‹ Le voyage au Parnasse de Michel de CervantesChapitre 4 sur 38 · Voici le sonnet de Gôngora · texte numérisé non relu

Voici le sonnet de Gôngora

Pariô la reina : el luterano vino Con seiscientos hereges y heregias :

tes avait déjà paru et qu'il était populaire dès lors. Cependant Cervantes n'était pas à bout de persécutions.

Le 27 juin 1605, quelques jours après le départ de l'ambassadeur d'Angleterre, un seigneur navarrais , de l'ordre de Saint- Jacques, s'étant pris de querelle pendant la nuit avec un homme armé , reçut dans le combat deux blessures mortelles. Il se traîna jusqu'à la maison qu'habitait Cervantes; on le recueillit, mais il expira le 29. Tous les habitants de la maison furent appelés comme témoins, et parmi eux Cervantes avec sa famille. En attendant que l'instruction se poursuivît, on le mit en prison, lui et sa fille naturelle, sa sœur et sa nièce. On sait par les dépositions des témoins que la famille de Cervantes se composait alors, outre les personnes ci-dessus, de sa femme et d'une autre sœur non mariée; et l'on voit par les mêmes piè-

Gastamos un millon en quinze dias Ea darles joyas , hospedage y vino.

Hicimos un alarde ô desatino, Y unas fiestas que fueron tropelias :

Al anglico legado y sus espias Del que juré la paz sobre Calvino.

Bautizamos al nino Dominico

Que naciô para serlo en las Espanas :

Hicimos un sarao de encaniamento.

Quedamos pobres, fué Lutero rico :

Mandàronse escribir estas hazanas, A don Quijote, â Sancbo y su jumento.

ces que Cervantes était en correspondance d'affaires avec des personnes notables de S.4ville, el qu'il recevait chez lui des clients qui venaient le consulter (por ser hombre que escribia y trataba négocias) sur leurs intérêts. Ce qui prouve qu'il avait repris à Vailadolid les occupations qu'il avait eues à Séville et pendant son séjour dans la Manche, et qu'il avait mérité la confiance de ses anciens clients. C'était la troisième fois qu'il se voyait en prison. Il en sortit bientôt sous caution, et le 9 juillet il fut déclaré complètement libre et à l'abri de toute poursuite.

En 1606 la cour quitta Valladoli'i pour retourner à Madrid. Cervantes l'y suivit. Il se rapprochait ainsi d'Alcala, sa ville natale, et d'Esquivias, où étaient quelques-uns de ses parents et toute la famille de sa femme. Il y vécut misérablement, partageant son temps entre les affaires et la littérature. En 1608 il donna une nouvelle édition de la première partie de Don Quichotte; il la revit lui-même et corrigea quelques fautes, mais bien des négligences lui échappèrent. Cependant cette édition, dont il prit quelque soin, est de toutes la plus estimée : elle a servi de base aux meilleures qui en ont été faites depuis.

Le 9 octobre 1609 Cervantes perdit sa sœur,

dona Andréa. Depuis son veuvage, elle s'était retirée chez lui avec sa fille, et jusqu'au dernier moment elle lui avait donné des preuves d'affection et de dévouement. Le 17 avril de la même année, Cervantes était entré dans une confrérie religieuse dont les membres étaient pour la plupart des écrivains distingués. C'était l'usage du temps. La dévotion puérile de Philippe III avait mis ces congrégations à la mode. On ne sait pas si Cervantes entra dans l'académie des beaux esprits, qui fut ouverte en 1612 dans la maison de don Francisco de Silva, sur le modèle des académies italiennes. Un contemporain assure que cette société était le rendez-vous des plus beaux génies de l'Espagne, qui se trouvaient alors à la cour, c'est-à-dire à Madrid. Dans celte réunion d'hommes de mérite, Cervantes pouvait tenir sa place. On ne saurait dire toutefois s'il y fut admis, quoiqu'un passage de la préface de ses comédies permette de le supposer. C'est a l'endroit où il parle d'une question de littérature dramatique débattue dans un cercle d'amis, où il se trouvait (una conversacion de amigos).

Dans son Voyage au Parnasse, Cervantes fait un grand éloge de don Francisco de Silva, le fondateur de cette académie des belleslettres, et dans plusieurs des recueils poétiques publiés de son temps, notamment dans ceux du célèbre Hurtado de Mendoza et de Gabriel Perez del Barrio Angulo, on trouve des vers de lui en l'honneur des poètes. C'était un usage général qui avait peut-être

pour effet d'atténuer les rigueurs de la censure.

Vers la même époque , Cervantes s'occupait de préparer, pour les donner au public, ses Nouvelles morales, ou exemplaires, genre nouveau en Espagne, parfaitement inconnu jusqu'alors, et dont il se vantait à bon droit d'être l'inventeur. Elles parurent au nombre de douze, au mois d'août 1612, avec une dédicace au comte de Lémos, qui est un mor> ceau admirable de sentiment et de style.

Dans sa détresse, Cervantes avait besoin d'un Mécène, et d'un Mécène plus généreux que ne l'avait été celui à qui fut dédié Don Quichotte; et quoique les libéralités du viceroi de Naples fussent assez mesquines, il lui en conserva une reconnaissance très-vive.

Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier ce recueil de nouvelles, qui furent écrites à des époques diverses, et la plupart pendant que l'auteur résidait à Séville. Il suffit de dire pour le moment qu'elles sont peut-être l'œuvre la plus achevée de Cervantes, qu'elles lui valurent de la part du célèbre Tirso de Molina le surnom de Boccace espagnol, et que dans ce genre de littérature l'Espagne n'a jusqu'ici rien produit qui leur soit comparable. Lope de Véga, jaloux du grand succès qu'elles obtinrent, voulut les surpasser; mais il échoua dans cette entreprise, et ses nouvelles manquent absolument des qualités qu'il avait reconnues avec peine dans celles de son rival, l'esprit et le style (no le faite gracia ni estilo).

En 1614, Cervantes, toujours poète, mal-

gré son âge avancé, prit part au concours ou joute littéraire ouverte pour célébrer la béatification de sainte Thérèse par le pape Paul V.

Il composa, sur le modèle de la première églogue de Garcilaso, des stances remarquables par la tendresse des sentiments et par l'harmonieuse élégance des vers. Elles furent publiées, à la place d'honneur, dans le recueil des pièces couronnées. Lope de Véga était du nombre des juges, et parmi les concurrents se trouvaient les premiers poètes d'alors.

Le but des nouvelles était tout moral ; leur titre même l'indiquait. Dans son Voyage au Parnasse, qui parut à la fin de la même année (1614), Cervantes se proposa d'arrêter les progrès du mauvais goût, qu'entretenait la détestable école de don Luis de Gdngora, dont l'influence fut aussi funeste en Espagne que celle de son contemporain, Marini, le fut en Italie. Ce petit poème, très-ingénieux, est en même temps une satire très-fine. Pour se délivrer des mauvais poètes qui assiégeaient le Parnasse, Apollon appelle les bons à son secours; il dépêche Mercure, et celui-ci choisit Cervantes pour savoir ceux qu'il doit emmener. A cette occasion, on voit défiler successivement tous les poètes de quelque mérite, parmi lesquels Cervantes figure comme le plus pauvre et le plus malheureux. Deux petites pièces en prose, ajoutées au poème, complètent cet innocent jeu d'esprit. Cependant, tout innocent qu'il était, et malgré l'indulgence qui règne partout, ce jeu d'es-

prit lui suscita beaucoup d'ennemis. Il y avait des auteurs médiocres et mécontents, qui ne pouvaient pardonner à cet illustre vieillard sa gloire passée, que ses Nouvelles et ses derniers vers avaient rajeunie en l'augmentant. L'un de ces envieux imagina une basse vengeance. Ce fut en 1614 qu'un méchant auteur de comédies publia, sous le voile du pseudonyme, une seconde partie de Y Histoire de don Quichotte. Cette publication inattendue vint troubler la vieillesse de Cervantes. Mais la postérité l'a bien vengé de son impudent compétiteur : le nom d'Avellaneda est à jamais célèbre , comme celui de Zoïle. Nous le retrouverons dans la suite, et l'on verra quelle célébrité lui était due1.

Dans les deux facéties qui font suite à son Voyage au Parnasse, Cervantes annonçait l'intention où il était de publier un recueil de comédies. Il les avait d'abord reléguées au fond d'un coffre, voyant bien que les acteurs n'en voudraient point. On ne jouait alors que celles de Lope de Véga et de son école. Le besoin le fit songer à tirer parti de ces pièces inédites : il y avait huit comédies et

J. Voir ci-après l'étude sur le Voyage au Parnasse.

autant d'intermèdes. L'auteur savait au juste ce qu'elles pouvaient valoir. Il ne se faisait point illusion sur leur mérite; mais il lui semblait en somme qu'elles pouvaient soutenir la comparaison avec celles qui avaient la vogue. Le plus difficile était de trouver un éditeur. Cervantes s'adressa au libraire Juan de Villaroël, qui répondit à ses propositions qu'il lui achèterait volontiers ses comédies, s'il n'avait ouï dire à un auteur en crédit que de sa prose on pouvait attendre beaucoup, mais qu'il ne fallait rien attendre de ses vers. Cette réponse ingénue surprit Cervantes, et il avoue qu'il en fut quelque peu mortifié. Au fond, ce jugement est juste, quoique trop sévère.

Cervantes en jugea autrement et persista dans son dessein. Après des démarches inutiles, il revint au même libraire, et lui vendit son privilège moyennant une somme raisonnable. Les comédies, accompagnées de leurs intermèdes respectifs, parurent au mois de septembre 1615, avec une belle dédicace au comte de Lémos, et un prologue fort savant et merveilleusement écrit, où l'on trouve des choses précieuses pour l'histoire du théâtre espagnol. Les pièces furent froidement accueillies du public et n'entrèrent pas dans le répertoire des comédiens.

Cette fois le public jugea bien. Ces comédies sont médiocres, et l'on ne peut les défendre, soit qu'on soutienne avec don Blas Nasarre, dont il est permis de suspecter la sincérité sur ce point, que Cervantes mit tout

son art à faire de mauvaises comédies (artificiosamente malas), afin de faire voir par cet exemple les monstruosités ridicules de celles qui étaient alors a la mode ; soit que l'on prétende avec l'abbé Lampillas que ces comédies ne sont pas de Cervantes, et que la mauvaise foi de l'éditeur a indignement abusé de son nom.

On ne discute pas ces paradoxes. Le moyen de faire tomber de mauvaises comédies, ce n'est pas d'en faire d'aussi mauvaises. Cette idée est ridiculement extravagante; elle ne pouvait entrer dans la tête de celui dont le chef-d'œuvre avait consomné la ruine des romans de chevalerie. D'autre part, le bon sens refuse de croire que du vivant même de Cervantes on ait eu l'impudence de lui attribuer des pièces apocryphes.

Les comédies sont bien de Cervantes, et elies ne sont pas excellentes, parce qu'elles ressemblent à la plupart de celles qu'on faisait alors. Il ne se conforma pas, en les composant, aux règles irréprochables qu'il avait tracées lui-même aux auteurs dramatiques; ce qui prouve que son talent ne pouvait réussir dans ce genre, ou bien encore, selon la manière de voir du docteur Huarte, qu'il n'avait pas pour la pratique du théâtre la même aptitude que pour la théorie. En revanche, les intermèdes valent beaucoup mieux. Son esprit vif et alerte, satirique et mordant, et naturellement enclin à la plaisanterie, se trouvait à l'aise dans ces petites scènes burlesques, qui tenaient plus de la farce que de la comédie :

ce sont des dialogues rapides et animés, où Ton trouve du n'aturel, de la grâce, beaucoup de facilité, et par-dessus tout ce goût fin et délicat qui excellait à manier le ridicule.

Ces facéties rappellent les meilleures de ses nouvelles, et par des qualités analogues et par le fond même (ë).

Cervantes avait retrouvé dans sa retraite ses loisirs d'autrefois {mi antigua ociosidad). Il en profita pour se livrer au travail avec une ardeur juvénile, tempérée par l'expérience de l'âge mûr. En 1605, lors de la publication de Don Quichotte, il avait annoncé une seconde partie; il renouvela sa promesse en 1613. L'année suivante parut la contrefaçon d'Avellaneda.

Cervantes, indigné de tant d'audace, se hâta d'achever la seconde partie de son chefd'œuvre. Il sollicita la permission de la faire imprimer dès le commencement de l'année 1615; mais des lenteurs calculées peut-être retardèrent la publication jusqu'au mois d'octobre. Ce fut le dernier ouvrage qu'il publia, et le plus parfait de tous : le succès fut prodigieux. Dans une belle dédicace au comte de Lémos, il annonçait pour paraître prochainement, quoique sa santé chancelante fût dès lors fort compromise, les Aventures

de Persiles et Sigismonde, roman imité des Grecs, et qui devait rivaliser avec les Éthiopiques d'Héliodore.

En effet, l'ouvrage était prêt au printemps de Tannée 1616 : il n'y manquait plus que la dédicace et le prologue. L'auteur se préparait à les écrire, lorsque son mal s'aggrava de telle sorte que, réduit à ne plus sortir, il dut faire chez lui la profession du tiersordre de Saint-François, dont il avait pris l'habit à Alcala, le 2 juillet 1613. Cependant, la chronicité de la maladie lui laissait quelques moments de rémission : alors l'espoir revenait avec les forces. Il lui en restait encore assez pour supporter la fatigue d'un court voyage. La petite ville d'Esquivias, où était domiciliée la famille de sa femme, n'était qu'à quelques lieues de Madrid : il s'y rendit pour changer d'air et de régime. Mais il s'assura bientôt que son état empirait visiblement. Sentant que sa fin était proche, et, résolu de mourir dans sa maison, il reprit le chemin de Madrid, accompagné de deux amis (/*).

Il nous a raconté ce dernier voyage dans le prologue du Persiles, avec des particularités précieuses et très-intéressantes :

« Or il advint , cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était habillé de gris des

pieds à Ja tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria : « Si « j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneu- « ries s'en vont prendre possession de quelque place « ou de quelque prébende à la cour, où sont maintece nant Son Eminence de Tolède et Sa Majesté. En ce vérité, je ne croyais pas que nia bête eût sa pareille « pour voyager. » Sur quoi répondit un de mes amis : « La fauté en est au cheval du seigneur Miguel Cer- « vantes, qui a le pas fort allongé. » A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il sauta à bas de sa monture ; puis me saisissant le bras gauche, il s"écria : « Oui. oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce fa- « meux tout, ce joyeux écrivain, ce consolateur des « Muses ! » Moi qui en si peu de mots m'entendis louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie à ne pas lui répondre sur le même ton. ce Seigneur, lui dis-je. vous vous trompez comme ce beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel ce Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et « je ne mérite aucun des noms aimables que Votre ce Seigneurie veut bien me donner. » On vint à parler de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant : * C'est une hydropisie, et toute l'eau de ce la mer océane ne la guérirait pas, quand même « vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Ceree vantes, que Votre Grâce se règle sur ie boire, sans ce oublier le manger, et elle se guérira sans autre re- « mède. — Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien « des fois ; mais je ne puis renoncer à boire quand ce l'envie m'en prend, et il me semble que je ne sois ce né pour faire autre chose. Je m'en vais tout doucece ment, et aux éphémérides de mon pouls je sens c< que c'est dimanche que je quitterai ce monde. Vous ce êtes venu bien mal à propos pour faire ma connaisce sance , car il ne me reste guère de temps pour vous « remercier de l'intérêt que vous me portez. » Nous en étions là, quand nous arrivâmes au pont de Tolède ; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie1.... »

On sent dans ce morceau les angoisses de

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