‹ Le voyage au ParnasseChapitre 13 sur 49 · ÈPITBR DE CERVANTES, ÉCRITE DURANT SA CAPT1V.TÉ · texte numérisé non relu

ÈPITBR DE CERVANTES, ÉCRITE DURANT SA CAPT1V.TÉ

Miguel de Cervantes, captif, à Slateo Vasque».

« Si les humbles accents do ma musette seigneur ne sont pas arrivés jusqu'à vous, alors qu ils devaient élre plus agréables, - ce n'a pas été négligence de ma part, mais excès de préoccupation au sujet d'une carrière étrangement

mJS&uZ es l Vra ! que ' P° ur évher ,a qualification fâcheuse d'audacieux, ma main fatiguée a couvert les fautes du jugement. - Mais enfin

votre valeur surhumaine, connue de toute la terre, cette dignité pleine de charme, ces manières avenantes, — dissipent la crainte et la défiance qui ont jusqu'ici contenu pour vous l'essor de ma modeste pluma. — De votre souveraine bonté, de votre vertu parfaite, je ne dirai que la minime partie, car pour le reste, je pense que personne ne s'avisera de le restreindre en vers.

— Tel qui vous contemple au faite de cette haute faveur où l'humanité peut atteindre, toujours poussé par un vent propice — et qui se voit

(très d'être submergé dans celle mer dont il s'eforce, n'importe comment, de surmonter les (lots,

— peut-on douter qu'il ne dise : « Le bonheur a résolu d'élever ce jeune homme jusqu'à la dernière hauteur? — Hier nous le voyions inexpérimenté et tout neuf dans c«g affaires qu'il régie et manie maintenant de façon à forcer l'approbation de l'envie. > — Ainsi se tourmente et se lue l'envieux, que la gloire d'aut ru i désespère et fait jpérir de langueur. — Mais celui qui d'un esprit plus calme conlemple votre conduite et cette vie irréprochable, et celle Ame si riche de vertus cachées, — ne dira point que ce soit la roue inconstante et rapide de la fausse fortune, le hasard ou le sort, la chance, le bonheur, uue heureuse étoile ou quelque chose de pareil — qui vous ont élevé à celle haute position dont vous jouissez à présent, avec l'espérance de mouler encore plus haut; — mais seulement la sagesse de votre conduite, et ces rares qualités qui éclatent dans vos aciions et en voire doux maintien.

— C'est elle, dit-il, qui vous soutient de sa main, qui vous étreint de ses fortes attaches, et voua prépare sans cesse de plus brillantes destinées. .— Saints sont les bras, el agréablement douces les étreintes de la vertu sainie, bienfaisaute.et divine; saint est celui qui reçoit ses embrasse-

ments, — Celui qui marche comme vous avec un pareil guide, le vulgaire aveugle et grossier peut-il s'étonner que sa place soit si proche du siège le plus élevé? — Comme rien ne se fait sans travail, marcher sans la vertu, c'est aller à l'aventure; mais celui-là abrège le chemin qui fait route avec elle. — Si l'expérience ne m'abuse, je crois que nombre de gens ne sont tourmentés que d'une pensée, d'un désir unique. — Les prétendants abondent: ceux-ci songent à la clef d'or 1 , beaucoup à un même emploi, et tel aspire à une ambassade, mission de confiance. — Chacun vise pour son compte au but que mille autres veulent atteindre, et il n'y en a qu'un dont le trait porte juste au point visé. — El celui-là peut-être ne fut jamais importun et ne se trouva jamais à, la porte d'un orgueilleux favori, encore à jeun après vêpres; — il ne prêta, n'eut jamais à emprunter de l'argent; et n'ayant de commerce qu'avec la vertu, en Dieu seul et en elle il avait confiance. — C'est de vous, seigneur, que l'on pourrait dire (et je le dis et le répéterai sans me taire) que la vertu seule fut votre guide ; — et qu'elle seule a suffi et a été assez puissante pour vous élever à ce haut poste que vous occupez maintenant, modeste favori dénué d'ambition. — Heureuse et bienheureuse fut l'heure où l'intelligence royale eut connaissance de ce mérite qui réside et demeure — dans votre calme esprit, dont la fidélité et la discrétion sont la base de vos talents. — Vos pas ne mesurent que le sentier, le chemiu le plus parfait, celui qui est entre les extrêmes et qu'approuve la saine raison. — Celui qui marche dans cette voie, nous le voyons arriver à ce terme où

1. Insigne des gentil Biiom ni es de ta chambre, des grands d'Espagne qui avaient leurs entrées au palais.

repose doucement le bonheur tranquille. — Pour moi qui ai suivi le chemin inférieur et vulgaire, enveloppé de froides ténèbres, je suis tombé dans le bourbier; — et maintenant, en celte lugubre, amère et dure prison où je reste, je pleure mon triste et déplorable sort. — Mes plaintes importunent ciel et terre, mes gémissements obscurcissent l'air; mes larmes grossissent la mer. — C'est une vie, seigneur, où je meurs, au milieu d'une race barbare de mécréants, perdant ma jeunesse flétrie. — Il est bien vrai que je n'ai point été conduit ici par une vie vagabonde et de hasard, ayant perdu l'honneur et la raison. — Depuis dix ans je poursuis mon chemin, au service de notre grand Philippe, tantôt prenant du repos, tantôt accablé de fatigue. Le jour fortuné où le destin fut si contraire à la flot Le ennemie, et si favorable et propice à la nôtre, — entre la crainte et le courage j'assistai de ma personne à l'action, plus fort de mon espérance que de mes armes. — Je vis la puissante armée rompue et défaite, et le lit de Neptune teint en mille endroits du sang des barbares et des chrétiens. — La mort irritée courait ça et là dans sa folle fureur, hâtant sa course et se montrant à celui-ci plus pressée, â celui-là plus tardive. — Bruits confus, fracas épouvantable, contorsions des pauvres malheureux qui expiraient entre le feu et l'eau ; — profonda soupirs et gémissements des blessés qui maudissaient leur rigoureuse destinée. — Le sang qui leur restait se glaça lorsque notre éclatante fanfare leur annonça leur désastre et notre gloire. — D'un accent sonore qui proclamait te succès, à travers l'air transparent, la trompette criait la victoire des armes chrétiennes. — Dans ce délicieux moment, moi, triste, d'une main je retenais l'épée, tandis que de l'autre le sang coulait à flots. — Je sentis une

plaie profonde dans ma poitrine, et ma main gaucho était en pièces. — Mais si grande était la joie qui remplit mon âme, au spectacle de ce peuple infidèle et cruel, vaincu par les chrétiens, — que je ne savais point si j'étais blessé, bien que l'angoisse fût telle que j'en perdis parfois le sentiment. — Cependant ni toutes ces souffrances ni l'expérience ne purent me détourner, au bout de la deuxième année, de me livrer à la discrétion du vent; — et je revis alors ce peuple barbare, en proie à la terreur, craintif, tremblant, effrayé, inquiet, et non sans cause, de son salut. — Dans cet antique royaume si célèbre, où la belle Didon Fut trahie par l'amour de l'exilé troyen, — quoique ma principale blessure fût encore saignante, avec les deux autres, je voulus me trouver pour jouir de la déroute de la tourbe moresque.

— Dieu sait si je désirais y rester avec les braves qui là périrent, et me perdre ou me sauver avec eux. — Mais mon avare et implacable destinée ne permit point que dans une si glorieuse entreprise ma vie s'achevât avec mes souvenirs;

— et finalement elle me traîna par les cheveux jusqu'à subir le joug de ceux qui manquèrent depuis de vaillance '. — Sur la galère le Soleil, dont mon infortune troublait l'éclat, arriva malgré moi ma perte et celle de beaucoup d'autres. — Au commencement, nous montrâmes de la valeur et de l'énergie; mais bientôt l'amère expérience nous apprit que tout cela n'était qu'extravagance.

— Je sentis le lourd fardeau du joug étranger, et voici deux années que ma douleur se prolonge entre les mains maudites de ces mécréants. —

I. Le sens dt; verset est amp':iibulonique. Cervantes a paut-élre voulu dire qu'il élait iriste, après avoir pris part a la victoire, de subir le joug de» vaipeus.

Je sais bien que mes iniquités sans fin et meg faibles regrets d'avoir péché me retiennent parmi ces faux Ismaélites. — Quand j'arrivai vaincu et que je vis cette contrée, si renommée partout, qui sert d'abri, de refuge et de demeure à tant de forbans, — je ne fus pas maître de mes larmes ; et, en dépit de mes efforts, sans savoir comment, je sentis mon pâle visage inondé de pleurs. — A mes yeux s'offraient le rivage et la montagne où le grand Carlos déploya sa bannière au souffle du vent; — et cette mer qui ne put endurer un si haut exploit; car, jalouse de sa gloire, elle fut alors plus que jamais en fureur. — Roulant ces

fiensées dans ma mémoire, les larmes me jailirent des yeus au souvenir d'un si fameux désastre. — Toutefois, si le ciel, d'accord avec ma mauvaise fortune, ne m'accable de nouveaux chagrins, et si la mort ne saisit point ici ma dépouille ; — quand je me verrai dans une position meilleure, si par votre entremise, Monseigneur, je puis m'agenouiller aux pieds de Philippe; — je crois qu'en présence du roi ma langue bégayante et presque muette, mats étrangère à l'adulation et au mensonge, trouvera le mouvement pour dire: — « Haut et puissant Seigneur, dont l'autorité est reconnue par mille nations barbares, domptées et obéissantes; — à qui les noirs Indiens rendent hommage par leurs tributs en portant ici l'or extrait de leurs mines; — puisse s'allumer le courroux de Ion âme royale aux bravades de cette orgueilleuse bicoque qui n'a d'autre ambition que de t'outrager. — La garnison est nombreuse, mais sans forces, nue, mal armée, et n'ayant pour se mettre à 1 abri ni rocher, ni mur redoutable. — Chacun se lient aux aguets, attendant l'arrivée do ta flotte, pour donner à ses pieds le temps de lui sauver la vie. — De cette amère, sombre et triste prison, où languissent

vingt mille chrétiens, la clef est dans tes mains, tu tiens leur délivrance. — Tous là-bas, comme moi iei, les mains et les genoux en terre, sanglotant au milieu d'inhumaines tortures, — Vaillant Seigneur, te supplient de tourner tes regards miséricordieux vers leurs yeux toujours remplis de larmes. — Voici que maintenant la discorde te laisse en repos, après t'avoir si fort tourmenté et fatigué; et la paix te rend la concorde. — Fais donc, ô roi bon, que par toi soit achevée l'entreprise si hardiment et si glorieusement commencée par ton bien-aimé père. — L'idée seule de ton départ sèmera l'épouvante parmi les ennemis, et je prévois déjà leur abattement et leur ruine. » — Qui peut douter que le cœur du roi ne fasse paraître sa bonté, au récit de l'état misérable et des continuelles souffrances decesmalheureux? — Je vois bien que je trahis la faiblesse de mon pauvre esprit, qui prétend parler un si vulgaire langage devant un si grand prince. — Mais tout se justifie par la légitimité des désirs. Toutefois, je veux faire silence sur tout cela; — car j'ai peur que ma plume ne commence à vous offenser; et d'ailleurs on m'appelle à la corvée, où je meurs. »

Cette épttre, adressée à Mateo Vasquez, secrétaire d'Etat et favori de Philippe II après la disgrâce d'Antonio Perez, a été récemment exhumée des archives de la maison du comte d'Àltamira, par l'archiviste Luis Buitrago y Peribaàez. Bile a été reproduite par les soins du poëte érudît et savant bibliothécaire Hartzenbusch , dans le tome IV de sa délicieuse édition populaire du Don Quichotte, qu'un éditeur plein de zèle pour la gloire des lettres espagnoles , M. Rivadeneyra , vient d'imprimer dans ce même bourg de la Manche, dont Cervantes ne voulait pas se rappeler le nom. C'est le n° i de l'appendice. On voit, d'après un passage de cette épttre, qui n'a pas

moins de quatre-vingts tercets et un quatrain, qu'elle fut écrite par Cervantes, dans sa prison, la deuxième année de sa captivité. Les vingt et un derniers tercets et le quatrain final se. trouvent tels quels, à quelques variantes près, dans une des premières comédies de Cervantes (£1 Trato de Argel, Jornada 7 a , récit de Saavedra). Il n'y a pas par conséquent à douter de l'authenticité de cette pièce, si curieuse et si précieuse par les détails qu'on y remarque. M. Antoine de Latour en a donné le premier en français un, extrait considérable, dans un récent volume d'Etudes littéraires sur l'Espagne contemporaine 1 . Nous avons traduit l'épttre intégralement, malgré Ls difficultés d'interprétation, qui ne sont pas petites et qui rendent inabordable la lecture des poules espagnols aux étrangers qu'une longue étude n'a point préparés à les bien entendre.

Les éditeurs de la petite édition populaire du Don Quichotte ont inséré sous le n° 2 de leur appendice deux sonnets inédits de Cervantes, composés durant sa captivité, à l'occasion d'un ouvrage en italien, Sopra la desolatione délia Gûletta e Forte di Tunisi, dont la dédicace porte la date du 3 février 1577, par un autre captif, Bartolomeo Ruffino, de Charubéry. Ces deux sonnets ont été communiqués aux éditeurs de Don Quichotte,

Ear M. À. Ripa de Meana, conservateur de la biliothèque de S. A. R. le duc de Gènes , d'après un manuscrit du temps. Nous emprunterons au second sonnet le dernier tercet que Cervantes appliquait à son compagnon d'esclavage, pour le lui appliquer à lui-même, qui sut à la fois déployer les hautes qualités de sa grande âme et les ressources infinies de son esprit , si riche en in-

1, Cbd Michel Lévy. Paris, 1864, à l'article xi : « Le U1* ajmivtnain de Cernantes, ■ p. 356-361.

- LXKII —

venlions, au milieu des fers et dans les cachots :

1 Felice ingeoio, venturosa mano, Que entre pesados hierros apretado, Talarte y ta! virlud en si contiene!

Note d, p. xxxiu.

A la fin du premier volume de l'excellente collection de flivadeneyra, contenant les œuvres complètes de Cervantes, hormis les Comédies et les Intermèdes, le savant et diligent éditeur don Buenaventura Carlos Aribau s donné, sous le titre de : Poesias sueltas, toutes les pièces de vers de notre auteur, ou du moins toutes celles qu'on a pu recueillir dans les ouvrages du temps ou retrouver en manuscrit. La plupart de ces pièces sont des poésies de circonstance, sonnets, stances, élégies et romances, soit en l'honneur de quelque auteur contemporain, soit pour célébrer la gloire de quelque saint, dont l éloge poétique avait été mis au concours. Nous nous bornerons à traduire les deux sonnets dont il a été question dan3 la notice biographique, et que Cervantes lui-même a rappelés avec une visible complaisance dans son Voyage au Parnasse. Le premier a été retrouvé par f'érudit don Juan Antonio Fellicer, et inséré dans son Essai sur les traducteurs espagnols, EnsayodeunaMblioteca de traductores espanoles; il prouve avec la dernière évidence que Cervantes était à Séville dans les dernières années du seizième siècle. Ce sonnet est une fine satire de l'expédition ridiculo qui avait pour but de secourir Cadix, lorsque cette ville fut pillée, saccagée et incendiée par la flotte anglaise, en juillet 1596. * Le capitaine Becerra

(qu'on peut traduire, bien que ce soit un nom propre, par son équivalent français, veau ou génisse, et mieux encore par le capitaine Braillard, traduction qui rendrait très-bien la pensée intime de Cervantes), le capitaine Becerra étant venu à Séville pour instruire les troupes qui devaient prendre part à l'expédition, Cervantes fit à ce sujet, et à l'occasion de l'entrée du duc de Medina-Celi dans Cadis, le sonnet suivant :

■ Nous avons tu en juillet une nouvelle semaine sainte, avec grande affluence de ces confréries, que les militaires nomment compagnies, et dont le vulgaire s'effraye et non pas l'Anglais.

Jl y eut une telle quantité de plumes, qu'en moins de quatorze ou quinze jours, pygmées et géants volèrent à l'envi; et que l'édifice cruula par la base. Le veau beugla et les mit en enfilade-, la lerre tonna, le ciel s'obscurcit; tout annonçait 'inr-;;v;mi1f? ralastroi'lui.

Et finalement, d'un train tr'^-onlinaire (lorsque le comte [d'Essex] était déjà parti sans défiance) te grand, duc de Médine entra dans Cadix en triomphe. »

El C a pi tan Becerra vino à Sevilla, à ensenar lo que iiabïau de hacer les sollados. y à esto y d la entrada del duque de Medina en Cadiz hizo Cervantes este

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