurité, voué désormais au culte des lettres, qui furent sa passion constante, le charme de sa retraite et la consolation de sa vie. Dès l'année suivante, 1604, il sollicitait le privilège royal pour l'impression de la première partie de Don Quichotte. L'ouvrage fut publié à Madrid en 1605. La première édition épuisée, il en parut une seconde la même année, tandis qu'on le réimprimait en même temps à Valence et à Lisbonne. Je reviendrai plus tard sur ce qui concerne la publication de Don Quichotte.

Le 8 avril 1605 naissait a Valladolid Philippe IV. Il y eut de grandes fêtes à l'occasion de son baptême, auquel assista lord Howard, ambassadeur extraordinaire d'Angleterre, arrivé à la cour le 26 mai, avec une suite nombreuse. La solennité eut lieu le '28.

Les Anglais repartirent le 17 juin, fort satisfaits de l'hospitalité espagnole et de l'accueil royal qu'ils avaient reçu. Le duc de Lerme ou le comte de Miranda, président du conseil, firent écrire une relation de ces réjouissances, afin d'en perpétuer le souvenir. Cette relation parut à Valladolid en 1605, et l'on croit gue Cervantes en est l'auteur. Quoique le récit de ces folies ne fût qu'un ouvrage de commande, on y reconnaît parfois sa manière; d'ailleurs un sonnet burlesque de Gôngora ne laisse aucun doute a cet égard.

Ce malin satirique, si redouté de ses contemporains pour son esprit caustique et frondeur, raconte à sa manière, c'est-à-dire avec beaucoup d'originalité, l'arrivée de l'ambassade anglaise, et les fêtes et les réjouissances de la cour. Il calcule spirituellement les dépenses énormes qu'il fallut faire, et il ajoute avec malice que pour écrire ces événements mémorables, on s'adressa à don Quichotte, à son écuyer et à son roussin1. Preuve évidente que le livre de Cervan-

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